‹ William le MousseChapitre 42 sur 78 · DOULE-DE-NEI GE VOIT LA TERRE · texte numérisé non relu

DOULE-DE-NEI GE VOIT LA TERRE

Ben, fidèle à sa mission, la continua durant les longues heures de la nuit. La brise soufflait toujours dans la même direction, et le radeau, sous la double impulsion du vent et du gouvernail, faisait un chemin considérable vers l'ouest.

Une sorte de broui 1 lard s’était répandu sur l’Océan et cachait les étoiles ; cette circonstance eut rendu impossible au pilote de reconnaître sa route, mais, supposant qu’aucun changement n’était survenu dans le vent, Ben se laissa guider par lui, et avec raison, comme il le reconnut plus tard.

Un peu avant l’aurore, il fut relevé par Boule-de- Neige ; non pas qu’il eût réveillé le nègre, il aurait généreusement gardé son poste jusqu’au matin si le

Coroman avait prolongé son repos. Mais celui-ci, qui souffrait d’une espèce de fièvre causée par l’humidité, fut quelques minutes à se remettre. Ses dents claquaient avec un hruit continu qui ressemblait à celui d’une crécelle, car le froid est une des souffrances les plus difficiles à supporter pour un homme de couleur.

Après avoir frappé sa large poitrine et son dos de sesbras musculeux, Boule-de-Neige parvint à rétablir la circulation, et alors jugeant qu’il était temps de prendre son tour au timon, il proposa au marin de lui céder sa place.

Celui-ci accepta ; avant de se livrer au sommeil, il donna au nègre les instructions nécessaires pour maintenir le Catamaran dans la direction suivie jusqu’alors.

Cinq minutes après, Ben dormait, et l’ex-cuisinier était le seul de l’équipage qui eût conscience de la réalité.

William et Laly rêvaient sans doute de la maison paternelle ; le marin se croyait « emmagasiné » sur le gaillard d’avant d’une frégate anglaise, toutes voiles dehors, avec une centaine de joyeux compagnons autour de lui, balancés dans leurs hamacs.

Pendant la première heure de la veille, Boule-de- Neige ne s’occupa que de suivre les instructions de son camarade, et de tenir le Catamaran dans sa roule.

Il avait bien été dit quelque chose sur l’utilité do surveiller la mer dans l’espoir de découvrir une voile, mais par l’épais brouillard qui régnait il n’éiait point à supposer que l’on pût voir le plus gros navire, passât-il même à une encablure du radeau.

Le nègre ne se fatigua donc pas la vue à. percer le sombre voile étendu devant lui ; il se contenla, suivant la recommandation du capitaine, d’écouter de toutes ses oreilles.

S’il était impossible d’apercevoir un navire, au moins aurait-on pu saisir les voix et les bruits de l’équipage, et c’est souvent ainsi que la présence d’un vaisseau est signalée dans les nuits sombres.

Il arrive souvent aussi que deux navires passent l’un auprès de l’autre, sans s’être découverts, ainsi que deux spectres gigantesques poursuivant chacun son but en silence.

L'aurore arriva, et le noir pilote n’avait entendu d’autre bruit que celui de la brise qui effleurait la voile, ouïe sourd gémissement de l’eau qui moutonnait contre les barils vides attachés au Catamaran.

Lorsque le bord supérieur du disque du soleil so trouva au-dessus de l’horizon, le brouillard se dissipa peu à peu, et Boule-de-Neige vit au loin quelque chose qui fit bouillonner son sang dans ses veines, tandis que son cœur battait à se rompre dans sa

large poitrine ; il se leva au même instant, laissa

tomber le gouvernail comme si c’eût été une barre de fer chaud, et se tournant à tribord, resta debout dans une profonde contemplation.

Qu’était-il donc survenu qui pût l’intéresser à ce point ?

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