‹ William le MousseChapitre 43 sur 78 · EST-CE LA TERRE · texte numérisé non relu

EST-CE LA TERRE

A celte vue inespérée, le nègre, au lieu d’avertir ses compagnons, garda le silence.

Il se tenait immobile, se demandant s'il n’était pas en proie à une illusion.

Bien que ses notions de géographie nautique fussent très-limitées, Boule-de-Neige en savait assez long sur les plusbasseslatitude de l’océan Atlantique, et il ne connaissait point de terre dans la partie où il supposait qu’on naviguait maintenant. Il n’avait jamais entendu parler d’une île, d’un roc ou même d’un récif dans ces parages. Ce ne pouvait être l'ile de l’Ascencion, ni 1 îlot de Saint-Paul, car ni l’un ni l’autre ne se trouvait sur la route suivie par le Catamaran.

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Quelle était donc celte terre inconnue? — Une doutait point que ce n’en fût une.

Lorsque celte conviction fut bien arrêtée dans son esprit, il se décida à avertir ses compagnons.

— Terre 1 Oh ! cria-t-il de toutes ses forces,

— Terre! répéta Ben réveillé en sursaut et en se frottant les yeux.

— Terre ! dirent ensemble les deux enfants, où donc, Boule-de-Neige?

— Où donc? s’écria le marin enjambant les planches pour arriver devant la voile qui lui masquait la vue.

— Là I Là bas, massa Brace.

— Que je perde mon nom, si cela ne ressemble pas à la terre; c’est une île, pas très-grande peutêtre... mais c’en est une, je l’affirme !

— Bonne Providence ! c’être habité ! moi voir des gens... aussi sûr que le soleil briller au ciel... allant et venant parvingtaines... vous regarder bien.

« Aussi sûr que le soleil brille au ciel » n’était pas une comparaison bien juste pour le moment, car l’astre ôtait encoreun peu obscurci par le brouillard et les contours de l’ile — ou de ce qu’on prenait pour une île — ne se distinguaient qu’imparfaitement.

11 est certain cependant que Boule-de-Neige, dont les regards s’étaient arrêtés plus longtemps sur la terre, et dont la vue s’étaitaccoutumée aubrouillard, voyait des formes se mouvoir, et Ben Brace et Wil-

liam, maintenant que leur attention avait été éveillée, assuraient les apercevoir aussi.

— Parmon nom! s’écria le marin, en remarquant les mouvements rie ces figures, ce sont des hommes et des femmes, dont quelques-unes sont en blanc; qui peuvent-ils être ? Je ne puis y croire , bien que je le voie ! Je n’ai jamais entendu parler d’une lie dans cette partie de l’Atlantique, et, pour qu’il y en aitune il faut qu’elle se soit élevée depuis un an ou deux. Qu’en pensez-vous, BouIe-de-Neige ?

— Nous en rapprocher le Catamaran et nous bien voir.

Ben suivit le conseil de son camarade, et, allant au gouvernail, tourna Pavant du radeau dans la direction delà terre.

L’ile ne paraissait point d’une grande étendue, et ne devait pas être à plus de cent verges de distance ; mais le brouillard ne permettait pas de déterminer sa grandeur.

Elle semblait élevée de plusieurs pieds au-dessus du niveau de l’Océan ; l’une de ses extrémités formait une espèce de cap, et l’autre descendait par une pente douce vers la mer.

C’était principalement sur le point le plus haut que les individus se mouvaient. On pouvait distinguer qu’ils étaient de différentes tailles et diversement vêtus. Les uns paraissaient grands et forts, les autres petits et chétifs.

Boule-de-Neige prétendait que les plus petits devaient être des enfants.

Plusieurs se tenaient droits et portaient sur leurf épaules des espèces de longues lances; d’autres, ar- . més de même, restaient dans des positions inclinées; un grand nombre semblaient activement occupés à travailler la terre avec d’énormes pioches ; cependant à une telle distance on ne pouvait juger très-exactement de leur occupation: était-ce bien réellement la terre et des êtres humains que l’on apercevait ?

Boule-de-Neige répondait affirmativement, mais Ben ne partageait pas complètement cet avis, bien que les apparences semblassent donner raison au nègre.

Ce n’était pas cependant l’existence de Pile que le marin contestait. Au temps dont nous parlons, il s’en montrait souvent de nouvelles, à des places où l’on ne s’attendait pas à en trouver. Et même maintenant, où l’on pourrait supposer que la mer a été sillonnée dans tous les sens, la découverte de rochers, de bancs de sable, d’îlots, n’est point rare; ce qui étonnait Ben, c’était la quantité d’êtres qui semblaient la peupler.

Eussent-ils été seulement une vingtaine, il aurait pu expliquer cette circonstance ; bien qu’elle n’eût rien d’agréable, car l’on devait supposer alors que l’équipage de la Pcindora y' avait établi une demeure

temporaire ; les pioches eussent indiqué que les marins creusaient la terre dans l’espoir de trouver de l’eau douce.

Mais les habitants de l’île étaient trop nombreux poux que ce fussent les gens du grand radeau, et cette conviction enhardit le Catamaran à s’en rapprocher.

Les doutes de Ben au sujet de l’existence de cette île inconnue ne se dissipèrent que lorsqu’il aperçut au plus haut point de ce rivage problématique, un drapeau rouge.

Cette couleur était trop rare sur l’Océan pour qu’on en fit honneur à des indigènes : ce ne pouvaient être ni les plumes de l’oiseau des tropiques, si estimées par les chefs polynésiens, ni la poche rouge du vautour des mers ; c’était bien réellement un morceau d’étoffe.

Ben se rendit alors, et assura comme le nègre que ce qu’il voyait à plus de cent brasses d’eux, devait être ou rocher, ou récif, ou îlot, et les créatures qui s’y mouvaient hommes, femmes et enfants.

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l’ile des cannibales.

L’affirmation du marin dissipa les doutes qui restaient encore dans l’esprit de ses compagnons et leur joie se manifesta par de nombreux hourras.

La prudence cependant aurait dû leur conseiller de réprimer cette bruyante manifestation. Bien que, pour les raisons déjà expliquées, les habitants de l’ile ne pussent être les hommes de la Pandora , il était possible qu’ils appartinssent à une tribu de sauvages non moins à redouter.

Savait-on si on n’allait pas tomber parmi des cannibales?

Cette crainte, qui aurait dû venir à la pensée de tous, occupait sérieusement Ben Brace à qui l’expé- \ rience avait appris combien elle pouvait être fondée.

Il avait voyagé aux îles Figi, connu le roi Tomakombau et vu de près les vastes marmites, les rôtissoires et les casseroles destinées àla chair humaine, les plats sur lesquels on la servait, les couteaux qui la découpaient mieux encore, il avait assisté à un grand festin où des hommes et des femmes cuits pour tous les goûts, rôtis, bouillis, furent mangés par les courtisans du roi Tomakombau et parle capitaine d’une frégate anglaise ! Oui, le commodore d’une escadre de la Grande-Bretagne, ayant assez de canons pour anéantir ces sauvages, s’était assis paisiblement à ce monstrueux banquet!

Combien différente fut la conduite de Wilkes, commandant Yankee, qui lui aussi visita ces cannibales de l’ile de Yiti -Vau ! Le feu de ses quarante canons donna au roi barbare et à son peuple une leçon qui ne changea probablement pas leurs mœurs cruelles, mais qui leur inspira des doutes sérieux sur la légitimité de leurs horribles festins.

Ce n’était donc pas sans une certaine appréhension que Ben Brace voyait le radeau s’approcher de l’ile mystérieuse ; il allaitcommuniquer ses craintes à ses compagnons, lorsque leurs cris imprudents amenèrent un résultat qui changea brusquement ses idées. Ces acclamations parvinrent sans doute jusqu’aux habitants de la terre inconnue — et il fallait qu’ils appartinssent à une race bien étrange — car ils s’envolèrent immédiatement à ce bruit inac-

coutume et l’équipage du Catamaran put les voir planer dans les airs.

— Ce sont des oiseaux! s’écria le Coroman... ni plus ni moins que des oiseaux.

— Vous avez raison, Boule-de-Neige, réprit le marin, je distingue même la forme de leurs ailes... Je vois des frégates, des fous, des pingouins... il yen a de toutes les espèces, et !’ile, probablement, n’a pas d’autres habilauts.

SI c’était une baleine...

Bien que le départ des oiseauxeût détruit une illusion des naufragés, leur croyance en la réalité de l’ile subsistait encore. Le drapeau y flottait toujours. Comme elle paraissait déserte, il était inutile de prendre aucune précaution pour s’en approcher \ aussi le marin et Boule-de-Neige, aidés de William, $e mirent-ils aux rames afin d’aborder plus vite.

Le Catamaran, poussé par la brise et par les rameurs, glissait rapidement sur l’eau et se trouva en peu de minutes à quelques brasses del’ile. Le brouilfard du matin s’était éclairci, et l’on pouvait distinguer facilement au loin.

Ben laissa reposer sa rame pour jeter un nouveau coup d’œil devant lui.

— Terre! s’écria-t-il, une île, vraiment 1 Que je perde mon nom si c’en est une î C’en est une comme moi ! Cela ressemble assez à un rocher, et plus encore à une baleine... Je parierais que c’est un cachalot !

— Vous croyez? lui dit Eoule-de-Neige désappointé.

— Quand je vous le dis , reprit le marin d’un ton péremptoire. Ah! je devine, maintenant, s’écria-t-il comme si une nouvelle lumière se faisait dans son esprit, et je m’étonne de n’y avoir pas songé plus tôt, elle a été tuée par quelque vaisseau baleinier. Et le drapeau que vous voyez planté sur son dos, a été laissé afin de la faire reconnaître de plus loin. Dieir bon ! j’espère que le navire reviendra!

Touten parlant Ben, s’avançait sur la partie la plus élevée du radeau et scrutait avec anxiété les différents points de l’horizon.

On comprend l’espérance que les dernières paroles du marin avaient laissé entrevoir...

L’examen du capitaine dura plus de dix minutes. Pas une brasse de la vaste étendue d’eau n’échappa à son œil attentif, mais la confiance qui s’était un instant peinte sur son visage disparut peu à peu, pour faire place à une expression de chagrin. Aussi loin que les regards pouvaient s’étendre, on ne distinguait ni voile, ni rien qui annonçât un na- * vire.

Le capitaine quitta son poste d’observation et dirigea toute son attention sur le cachalot dont on n’était pas éloigné de plus de cent brasses. Le brouillard en se dissipant lui avait rendu ses vraies proportions; mais bien que l’énorme carcasse ne pût être prise pour une lie, elle eût passé facilement pour un gros rocher noir, et paraissait avoir environ vingt verges de longueur.

Cinq minutes après, le Catamaran touchait la baleine ; on baissait la voile, Ben jetait une corde ait* tour de l’une desnageoires pectorales et l’y attachait solidement : on eût dit une petite chaloupe amarrée à un large vaisseau de guerre.

Ben avait plusieurs raisons pour vouloir monter au sommet de cette montagne d’os et de chair, et dès que le radeau y eut été fixé, il commença son ascension.

L’entreprise n’était ni facile ni sans danger; l’épiderme glissant du léviathan lubréfié, par le fiuide onctueux que renferme l’animal, rendait la montée du marin extrêmement laborieuse.

£ Il est vrai que pour un nageur tel que le capitaine une chute dans la mer ne devait avoir aucune conséquence grave ; mais lorsqu’on saura qu’une vingtaine de requins îôdaient autour de la carcasse, on jugera que le péril était encore assez grand.

Ben Brace n'était point homme à s’effrayer ; avec l’aide de Buule-de-Neige, et en usant de la nageoire

pectorale comme d’un étrier, il parvint à gagner le dos du monstre.

Aussitôt Une corde lui fut jetée, au moyen de laquelle le nègre fut hissé à son tour, et alors les deux hommes se dirigèrent vers la queue ou, comme le disait gaiement Ben, vers la poupe de ce singulier navire.

Au milieu, au-dessus de la ligne vertébrale, on remarquait une proéminence qui avait plusieurs pieds; c’était la nageoire dorsale, le point où le drapeau avait été planté; arrivés là ils firent hait', pour contempler la mer qu’éclairait le soleil levant.

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