‹ William le MousseChapitre 71 sur 78 · LE CATAMARAN ABANDONNÉ · texte numérisé non relu

LE CATAMARAN ABANDONNÉ

Les marins, après avoir examiné le G’ip, et considéré quelque temps son dernier propriétaire, réfléchirent que ce n’était ni le moment ni le lieu de se livrer à un retour si inutile sur le passé, quand l’avenir se montrait si incertain.

Prendre possession du bateau était une question qui n’admettait pas de doute.

Le Catamaran leur avait rendu, il est vrai, de grands services en les maintenant à flot, et si le calme continuait, ils pouvaient s’y croire en sûreté aussi longtemps que dureraient leurs provisions ; mais le radeau marchait mal, il était probable qu’un changement de temps surviendrait tôt ou tard, et le voyage se prolongeant, ils se voyaient ainsi exposés

joo

à une mort certaine. Une fois la nourriture et l’eau épuisées, il ne fallait pas compter que l’on réussirait à s’en procurer d’autres.

| Et puis l'ouragan de la nuit précédente leur avait j appris combien peu ils devaient compter sur le Catamaran en cas d’orage sérieux. Le radeau ne pouvait offrir de résistance à un temps véritablement mauvais, et, en supposant qu’il restât à flot quand même, la mer devait finir par le couvrir et emporte! ceux qui le montaient.

Avec le Gig le cas était différent.

Ben Brace connaissait parfaitement le bateau pour l’avoir souvent monté, et avec une voile bien tendue el un bon vent il était possible, avec lui, de filer fiuit ou dix nœuds à l’heure, ce qui devait les amener en. assez peu de temps à quelque port de l’Amérique du Sud : peut être à la Guyane ou au Brésil.

Oetle embarcation semblait leur être envoyée par la Providence; aussi ne pensèrent-ils pas un seul instant qu’ils dussent l’abandonner.

Il fallait se résoudre à quitter le radeau, et ils se concertèrent sur les moyens à employer pour opérer leur changement de domicile.

Le Gig devait d’abord être débarrassé du corps mutilé et de toute trace sanglante. On jeta donc le cadavre à la mer. Il est probable qu’il n’atteignit jamais le fond de l’abîme ; les deux requins tour-

naient encore autour du bateau, convoitant sans

doute une nouvelle proie.

On ne trouva sur l’embarcation aucune espèce de nourriture, pas même une goutte d’eau à boire ; mais, parmi quelques objets utiles, on recueillit le compas du navire encore en bon état : découverte précieuse ! on pourrait désormais s’orienter par le ciel le plus sombre.

Le bateau ayant été convenablement nettoyé, les trois hommes y transportèrent les magasins du Catamaran , la tonne à eau, le baril de vin des Canaries, le poisoon séché, la caisse, les rames et autres objets; chaque article fut rangé avec ordre. Le Gig était b oc. pour douze hommes, aussi pouvait-il aisément contenir l’équipage et les provisions du Catamaran. On y apporta, en dernier lieu, le mât et la voile, et le radeau parut alors complètement démantelé.

Lorsque Ben et le nègre eurent amenél’amarre qui avait rapproché les deux embarcations, la tristesse s’empara d’eux. Ils s’étaient attachés à ces planches frêles et grossières, ils les regrettaient comme une maison aimée, le pauvre radeau avait été leur refuge, leur abri, sur le désert de l’Occan... et ils ne le quittaient pas sans un profond sentiment de reconnaissance et de regret.

Ils l'eplacèrent le mât sur le Gig et préparèrent la voile; pendant ce temps, le vent s’éleva et les poussa

à raison de deux ou trois nœuds à l’heure, mais les deux embarcations ne se trouvèrent pas séparées pour cela, car la même brise les emportait, et il y avait à peine une encablure entre elles.

Le Catamaran restait en arrière, mais cependant il filait dans le même sillage ; on eût dit qu’il ne voulait pas se laisser abandonner.

LXXXYII

Page 1