‹ William le MousseChapitre 5 sur 78 · LES POISSONS VOLANTS · texte numérisé non relu

LES POISSONS VOLANTS

Los poissons volants sont une des curiosités de l’Océan.

On a toujours considéré avec surprise ce phénomène qui reste encore inexpliqué : une créature faite pour vivre dans la mer, s’élevant soudain à uno grande hauteur pour ne retomber que beaucoup plus loin. .

Un pareil fait doit intéresser l’observateur aussi bien que le naturaliste. Comme les poissons volants ne se montrent d’ordinaire que dans les chaudes latitudes, les personnes qui n’ont pas voyagé entre les tropiques, ont eu rarement occasion de les voir voler.

On se demandera naturellement à quelle espèce ils

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appartiennent. La réponse serait aisée s’il n’y avait qu’un genre de ces curieuses créatures, mais il eu existe plusieurs.

Deux espèces appartiennent au genre trigla ou grenaut auquel M. de Lacépède a donné le nom de dactylopterus.

L’une se trouve dans la Méditerranée : souvent

des échantillons, de douze à quinze pouces de longueur, sont apportés par les pêcheurs sur les marchés de Naples, de la Sicile, et il en arrive même jusqu’à Rome. L’autre espèce de grenaut habite l’Océan indien, les mers de Chine et du Japon.

Les vrais poissons volants cependant, ceux que l’on rencontre dans le grand Océan, et dont on parle le plus, sont d’une autre famille que les grenauts. Ils appartiennent à l’ordre des exocets , et par la forme ont une grande ressemblance avec le brochet commun. Ils habitent les mers tropicales ; pourtant on en a vu s’aventurer en été jusque surles côtes de Cornwald en Europe, et sur les rives de Newfoudland en Amérique.

Les naturalistes ne s’entendent pas sur le caractère de leur vol. Quelques-uns assurent que ce n’est qu’un bond» et cette opinion prévaut généralement. Voici la raison qu’ils en donnent : tant que le poisson est dans l’air on n’observe aucun mouvement des ailes (nageoires pectorales) et après avoir atteint à la hauteur à laquelle ils s’élèvent par leur premier

élan, ils ne peuvent monter plus haut, mais s’abaissent graduellement jusqu’à ce qu’ils retombent dans leur véritable élément.

Ce raisonnement n’est ni clair ni concluant. Le pouvoir de se maintenir dans l’air sans mouvoir les ailes , appartient on le sait à plusieurs oiseaux tels que le vautour, l’albatros, le pétrel et autres.

En outre, il est difficile de concevoir un saut de vingt pieds en hauteur et de deux cents verges de long, car on a observé que le vol de l’exocet ou ga bot *, a cette étendue et même davantage»

Il est probable que le mouvement participe du saut et du vol, qu'il commence par un bond hors de l’eau, et que l’impulsion ainsi donnée, est conlinuéq par les nageoires étendues agissant dans l’air comme parachutes. On sait que le poisson peut alléger do beaucoup la pesanteur spécifique de son corps par le gonflement de la vessie natatoire qui, lorsqu’elle est remplie d’air, occupe presque l’entière cavité de l’abdomen. Il y a en outre dans la bouche une membrane qui peut être gonflée au moyen des ouïes. Ces deux réservoirs sont susceptibles de contenir un volume considérable d’air ; et, Comme le poisson a la faculté de les remplir ou de les vider à volonté, elles jouent sans aucun doute un rôle important dans le mécanisme de ce vol particulier.

* Adonis, faucon volant.

Une chose cer laine c’est que le poisson volant tourne dans l’air; ce qui indiquerait quelque chose de plus que le simple pouvoir de sauter. En outre, ses ailes font un bruit perceptible et on les a vues même s’ouvrir et se fermer.

Un banc de poissons volants peut quelquefois être pris pour une troupe d’oiseaux blancs, bien que leurs rapides mouvements et l’éclat de leurs écailles — surtout quand le soleil brille — trahissent d’habitude leur vraie nature.

Leur apparition distrait les regards du marin et du voyageur, fatigués de la vue monotone de la mer.

Les poissons volants sont des êtres déshérités; pour échapper à leurs ennemis aquatiques, ils s’élèvent dans l'air, mais ils n 'échappent souvent aux dents des dauphins, des albiçores et des bonites que pour tomber dans le bec. des oies sauvages, des fous, des albatros et autres pirates emplumés. <

La sympathie que leur sort inspirerait est bien atténuée, quand on sait qu’ils sont eux-mêmes, comme le brochet auquel ils ressemblent, d’impitoyables destructeurs.

UN NUAGE CONSOLATEUn

Le poisson volant, tombé sous la dent des deux affamés du radeau, appartenait à l’espèce exocet ; il avait le dos couleur bleu acier, le ventre olivâtre et argenté; ses nageoires pectorales ou ailes, étaient grisâtres. 11 pesait près d’une livre.

Ce ne fut, on le comprend, qu’une bien légère réfection pour deux estomacs à jeun depuis longtemps ; cependant Ben et William un peu soulagés, reprirent courage. Inutile de dire que le poisson fui mangé cru ; ni l’un ni l’autre ne songèrent à faire les dégoûtés ; ils trouvèrent même le mets assez friand; ce fut de la quantité, non de la qualité, qu’ils se plaignirent.

Mais çe peu de nourriture ne pouvait leur suffire et leur faim en paraissait augmentée.

Peut-être l’eau salée, mêlée à la saveur âcre du poisson, produisit -elle cet effet; toujours est-il qu’après avoir mangé, les deux malheureux éprouvèrent bientôt l’horrible souffrance de la ' soif.

Une soif ardente est, en toutes circonstances, une cruelle torture ; mais il n’est pas d’endroit où elle soit plus pénible à supporter qu’au milieu de l'Océan. „

La vue de l’eau qu’on ne peut boire , la proximité de cet élément — aussi inutile pour apaiser la soif que le sable brûlant du désert — augmentent cruellement la souffrance. C’est en vain que vous trempez vos doigts dans les flots amers, et les portez à vos lèvres dans l’espoir de les rafraîchir ; avaler cette eau, c’est vouloir étancher sa soif avec du feu liquide. L’humectation momentanée de la bouche et de la langue, est suivie d’un embrasement instantané des glandes salivaires.

Ben Brace le savait; aussi lorsque William ayant recueilli dans le creux de sa main, un peu d’eau salée, voulut la porter à ses lèvres, il l’en empêcha en lui disant qu’il n’en résulterait pour lui qu’une aggravation de souffrance.

Le vieux marin avait par bonheur dans l’une de 6es poches, une balle de plomb qu’il donna à l’en-

fant, en lui conseillant de la tenir dans sa bouche et de la mâcher de temps en temps; par ce moyen la sécrétion de la salive se trouvant excitée, le mousse en obtint un peu de soulagement.

Ben lui-même porta la hache à sa bouche; en passant la langue sur le fer, et en suçant la lame, il arriva au même résultat.

Mais c’étaient là de pauvres expédients; boire, était devenu maintenant l’unique pensée des deux naufragés. Ils ne songeaient plus à manger, bien que toujours affamés.

La faim est une torture plus supportable que la soif. La première affaiblissant le corps, le système nerveux devient presque inerte, et l’on est moins sensible à la douleur; mais la soif laisse au corps toute sa force, pour souffrir.

Ils passèrent plusieurs heures dans cet étal, gardant un silence presque absolu. Les paroles encourageantes que le vieux marin avait jusqu’alors adressées à son jeune compagnon, devenaient de plus en plus rares; de temps en temps il se levait et examinait l’horizon; puis, désappointé de nouveau, il retombait sur le canevas dans la torpeur du désespoir.

Il en fut soudain tiré par une circonstance qui n’avait point impressionné le mousse , bien qu’il l’eut aussi remarquée. Un nuage passait sur le disque du soleil. William s’étonnait qu’un accident aussi

ordinaire pût causer une émotion si forte à son ami. Celui-ci se lenait debout, les yeux levés vers le ciel, et ses regards si sombres quelques instants aupara^ vant, brillaient maintenant d’espérance.

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