LVI
SUR LE nos d’une baleine
L’espoir des deux marins était de découvrir les liarponneurs de la baleine morte, si par bonheur on pouvait les apercevoir encore.
Après avoir interrogé l’horizon sans succès, Ben et le nègre reportèrent leur attention sur le léviathan, et plusieurs objets qu’ils n’avaient pas encore remarqués frappèrent leurs regards. Le drapeau, appelé « wift » par les baleiniers, n'était pas la seule indication de la manière dont le cachalot avait été tué : deux grands harpons sortaient de ses côtes, leurs pointeé de fer profondément enfoncées dans la graisse ; à leurs manches en bois épais étaient at tachées des lignes retenues par de larges blocs de bois, flottant comme dos bouées sur la mer. Ben les
DE TERRE ET DE ME li iül
désigna sous Je nom de « drogues. » Avant de prendre service, il avait tenu le harpon, et tous les instruments faisant partie de l’équipement d’un baleiuier lui étaient connus.
— Oui, dit-il en reconnaissant les armes de son ancienne profession, c’est bien ce que j’avais pensé; mais je me suis peut-être trompé sur la proximité
u vaisseau. Je n’aime pas ces drogues.
— Drogues? répéta le nègre, que vouloir dire? G’être ces morceaux de bois? Pourquoi vous pas aimer eux, massa ?
— Parce que, sans eux, j’assurerais qu’un vaisseau est venu ici, et j’espérerais qu’il y reviendra.
— A été ici ! Mais si n’êlre pas venu, comment expliquer le drapeau et les harpons?
— Ah ! vous ne savez rien de la pêche à la baleine, noiraud, soupira Ben.
Le nègre ouvrit des yeux étonnés.
— Vous voyez, Boule-de-Neige, continua le marin, la présence de ces drogues indique que la baleine n'était pas morte quand le bateau est parti. Ces bois ont été mis là pour l’empêcher de faire beaucoup de chemin. Il faut qu’il y ait eu une; bande de spermacetis. Les pêcheurs n’auront pas voulu perdre leur temps avec celui qui était déjà blessé. Pour cette raison, ils l’ont percé de| ces harpons et orné de ce drapeau. D’abord, j’ai pensé différemment, je m’étais dit que si la baleine
n’avait pas été morte, personne n’aurait osé monter sur son dos pour y planter le « wift. »
— Ça me paraître juste.
— Eh bien, je me trompais, comme vous maintenant, noirau ; vous voyez que le bâton n’est pas enfoncé droit dans le dos de l’animal ; il incline d’un côté parce que le corps penchait un peu, mais un habile hcadsman a bien pu le lancer de son bateau, et c’est la manière dont la chose a été faite. Mais, malheureusement, rien ne prouve que le baleinier soit près d’ici. L’animal blessé peut, malgré les drogues attachées après lui, s’être éloigné de plusieurs mjlles de l’endroit où il a été touché, cela arrive souvent, et celui-ci étant undes plus gros que j’aie vus, a pu faire beaucoup dechemin, car il n’a pas dû mourir tout de suite. S’il en est ainsi, comme je le crois, nous n’avons aucune chance d’être rencontrés par les pêcheurs.
Ben se tut et reporta de nouveau les yeux sur la I :cr, mais sans que son visage annonçât qu’il eût découvert la voile désirée.
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r VIII
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Ben et Eoule-de-Neige restèrent sur le dos du cachalot. Le mât du Catamaran leur eût fourni un observatoire plus élevé, mais ils ne voulaient pas s’éloigner, espérant toujours que les pêcheurs reviendraient chercher leur importante prise ; d’ailleurs ils éprouvaient presque autant de sécurité à savoir leur radeau appuyé au léviathan, que s’il eût été amarré à un rivage.
Un autre motif les engageait encore à y prolonger leur séjour, le désir de tirer parti du cachalot. • Ils n ignoraient pas que sous l’épiderme se trouve une précieuse substance qui pouvait leur être d’un grand secours ; la graisse fondue ou pressée devait donner au moins une centaine de barils