‹ William le MousseChapitre 74 sur 78 · LA SITUATION S'AGGRAVE · texte numérisé non relu

LA SITUATION S'AGGRAVE

LV.cr’.dent qui venait d’arriver n’avait rien de mystérieux: dès que l’ex-baleinier eut senti le choc, il on comprit la cause, aussi bien que s’il n’eüt été que spectateur de la catastrophe.

Ses compagnons, prévenus par lui du danger qui les menaçait, bien qu’ils en ignorassent la nature, furent à peine supris. Les couples du Gig, flouant sur l’eau, disjoints, brisés, leur expliquaient maintenant ce qui s’était passé : le cachalot avait frappé de ses nageoires la cale du bateau qui avait cédé aussi facilement qu’une coquille d’œuf, envoyant son contenu à plusieurs pieds en l’air.

Après s’être livré à celte fantaisie, le monstre continua tranquillement sa route, tandis que ceux qu’il

venait de culbuter avec si peu de cérémonie, essayaient de se remettre de leur émotion. Lorsqu'ils eurent repris du calme, ils comprirent l’étendue de leur perte. < ■ .

Ils virent leurs provisions dispersées au milieu des vagues, leurs rames et leurs ouf ils à la dérive ; et, plus grand malheur encore, la caisse de Ben, dans laquelle on avait enfermé toute la chair de requin, avait disparu. Chargée comme elle l’était, elle avait dû s’enfoncer aussitôt.

La tonne d’eau et le petit baril' de vin des Canaries se maintenaient à Ilot, car tous les deu’: avaient ôté soigneusement bondonnés. Mais à quoi leur servirait de les retrouver, puisque la nourriture devait manquer. Us restèrent quelques instants dans l’inaction, contemplant leur ruine*, mais ils n’étaient pas gens à se laisser ^battre, et ils n’attendaient que . le moment d’agir, c’est-à-dire celui où les eaux re-

muées par le passage des baleines seraient redevenues calmes. >,

La mer roulait encore des vagues, et le radeau tanguait d’une telle manière que c’était tout ce qu’ils pouvaient faire que de s’y maintenir accroupis.

Cependant l’Océan reprit par degrés sa tranquillité. Ben et Boule-de-Neige n’avaient plus d’autre idée que celle de recueillir tous les objets épars — quelques-uns surnageaient à peu de distance — et pour cela il s’agissait de regréer le Calamaran.

Heureusement le mût, que les poutres du Gig avaient rejeté en se brisant, fut retrouvé. La vergue et la toile y tenaient encore. C’étaient les plus utiles objets, et grâce à eux, il n’était pas impossible de rétablir le radeau tel qu’il était avant la catastrophe.

Leurs premiers efforts ensuite furent pour reprendre les rames, il en résulta une grande perte de temps et beaucoup de fatigue : l’embarcation démontée ne possédant plus un seul bâton avec lequel on put ramer, ils durent y suppléer avec les paumes de leurs mains.

Mais durant leur inaction forcée, les objets qu’ils désiraient recouvrer avaient fait beaucoup de chemin, ou plutôt le radeau, porté par ses tonnes vides, s’était considérablement éloigné, ef se trouvait maintenant à plusieurs encâblures sous le vent.

II3 furent donc obligés d’aller contre le vent, et leurs progrès furent si peu sensibles que c’était à désespérer.

Bouîe-de-Ncige voulait se jeter à la mer et nager vers les rames, mais le marin s’opposa résolument à celle proposition ; il lui démontra le danger de s’exposer aux requins ; cette considération n’eut pe.s arrêté le nègre, mais son compagnon plus prudent l’empêcha d’exécuter son projet, et ils continuèrent patiemment de pagayer avec les mains.

Enfin ils parvinrent à saisir une paire de rames, et

à partir de ce moment, ils avancèrent rapidement.

Le mdt et la voile avaient été repêchés et tirés à bord, les tonnes d’eau et le baril de vin réintégrés dans leur ancienne position.

Différents objets se retrouvèrent ençore, excepté ceux en cuivre et la hache ; ceux-là reposaient au fond de l’Atlantique.

Mais la caisse et son contenu était la perte la plus irréparable qu’ils eussent faite, et leur présageait une fin prochaine.

LF.S MALHEURS SONT AU COKOLE.

La mort les menaçait de nouveau. Outre ce que la caisse contenait, quelques tranches de requin étendues sur le radeau avaient été transportées sur le Gig et perdues avec lui. Les deux marins, espérant que quelques-unes pourraient être repêchées, les avaient cherchées parmi les autres débris, mais aucune ne fut retrouvée. Les requins ou quelques autres poissons avaient dû s’dn emparer.

Si ces précieuses épaves eussent été reprises, les naufragés, dans ce moment de crise, les auraient dévorées malgré l’amertume que devait leur avoir communiquée l’eau de la mer.

Les malheureux ressentaient déjà les douleurs de la faim.

Depuis qu’ils avaient quitté la carcasse du cachalot, ils n’avaient pas fait un repas régulier. Jusqu’alors les terribles incidents qui s’étaient succédé et le travail continu auquel ils s’étaient livrés, les avait empêchés de sentir leur appétit; ils s’étaient

contentés de prendre de temps à autre de quoi se

soutenir et ils allaient s’installer devant un repas

sérieux, lorsque survint la dernière catastrophe.

Mais leur malheur, bien que les ayant impres-

sionnés fortement, n'avait pas emporté leur appétit; il augmentait à mesure que la journée s’avancait; la fatigue était encore un stimulant , et ' bientôt ils souffrirent de la faim plus cruellement que cela ne leur était arrivé depuis le commence-

ment de leur périlleuse navigation; aussi tinrent-ils

conseil, dès qu’ils eurent réuni toutes les épaves, sur les moyens de renouveler leurs provisions.

Les hameçons se trouvaient parmi les objets perdus. Les harpons avaient été laissés dans la carcasse du cachalot ; les couteaux manquaient aussi ; ils avaient été jetés dans le bateau et s’étaient perdus dans la mer avec tout ce 'qui était pesant.

Ainsi il ne leur restait pas même de quoi fabriquer un nouveau harpon, et eussent-ils eu le métal nécessaire, ils ne s’en fussent pas trouvés plus avancés puisque les amorces manquaient.

De toutes façons il n’y avait donc aucun espoir de pêcher heureusement, et après avoir tourné et

retourné le sujet dans leur esprit, ils finirent par y renoncer.

A ce moment leurs pensées revinrent au cachalot, non pas au léviathan brutal qui avait porté un silerrible coup à leurs projets, mais à celui dont la carcasse leur avait déjà rendu de si grands services. Là, il y avait encore de la chair de requin, — si non, ils auraient au moins la graisse de la baleine, aliment indigeste, il est vrai, mais qui soutiendrait leurs forces.- Et il y en avait en assez grande quantité pour suffire à l’équipage d’une escadre.

Il était possible de retourner versJe cétacé, car le vent les poussait de son côté, et ils pouvaient rebrousser chemin facilement. Mais en prenant ce parti, ils couraient risque de rencontrer leurs ennemie qui, selon toute probabilité, devaient avoir amarré le grand radeau à la nageoire de la baleine sur laquelle le câble du Catamaran avait été jeté, et c’était là un danger plus à redouter que tous les autres : aussi ce projet fut-il abandonné aussitôt que conçu.

Tristes étaient les pensées de nos marins ; aussi tristes que les nuages qui couraient au ciel, tandis que la nuit descendait rapidement sur les eaux.

Jamais ils ne s’étaient sentis si profondément découragés : c’était l’heure la plus sombre de toutes

celles qu’ils avaient vécu.

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