‹ William le MousseChapitre 52 sur 78 · LOTERIE DE VIE OU DE MORT · texte numérisé non relu

LOTERIE DE VIE OU DE MORT

Les marins s'approchaient les uns après les autres, chacun tenant du hout des doigts le bouton qu’il venait de tirer, afin de montrer sa couleur.

Le tirage n’avait rien de solennel ; plusieurs des misérables plaisantaient sur le plus ou le moins de chance qui les attendait ; d'autres, ceux qui avaient témoigné le plus de frayeur, manifestaient bruyamment leur joie en se voyant sauvés; quelques-uns, l’œil hagard et la lèvre tremblante, attendaient leur tour en silence.

Legros continuait à tenir le sac d’un air indifférent, mais celui qui l’eût observé de près n’eût pas été dupe de son maintien : le Français n’était qu’un

poltron. Il pouvait, sous l’influence de la colère ou excité par le désir de la vengeance, se battre comme un autre et braver le danger; mais, dans la lutte alors engagée, où il avait le sort pour antagoniste , et où il ne lui était pas possible d’avoir recours à la ruse, son courage artificiel l’abandonnait complètement.

Tant que la loterie en fut à son début, il conserva son air calme. Les chances de vie étaient plus nombreuses que celles de mort ; mais, à mesure que le tirage avançait et que l’un après l’autre ses compagnons montraient le bouton noir, on aurait pu Voir le visage de Legros s’altérer, et son air de sang-froid faire place à une émotion que ses yeux inquiets n’essayaient plus de dissimuler.

A chaque Jbouton qui sortait du sac, il jetait sur lui des regards anxieux; enfin, on arriva aux cinq derniers ; alors il ne lui fut plus possible de cacher son appréhension-: ses chances heureuses se trouvaient en effet diminuées au point de lui donner de sérieuses alarmes.' , .

A ce moment, il interrompit le tirage pour réfléchir ; sa position serait-elle meilleure si un autre tenait le sac? Peut-être cela changerait-il le sort qjii semblait tourner contre lui ? Il avait essayé de faire sortir le billet rouge, en remuant les boutons en tous sens, espérant le faire prendre par un de ses compagnons : peine inutile. v

Mieux valait continuer son office ; il ôtait peu probable que le jeton fatal restât le dernier. 11 y en. avait encore cinq ; le Français annonça d’un air in-< différent qu’il était prêt à reprendre le tirage.

Les numéros vingt-et-un, vingt-deux, vingt-trois et vingt-quatre sortirent tour tour, et tous... noirs !

Il n’en restait plus que deux, celui de Legros et d’un marin irlandais. L’un des deux devait mourir 1

^L’intérêt augmentait à mesure que la lugubre loterie tirait à sa fin. — Il existait depuis longtemps chez les deux hommes entre lesquels le hasard allait décider, une rivalité haineuse, une véritable vendetta!

Cette haine remontait aux premiers jours de l'embarquement à bord de la Panclora. Larry O'Gorman, l’Irlandais, avait pris parti pour Ben Bpace dans la lutte qui eut lieu entre celui-ci et le Français. Depuis ce temps, Legros n’avait jamais manqué d’attaquer Larry en toutes occasions; son animosité contre Ben s’était pour ainsi dire reportée sur l’Irlandais.

Plusieurs disputes s’étaient élevées entre eux, dans lesquelles Legros, plus habile ou plus rusé, avait triomphé; mais aucune lutte sérieuse n’avait permis de juger de la force des deux hommes qui semblaient également éviter un combat dont l’issue

aurait pu être définitive, l’Irlandais d’ailleurs n’avait point l’humeur querelleuse.

Ils se tenaient en face l’un de l’autre; leurs yeux caves, leurs joues proéminentes et osseuses, leurs poitrines amaigries, dont on pouvait compter les côtes, promettaient aux affamés du radeau un triste repas/

Le Français cependant paraissait le moins affaibli des deux, peut-être par suite de la pa4 avantageuse qu’il avait su se faire dans la distribution des vivres... ' *

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