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Une exclamation de William interrompit le travail de Ben et de Boule-de-Neige :
Le jeune homme regardait l’Océan, Laly à côté de lui tournait des yeux effrayés dans la même direction.
— Qu’est ce donc, garçon? demanda Ben, croyant déjà que le mousse découvrait une voile.
William lui-même avait d’abord entretenu cette pensée, il lui avait semblé apercevoir à l’horizon une toile flottant à la brise, mais elle s’était presque immédiatement éclipsée.
Le pauvre garçon, honteux d'une exclamation si peu motivée, gardait le silence lorsque tout à coup Vohôù'c blanc reparut cette fois visible pour tous.
— C’est ce que j’avais vu tout à l’heure, dit-il.
— Si tu as pris cela pour une voile, garçon, dit le
marin, tu t’es trompé; c’est le bouillonnement causé par le passage d’une baleine.
— Et même de plusieurs, s'écria William. Re-
gardez là-bas, il y en a au moins une demi-douzaine. '' »
— Tu as raison, enfant, en disant qu’elles sont * . plusieurs, mais tu es loin du compte, il y en a une bande entière, une cinquantaine, au moins.
— Golly f s’écria Boule-de-Neige après avoir regardé au moment, elles viennent par ici !
— Oui, elles viennent sur nous, dit Ben d’un air mécontent ; je n’aime pas du tout le chemin qu’elles
prennent; c’est une « bande » en voyage* d’après ce que je vois, et il est dangereux en pareil cas de se trouver sur leur route, surtout à bord d’une embarcation aussi peu munie que la nôtre.
C’était un spectacle trop curieux et trop rare pour que nos gens y restassent indifférents.
Les baleines avançaient à travers les flots, tantôt bondissant à la surface, tantôt se replongeant brusquement. Tourmentée par de si impétueuses secousses, la mer s’élevait en larges colonnes dont les crêtes écumeuses rejaillissaient au loin : on l'eût dit soulevée par la tempête.
Et c était justement ce qui rendait soucieux l’exbaïeinier; il savait que la houle produite par les bonds d’un cachalot est assez violente pour faire sombrer une embarcation plus grande et mieux établie que n’était la leur. Si donc l’un de ceux de la troupe arrivant sur eux, se livrait par malheur à l’un de ces soubresauts en passant près du Gig , la barque courait grand risque d’être chavirée.
Mais ce n’était pas le moment de méditer sur des probabilités; les baleines, lorsqu’on les avait d’abord aperçues, n’étaient pas à plus d’un mille, et avançant comme elles le faisaient, à raison de dix . nœuds à l’heure, dix minutes ne s’étaient pas écoulées que la première se trouvait déjà à la hauteur du Gig et du radeau abandonné.
Elles n’observaient pas une marche régulière; de
temps à autre pourtant on en eût pu compter quatre ou cinq nageant sur la même ligne. Le « troupeau » occupait la largeur d’un mille environ à travers la mer, et au centre même de la ligne, se trouvaient malheureusement le Gig et le Catamaran.
C’était une des plus nombreuses bandes que Ben eût jamais vues, composée entièrement de? femelles et de leurs petits, et d’un vieux mâle chef et protecteur du troupeau. Les cachalots faisaient onduler la mer jusqu’à plusieurs milles autour d’eux.
Ils défilèrent les uns après les autres et cette parade aurait amusé des spectateurs placés dans une position moins précaire, mais pour ceux du Gig , ils observaient avec crainte leurs mouvements puissants, leurs bonds formidables et écoutaient sans émotion le bruit de leur respiration semblable à celui du ressac.
Les spermaceti avaient presque tous défilé, et l'on commençait à se rassurer sur le bateau, lorsque les marins aperçurent le plus redoutable de la troupe, le .vieux mâle venant le dernier et droit sur eux. La tête, ainsi qu’une partie du dos, s’élevait au-dessus de l’eau qu’il battait de temps à autre de sa queue comme un signal donné à ceux qui le précédaient ; soit qu’il voulût leur commander d’aller de l’avant, soit qu’il voulût les prémunir contre quelque danger.
Il avait un air menaçant qui fit pousser au ba-
leinier un cri d’alarme lorsqu’il le vit près d^ux.
Mais ce cri ne pouvait prévenir la fatale rencontre. Le petit équipage n’eut ni le temps d'agir ni celui' de penser. La baleine était sur eux, ils se sentirent soudain jetés dans l’espace, et leur première sensation après celle-là fut une tête piquée dans les profondeurs de l’Océan.
Tous les quatre revinrent presque aussitôt à la surface : Ben et Boule-de-Neige, qui avaient conservé leur présence d’esprit, regardèrent autour d’eux pour chercher le Gig, ils regardèrent en vain, ils ne le virent plus, mais seulement quelques fragments de planches brisées, une tonne ou deux, des rames, des anspects et plusieurs morceaux de toile goudronnée, au milieu desquels luttaient deux jeunes êtres, William et Laly.
Au Catamaran! cria Ben, et quelques secondes s’étaient à peine écoulées que le jeune mousse nageait à ses côtés vers le radeau, tandis que le Coroman, avec Laly hissée sur son épaule gauche, fendait l’eau dans la même direction.
Peu d’instants après, tous les quatre se retrouvaient à bord du Catamaran, sauvés une fois de plus, grâce â lui, d’une mort certaine.