LE PILOTE POISSON
En se voyant ainsi protégé par une nouvelle intervention de la Providence, le marin reprit courage, et résolut de ne négliger rien de ce qui pourrait les aider à sortir de leur situation périlleuse.
Ils possédaient une provision d’eau qui, bien ménagée, devait durer plusieurs semaines. Il fallait maintenant aviser à se procurer assez de nourriture pour soutenir leur vie jusqu'à ce qu’ils rencontrassent un vaisseau, car ils ne songeaient pas, bien entendu, à un autre mode de salut.
Les poissons ne manquaient pas autour d’eux; la difficulté c’était de les prendre avec les pauvres moyens dont ils disposàient.
Cependant il fallait essayer, ôt ils commencèrent leurs préparatifs de pèche.
Il s’agissait d’abord de se procurer hameçons et lignes. Par bonheur, les deux compagnons retrouvèrent sur leurs vêtements quelques épingleé avec lesquelles le marin fabriqua deux ou trois hameçons assez primitifs. Pour faire une ligne on détortilla une corde, et l’on donna à l’un des brins la finesse nécessaire ; un morceau de bois que l’on tailla servit de flotteur, et la balle de plomb ’ à laquelle William avait en vain demandé un soulagement à sa soif, fit couler la ligne au fond de l’eau, les os et les nageoires du poisson volant servirent d’amorce ; elle devait être médiocrement attrayante, pas un morceau de chair n’y ayant été oublié ; mais Ben espérait que quelque poisson inexpérimenté s’y laisserait prendre.
La pluie avait cessé, la brise n’agitait plus la surface de la mer, les nuages avaient disparu du ciel, et le soleil était aussi radieux et aussi chaud qu 'auparavant.
Ben, debout sur le radeau, la ligne à la main, cherchait de l’œil sa proie. William, de l’autre côté, était armé aussi et se tenait au guet.
Leur pêche paraissait, devoir rester infructueuse; pas un dos écailleux ne se montrait, depuis une heure ils attendaient vainement; tout à coup l’enfant poussa une exclamation de surprise; son
vieux compagnon tourna les yeux de son côté.
Un poisson venait de paraître, et William jeta sa ligne devant lui.
Lajoie du jeune homme diminua beaucoup quand il vit que le marin ne la partageait point; son front paraissait au contraire assombri.
Et pourquoi cet air désappointé de Ben?
La petite créature qui venait de se montrer, était une des plus jolies de la race nageante ; de couleur bleu d’azur, avec des bandes transversales plus foncées formant des bagues autour de son corps.
— Inutile de jeter notre ligne, William, dit le marin, celui-ci ne prendra pas l’amorce.
— Pourquoi? demanda l’enfant?
— Parce qu’il a autre chose à faire; j’affirme que son maître n’est pas loin.
— Qui est-ce donc?
— Le pilote 1 — Il arrive, c’est lui qui l’a envoyé.
— De qui parlez-vous, Ben?
— Je dis que le requin suit. Regarde là bas... Ils sont deux, aussi sûr que me voilà; et delà plus grande espèce encore ! jamais je n’en ai vu une telle paire 1 Ils ont des nageoires comme des voiles de tréou ; le pilote est parti pour les guider. Que je sois pendu, s’ils ne viennent pas de ce côtél
William regarda daqs la direction indiquée par son compagnon, et aperçut deux nageoires dorsales qui pointaient de plusieurs pieds au-dessus de l’eau;
il reconnut qu’elles appartenaient au requin blanc , car il en avait déjà vu de cette espèce en plusieurs occasions.
Le pilote, après s’être avancé à quelques brasses du radeau, avait plongé subitement pour avertir les requins, maintenant il s’avançait devant eux comme pour leur montrer le chemin.
La voix un peu émue de son compagnon fit comprendre au jeune homme que le voisinage de ces monstres pouvait offrir quelque danger. A dire vrai, Ben ne les avait point reconnus sans en ressentir un peu d’alarme. Sur le pont d’un vaisseau, on les eût dédaignées, mais sur la frêle embarcation qui portait les naufragés, leurs pieds effleurant presque le niveau de la mer, il était possible que les requins songeassent à les attaquer.
Le marin avait souvent entendu parler d’histoires semblables; il était donc naturel qu’il se sentît inquiet de leur approche.
Mais il n’eut pas le temps de se livrer aux conjectures; à peine finissait-il de parler que le plus avancé des requins battit l’eau de sa large queue fourchue et donna une telle secousse au radeau en s’en approchant, qu’il faillit le faire chavirer.
L’autre requin ayant regardé de côté, attrapa dans son énorme bouche l’extrémité de la baderne des mâts majeurs, et broya un morceau de l’espart comme s’il se fût agi d’un biscuit.
Il l’avala presque instantanément, puis se retournant dans l’eau, il parut vouloir commenter le combat.
Ben et le jeune garçon avaient laissé tomber leurs lignes ; le premier saisit instinctivement la hache, William prit Tanspect, tous les deux se tenant prêts à recevoir l’ennemi. * -
Ils ne restèrent pas longtemps en suspens. Le requin qui avait été le premier agresseur se présenta encore ; il arriva avec la rapidité d’une flèche, éleva la tête au-dessus de l’eau, et avança ses hideuses mâchoires sur le radeau.
Les frôles planches qui portaient les marins furent sur le point d'être retournées, mais ni l’un ni l’autre n’étaiènt disposés à céder sans combattre.
Jetant un bras autour du mât pour se donner un appui, et levant sa hache, Ben lança à l’ennemi un coup formidable. La lame tomba juste au milieu des naseaux, et fendit la chair cartilagineuse à une profondeur de plusieurs pouces, laissant les os à découvert.
L’endroit ne pouvait être mieux choisi; si énorme et si vigoureux que soient les requins blancs, un simple coup de hache ou de masse, asséné d’une main ferme sur le nez, suffit pour les tuer.
C’est ce qui arriva avec celui de Brace; il roula sur le dos, et après une ou deux secousses de ga large queue, et un tremblement de tout son
corps, il ne flotta plus que comme une épave.
William n’avait pas été aussi heureux avec son adversaire, quoiqu’il eût réussi à l’éloigner. Ayant frappé avec son anspect dans une direction horizontale, il avait poussé le bout de son arme droit entre les mâchoires du monstre, pendant qu’il élevait sa tète sur le radeau, la gueule toute grande ouverte.
Le requin saisit l’anspect dans sa double rangée
de crocs, et d’un mouvement brusque, l’arracha des mains du jeune garçon, puis se reculant, il broya l’instrument en petits fragments qu’il avala comme du pain. Après que le monstre eut consommé cette singulière friandise, il disparut sous l’eau à la grande satisfaction de Beh et de William. Avait-il pris l’alarme en s’apercevant du sort de son compagnon? — C’était une question de peu d’importance pour les deux marins, qui ayant constaté sa fuite, et voyant leur Second ennemi étendu sur le dos, ne purent retenir une exclamation de triomphe.