‹ William le MousseChapitre 65 sur 78 · COUPÉ EN DEUX · texte numérisé non relu

COUPÉ EN DEUX

Ben et Boule-de Neige restèrent quelque temps silencieux, trop occupés à leurs rames et à surveiller les progrès de leurs ennemis, pour échanger leurs impressions.

Le grand radeau se montrait très-bruyant depuis qu’il se croyait victorieux; les cris avaient recommencé, ordonnant aux fugitifs de s’arrêter; Legros, entre tcus, parlait fort et excitait les autres. Debout à l’avant, une longue gaffe à la main, il dirigeait les rameurs, les encourageait, leur assurant qu’ils trouveraient de la nourriture et de l’eau à bord de l’embarcation qu’ils poursuivaient.

Il n’en fallait pas davantage pour surexciter les efforts de ces hommes mourant de faim et de soif; le mot : * de l’eau » vibrait à leurs oreilles, et le grand radeau marchait rapidement ; bientôt il fut si près du Catamaran qu’on eut pu sauter sur les planches de l’arrière.

Ben et ses compagnons remarquaient avec anxiété les vagues noires, aux crêtes blanches et ondulées qui arrivaient lentement derrière eux. Le ciel s’assombrissait au-dessus de leurs têtes comme pour rendre plus terrible le sort qui les menaçait.

— Hélas! murmura le marin, le vent ne se décide pas... Il viendra trop tard 1

— Trop tard, monsieur Brace, répéta la voix de Legros, trop tard, pour qui? pas pour nous, du moins, car nous allons goûter de votre eau... hurrahJ Vous, fils de cuisinier, continua-t-il en s’adressant au nègre, pourquoi ne laissez-vous pas votre rame? à quoi cela vous sert-il? Est-ce que vous ne voyez pas que nous vous aborderons dans quelques secondes? si vous n’obéissez pas, nous vous écorcherons vif pour avoir votre vilaine peau du diable!

— Jamais! jamais! massa Français, vous avoir Boule-de-Neige vivant... vous prendre garde à voue même ! Noiraud avoir un couteau que vous connaître avant d’avoir sa peau !

Le Français ne répondit pas à ce défi.

Le Catamaran se trouvait maintenant à la portée de sa gaffe ; il se pencha en avant, et le frappa de son croc. Grâce à un habile coup de rame de Ben, non-seulement les deux radeaux ne furent pas accrochés, tirais la gaffe, détachée des planches, s’échappa des mains de Legros et alla tomber loin de lui. 11 en perdit l’équilibre, mais au lieu de s’affaisser horizontalement, il parut s’enfoncer; on eut dit que ses jambes étaient entrées dans le plancher du radeau.

C’était en effet ce qui venait d’arriver. Dès que les deux équipages furent revenus de leur surprise, ils ne virent plus du Français que le buste et la tête : la partie inférieure de son corps se trouvait retenue entre les couples qui l’avaient empêché de disparaître complètement.

Il eut mieqx valu pour lui avoir fait un véritable plongeon. A peine cet étrange accident était-il arrivé, qu’un long cri de douleur s’échappa de la bouche du malheureux, dont les traits se décomposèrent horriblement. L’un de ses camarades accourus à son secours, l’ayant tiré par les épaules pour l’empêcher d’enfoncer plus profondément dans cette trappe dont il était impossible qu’il sortit tout seul, laissa tomber son fardeau en poussant une exclamation de terreur.

Ce n’était plus Legros, mais seulement la moitié supérieure de son corps dont l’abdomen avait été

coupé en deux, aussi proprement que par une paire de ciseaux gigantesques.

— Un requin 1 crièrent les deux équipages d’une seule voix.

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