EST-CE UN VAISSEAU
Le Catamaran n’avait rien perdu de ses qualités nautiques, son gréement était resté intact, et il pouvait tenir l’eau aussi bien que jamais, mais « l’approvisionnement » laissait beaucoup à désirer, et cette pensée pesait tristement sur son équipage.
Malgré le découragement qui ne tarda pas à les accabler de nouveau, les marins ne purent résister au besoin dé dormir. Il faut se rappeler que la nuit précédente leur sommeil avait éléinter rompu par l’ouragan, et que la veille, ils avaient dû prendre très-peu de repos, occupés qu’ils étaient à fumer la viande de requin.
Lanature demandait impérieusement du sommeil, et l’équipage entier y céda. Personne ne resta pour
veiller au gouvernail. On était convenu de laisser le radeau suivre la direction que lui donnerait le vent.
Combien de chemin fit-il ainsi abandonné à luimême ? — C’est ce que nous ignorons.
William sortit le premier de la torpeur où étaient plongés ses compagnons. Le sommeil du mousse, toujours assez léger, avait été particulièrement agité cette nuit-là. L’inquiétude qui le tourmentait à la tombée du jour l’avait poursuivi jusque dans son repos, mais ce n’était point une pensée personnelle qui troublait ainsi le jeune homme, car c’était un garçon courageux, un vrai marin en herbe. Ces craintes avaient toutes pour sujet Laly Lalee.
Depuis plusieurs jours il voyait l’enfant changer. Il avait remarqué la pâleur de ses joues, ses yeux abattus, sa maigreur, conséquences naturelles d’une si pénible croisière, de tant de privations subies par une si jeune créâture, depuis son enfance habituée à toutes les délicatesses de l’opulence.
Ce jour-là surtout, après le terrible danger qu’ils avaient couru, la jeune Portugaise avait paru plus souffrante, plus affaiblie que de coutume. William s’était endormi avec le triste pressentiment qu’elle serait la première à succomber aux souffrances qui leur semblaient encore destinées.
Et William aimait Laly de toute son âme. Il fut heureux qu’il eût été tourmenté par ces appréhensions, sanscela des lueurs étranges qui traversèrent b
pont du Catamaran vers minuit, n'eussent point été remarquées; et sans cela, ni lui ni ses trois compagnons n’auraient peut-être jamais revu la terre.
Une flamme éclairait au loin la sombre surface de la mer, et brillait sur l’équipage endormi du Cata j rnran.
Les yeux à demi clos du mousse la distinguèrent vaguement.
11 se leva vivement et fut aussi surpris qu’alarmé ; c’était un navire sans aucun doute, mais un navire comme il n’en avait jamais vu.
Il paraissait en feu. D’épais nuages de fumée s’échappaient de ses ponts; des colonnes de flamme s’élançaient autour du mât de misaine presque à la hauteur des haubans.
Malheureusement pour William, le spectacle d’un vaisseau en feu n’était pas nouveau pour lui: il avait contemplé l’incendie de la Pandora.
Cependant ce souvenir ne l’aidait pas à comprendre ce qu’il voyait en ce moment. Sur le pont de la Pandora, les hommes, dans toutes les attitudes de la terreur, essayaient d’échapper aux flammes ; sur le navire qu’il regardait, rien de semblable.