UN CRI EFFRAYANT
La nuit arriva calme et sereine. Le retour du beau temps permit aux marins de prendre un repos dont ils avaient'grand besoin, après tant de fatigues et d’émotions ; ils firent un léger repas et s’étendirent sur les couples mouillées, mais ni cela, ni leurs vêtements humides ne les empêchèrent de s’endormir. Heureusement que ces inconvénients étaient rendus supportables par la température tropicale, où les heures les plus fraîches de la nuit sont encore fort chaudes.
Contrairement à leur habitude, personne ne veilla , précaution qu'ils avaient toujours prise jusqu’alors et qui eût peut-être été nécessaire cette nuit-là plus que tout autre.
Il faisait déjà jour lorsqu’ils furent brusquement éveillés par un cri clair et perçant.
— Quoi cela être ? demanda le Coroman en se levant et en se frottant les yeux et les oreilles, pour s’assurer qu’il n’était pas la proie d’une illusion.
— Que je perde mon nom si je le sais! répondit le marin.
— Çà ressembler à la plainte d’un noyé ; quoi vous penser, Massa?
— Ou plutôt à celle d’un homme coupé en deux, on dirait le dernier appel de Legros.
— Moi pas croire le grand radeau près d’ici ; nous courir toujours à l’ouest depuis qu’avoir enfoncé la gaffe; nous devoir être loin de lui bien sûr, et ce cri ne pouvoir venir de ceux de la Pandora.
— Regardez ! cria William, il me semble que je vois quelque chose !
— De quel côté? Où ? demanda le marin.
— Là bas, fit le mousse, à environ trois encablures... c’est comme une masse noire... on dirait un bateau.
— Un bateau î par mon nom, vous avez raison ! Je vois maintenant... Mais que peut faire un bateau au milieu de l’océan Atlantique?
— Pour sûr, c’en être un, reprit Boule-de-Neige.
— Et je vois quelqu’un dedans. Il parait debout au milieu, comme un mât... c'est un homme pourtant.
DE TERRE ET DE MER 2Sj
— C’est lui qui doit avoir crié, bien que ce cri ne fût pas d’un gosier naturel...
Au même moment, comme pour confirmer l’assertion de Ben, le cri retentit encore. C’était bien celui d’un être humain, mais d’un être qui aurait perdu la raison. Il fut suivi de paroles incohérentes, dans une langue inconnue, que terminèrent des éclats de rire comparables seulement à ceux que l’on entend dans les maisons de fous.
Enfin les rayons du soleil empourprèrent l'horizon, et l’on commença à pouvoir distinguer au loin sur l’Océan.
La masse noire signalée par William était bien un bateau monté par un seul homme. Le Catamaran fut tourné dans celte direction, et bientôt Ben et Boule-de-Neige purent voir de près l’embarcation : quelle fut, leur surprise en reconnaissant la chaloupe de la Pandora et le capitaine de ce malheureux navire I