‹ William le MousseChapitre 69 sur 78 · LE FOU DONNE LA CHASSE AU CATAMARAN · texte numérisé non relu

LE FOU DONNE LA CHASSE AU CATAMARAN

Une douzaine de brassées suffisaient pour mener le fou au radeau, et pour l’empêcher d’aborder il eût fallu user de quelque terrible violence. Pour n’en point venir à cette extrémité les rames furent reprises et le Catamaran poussé dans une direction opposée.

Mais l’ex-capitainé nageait avec tant de force que les deux marins arrivaient à peine à maintenir le radeau hors de son atteinte. La chasse continua sans grand avantage des deux côtés.

Combien de temps eût pu durer cette lutte, c’est ce qu’il serait impossible de dire. Peut-être jusqu’à ce que le capitaine, à bout de forces, eût disparu sous l’éau, car il ne paraissait avoir aucun désir

de retourner en arrière. Il ne regarda pas même une seule fois la distance qui le séparait du Gig. Au contraire, il nageait droit devant lui, les yeux invariablement fixés sur le seul objet qui semblât avoir pris possession de son âme : le Coroman ! ses paroles en témoignaient d’ailleurs, car il ne cessait d’injurier de menacer, et de maudire le nègre.

La force surnaturelle queda folie prêtait au nageur ne pouvait le sou tenir toujours, et il devait inévitablement périr. Cependant un autre genre de mort l’attendait : depuis quelques instants déjà l’équipage du Catamaran y oyait derrière lui, à une encablure à peine, deux monstres s’avancer sous l’eau, deux requins de l’espèce appelée tête à marteau. Tous les deux devenaient de plus en plus visibles, leurs sombres nageoires dorsales fendant l’eau et tendues comme des voiles d’étai.

Ils avaient dû suivre le Gig depuis quelque temps déjà sans que Ben et BouIe-de-Neige les eussent remarqués. Ils avançaient maintenant cote à côte, dans la direction du nageur et le poursuivaient avec la même âpreté qu’il mettait, lui, à poursuivre le Catamaran. -

L’insensé ne les vit pas, et les eût-il aperçus, il est probable qu’il n'aurait pas tenté de leur échapper, ni même compris le danger : son imagination malade les aurait confondus avec les images fantastiques qui remplissaient déjà son cerveau exalté.

En tout cas il n’aurait pu se soustraire aux requins sans l’intervention des gens du radeau, mais encore fallait-il que le secours fût prompt et habilement donné ; ces derniers étaient émus de pitié à la vue de ce misérable si fatalement menacé, et bien qu’ils eussent à le redouter pour eux-mêmes, ils résolurent de venir à son aide : c’était un homme après tout, unde leurs semblables, etpuis leur sentiment naturel d’hostilité contre les requins surpassait encore celui qu’ils eussent pu ressentir pour celui qui allait devenir leur proie.

Ils suspendirent leurs rames, et firent voile vers le fou, s’exposant aux dangers d’une rencontre avec lui. Boule-de-Neige lui-même employa tous ses efforts à amener la barque près de celui qui le poursuivait d'une haine si sauvage.

Mais leurs bonnes intentions furent inutiles. A peine s’étaient-ils avancés assez pour tenter quelque manœuvre décisive, que les requins avaient cerné le malheureux nageur ; ne pouvant plus rien désormais, les marins cessèrent d’agir et devinrent spectateurs de la catastrophe.

Elle s’accomplit en un instant. Les monstres avaient nagé de chaque côté de leur victime jusqu’à ce que leurs corps fussent parallèles avec le sien. L’insensé aperçut alors l’un d’eux et avec un instinct de conservation que la folie n’avait pu lui faire perdre, il biaisa du côté opposé pour l’éviter ;

mais ce mouvement le mit en face du second requin, qui, se tournant subitement, le saisit entre ses' terribles mâchoires.

Le cri qui s’ensuivit sembla partir de la moitié * de son corps, car l’autre avait déjà disparu entre les dents du zygæna.

11 n’y eut qu’un seul cri ; le second monstre s’élançant aussitôt emporta ce qui restait de l’ex-capitaine au fond de l’Océan.

ÎU.S

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