UNE DOUBLE OBSCURITÉ
ün brouillard épais descendit sur la mer, enveloppant le radeau et l’équipage d’une telle obscurité qu’il eût été impossible de distinguer à cinq pas devant soi.
Mais cela n'empêchait point les marins de causer, et ils s’entretenaient de la disparition étrange qui les rejettait dans le désespoir. La faim, la faim aiguë, cruelle, se faisait sentir plus impérieusement que jamais, et leurs souffrances s’étaient encore accrues de leurs espérances déçues.
A cette heure de la nuit, où une vapeur noire et humide s’abattait sur eux comme un voile funéraire, on aurait pu les entendre se murmurer l’un à l’autre : « Qui va mourir ? »
Cependant la question du secondi tirage était jugée ; il s’agissait seulement de laisser les deux hommes entre lesquels le sort n’avait pu prononcer continuer le combat.
La justice de cette sentence était contestable quant à l’Irlandais, dont le triomphe eût été certain sans la brusque interruption qui avait sauvé son ennemi. Un tribunal plus-impartial aurait probablement considéré O’Gorman comme vainqueur ; mais le parti du Français étant le plus fort, la majorité l’emporta et déclara que le duel recommencerait jusqu’à ce que mort s’ensuivit.
La nuit empêcha que le jugement fût exécuté sur l’heure. On décida qu’on attendrait au lendemain matin, et l'on essaya de dormir.
Mais tous ne purent goûter un repos si nécessaire à leurs corps affaiblis.
Le silence n'était troublé que parles gémissements de la brise qui effleurait la voile, par le bruit de l’eau que séparaient brusquement les couples de l’embarçation ; la respiration bruyante des dormeurs, et les mots incohérents échappés à ceux que tourmentait quelque horrible cauchemar.
Parfois l’un d’eux se levait et heurtait en passant un camarade endormi; alors des imprécations, des menaces, s’échappaient des lèvres de celui qui venait d’être rendu au sentiment de la triste réalité.
La nuit s’avançait , l’obscurité était complète ; deux hommes assis au pied du mât causaient à voix basse, si basse qu’il eût été impossible aux individus couchés près d’eux de les entendre.
Non loin du mât un homme reposait ; au ronflement sonore qui s’échappait de ses larges narines, on ne pouvait douter qu’il ne dormît profondément; c’était l’Irlandais O’Gorman, et il dormait plus calme peut-être que tout autre, malgré l’approche du matin qui devait décider de sa vie.
Les deux bandits qui causaient à voix basse tournaient souvent la tête de son côté, bien qu’ils ne pussent distinguer que la masse sombre que son corps dessinait sur les planches.
— Il dort! murmura l’un d’eux ; il ronfle comme un sanglier...
— Aussi insensible qu’une bûche! reprit l’autre.
— Tant mieux 1 si nous savons agir, il ne se réveillera plus... qu’en dis-tu ?
— Tout ce que tu voudras.
— Un seul coup suffira, s’il est bien donné. Avec quatre pouces de lame dans le cœur, il ne poussera pas un soupir ; il ne saura ce qui s’est passé que daçs l’autre monde.
— Tu crois que ça pourra se faire sans bruit?
— Pas le moindre ! L’un de nous lui tiendra quelque chose sur la bouche pour faire taire la langue, tandis que l’autre ;... tu comprends?.. .
— Parfaitement. Mais supposons la chose terminée, que diront les autres, au matin? On saura qui a fait le coup, les soupçons tomberont certainement sur nous... sur for, surtout, y as-tu songé?
. — Oui.
— Eh bien?
— D’abord iis ne sont pas en train d’être tracassiers, pourvu qu’ils aient quelque chose à mettre sous la dent; ensuite, supposons qu’ils fassent du tapige : nos gens sont les plus forts, et ça ne m’inquiète pas! Mais j’ai une idée qui arrangera tout; nous pouvons sauver les apparences... II sera censé s’être suicidé.
— Que veux-tu dire ?
— Ah! quelle tête dure 1 Je crois, camarade, què le brouillard t’est entré dans la cervelle. Ne sais-tu pas que l’Irlandais a un couteau, et. un couteau bien affilé encore! Je le connais moi, peste!... Eh bien* on peut le lui voler et le laisser dans la blessure...
Comprends-tu, maintenant?
— Tout à fait. Est-ce tout de suite qu’il faut tenter le coup ? ' .
— Le plutôt sera le mieux.
L’homme s’éloigna lentement et arriva devant le baril vide de rhum contre lequel reposait la tête de la victime désignée.
Le Français se leva, s’appuya au mât et attendit el retour de son complice.
Celui-ci revint bientôt et lui glissa dans la main quelque chose de brillant.
Les deux hommes reslèrent l’un près de l’autre, en apparence engagés dans une conversation indifférente. Cependant ils se rapprochaient du baril par des mouvements si mesurés, si insensibles, et à des intervalles si éloignés, qu’eut-il fait clair, on n’auraiUpules remarquer... Tous les deux se penchèrent sur l'irlandais.
Un cri étouffé se fît entendre... c’était peut-être la plainte de quelque dormeur tourmenté d’un cauchemar ... „
Une seconde se passa.
Legros et son complice retournèrent en tremblant auprès du màt, et se rassirent sans parler...
Le sommeil de Q’Gorman, si bruyant jusqu’alors, était devenu calme tout à coup.
11 dormait profondément... pour toujours 1
Nous avons laissé l’équipage du Catamaraji occupé à fumer la chair du requin sur le dos du cachalot.
Pour obtenir une provision suffisante qui leur permît, si besoin en était, un voyage de l’autre côté ' de l’Atlantique, ils avaient travaillé tout le jour et continué leurs opérations culinaires pendant les premières heures de la nuit ; tenant le feu allumé en jetant du spermaceti frais sur le fourneau de chair qu’ils avaient creusé dans le dos du léviathan. Le combustible, nous l’avons dit , pouvait leur fournir de quoi rôtir des requins durant toute une année , mais ils s’étaient aperçus que l’huile ne brûlerait pas sans mèche, et leurs cordes leur étant trop nécessaires pour ne pas être ménagées,- ils résolurent donc d’éteindre leur feu