‹ William le MousseChapitre 55 sur 78 · LE COMBAT · texte numérisé non relu

LE COMBAT

Cependant Legros, voyant l’attention de tout l’équipage attirée sur lui et sentant la nécessité de cacher son trouble, fit quelques pas vers O’Gorman €t s’écria d’un ton de défi :

— Par le diable 1 monsieur l’Irlandais , pourquoi me dévisagez-vous ainsi ? vous ne voulez-pas dire j’espère, que j’aie agi déloyalement?

— Que je meure, reprit ce dernier, si j’ai voulu dire autre chose. Oui, je répète à votre barbe, que c’est vous-même qui avez mis le bouton supplémentaire dans le sac ; c’est vous, maître, et pas d’autres 1

— Menteur ! vociféra Legros, menteur I

— Calmez-vous, Frenchy , ce n’est pas O’Gorman que l’on fait reculer par des cris; j’affirme encore

que c’est vous qui avez mis le deuxième bouton noir.

— Et comment le prouverez-vous, O’Gorman !

s’écrièrent plusieurs voix du côté des amis de, Legros.

— Ce sera facile ; lorsque j’ai mis ma main dans le sac, il n’y avait que deux jetons et pas davantage ; je les ai sentis tous les deux et tâtés tour à tour,' tandis que j’hésitais à faire mon choix. Je suis prêt à jurer sur la croix de saint Patrick qu’il n’y en avait que deux I

— Et pourquoi, reprit l’ami de Legros qui avait toujours parlé avec plus de chaleur que les autres, pourquoi le troisième ne se serait-il pas trouvé caché dans un pli de la toile, sans que vous vous en soyez aperçu?

— Des plis!.. Il n’y en avait que dans la paume

de sa main, sa main traîtreusement fermée et c’est ce chenapan qui fait tant le beau parleur, qui lui a glissé le bouton : n’essayez pas de le nier, Bill Bowler ; j’ai vu qu’il s'est passé quelque chose entre vous et le Frenchy, au moment où il allait tirer j j’ai vu vos pattes se serrer et quelque chose glisser entre vos doigts, et je sais ce que c’était : par Jésps ! ,

j’affirme que c’était le bouton !

L’accusation portée par l’Irlandais paraissait vraisemblable ; d’autres circonstances accusaient encore son ennemi. ' •

Les deux hommes dont le tour avait précédé celui

de O’Gorman, assuraient n’avoir senti, dans le sac que le nombre de jetons qui devaient s’y trouver ; ils affirmaient les avoir tous palpés séparément dans l’èspoir de reconnaître au toucher celui qui était teint de la oouleur fatale.

— La chose est assez prouvée, cria l’Irlandais; la tromperie est évidente : cet air de chercher et de ne pas trouver n’était qu'une comédie. Legros a tenu le jeton tout le temps dans sa main fermée, c’est lui que le sort a condamné, lui qui doit mourir... Et je ne vois pas pourquoi nous recommencerions à tirer. •' •

— Brigand! menteur! vociféra encore Legros, si je t’empoigne l..v

Et tirant son couteau, il s’élança sur l’Irlandais. — Tout beaul soyez calme, cria celui-ci en se mettant d’un bond hors de la portée de son assaillant... Plus de tranquillité, Frenchy, répéta-t-il en se mettant sur la défensive, 'ou vous pourriez vous faire embrocher, et nous servir de rôti avant d’avoir eu le temps de dire un pater pour votre vilaine

âme... allons! maintenant vous pouvez avancer, fitil ; Larry O’Gorman est prêt et vous attend vous $t votre compère, hourrah !!.... R

Personne ne songea à intervenir. Chacun avait un intérêt personnel au résultat qu’annonçait l’attitude déterminée des adversaires. Peu importait lequel succomberait ! Plusieurs, dans le secret de

leurs pensées, espéraient qu’il y aurait dgux victimes; la prochaine loterie s’en fût trouvée retardée. .

Les marins se divisèrent pourtant en deux partis. Celui du Français, le plus nombreux jusqu’alors, était maintenant le plus faible. Beaucoup de ses partisans convaincus de sa déloyauté, lui en voulaient d’avoir failli remettre leur sort en question, en réclamant un autre tirage.

Legros et O’Gormau se tenaient en face l’un de l’autre; leurs yeux ne brillaient pas moins que l’acier qu’ils brandissaient ; la haine et le déü se lisaient dans leurs traits fortement contractés.

Le soleil couchant, dont le disque rouge s’abaissait a l’ouest, devait éclairer le combat et jetait sur la mer des lueurs sanglantes.

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