HAINE CONTRE HAINE
Les adversaires, au lieu de s’attaquer immédiatement, se tinrent d’abord sur la défensive, fet semblèrent, par des feintes et des retraites simulées, vouloir essayer leurs forces avant d’engager un combat sérieux.
Leurs camarades leur jetaient des paroles d'encouragement; une troupe de tequins, spectateurs non moins intéressés à l'issue de la lutte, dardaient sur les deux champions des yeux pleins de convoitise.
Ni les uns ni les autres n’étaient, d’humeur à attendre longtemps. Plusieurs marins même, impa- ' tient!.) de voir arriver le dénoûment, criaient d’une voix moqueuse :
— Ils ont peur!
— Allons donc, Legros, vociféraient ceux de son parti, en avant I Donne-lui de la lame !
— Courage, Larry, fais-lui manger de l’acier! hurlaient les amis de l’Irlandais. •
Ces conseils produisirent l’effet désiré. Les combattants se précipitèrent l’un sur l’autre ; cependant ils se séparèrent sans s’être dangereusement blessés, mais animés d'une nouvelle fureur. Une seconde attaque n’amena encore aucun résultat ; car la haine les aveuglait et ils se portaient des coups mal dirigés. A la troisième passe chacun d’eux saisit le bras droit de son antagoniste, pour l’empêcher de se servir de son arme. Ce n’était plus désormais une question d’habileté, mais de force; c'était à qui ne lâcherait pas son ennemi et parviendrait à le renverser sur le plancher du radeau, ce qui devait donner un avantage décisif au vainqueur.
Ils combattirent ainsi quelques minutes san3 réussir à se faire perdre pied, mais il devenait évident que Legros aurait le dessous, s’il n’avait à opposer à l’Irlandais que sa force musculaire ; aussi appela-t-il bientôt la. ruse à son secours. Il trouva moyen, en luttant, de se tenir rapproché du bras droit de O’Gorman; puis allongeant le cou, il saisit • brusquement le bras de celui-ci entre ses dents; aussi prompte que la pensée, sa main gauche glissa vers la droite, et y prit le couteau qui menaça au
même moment la poitrine de son antagoniste.
C’en était fait de O’Gorman ... Comment pouvait-il, privé de ses deux bras, se soustraire au coup fatal? Les spectateurs retenaient leur haleine et jugeaient le combat terminé... A leur grande surprise l’Irlandais échappa à son ennemi.
Heureusement pour lui, le drap de sa jaquette n’était pas de la meilleure qualité, et un long usage n’avait point remédié à ce défaut ; il lui suffit d’un effort énergique pour se débarrasser du Français, à qui il ne resta entre les dents qu’un morceau d'étoffe;
Les acclamations des amis de Legros cessèrent, et le combat continua au milieu d'un silence profond.
Enfin O’Gorman parvint à enfoncer son couteau dans la main de son adversaire ; celui-ci poussa un cri de douleur et laissa tomber le sien.
L’Irlandais allait lui porter le coup mortel lorsque quelqu’un lui prit vivement le bras en criant :
— Ne le tuez pas! c’est inutile!. ..Regardez là-bas... nous sommes sauvés !