LE GRAND RADEAU
A vingt milles environ de l’endroit où la baleine brûlait, on eut pu voir un radeau beaucoup plus grand que le Catamaran, monté par une vingtaine d’hommes ressemblant à des spectres 'plutôt qu’à des êtres vivants ; les uns affaissés sur eux-mêmes, les autres se traînant difficilement au milieu des barils, des débris de mâts, d’esparts, et d’objets de toutes sortes qui encombraient les planches de leur embarcation.
Parmi les rames, les anspects, les haches, les coffres et les voiles amoncelés au pied du mât, un squelette humain, dépourvu de sa chair, aux cartilages ensanglantés, annonçait un sacrifice récent.
Les os épars sur les couples expliquaient d’une manière terrible la diminution de l’équipage depuis sa séparation du navire incendié; car le lecteur aura déjà reconnu les naufragés de la Pandora , les -» sauvages compagnons dont Ben et William étaient parvenus à s’éloigner. Les cris, les gémissements, les imprécations, retentissaient. Tout à coup le silence se fit.
— Allons ! cria un homme à barbe grise dans lequel il eut été difficile de reconnaître le gros, le corpulent et bravache Français du négrier, il faut
encore tenter le sort Il s’agit de manger ou de
mourir 1
Que voulait-il dire ?
Le squelette humain si suigneusement dépouillé, les os dispersés sur les planches, ne laissaient point de doute sur la nourriture à laquelle les naufragés avaient dû l’existence, depuis les derniers morceaux de biscuit si parcimonieusement distribués entre eux.
Tous avaient donc compris la terrible alternative résultant de la proposition de leur camarade.
Des requins s’étaient bien montrés de temps en temps ; il y en avait même en ce moment une vingtaine autour du radeau, mais aucun ne s’approchait assez pour qu’il fût possible de les capturer... FJ toutes les tentatives faites dans ce but avaient échoué. Plusieurs hommes tendaient en vain leurs
lignes amorcées avec de la chair humaine. ; on eut dit que les monstres avaient pris l'alarme, ou qu'ils se réservaient pour un festin plus ample.
Legros avait conservé l’ascendant qu’il avait pris sur ses camarades à bord du négrier. Quelques-uns des plus forts formaient autour de lui une espèce de garde, se tenant prêts à soutenir son autorité qu’ils partageaient; à ceux-ci étaient distribués les plus larges rations d’eau et les meilleurs morceaux de leur horrible nourriture.
Celte partialité avait plus d’une fois donné lieu à des scènes sanglantes ; cependant Legros et ses partisans maintinrent leur suprématie ; mais, cette puissance qu’ils s’étaient arrogée, n’allait pas jusqu’à leur donner le droit de choisir la victime humaine destinée à assouvir leur faim. Le sort devait seul décider cette question de vie ou de mort.
Legros et ses amis auraient bien voulu s’opposer à une mesure qui les menaçait comme les autres, mais ils finirent par se soumettre en réfléchissant que le parti opposé, bien que plus faible, était encore •trop nombreux pour qu’ils fussent assurés d’avoir le dessus.
C’était la troisième fois qu’on allait avoir recours à ce moyen désespéré, et les misérables qui devait nt pourtant le redouter tous également, s’y soumirent sans réclamation. Quelques joues blanchirent, quelques lèvres tremblèrent ; mais la majorité do l’é-
aventures
quipage en était arrivé, à force de souffrances, à l’insensibilité.
Plusieurs cependant, les plus robustes et les moins indifférents, entourèrent Legros chargé de diriger la lugubre loterie.
Il tenait un sac de forme oblongue, tel que les marins en ont dans leur équipement, ce sac contenait vingt-six boutons, nombre exact des hommes /
qui restaient et devaient prendre part au tirage. Ces boutons, en corne noire, étaient tous identiquement semblables, à l’exception d’un seul de Couleur rouge, comme s’il eût été teint de sang : il l’avait été en effet; car c’était celui qui désignait la victime.
Mais la différence n’était pas sensible au toucher, même pour les doigts les plus délicats. On n’avait point établi d’ordre de tirage ; les chances étaient les mêmes pour tous : le bouton fatal pouvait aussi bien sortir le premier que rester le dernier.
Il n’y eut donc aucune contestation. Legros prit le sac, y laissa juste l’ouverture nécessaire, et aussitôt un homme y plongea la main.