DÉLIVRANCE
Un spectacle si inattendu et si horrible impressionna vivement ceux qui en furent témoins.
11 en résulta un moment de stupeur, pendant lequel les deux partis restèrent inactifs. Celte pause fut favorable au Catamaran , dont les hommes furent les premiers à reprendre les rames, ce qui leur permit de gagner un peu d’avance.
La malheureuse fin de leur camarade avait frappé de terreur les bandits; cette catastrophe leur semblait en quelque sorte une preuve de sa culpabilité, culpabilité dont le plus grand nombre n’avait jamais douté. La vue des restes mutilés de leur chef ne les troubla donc pas longtemps, et s’il se fut seulement agi de venger sa mort , ils eussent très-
probablement renoncé à leur poursuite. Un motif plus puissant les encourageait à y persévérer, et au cri : « de l’eau I » parti de quelques gosiers brûlants, tous se remirent simultanément aux avirons.
Us avaient perdu du chemin ; cependant, grâce à leur nombre, ils auraient, sans au? doute, repris J’avantage ; mais la ligne sombre observée par Ben s’était étendue, le ciel était chargé de nuages menaçants, les vagues frappaient les radeaux avec violence, tout annonçait une tempête... Et le Catamaran, meilleur voilier, filait maintenant rapidement.
Lutter avec lui devenait impossible ; aveuglés par l'écume que lançaient les vagues, menacés par les lames violentes soulevées autour d’eux , les hommes de la Pandora devaient employer ce qui leur restait de forces à se maintenir sur les planches dont dépendait leur salut.
l’ouragan menace
Ainsi le Catamaran échappait encore une fois à un terrible danger; Ben croyait fermement à l’intervention de la Providence, et sa foi n’avait pas chancelé, même en voyant le grand radeau les serrer de si près. Pourtant la brise qui s’était élevée juste à temps pour les sauver, devenue tout à coup violente et inégale, dégénérait en ouragan. Mais devant la mer bouillonnant autour de lui, couvert de l’écume que lançaient les vagues furieuses, il se disait que le ciel ne les avait pas délivrés de leurs ennemis pour les laisser périr sous les coups de la tempête.
Les radeaux n’étaient plus en vue l’un de l’autre ; une heure avait suffi pour mettre entre eux une dis-
tance de plusieurs milles. Le Catamaran bien gouverné, se dirigeait vers l’ouest.
Nos gens n’avaient négligé aucune précaution : dès qu’ils virent leurs ennemis loin derrière eux, et qu’ils n’eurent plus rien à craindre de ce côté, ils abaissèrent la voile, qui avait trop d’étendue sous une brise forte, ce qui maintint l’équilibre du radeau et lui donna une marche régulière. La confiance de Ben Brace ne l’empêchait pas de faire tout ce qui était en son pouvoir, pour rendre la tâche de la Providence moins difficile, et il avait commandé toutes les mesures préservatrices.
C’était le premier orage qui les atteignait depuis l’incendie de la Pandora; ils avaient navigué jusque-là dans un calme parfait, au milieu de l’Océan des tropiques où des semaines se passent souvent sans que rien ne vienne troubler la tranquillité de ses eaux, et où les calmes sont plus à redouter encore que les gros temps.
Le Catamaran n’ayant jusque-là marché que par une brise douce, on ignorait encore ses moyens de résistance, et il ne serait pas exact dq dire que notre petit équipage fût sans appréhension : il n’avait pas perdu tout espoir ; c’était déjà beaucoup, car une véritable tempête semblait se préparer. Le jour s’avançait, et le vent continuait de s’élever.
Non-seulement les marins avaient à surveiller les vagues qui se brisaient autour d’eux, et à préparer le
Catamaran à les recevoir ; mais encore devaient-ils veiller aux planches qui pouvaient se disjoindre.
Plusieurs fois la mer s'élança jusque par-dessus leurs têtes, et si Laly et William n’avaient été fortement attachés au mât, ils auraient certainement été enlevés et engloutis dans le gouffre immense.
Ben et Boule-de-Neige parvenaient à peine à se maintenir à bord ; ils avaient même passé des cordes autour de leurs poignets, et les avaient ensuite liées aux couples afin de n’être pas renversés.
Heureusement pour eux, depuis le hasard heureux qui les avait réunis, ils n’étaient jamais restés un jour, une heure, sans s’occuper de fortifier leur radeau.
Grâce à leur prévoyance, à leur accivité, le Catamaran supporta bravement cette épreuve; vers le coucher du soleil, le vent tomba, la mer redevint calme, et la voile enflée par une brise douce entraîna le radeau sous un ciel sans nuages.