UNE GLISSADE DANGEREUSE
Ben, ayant pris la hache, commença à creuser dans le cachalot, mais le harpon était si profondément enfoncé qu’il résistait toujours; Boule-de-Neige, impatienté, saisit le manche et le tira avec une telle violence qu'il détacha le crochet de la chair.
Malheureusement pour le nègre, il avait mal calculé son élan; ayant déjà fait plusieurs tentatives infructueuses, il ne s’attendait pas à triompher si tôt, et son équilibre s’en trouva dérangé; ses pieds, mal assurés, glissèrent sur la peau huileuse du cétacé, et il tomba rudement.
Le malheureux Coroman poussa un cri terrible, car il vit aussitôt les conséquences de sa chute. Le corps de l’animal présentait un plan incliné, descendant brusquement vers la mer, et il devait lui
être non-seulement impossible de se relever, mais encore de s’arrêter sur cette pente visqueuse.
Qu’allait-il devenir? Une vingtaine de requins aux mâchoires menaçantes le guettaient avec des yeux brillants de convoitise. Heureusement Boulede -Neige n’avait pas abandonné le harpon, cause de sa chute, et heureusement encore il glissait du côté opposé à celui au bas duquel flottaient les drogues. Ces deux circonstances le sauvèrent. Il roulait rapidement lorsqu’il fut soudain arrêté : le harpon, qu’il avait conservé, était amarré par une ligne à la drogue flottant de l’autre côté de la carcasse, et bien que la pièce de bois n’offrît pas une résistance suffisante pour retenir l’énorme corps du Coroman, elle servit du moins à ralentir sa glissade. Cependant Boule-de-Neîge serait inévitablement tombé à la mer pour passer de là dans les estomacs d’une dizaine de requins, sans le secours opportun du marin qui, au moment où les orteils du nègre n’étaient plus qu’à six pouces de l’eau, attrapa ta corde et la tira à lui de toutes ses forces.
Mais en arrêtant la descente du nègre, le marin découvrit qu’il lui était impossible de le faire remonter. Le maintenir, l’empêcher de roule»* davantage, c’était tout ce qu’il pouvait espérer.
L’ex-cuisinier se trouvait donc suspendu; il se retenait littéralement à la peau du cachalot de la griffe et de ïa dent.
Boule-de-Neige connaissait tout le péril de sa situation ; il entendait le bruit des requins dans l’eau et voyait leurs nageoires noires et triangulaires et leurs yeux menaçants.
— Tenez bien, massa Brace, cria-t-il avec angoisse; vous tenir bien pour l’amour de Dieu; ne pas me laisser glisser d’un pouce ou ces brutes m’attraper... Pour l’amour de la grande Providence, vous bien tenir!
Ben n’avait pas besoin d’être stimulé par cet appel pathétique; il maintenait la corde fortement et n’aurait rien pu faire de plus. 11 n’osait même pas changer de position pour se donner plus de solidité. Le moindre mouvement, le plus léger relâchement de la corde devait envoyer Boule-de-Neige dans la mer. Jamais peut-être, dans le cours de sa carrière, il n’avait couru un semblable danger. Une once aurait fait pencher la balance du mauvais côté.
La catastrophe aurait cependant fini par avoir lieu si le marin et le nègre avaient été laissés à leurs propres forces, qui diminuaient rapidement; tout à coup Ben sentit deux mains nerveuses se placer à côté des siennes : c’étaient celles de William.
Le mousse avait vu la chute du Coroman et était aussitôt accouru ; ses efforts réunis à ceux du marin * eurent pour résultat de faire remonter le Coroman lentement, mais sûrement, sur le dos de la baleine.