UN FOD EN PLEINE MER
Aucun doute ne restait à l’équipage du Catamaran sur l'identité du bateau et de la forme humaine qui le montait. Mais la présence d’un seul homme dans l’embarcation, au lieu de tous ceux qu’elle devait porter, restait une circonstance inexplicable.
Six hommes montaient le Gig lorsqu’il s’était éloigné du navire incendié, cinq individus, outre celui que l'on apercevait maintenant, et dans qui, en dépit du grand changement survenu dans sa personne, on reconnaissait le capitaine du négrier.
Où donc étaient les hommes absents, les aides, le charpentier, et les deux marins qui s’étaient sauvés ensemble? Etaient-ils couchés sur le bateau et cachés à la vue du Catamaran? ou avaient-ils
succombé, ce laissant qu'un seul survivant de leur désastre?
Le Gig était assez élevé sur l’eau, lés marins ne pouvaient voir par-dessus ses plats bords, à moins de s’en rapprocher, ce qu’ils n’hésitèrent pas à faire.
D’abord, lorsqu’ils avaient reconnu l’embarcation et l'homme qui la montait, ilsavaient carguôla voile et mis en panne, se servant de leurs rames pour empêcher le radeau de pousser en avant.
Cette manœuvre leur avait été inspirée par une appréhension instinctive. Us savaient que les hommes qui s’étaient embarqués sur le Gig ne valaient pas mieux que ceux du grand radeau, car en matière de scélératesse les officiers marchaient de pair avec leur équipage. 11 s’en suivait que l’on devait mettre le Catamaran en garde contre un pareil voisinage. Si les six hommes montant le Gig se trouvaient sans nourriture et sans eau, ils essaieraient selon toute probabilité, comme leurs camarades l’avaient fait, de dépouiller le Catamaran de ses provisions et avec de telles gens, il ne fallait espérer ni pitié, ni merci. Après toute réflexion, la prudence conseillait de s’en éloigner.
Telles furent les pensées qui ce succédèrent dan l’esprit de Ben Brace et qu’il commmuniqua à ses compagnons.
Les cinq hommes qui manquaient étaient-ils à bord du Gig ? Us pouvaient être couchés au fond du % ba-
teau. Endormis, peut-être? cela paraissait impossible pourtant, avec les cris et les gémissements que le capitaine continuait à pousser.
— Par le grand Dieu ! dit Boule-de-Neige, moi pas croire un seul d’eux être sur le bateau, excepté le capt’ain ; et de lui ne rester rien que le corps ; le cervelle être partie; lui être fou et furieux.
— Vous êtes dans le vrai, garçon, remarqua le marin, il n’y a absolument que lui sur les planches. Je puis l’affirmer par la manière dont le Gig marche; aucun bateau de sa dimension portant six hommes, ne pourrait avoir plat bord aussi haut que celui-ci. Non ! s’il y a quelqu’un en dehors du capitaine, ils ne sont pas plus d’un ou deux. Ne craignons pas de nous en approcher aussi près que nous voudrons, et mettons le cap sur eux ; qu’en dites-vous ?
— Pas avoir la moindre objection, massa Brace, du moment vous pensez ne pas y avoir danger. Être prêt à courir la chance. Si être d’autres avec le capt’aine, eux pas assez forts pour intimider nous : vous et moi être bons pour quatre d’entre eux, sans parler de petit William.
— Je suis presque certain, reprit le marin, qu'il n’y a que lui. Si tel est le cas, ce que nous avons de mieux à faire est d’aborder et de prendre possession du bateau. Nous pourrons avoir quelque peine si sa cervelle est brouillée, et selon toute apparence il est fou à lier. Peu importe 1 J’ose dire que
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nous en viendrons à bout! risquons l’aventure.
Boule-de-Neige tenait legouvernail.Au commandement du capitaine il dirigea le Catamaransnv le bateau tandis que le marin et William prenaient les rames.
Il ne paraissait pas probable que l’homme du Gip les eût aperçus. Ses cris et ses paroles incohérentes
v ne semblaient adressés à personne, mais échappés
seulement au délire.
Lorsque le Catamaran se fut rapproché de l’embarcation à la dérive, le léger brouillard étendu 'sur la mer avait disparu, et les vociférations de l’homme ne laissaient de doute ni à Ben ni à Boule-de-Neige : . ils avaient ôté vus par lui. — Voilé I hô! hô du vaisseau! Quel est ce navire? Mettez en panne, maudits marins d'eau douce, ou je vais vous couler bas!
L’ex-capitainede laPandora était bien décidément fou; ses discours, ses gestes grotesques, ses plaintes frénétiques, tout l’attestait. Ce spectacle était burlesque et à la fois pénible; mais dans l’état de fureur de cet homme il pouvait être dangereux de l'approcher ; aussi, dès que les gens du radeau furent arrivés à la distance d’une encablure, ils cessèrent d’employer les rames pour mieutc entrer en pourparlers, et afin aussi de chercher comment ils pourraient tranquilliser le malheureux insensé.
— Capitaine I cria le marin, hélant son ancien chef d’un ton de voix amical ; c’est moi ! Ne me reconnaissez-vous pas? C’est Ben Brace. un de Ih vieille
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Pandora. Nous errons sur ce morceau de planche depuis l’incendie du navire. Moi et Boule-de-Neige...
A ce moment, Ben fut interrompu par un cri de démoniaque échappé à l’insensé. On était assez près de lui, maintenant, pour distinguer son visage renversé et ses yeux hagards qu’il roulait sans cesse. Il avait écouté tranquillement jusqu’au nom de Boule-de-Neige, mais alors ses traits prirent une expression plus sauvage, et la pupille de ses yeux se dilata d’une façon effrayante.
• — Boule-de-Neige ! cria-t-il, Boule-ùe-Neige, ditesvous? Boule-de-Neige, le chien maudit! Montrez-lemoi, sang èt furie! c’est lui qui a incendié mon vaisseau. Où est-il, laissez-moi m’approcher de lui ! Laissez moi mettre la main sur son gosier noir ! J’apprendrai au hideux nègre à porter uue chandelle dans l’autre inonde ! Boule-de-Neige! Où est-il?
A ce moment les yeux de l’insensé devinrent fixes ; il reconnaissait le Coroman.
Le nègre n’eut pas le temp3 de trembler sous ce regard, car le fou ayant poussé un cri plus effrayant encore que le premier, s’élança par-dessus le platbord du bateau.
Il disparut sous l’eau un instant, puis remonta à la surface et nagea vigoureusement vers le Catamaran