‹ William le MousseChapitre 75 sur 78 · MAIGRE SOUPER · texte numérisé non relu

MAIGRE SOUPER

Ils ne cherchèrent point à s’éloigner de l’endroit où ils étaient.

Us n’avaient point encore tendu leur voile, et ne songeaient pas davantage à reprendre les rames. Le peu de chemin qu’ils pouvaient faire valait-il la peine de se donner tant de fatigue? Us se demandaient d’ailleurs à quoi servirait de continuer leur course vers l’ouest. Us ne voyaient aucune possibilité d’atteindre la terre assez tôt pour échapper à la famine : autant valait rester là et y mourir... qu’importait le méridien sous lequel ils devaient finir leurs jours?

Après quelques heures passées dans de sombres

réflexions le marin rompit tout à coup le silence en criant : — Au souper !

Cette proposition paraissait insensée. Cependant, ce mot avait une signification que ses compagnons ■ ' comprirent. Il s’agissait du vin des Canaries. Ils n’avaient pas oublié le baril qui renfermait la précieuse liqueur, en très-petite quantité il est vrai, et qu’ils conservaient comme une dernière ressource. Ben Brace jugeait que le moment d’y avoir recours était venu.

Une proposition agréable ne rencontra point d’objection. Le gobelet que l’on avait retrouvé parmi les débris du Gig fut rempli de vin et passé tour à tour. Les jolies lèvres de Laly furent les premières , qui s’y trempèrent.

Le souper achevé. Ben et Boule-de-Neige commencèrent à causer. L’espérance semblait rentrée dans leurs âmes. La chaleur généreuse du vin aVaitelle opéré ce changement? ou bien fallait-il l’attribuer à la réaction "qui suit presque toujours un accès de découragement ?

Leur conversation avait pour but de décider si le mât et la voile seraient rétablis. La nuit était noire, mais cela importait peu. Ils pouvaient préparer les luttons, les cordes et la toile sans lumière, et quant aux ceintrages nécessaires, ils pensaient en venir à bout, la nuit fût-elle encore plus sombre. Le marin opinait pour la marche; en avançant ils ne risquaient rien.

puisqu’une fois la voile retendue la fatigue cessait.

Ce raisonnement n’aurait pas suffi pour convaincre le Coroman enclin à l’inaction par ses tendances au fatalisme. Mais son camarade le décida par un argument auquel Boule- de-Neige se rendit.

— En avançant, dit Ben, nous courons la ehance de rencontrer une voile; au contraire, si nous restons là comme une Bouée, nous nous exposons à être rejoints par ces coquins du grand radeau. S’ils sont restés au cachalot, nous n’avons rien à craindre d’eux, mais nous ne le savons pas, et il vaut mieux nous éloigner le plus possi h,u -. Mettons à la voile si vous m’en croyez.

— Très-bien, massa Brace, répondit le Coroman, être du vrai dans ce que vous dire, et moi dire comme vous : nous profiter de cette jolie brise qui venir mettre nous à l’ouvrage immédiatement.

— Tout va bien! cria gaiement le marin. En avant, mes cœurs! le plus tôt nous tendrons le canevas, le plus tôt sera le mieux.

Les trois hommes se mirent à l’œuvre, et l’on n’entendit plus que la voix du capitaine commandant son équipage.

La vergue fut bissée, la voile tendue, amarrée à son taquet. La voile gonflée par la brise emporta le radeau à travers l’Océan...; et la brise semblait chanter dans les cordages.

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