TOUJOUR PLUS PRÈS
Les deux équipages faisaient tous leurs efforts pour se gagner de vitesse. Le Catamaran , meilleur voilier, mieux construit que le grand radeau, l’eût certainement emporté sur lui si la brise avait été plus vive ; malheureusement elle souillait à peine, et il avait fallu recourir aux rames, qui seules, selon toute apparence, devaient décider de la victoire. Or, le grand radeau avait une douzaine de bras occupés, les anspects, barres de cabestan, planches, remplaçant les rames qui manquaient. Nos marins du Catamaran n’en possédaient qu’une paire ; ils avaient donc le désavantage, et bientôt ils reconnurent avec désespoir que ceux qu’ils fuyaient se rapprochaient d’eux d’instant en instant.
Des gens moins fortement trempés eussent renoncé à une lutte où tout présageait une défaite. Mais Ben et le Coroman étaient taillés dans une étoffe solide, et même à la vue de leurs ennemis presque triomphants, ils ne cessaient de s’encourager à la résistance, résolus de ne pas leur céder tant qu’il y aurait entre eux quelques pouces d’eau.
— Non, disait le marin, il ne nous servirait de rien de les implorer... autant vaudrait demander grâce à une troupe de requins. Ne perdez pas un coup, Boule-de-Neige, nous pouvons encore les fatiguer.
— Ne craindre rien, Massa, répondait le Coroman : moi travailler tant qu’avoir une once de force dans le bras et une gorgée d’haleine dans ma poitrine. Ne rien craindre!
Les deux hommes avaient cependant un motif pour ne pas perdre tout courage. Pour le comprendre, il ne fallait qu’observer la mer à quelque distance derrière eux : une ligne sombre s’élevait à l’horizon. Peut-être n’eut-elle pas attiré l’attention d’un œil moins intéressé que celui de Ben Brace ; mais pour le marin qui la considérait depuis queltemps, elle avait une signification particulière. Elle annonçait un changement de temps, et les nuages qui s’amoncelaient au ciel présageaient un vent violent.
Il communiqua sa découverte au nègre et tous les
deux reprirent espoir : ils pouvaient, à l’aide du vent, prendre de l'avance sur leurs ennemis 1
— Si nous réusissions à nous tenir loin d’eux en core vingt minutes 1... murmura le marin. Pousse! toujours pour l’amour de votre vie, Boule-de-Neige t Que je perde mon nom ! Ils viennent plus vite que jamais !
Le ton d’angoisse qui accompagna ces dernières paroles prouvait combien Ben jugeait la situation périlleuse ; le nègre y répondit par un signe de tête désespéré.