UNE DOUCHE BIENFAISANTE
Ils n'attendirent pas longtemps. L’orage arriva rapidement, et, à leur grande satisfaction, fondit en cataractes sur leurs têtes.
En une minute, le creux du prélart fut rempli d’une quantité d'eau suffisante pour étancher leur soif, et avant qu’une autre se fût écoulée, tous les deux, penchés en avant, les lèvres collées au canevas, aspiraient avec délices les gouttes de pluie presque aussi vite qu’elles tombaient.
Ils restèrent longtemps ainsi, se délectant de ce breuvage qui leur paraissait le plus délicieux qu’ils eussent jamais goûté ; ils burent avec avidité, sans dire un mot, durant plusieurs minutes.
Us furent bientôt mouillés jusqu’aux os, mais au
lieu d’en être incommodés, ils s’en trouvèrent r a fraîchis, car leur peau était desséchée par les rayons d’un soleil brûlant.
— Petit William, fit Ben, ne te disais-je pas que celui qui nous a envoyé le poisson si à propos pouvait aussi soulager notre soif ? Regarde, nous voici approvisionnés pour plusieurs jours.
— Espérons, cher Ben, que Dieu continuera à veiller sur nous.
— Je le crois fermement, dit le marin dont le visage reprit son expression^de gaieté habituelle; — comment en douter après les preuves que nous avons déjà eues de sa bonté ? mais, n’oublions pas que nous ne devons rien négliger de ce que nous pouvons faire par nous-mêmes. « Aide-toi le ciel t’aidera » si nous laissions perdre maintenant notre provision nous mériterions de mourir de soif.
— Que faut-il faire Ben ? Comment la conserver ?
— C’est juste ce que je cherche. La pluie va cesser dans quelques instants ; ce sont de ces ondées soudaines qui ne durent pas plus d’une demi-heure dans celte latitude. Je connais cela. Après, le soleil plus ardent que jamais, tarira l’eau plus vite qu’elle n’est tombée, si n ous la laissons exposée à ses rayons, et ce prélart ne serait pas longtemps à redevenir aussi sec que le plumage d’un fou *.
* Oiseau aquatique de la Jamaïque.
— Oh ! mon Dieu ! comment l’empêcher (le s’évaporer ?
— Laisse- moi une minute de réflexion.
Lo marin resta’ quelques instants silencieux dans une attitude pensive, tandis que William le regardait avec anxiété.
Bientôt la joie que refléta le visage de Ben apprit à son compagnon qu’il avait trouvé ce qu’ii cherchait.
— Je l’ai 1 cria-t-il.
— En vérité ? lit le jeune homme.
— Tu vois, garçon, que le prélart tient l’eau aussi bien qu’une bouteille... Je l’ai goudronné moimême, et j’avais apporté à ce travaille plus grand soin ; heureusement, hein, petit ?
— Certes ! .
— Que cela te serve de leçon — chose bien faite tourne toujours à notre avantage — mais, vois, lesoleil reparaît, et comme je te l’ai dit, plus chaud que jamais. Il n’v a pas un moment à perdre ; prends une bonne gorgée avant que je mette le bouchon à la bouteille.
William sans comprendre le projet de son compagnon, but copieusement, Ben en lit autant.
Alors se relevant d’un air satisfait, il mit l’enfant au courant de ce qu’il voulait faire.
L’idée du marin était assez ingénieuse ; elle consistait à donner au prélart la forme d’une outre, en réunissant les bords, et les serrant fortement. Cela devait être fait avec beaucoup de soin, afin de no
pas renverser le liquide. Il s'en répandil bien un peu cependant, mais ce fut une perte à peine sensible.
Tandis que Ben tenait à deux mains les plis fortement serrés, William passait autour du sac improvisé une corde, à laquelle il avait déjà fait un nœud coulant ; puis assujettissant un des bouts du filin à l’une des rames plantées verticalement, il tira dessus de toutes ses forces.
L’outre fut bientôt fermée assez solidement pour rendre à Ben le libre usage de ses mains.
Le prélart, ainsi transformé, ressemblait à l’estonfac de quelque énorme animal couvert de goudron. Il était nécessaire cependant, pour empêcher l’eau de fuir par le haut des plis, de le suspendre ; ce qui fut fait en l’attachant à l’une des rames qui servaient de mâts.