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UNE LUMIÈRE

L’homme qui venait d'arrêter si brusquement le duel indiquait de la main un des points de l’horizon.

Les yeux de tous ses camarades regardèrent immédiatement de ce côté. Les mots : nous sommes sauvés ! avaient produit un effet magique ; les rancunes s’étaient soudain apaisées, l’Irlandais avait lâché son ennemi, qui s’était relevé et mêlé aux marins de l’équipage.

O’Gorman regardait comme les autres.

— Qu’est-ce que c’est? demandèrent plusieurs voix, la terre ? — une voile? — un vaisseau?

Cette dernière supposition était la plus admissible, mais ni voile ni vaisseau n’apparaissaient.

— Qu’est- ce donc? répétèrent une douzaine d’in dividus.

— Une lumière 1 ne voyez-vous pas? dit l’homme dont l’exclamation avait mis tout le monde en émoi. Regardez! juste où le soleil descend, ce n’est qu’un point, mais je le distingue parfaitement, ce doit être la lampe d’habitacle d’un vaisseau.

— Carrajo ! cria un Espagnol, c’est simplement une lueur que le soleil a laissée derrière lui.

— Bah ! ajouta un autre, en supposant que ce soit le phare d’un navire, qu’en résultera-t-il de bon? Si la lumière est dans l’habitacle, le vaisseau qui la porte doit avoir la poupe sur nous ; quelle chance alors avons-nous de gagner sur lui?

— Par Dieu! c’est bien une lumière, dit un Français.

— Oui! oui! répétèrent plusieurs voix.

Un cri d’enthousiasme et d’espérance retentit sur le radeau, et tous les regards se tournèrent vers l’ouest.

Le crépuscule tombait, la maigre lueur s’était étendue; ce n’était plus un point lumineux, mais un véritable feu qui resplendissait sur le ciel sombre!

tu

Il n’y avait plus à douter; dans cette partie de l’Océan il n’existait point de terre ; une lumière ne pouvait venir que d’un navire ; on ne pensa plus qu’à se diriger de son côté.

Plusieurs hommes, dans le délire de l’espoir, ne se rendant plus compte des distances, se mirent à le héler ; plus de vingt milles pourtant devaient les séparer du vaisseau si désiré.

Quelques-uns s’imaginaient le voir avancer vers eux; mais les plus sages les désabusèrent bientôt en leur démontrant que ce n’était qu’une illusion d’optique, causée par le ciel et la mer qui s’assombrissaient de plus en plus.

Tout le monde se mit à l’ouvrage; chacun y apportait un empressement, une activité, dont il n’avait peut-être jamais fait preuve dans le cours de toute

DE TERRE ET DE MER fl?

sa carrière maritime; les rames et la voile, abandonnées depuis bien de jours, furent reprises; on n’avait pas jusqu’alors songé à diriger l'embarcation, et elle allait à la dérive, au gré des courants.

La toile fut parée avec tout le soin possible, les

écoutes tendues et serrées, et le mât dressé. v

Comme le vaisseau que l’on désirait atteindre ne se trouvait pas sous le vent, deux hommes furent ' * placés au gouvernail, qui consistait en une large planche jouant sur les couples de l’arrière. Par ce moyen on maintint le radeau dans la direction de. la , ’ •

lumière. • - >

Ceux des marins qui n’étaient pas occupés à la* : voile ni au gouvernail se tenaient sur deux rangs et nageaient ; quelques-uns seulement avaient des 1 rames, les autres se servaient d’anspects, de barres de cabestan, de morceaux de planches, enfin de tout ce qui pouvait en tenir lieu. , ..

C’était, pensaient-ils, une lutte suprême. Il fallait ’ ■ atteindre le vaisseau ou périr ! Un jour de. plus de- - r . vait condamner au moins l’un d’eux à mort; un

jour de plus, et l’eau manquerait, et il leur faudrait - . subir des souffrances mille fois plus terribles encore que celles qu’ils avaient endurées jusque-là !

Sous leurs efforts énergiques, l’embarcation fai-, sait un chemin considérable; mais elle filait trop lentement encore ail gré d» leurs désirs.

Les hommes gardaient un profond silence, ou bien

éclataient en imprécations tantôt contre la lenteur du radeau, tantôt contre le navire qui ne venait pas à leur rencontre, et leurs voix se mêlaient au bruit des rames qui fouettaient les vagues soulevées par leur passage.

Au bout d’une heure', ils s’accordèrent tous à déclarer que le vaisseau, au lieu de se rapprocher, paraissait de plus en plus s’éloiguer.

Il ne se passait pas un instant que l’un d’eux ne se retournât pour juger des progrès qu’on avait faits vers la lumière, mais le découragement gagnait pev à peu les cœurs, èt sous cette mauvaise influence, les bras commençaient à sentir le poids des rames.

Quelques marins se prirent à douter de l’existence du Vaisseau et crurent à la carcasse de quelque pois*

' son phosphorescent flottant à la surface de l’eau : ce qui ne souleva point de contestations de la part de leurs camarades qui plusieurs fois avaient vu.de semblables choses. '

Le désappointement était à son comble, lorsque, à l’étonnement général, la lumière s’éteignit tout à coup « comme si une tonne d’eau salée eût été jetée dessus » dirent les gens./

Immédiatement rames et gouvernail furent abandonnés. Il eût été inutile d’ailleurs de s’y tenir plus longtemps. Le ciel était sombre, sans lune \ pas une étoile ne brillait. ,

Le feu du navire. supposé, les avait seul guidés

jusqu’alors, et maintenant ils n'avaient rien pour diriger leur course ; la brise soufflait dans toutes les directions, ils abandonnèrent le radeau à ses caprices. Peu leur importait l’endroit où ils étaient destinés à périr J

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