DES BRUITS ÉTRANGES
Le nègre commença l’ascension ; Ben et William le suivirent. Le Goroman éprouva d’abord quelque peine à retrouver la cuisine, mais après avoir tâtonné l’épiderne glutineux de l’animal, il posa enfin ses mains sur le bord de la cavité. Il y mit une nouvelle mèche, une flamme vive s’éleva aussitôt et le rôti commença à griller.
Les trois compagnons n’eurent plus alors autre jchose à faire qu’à retourner les tranches de requin et à les renouveler lorsqu’elles élaient^cuiles à point. Cette opération n’exigeait que de l’attention ; une fois la broche bien garnie, Boule-de-Neige s’assit à côté de son fourneau ; ses camarades restèrent debout.
Cinq minutes s’étaient à peine écoulées lorsque le nègre fit un brusque mouvement : — Quoi être là ? s’écria-t-il.
— Qu’est-ce qui arrive? Boule-de-Neige, demanda le marin.
— Hum! vous n’avoir rien entendu?
— Non, répondit Ben, tandis que William faisait un signe de tête négatif.
— Moi avoir entendu quelque chose.
— Quoi ?
— Ne pas savoir encore.
— C’est le cri de quelque oiseau.
— Non! c’être un son tout différent... ressembler à la voix d’un homme... Vous garder silence... peut-être vous entendre encore...
Ben et William, bien que disposés à l’incrédulité, se rendirent à l’injonction; ils savaient d’ailleurs le nègre doué d’une ouïe étonnamment fine ; ils en avaient eu plusieurs fuis des preuves.
A ce moment, la voix grêle de Laly appela d’en bas :
— Oh ! Boule-de-Neige, criait l’enfant à son vieux protecteur, j’entends des hommes parler là-bas, sur l’eau... Écoutez !
— Chut! petite, répondit le nègre à mi-voix, plus bas ! et tenez- vous tranquille, ce sera d’une bonne fille... de la prudence, chérie.
Ben et William, convaincus par cette exclamation
de Laly, prêtèrent eux-mêmes une oreille attentive et crurent à leur tour saisir un bruit de voix humaines.
Ces voix semblaient assez éloignées ; pourtant elles pouvaient être plus rapprochées qu’on ne croyait, un brouillard épais ayant, comme on le sait, la propriété d’amortir les sons.
Quelle que fût la distance, elle diminuait d’instant en instant, car on entendait parler de plus eu plus distinctement.
— Était-ce l’équipage d’un vaisseau ?
Telle fut la question que se posèrent la marins, et sans doute ils n’y trouvèrent point de réponse affirmative, car ils restèrent muets, et leurs regards exprimèrent plutôt l’appréhension que la joie.
— Damnation! c’est le grand xadeau! s'écria Ben Brace après avoir longtemps écouté.
— Le grand radeau 1 répéta Boule-de-Neige, vous croire, Massa Brace ?
— Oui, et si je ne me trompe pas...
— Quoi alors? demanda le Coroman qui remarqua l’hésitation du marin à achever sa phrase.
— Eh bien, je veux dire que nous sommes dans de mauvais draps... car je ne sais comment ils auront vécu jusqu’ici...; et s’ils n’ont pas eu comme nous la chance de pêcher quelques requins, il est d supposer que...
Le marin se tut encore, en lançant un regard
significatif du côté de William, indiquant ainsi qu’il ne voulait point exprimer toute sa pensée devant le jeune garçon.
Boule-de-Neige le comprit et répondit par un signe de tête.
— Pour ce qui est de l’eau, reprit Ben, la petite provision qu’ils avaient n’aura pu durer jusqu’à présent ; ils avaient du rhum aussi, et en assez grande quantilé, mais ça n’a dû servir qu’à empirer la situation... Il est vrai qu’ils ont pu attraper un peu d’eau de pluie dans leurs chemises et dans leurs toiles goudronnées, ainsi que nous l’avons fait; mais ce ne sont pas des gaillards à être restés sobres en face d’un baril de rhum... Et s’ils se sont procuré de la nourriture... vous savez ce que je veux dire, Boule-de-Neige, ils doivent au moins mourir de soif... et dans ce cas...
— Dans ce cas, eux voler notre eau et nous périr; ça être certain...
— Ou à peu près, répondit le marin. Espérons que ce ne sont pas eux !
— Et si c’être ceux de la chaloupe du capitaine, quoi vous en dire, Massa?
— Que nous ne serions pas en si grand danger... Je ne pensais pas à ceux-là... Ils sont moins méchants.. . et, en tout cas, moins nombreux, seulement cinq ou six. Je me chargerais Lien de trois à moi seul, et vous et William viendriez bien à bout du
SCO
reste; ah ! je voudrai* que ce soit eux ! Mais non... Ils avaient une bonne chaloupe, un compas pour les guider... ils doivent être loin d’ici, s’ils ont bien travaillé de leurs rames. Tendez vos bonnes oreilles, Noiraud, voilà l’occasion de s’en servir... Vous connaissez les v.oix de tout l'équipage... Tâchez d’en distinguer quelqu’une.
Durant ce dialogue qui avait lieu à voix basse, les sons mystérieux avaient cessé ; Ben et le nègre se turent et écoutèrent de nouveau ; mais dix minutes se passèrent sans qu’ils entendissent rieb.
Comme on le pense, ils n’en éprouvèrent point de regret ; ce silence était au contraire ce qu’ils désiraient le plus. Mais tout à coup une réflexion traversa l’esprit de Brace et donna un nouveau cours à ses pensées : — qui prouvait, après tout, que ce fût le grand radeau ou la chaloupe?... Pourquoi pas plutôt le baleinier? Ne pouvait-il pas être revenu pour chercher sa prise? ,
A cette. pensée, le marin eut grande peine à retenir un — « ho du vaisseau ! » qui allait s’échapper de ses lèvres. Il s’aperçut cependant de l’imprudence qu’il avait failli commettre ; au cas où il se fût trompé, où c’eût été l’équipage de la Panclora. ne s’exposait-il pas, lui et ses compagnons, à une mort certaine ?
Il communiqua ses hésitations à Boule-de-Neige, et le nègre les partagea. Tous les deux se disaient
avec amertume qu’ils passaient peut-être à cent brasses d’un vaisseau qui pouvait les recueillir et les sauver ; que ce navire allait s’éloigner caché à lpur vue par l’épaisse brume, et que, dans quelques instants, une heure au plus, il serait trop tard pour se faire entendre de lui !
Un mot, un seul cri pouvait suffire pour les
sauver pourtant ils le retinrent ; la prudence
triompha.
« D’ailleurs, si c’est le baleinier, pensèrent nos marins, il vient sans nul doute à la recherche du cachalot. Un animal ayant à donner une centaine de barils d’huile, est une prise trop importante pour être abandonnée. Il est impossible, si ce sont les pêcheurs, qu’ils n’aient pas résolu de la retrouver, quelque temps qu’ils doivent y perdre, quelques efforts qu'il faille y dépenser. Ils attendront donc pour continuer leur route que le brouillard se soit dissipé, et. alors nous saurons nous-mêmes à quoi nous en tenir sur leur compte. »
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