UN DÉVOUEMENT INATTENDU
Le bouton rouge appartenait donc à Legros... sa loterie était terminée... il devait mourir !
— Sacrebleu! s’écria-t-il, la chance est décidément contre moi... Il faut se résigner... mais je suis curieux de voir le maudit jeton qui me condamne!...
Tout en parlant le marin élevait le sac de la main gauche, tandis que la droite plongeait dans l’intérieur et semblait avoir de la difficulté à saisir l’objet qu’elle y cherchait.
Cependant, au bout de quelques instants, cette main ressortit fermée... les hommes se rapprochèrent tous poussés par une curiosité instinctive.
Le condamné tendit le bras, ouvrit lentement les doigts et montra... un bouton noirf
La surprise fut générale : deux individus savaient cependant à quoi s’en tenir sur cet étrange incident.
Une grande rumeur 'éclata... quelques marins suspectant la bonne foi de leur camarade s’avancèrent, lui arrachèrent le sac, et le retournèrent en tous sens ; le bouton rouge tomba sur les planches !
Des voix s'élevèrent et firent entendre le mot de tromperie.
Les partisans de Legros, poussés par leur chef, essayaient de calmer les autres, assurant qu’il n’y avait eu que méprise dans le compte des jetons. — Oui, oui, reprenait avec éuergie celui qui avait donné la poignée de main, on en a mis vingt-sept au lieu de vingt-six, voilà toute l’histoire ! or, comme nous avons tous compté ensemble, nous sommes tous fautifs et nous devons tous subir les conséquences de notre inattention.... il nous faut recommencer et être plus soigneux.
Cette proposition souleva des murmures. Ceux qui venaient d’échapper à la terrible alternative de vie ou de mort, se voyaient de nouveau menacés, ce qui les rendaient furieux d’autant plus qu’ils étaient persuadés qu’il y avait eu fraude de la part de Legros ; mais ne pouvant, expliquer comment la chose s’était passée, n’ayant aucune preuve à alléguer, ile se turent et parurent résignés.
Pendant ce temps, l’Irlandais se tenait à l’écart et gardait le silence.
i Lorsque les plus récalcitrants semblèrent s’être rendus aux arguments des amis de Legros, il s’avança résolûment et cria d’une voix impérieuse : « Je m’y oppose! » — Non, reprit-il, pas de second tirage tant que cette affaire ne sera pas mieux expliquée. Il y a eu trahison, vous en êtes tous convaincus, mais vous ne savez comment le prouver, vous n’osez pas parler, vous manquez de preuves... je vais les donner moi !...
Tous les yeux s’étaient tournés vers O’Gorman ; le visage de son ennemi avait singulièrement changé; ses lèvres blanches, ses regards mal assurés, son maintien craintif, décelaient un coupable qui se sent découvert.