UN RÉSERVOIR EN TOILE
— Qu’est-ce donc Ben? demanda William, vous semblez tout joyeux ; est-ce qu’il y a quelque chose de nouveau ?
— Il y a cela, garçon, répondit le marin en montrant le ciel.
— Quoi 1 Je ne vois rien que ce grand nuage qui vient de passer sur le soleil ;
— Et c’est justement ce que je regarde, enfant, si je ne me trompe nous aurons tous les deux ce que désirons.
— De l’eau! fit William dont les yeux brillèrent de convoitise* — Vous pensez que ce nuage annonce de la pluie, Ben ?
— J’en suis presque certain ; je n’en ai jamais vu de pareils qu’ils n’aient été suivis d’une ondée, et si le vent veut seulement les pousser de ce côté, nous serons sauvés. 0 Dieu ! abaisse ton regard sur nous dans ta miséricorde.
L’enfant répéta cette invocation.
— Regarde! cria le marin, le vent nous les amène, il souffle de l’ouest? sûr comme je vis, nous aurons de la pluie ! Je vois déjà là-bas, à travers le brouillard, qu’elle commence à tomber ! c’est bien loin, à vingt milles peut-être, mais si le vent continue dans la même direction, elle arrivera jusqu’à nous.
— Dans ce cas, Ben, dit William, quel bien en résultera-t-il ? nous ne pourrons pas boire, nous n’avons rien pour retenir l’eâu.
— Si, garçon, nous avons nos habits et nos chemises, si la pluie vient, elle tombera, ainsi qu’il arrive toujours dans ces parages, comme à travers une passoire et avant cinq minutes nous en serons imbibés ; alorg nous tordrons chaque pièce de nos vêtements.
— Mais nous n’avons pas de vase, Ben, où mettrons-nous l’eau?
— Dans notre bouche d’abord ; après... ali ! quel malheur ! je n’y avais pas encore songé — il ne nops aéra pas possible d’en conserver une goutte. En tout cas, si nous nous désaltérons bien, nous pourrons
aller quelques jours. Je m’imagine que nous attraperions encore quelque autre poisson, si nous étions sûrs que l’eau ne nous manquera pas. Ah ! voici la . pluie ! vois ces nuages noirs et l’éclair qui vient de les traverser ; c’est un signe certain ; étendons vite nos chemises, afin de ne rien perdre.
Tout en parlant Ben s’apprêtait à ôter sa jaquette, quand un objet qui frappa ses regards lui fit changer d’avis ; une exclamation s’échappa au même instant de ses lèvres : le prélart !
Et il se dirigea vers la pièce de canevas goudronnée étendue entre les deux rames.
— Bien pour mettre l’eau, dis-tu? et que pense tu de ça?
— Ah!... fit le mousse, qui comprit aussitôt le projet du marin.
— J’affirme, garçon, que nous tenons un vase assez grand pour contenir une douzaine de litres.
— Vous croyez que cela tiendra bien l’eau ?
— J’en suis stir, c’est imperméable ; moi-même je l’ai enduit de goudron la semaine dernière, c’était juste ce qu’il nous fallait, et nous ne perdrons pas une goutte; nous allons l’étendre un peu, en le faisant creuser au milieu ; et, alors, mon garçon, quand il pleuvra, nous aurons un étang assez large pour y nager. Hourrali ! regarde, regarde, comme la pluie avance vers nous, tenons- nous prêts — à
.SJ
bas la grande voile ! laisse aller les écoutes * I Et au lieu d’étendre notre toile au vent, comme dit la chanson, nous l’étendons à la pluie. Allons William 1 du courage.
Le jeune garçon se leva pour aider son compagnon à lâcher les cordes qui avaient tenu le canevas étendu entre les rames.
Cette opération ne prit que quelques secondes.
Le marin avait pensé à 'tenir le prélart avec lep mains, mais ayant eu le temps de réfléchir il trouva un moyen plus commode pour recueillir l’eau.
^vec le secours du clin-foc laissé sur le radeau, ils purent donner au prélart une forme circulaire, en ayant grand soin de bien en assujétir les bords, et ils obtinrent aussi une espèce de large cuvette qui pouvait en effet contenir une certaine quantité de liquide.
Il ne restait plus qu’à examiner le canevas pour s’assurer qu’il n’avait ni déchirures, ni trous par lesquels l’eau aurait pu s’échapper. Ce qui fut fait. Lorsque le marin se fut bien convaincu que tout était paré ! il prit la main de son jeune compagnon et tous les deux s’agenouillèrent, le visage tourné vers l’ouest, en regardant s’approcher les nuages dont ils attendaient un si grand soulagement.
* Cordage qui retient la voile.
aventures