‹ William Pitt et son tempsChapitre 12 sur 29 · LORD GRENVILLE A M. PITT · texte numérisé non relu

LORD GRENVILLE A M. PITT

« Dropmore, 24 octobre 1800.

» Mon cher Pitt,

y> La lettre de lord Buckingham n'est autre chose qu'un développement exagéré de mon opinion bien arrêtée, et, j'en*uiâ sûr, mébranlable, au sujet de toutes les lois destinées à aliaissersoit directement, soil indirectement, le prix des denrées. Vous connaissez si bien cette opmion qu'il est inutile de vous ennuyer de longs discours ou de longues lettres à cet effet. Nous avons en réalité formé nos idées en même temps, et je n'étais pas plus convaincu que vous de la solidité des principes d'Adam Smith, jusqu'au moment où lord Liverpool vous a attiré hors de nos bras pour vous replonger dans le dédale de l'ancien âystètiae.

» Je suis convaincu que les denrées alimentaires, comme tout autre article de commerce, doivent trouver et trouveront leur niveau si on les abandonne à elles-mêmes, et que toute tentative pour modifier ce niveau par des moyens ariiflciels tend nécessairement à augmenter le mal auquel on cherche à remédier.

» Dans toutes les discussions dont nous sommes accablés à ce sujet) on oublie constamment un côté de la question.

Tout le monde tieot pour convenu que le prix actuel du blé est excessif et ne doit pas subsister ; alors on se dispute sur la question de savoir s'il faut Tattribuer à des combinaisons auxquelles on voudrait mettre un terme par des moyens qui détruiraient tout commerce, ou bien à une disette extraordinaire à laquelle on propose de remédier en obligeant le producteur à lutter sur les marchés nationaux, non avec la rivalité naturelle des importations que la demande pourrait amener et amènerait d'elle-même, mais avec un approvisionnement artificiel, déversé sur le pays aux frais de l'État, pour je ne sais combien de millions. Les deux partis admettent que le prix est excessif, c'est-à-dire qu'il est supérieur à ce que devrait naturellement amener l'effet de la demande et de la production; je ne connais point d'autre règle possible pour les prix ; mais si le prix est véritablement trop élevé, comme on le suppose, qu'est-ce qui empêche d'accroître la production à l'intérieur? Et quelle prime pourrait agir aussi efficacement , dans le pays , pour augmenter la production du froment, que l'expérience du fermier qui voit qu'en augmentant chez lui la production de cette denrée, il peut gagner deux ou trois fois plus d'argent que par tout autre moyen?

» Personne de ceux qui connaissent tant soit peu le sujet ne dira que le pays produit présentement tout le blé qu'il pourrait produire si on appliquait des capitaux plus considérables à cette culture. Donnez-m'en le prix que je voudrai, et je m'engage à faire produire plus de blé à mon potager qu'aucun fermier de mes environs à sa ferme toute entière; mais le froment ainsi produit aura coûté si cher, comme main-d'œuvre et comme engrais, qu'à moins de le vendre deux ou trois fois plus cher que

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le prix actuel, je ne retrouverais pas Tintérét de mon capital, peut-être pas le capital lui-même.

» On ne m*a jamais prouvé que le prix du blé, dans ces deux dernières années, ait été plus que suffisant pour offrir au fermier qui Ta produit un profit raisonnable sur le capital quMl y avait engagé, en faisant entrer en ligne de compte Taccrôissement du prix de toutes les. denrées qu'il est obligé de consommer pour arriver è le produire ; vu aussi la faible récolte de Tannée dernière, qui a si peu rendu, tandis que les dépenses restaient les mêmes, ou plutôt étaient fort accrues par les circonstances défavorables de la saison.

» C'est pour cette raison que je déteste et que j'abhorre comme hérétique et impi^ tout le système que nous suivons pour le moment.

)» Quant aux dîmes, une fois que nous nous mettrons à voler et à confisquer, je suppose que nous ne nous arrêterons pas aux rentes en blé, et que les dîmes de la paroisse de Stowe ne tomberont pas seules devant ce système.

» Comment un homme sensé qui regarde ce pays-ci et qui voit tout ce qu'il a fait depuis cent ans, peut-il soutenir ou croire qu'il existe chez nous des obstacles qui ne permettent pas d'employer le capital à l'amélioration de la terre? N'y a-t-il point eu de terres améliorées dans cet intervalle, et comment l'auraient-elles été si on n'y avait appliqué des capitaux? Je contemple avec une grande satisfaction le projet du chancelier à cet égard , parce qu'il augmente, au lieu de le diminuer, le pouvoir de Vusufruitier sur sa propriété ; et bien que les individus puissent quelquefois y perdre, je suis convaincu que le public y gagne toujours.

» Considérant que j'avais commencé par dire qu'il était inutile de vous ennuyer d'une longue lettre, il faut avouer que je n'en ai pas pris beaucoup de soin ; mais mon esprit est plein de cette question, et je ne puis me contenir en attendant le moment où je pourrai me donner libre carrière à ce sujet et bien prouver ma folie, en cherchant à convaincre le monde entier de son ignorance.

» Toujours à vous de cœur,

Le conseil, dont parlait Pitt dans l'une de ses lettres comme très-prochain, avait décidé qu'on convoquerait le Parlement pour le i 1 novembre. En conséquence, il se réunit au jour dit. La chambre des communes s'assembla dans la chambre peinte, tandis qu'on préparait la salle Saint-Élienne pour recevoir l'accroissement de cent membres amené par l'acte d'union.

Dans son discours d'ouverture, le roi allégua le prix élevé des denrées et les souffrances des classes pauvres pour expliquer comment il avait convoqué le Parlement plus tôt qu'il n'en avait eu l'intention.

La question des remèdes à apporter au mal fut aussitôt référée à des commissions choisies par les deux chambres. La commission de la chambre des communes, qui avait pris M. Ryder pour son président, présenta successivement six rapports. Ils conseillèrent de donner au roi le droit de défendre, par ordre du conseil, l'exploitation des denrées alimentaires; de donner une prime sur certaines denrées d'importation; d'interdire pour quelque temps la distillation des grains pour alcool et la fabrication de Tamidon; enfin de défendre de faire du pain composé uniquement de fleur de farine. Toutes

ces propositions et quelques autres reçurent force de loi presque sans discussion. Cependant il y aurait peut^ être eu avantage à discuter quetques-unes d*entre elles ; le bill du pain noir en particulier, comme on l'appelait constaniment, parut si oppressif dans la pratique qu'on le rapporta dès le début de la session suivante : « Pour ma part, dit M. Pitt, j'admets le libre échange dans toute sa portée ; mais je ne prétends pas nier qu'il ne puisse être nécessaire de faire quelques règlements ^ans l'état actuel du pays *. »

Dans cette même discussion, M. Pitt combattit certains préjugés populaires du temps. On avait beaucoup crié contre < les accapareurs et les regratiers ; » au mois de juillet précédent, un procès, dans ce sens, avait été porté devant la cour du banc du roi. M. Rushby,' grand négociant en grains, fut accusé d'avoir acheté, à Mark-Lane, 90 quarters d'avoine à 4i sch. le quarter, et d'en avoir revendu 30 le même jour à 44 sch. « Ce crime abomina-

ble » pleinement prouvé, le jury prononça la culpabilité; sur quoi le grand juge, lord Kenyon, leur adressa ces parole^ : « Vous avez rend,tj aujourd'hui par votre verdict l'un des plus grands services qu'ait jamais rendus un jury*. »

La loi appliquée en cette occasion ne fut pas admise sans difidculté; on la discuta par la suite en pleine cour, et les juges étant divisés également, on accorda à M. Rushby le bénéflce du doute. Lorsque des erreurs semblables régnaient dans les hauts \im\, qu'y avait-il d'étonnanf à ce qu'une multitude à .peine instruite en fût imbue? A

* Histoire parlementaire, vol. XXXV.

' Registre anouel, 1800, II* partie.

Coventry, par exemple, on avait le môme préjugé. M.Wiiberforce Bird, qui représentait cette ville, exprima les opinions de ses constituants dans le débat sur le premier rapport de la commission. Il dit qu'ils désireraient ' des moyens de soulagement infiniment plus eflScaces, et que, souffrants d'une disette artificielle , ils seraient amèrement blessés de voir que les grands maux auxquels on devait attribuer la détresse, le monopole et l'extorsion, continuassent à^ régner sans que le Parlement y mît aucun empêchement.

Pitt se leva à l'instant pour répondre au préopinant. Il se plaignit de ce que M. Bird avait parlé comme un délégué accomplissant son mandat, plutôt que comme un représentant usant de son libre jugement :

« Il y a, dit-il, des cas où les hommes qui représentent de grandes villes populeuses, loin de recevoir des instructions de leurs électeurs, sont en mesure de leur fournir beaucoup de renseignements utiles et de redresser leurs erreurs. Je sais. Monsieur, que, dans bien des villes populeuses , l'esprit jacobin , profitant des souffrances de la faim, comme il profite de toutes choses avec une activité infatigable, a cherché h accroître le mal. Je sais aussi qu'on a travaillé à répandre l'idée fausse et dangereuse que le Parlement était assez puissant pour faire disparaître toute disette, une disette provenant principalement d'une succession de mauvaises récoltes, quelles que puissent avoir été les autres causes qui y ont contribué, et de produire sur-le-champ l'abondance et le bas prix. Je sais que bien des gens, en suggérant des remèdes pour le mal, ont parlé de fixer une limite au prix du blé, et ont insinué qu'il serait bon d'établir un prix maximum pour le blé. Or, il est évident que les

grandes villes seraient les premières ii souffrir des inconvénients qui résulteraient d*une doctrine si dangereuse. On sait que les grands districts manufacturiers ne produisent pas assez de blé pour la consommation de leur nombreuse population, et il est également évident que Tadoption d'une pareille mesure mettrait naturellement finaux arrivages de grains venant des lieux où la production est plus considérable et la consommation moindre. »

Dans cette session , qui se prolongea jusqu'au dernier jour de Tannée, la question de la disette, bien qu'elle fût la plus importante, ne fut pas la seule discutée. On vota un bill pour continuer la suspension de Vhabeas corpus. M. Sheridan fit une motion relative aux récentes négociations avec la France, au sujet de la paix; elle fut rejetée par 1 56 voix contre 35. M. Tyrrwhitt Jones fit une motion qui blâmait la conduite du gouvernement anglais dans la convention d'El Arish ; elle fut repoussée par 80 voix contre 42. Le même membre, dans sa persévérance, proposa une adresse pour le renvoi des ministres de Sa Majesté ; ni M. Pitt ni ses collègues ne crurent nécessaire de répondre un seul mot ; ils gardèrent un silence dédaigneux, et laissèrent rejeter la motion par une chambre peu nombreuse, à 66 voix contre 43.

Pendant les mois de novembre et de décembre, on con fera beaucoup de titres. Il y eut une fournée de titres de baronnets anglais, entre autres « Robert Peel, de Drayton- Manor», comté de Stafford, rendu célèbre par les événements subséquents ; Sylvestre Douglas, qui avait cédé sa place à la trésorerie en faveur de Hiley Âddington, fut élevé à la pairie sous le titre de lord Glenbervie ; lord Malmesbury fut fait comte, juste récompense de ses grands services diplomatiques.

Mais ce fut surtout dans le royaume qui venait de nous être uni qu'on répandit les faveurs d'une main prodigue. Déjà la gazette de Dublin du 30 juillet 1800 annonçait seize créations ou promotions dans la pairie irlandaise. Les gazettes du îl et du 30 décembre en ajoutèrent vingt -six autres. Quelque incroyable que cela paraisse, on avait cherché à réduire les listes, et le roi avait manifesté beaucoup d'inquiétude sur ce point. Mais il fallut tenir, avec honneur, les engagements que lord Cornwallis s'était cru obligé de prendre pour faire réussir Tunion*.

Vers la fin de l'année, lord Chatham appela, à ce qu'il paraît, l'attention de M. Pitt sur une attaque spéciale dans le Vrai Breton. Je ne sais pas ce que pouvait être cette attaque. J'ai demandé, au Musée britannique, à voir le numéro en question du Vrai Breton, mais j'ai appris que, par quelque accident, il y avaitdes lacunes dans les séries de cette année-là. Voici, en tout cas, la réponse de M. Pitt :

« Downing-Btreet, mardi tO décembre 1800, 1 heure et demie.

» Mon cher frère,

» Je n'avais pas vu le Vrai Breton jusqu'au moment où j'ai reçu votre billet. Le seul paragraphe que j'aie su y trouver ne me paraît pas bien dangereux, mais tel qu'il est il ne peut que m'ôtre extrêmement désagréable. Je prendrai certainement les mesures les plus efficaces en mon pouvoir pour mettre un terme à une pareille conduite ; mais vous né vous doutez véritablement pas de la

^ Correspondance de lord ComWaUis^ vol. III.

faiblesse des moyens dont nous disposons pour contenir les imprimeurs.

> Toujours à vous de cœur,

>W.PlTT.»

J'ai bien envie d'ajouter à celte renaarque de M. Pllt une remarque d'une autre époque venue de lord Grenville. Il écrivait ce qui suit, le 27 novembre i 809, à son frère lord Buckingham : «J'ai eu toute ma vie le malheur de souffrir bien plus des efforts de la presse en ma faveur que de tous ceux qu'on a faits contre moi assefl libéralement. »

Lord Grenville n'est pas le seul ministre qui ait pu faire celte observation.

Pendant cette session précoce, les nouvelles du continent furent loin de satisfaire les ministres. A la conclusion de l'amnistie, les Français avaient repris les hostilités avec vigueur et succès; et bien que le premier consul fût resté à Paris pour diriger le gouvernement, il avait pu cependant, de là, conduire en quelque manière les mouvements de ses armées. En Italie, les Napolitains furent battus sur le Tibre, et les Autrichiens obligés de se replier au delà du Mincie. En Bavière, le général Moreau, qui était opposé à l'archiduc Jean, remporta sur luit le 3 décembre, la brillante victoire de Hohenlinden. Cette bataille, livrée dans la neige, et gagnée par la valeur des Français, est cependant célébrée dans ces vers anglais :

^ Fais flotter toutes tes bannières, ô Munich, et charge avec toute ta cavalerie I »

Les Autrichiens n'eurent d'autre parti à prendre que de demander un second armistice et d'admettre le principe d'une négociation séparée. Les conférences étaient déjà

i!o2 WILLIAM PUT ET SON TEMPS.

ouvertes à Lunévilie. L'Autriche y était représentée par le comte Cobentzel, et la France par Joseph Bonaparte. Le premier consul posa, comme une condition dont il ne voulait pas se départir, le Rhin pour la frontière de la République française et TAdige comme frontière de la République cisalpine.

Les nouvelles de Pétersbourg n'étaient pas plus favorable aux intérêts anglais. L'empereur Paul, entre autres idées bizarres, était convaincu qu'il élaitle légitime héritier ou chef des chevaliers de Malte. Il avait été fort blessé de la reddition de leur tle aux Anglais. Il avait demandé, dans une note officielle, qu'on lui en fît la cession, ce que nous avions tout aussi officiellement refusé. Dans cette situation, l'empereur Paul, dans un transport de rage, mil l'embargo sur tous les bâtiments anglais qui se trouvaient danfi les ports russes, et il en saisit plus de trois cents. Il entreprit en outre de défendre contre nous les droits des neutres. 11 se sentait soutenu dans cette tentative par certaines circonstances qui avaient eu lieu récemment en mer, l'affaire de la frégate danoise la Freyay au mois de juillet, et l'affaire du quaîche suédois le Hoffnungt au mois de septembre. Paul résolut donc de renouveler la ligue que l'impératrice Catherine avait formée en 1780 contre l'Angleterre, sous prétexte des droits maritimes, à titre de neutralité armée. Dans ce but, il invita le roi de Suède h venir le voir, et il entra en négociation avec les cours de Berlin et de Copenhague. Le résultat fut bientôt manifeste. Le 46 décembre, une convention entre la Russie et la Suède fut signée à Pétersbourg, le. Danemark y adhéra quelques jours après. Elle maintenait, dans des termes plus énergiques que jamais, le principe de la neutralité armée, en décla-

rant que les confédérés étaient prêts à le soutenir au besoin par les armes.

L'Angleterre affronta celte nouvelle confédération avec le même courage qu'en 1780, lorsqu'elle se trouvait en face de difficultés et de dangers plus grands encore. Le U janvier 180i , le conseil donna l'ordre de mettre l'embargo sur tous les navires russes, suédois ou danois qui se trouvaient dans les ports du Royaume-Uni. En même temps, lord Grenville exprima son déplaisir et son mécontentement dans une note adressée aux ministres de Suède et de Danemark: « Au commencement de la guerre actuelle, disait-il, la cour de Pétersbourg, qui avait joué un rôle fort actif dans l'établissement de la première alliance, entra avec Sa Majesté dans des arrangements qui sont non-seulement incompatibles avec la convention de 1780, mais qui y sont absolument contraires. Ces engagements sont encore en vigueur, et Sa Majesté a le droit d'en exiger l'exécution réciproque pendant toute la durée de la guerre, au nom de tous les principes de loyauté. » Au mois de janvier 4 804 , notre marine était peut-être en état de lutter contre celle de tous les autres États européens. Il était probable que nous pourrions nous défendre sur mer' contre tous nos adversaires ; mais sur terre, la perspective n'était certainement pas encourageante. Les espérances qu'on avait conçues, au mois de janvier précédent, d'une campagne heureuse contre la France s'étaient évanouies. L'Autriche avait déjà succombé devant des forces supérieures, et Naples se préparait à suivre son exemple. Encore quelques jours , et la conclusion de la paix de Lunéville, aux conditions dictées par le premier consul, et dont nous étions exclus, nous laissait sans un allié de quelque importance sur le continent européen.

854 WÏLLIAM PITT ET SON TEMPâ.

Au milieu de tant de mauvaises nouvelles et de si tristes perspectives, arriva la première réunion du Parlement de r^mpire. Le 2S1 janvier, premier jour de la session, M. Âddiagton fut élu président à Tunanimitéi et on passa plusieurs jours à recevoir les serments des membres. Ce ne fut que le 3 février que le roi ouvrit la session par un discours du trône. Sa Majesté parla du « funeste cours des événements » dans la guerre avec la France» des « actes d'injustice et de violence » de la cour de Pétersbourg, du nouvel effort de cette cour d'accord avec les cours de Copenhague et de Stockholm, « pour établir de force un nouveau code de lois maritimes* » Mais, continua le roi, « vous pouvez compter que je profilerai de la première occasion qui pourra nous offrir l'espoir de terminer la lutte actuelle sur des bases compatibles avec notre sécurité et notre honneur Ce sera pour moi la plus véritable et la plus profonde satisfaction de trouver en6n nos ennemis dans une disposition qui me permette de rendre aux sujets de mon Royaume-Uni les bienfaits de la paix. »

Les expressions du discours du roi, rédigé par M^ Pitt^ furent» comme de coutume, encadrées dans une adresse de réponse de la pai t des deux chambres. Chex les lords, l'adresse fut proposée par le duc de Montrose. Le comte Fitz WiUiam présenta un amendement de parti pour se plaindre du gaspillage de la fortune publique, « soit par des projets imprudents et inefficaces) soit par une négligence et une profusion portant sur tous les points. » Mais cet amendement fut rejeté par 73 voix contre i 7,

Le même amendement fut proposé dans la chauibre des communes. En l'absence de Fox, M. Grey le présenta dans un discours long et éloquent II s'étendit

sur la confédération du Nord. Il n'était pas bien oonvaincu que nous eussions yéritablement les droits maritimes que nous réclamions, el il était convaincu que leur perte ne pouvait avoir de bien sérieux résultats. M. Pilt se leva sur-le-champ pour répondre : « En suivant Tordre qu*a adopté Thonorable préopinant, je me vois forcé, Monsieur, dit-il, de commencer par ses doutes et de finir par ses certitudes ; et je ne puis m'empécher de remarquer qu*il a eu du malheur dans son choix, car il a élevé des doutes là où il n*y avait pas le moindre sujet à hésitation, et il a pris son parti avec une certitude absolue sur des points où les arguments et les faits sont décidément contre lui. La partie de la question sur laquelle Thonorable préopinant paraît plongé dans le doute est celle qui porte sur la justice de nos prétentions à regard des vaisseaux neutres Monsieur, Thonorable

préopinaDt doute de ce qui est un principe légal, reconnu par tous les tribunaux du royaume, seuls compétents pour juger la question, et d'après lequel le Parlement les a toujours vus 9gir. Je demande si ce principe n'a pas été maintenu dans toutes les guerres. Je demande de plus si, dans les discours des membres de l'autre côté de la chambre, depuis le début de la guerre, ils ont oublié un seul sujet d'alarme parmi ceux que les faits pouvaient fournir, ou que l'adresse pouvait inventer. Je crois qu'on ne me répondra pas négativement; et cependant je puis, je crois, affirmer en toute sécurité qu'il n'était encore jamais venu dans l'esprit à aucun membre d'accroître les embarras du pays en mettant en doute la question de droit; c'est une circonstance étrange que l'honorable préopinant et ses amis commencent pour la première fois à concevoir des doutes au moment où nos ennemis sont

prêts à entamer la lutte Mais la question ne s'arrête

pas là. Que dira Thonorable préopinant si je lui fais voir que, dans le cours de la guerre actuelle, le Danemark et la Suède ont nettement exprimé leur assentiment à ce même principe contre lequel ces puissances sont maintenant disposées à s*armer, et qu^elles nous ont rendu grâces de ne pas porter nos prétentions aussi loin que la Russie avait envie de le faire? Que dira Thonorable préopinant si je lui fais voir que la Suède, qui en 4780 admettait la neutralité armée, a fait la guerre elle-même depuis lors, et qu'elle a agi d'après un principe exactement contraire à celui qu'elle avait admis en 4780 et qu'elle est de nouveau disposée à soutenir maintenant? Dans la guerre entre la Suède et la Russie, la première de ces deux puissances a agi positivement d'après le principe que nous défendons aujourd'hui. Que dira l'honorable préopinant si je lui fais voir que l'automne derniert le Danemark, avec ses flottes et ses arsenaux à notre merci, a pris solennellement l'engagement de ne plus envoyer de bâtiments avec ses convois, jusqu'à ce que le principe fût réglé, et qu'en dépit de cet engagement solennel, cet État vient d'entrer dans une nouvelle convention semblable à celle qui fut C4)nclue en 4 780 ?

» J'en viens maintenant, Monsieur, à la question d'utilité, et sur ce point l'honorable préopinant n'hésite pas si fort. La question est de savoir si nous devons permettre que la marine de nos ennemis soit pourvue d^hommes et de vivres, si nous devons permettre qu'on apporte des munitions et des provisions dans les forts dont nous faisons le blocus, si nous devons permettre que des nations neutres, en arborant un pavillon sur un sloop ou sur une barque de pêche, puissent transporter les tissus de

rAmérique du Sud dans les ports de TEspagne^ ou les matériaux des constructions maritimes a Brest et à Tou- Ion. Sont-ce là les propositions que les honorables membres comptent défendre 7

» L*honorable membre parle de la destruction de la puissance maritime de la France; mais croit-il sérieusement quesa marine eût souffert comme elle Tafait/si, depuis le commencement de la guerre, on n^avait pas agi d'après ce même principe? Et si le commerce delà France n*eût pas été détruit, croit-il que, si Ton n*eùt pas empêché le frau- . duleux système des neutres, sa marine ne serait pas dans une situation fort différente de celle où elle se trouve présentement? Ne sait-il pas que la prépondérance maritime que nous avons acquise par ce moyen a valu à ce payis sa sécurité, et nous a donné plus d*uûe fois la chance de sauver TEurope? Dans la ruine du continent, dans le désappointement de nos espérances sur ce points que serait devenue la sécurité de notre pays sans sa prépondé-rance maritime? Si une fois elle disparaissait, Tesprit public du pays disparaîtrait aussi. »

Dans le discours de M. Pitt, ce soir-là, se déploya, ce me semble, dans toute sa perfection, ce que Goleridge, en décrivant son style, appelait la fière et monumentale architecture de ses phrases. Prononcé avec son énergie et son ardeur accoutumées, l'effet en fut grand sur la chambre; en dépit de tous les efforts de Gréy, de Tierney et de Sheridan, Tamendement fut rejeté par 345 voix contre 63. Jamais la phalange ministérielle n'avait paru plus nombreuse et plus compacte; jamais le ministre, en dépit de tous les dangers et de toutes les inquiétudes du dehors, n'avait paru plus fermement établi à Tintérieur ; cependant, dès ce soir-là, courait le bruit d'un changement;

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dès ce 8oirt H. Pitt s'était mis volontairement et réellement hors du pouvoir, et le ministère qu'il dirigeait d'une main si puissante était virtuellement dissous.

La question catholique en était la cause, cette question qui était déjà, et qui devait être trente dus encore, le principal obstacle à la durée des cabinets et à T union des partis en Angleterre. J'ai déjà montré avec quelle vivacité, au mois de février 4795) le roi avait exprimé à ses ministres la résolution de maintenir l'acte du Test. Non content du rappel de lord Fitz William, et craignant de voir un jour reparaître cette question. Sa Majesté écrivit, un mois après, à lord Kenyon, pour le consulter. Le roi avait des doutes sur ta question de savoir si le consentement qu'il pourrait donner au rappel de l'acte du Test serait compatible avec les engagements de son serment de couronnement. Il pria lord Kenyon de prendre à -ce sujet l'avis de l'avocat général; lord Kenyon et sir John Scott, commodes hommes honorables, ne se laissèrent pas détourner par leurs opinions politiques, ni par Tespoir d'une promotion, de leurs vues légales et constitutionnelles. Le 14 mars 1795, ils répondirent au roi : c Bien que l'acte du Test paraisse une loi très -sage et dont politiquement il serait bon de ne pas se départir, cependant il semble qu'on pourrait l'abolir ou le modifier, sf^ns manquer en rien au serment de couronnement, ni à l'acte d'union * (avec l'Ecosse). »

Les conclusions de lord Kenyon et de sir John Scott,^ telles qu'elles sont données dans cette lettre, me paraissent

< Voyez page 16 de la correspondance publiée en 1827 par le docteur Philpots, depuis évèque d'Exeter. Les puissantes remarques de lord MacauJay sont dans le même sens à l'égard du serment de couronnementt Htst, d' Angleterre f vol.'III.

irrécusables ; je suis loin de nier, sans me laisser convaincre, qu'il y eût plusieurs arguments sérieux à faire valoir contre les prétentions catholiques; mais bien cer* tainement la prétendue violation du serment de couronnement n'en faisait pas partie. On a depuis longtemps abandonné cette prétention comme insoutenable, presque d'un commun accord.

Malheureusement le roi, à la même époque, consulta séparément le chancelier Loughborough. Les admirateurs , môme zélés, de la carrière politique de Sa Seigneurie , s'il y en a, ne peuvent guère lui supposer une passion bien vive sur le fond de la question Toute sa vie, ses principes politiques furent très-faciles ; il en avait changé plus d'une fois, en vue d'avantages personnels. L'un de ses successeurs sur le sac de laiqe dit en parlant de son premier circuit en 1771 : « Il faiit avouer que ceci fut l'un des cas de versatilité les plus flagrants dans nos annales de parti*. »

En 4795, lord Loughborough tenait infiniment à plaire à son royal maître et à faire des progrès dans sa faveur. Il envoya au roi, par écrit, un avis portant que le consentement royal à l'abolition de l'acte du Test pouvait être considéré comme une violation du serment de couronnement; mais il cacha soigneusement cette communication h ses collègues; ce ne fut que quelques années plus lard, après la chute du ministère de M. Pitt, qu'il parla en détail de cette affaire, en causant avec M. Rose. Il est pénible d'avoir à ajouter que le compte rendu de son opinion écrite, telle que M. Rose la donne dans son journal, e.st complètement et absolu-

A vies des CkaneeUers, par.lord Gamphell^ vol. VI.

ment différent de Topinion écrite que lord Campbell a publiée d'après le texte original de l'écriture même de lord Loughborough * .

Le progrès de la question, en ce qui porte sur Tunion avec rirlande, est admirablement retracé dans une leltre remarquable adressé^e par lord Gastlereagb à M. Pitt, et où il récapitulait les pas qu'on avait faits pour ar-, river il une décision définitive. Elle est datée du 4®" janvier 4 804 , et elle est publiée dans la correspondance de lord Castlereagh et dans celle de lord Cornwallis. Lord Castlereagh raconte que, dans Tautomne de 4799, se trouvant en Angleterre, il fut appelé à assister aux réunions du cabinet sur la question catholique. Il y assista en effet. Il ne remarqua aucune diversité d'opinion sur le fond même de la question. Là-dessus les ministres lui parurent unanimes; 'mais il s'apergut qu'on conservait quelque doute sur la possibilité d'admettre les catholiques aux charges les plus élevées, et que les ministres redoutaient beaucoup de répugnance pour la mesure dans certains rangs ; et en particulier dans le plus élevé.

A tout prendre, lord Castlereagh fut alors autorisé a écrire au lord lieutenant que, pour ce qui regardait les sentiments du cabinet. Son Excellence ne devait pas hésiter à récladier le concours des catholiques pour l'union projetée. Ce fut donc d'après ce principe que lord Cornwallis et lord Castlereagh agirent en Irlande. Ils se refusèrent, comme M. Pitt en Angleterre, à donner ni gage, ni promesse, ni assurance aux meneurs catholiques; mais il n'est pas douteux qu'une espérance gé-

* Comparez les Vie^ des Chanceliers^ de lord Campbell, vol. VI, avec les Journaux de M. Rose^ vol. I.

nérale fut excitée, et que cette espérance produisit une coopération générale. Les catholiques en masse res- * têrent neutres ou soutinrent Tunion. On est d*accord^ à ce qu*il me semble, pour admettre que, s*ils eussent refusé leur appui et jeté leur influence de Fautre côté de la balance, Tunion n*eât pas réussi cette fois.

On comprend donc que, lorsque Tunion reçut force de loi au mois de juillet 1800, il n*y avait point d'engagement à tenir envers les catholiques irlandais; mais ils avaient, je crois, certains droits moraux sur le gouvernement anglais. Du moins, c*esl ainsi qu'en jugea M. Pill. Il déclara qu'il fallait exposer auxabinet la situation des calboliques et les changements à apporter aux lois qui les concernaient; et lorsque les ministres se réunirent de nouveau après les vacances d*été, il appela lord Castlereagh de Dublin pour assister aux séances du conseil à ce sujet, comme il lavait déjà fait auparavant.

il se trouva qu'au commencement de l'automne, le roi ét^it allé passer quelques semaines à Weymouth, pour sa santé. Le chancelier alla l'y rejoindre, pour quelques jours d'abord; puis, afin de se mettre dans les bonnes grâces de son royal maître, il prolongea son séjour. Jusqu'alors, il avait pu penser, n'en entendant plus parler, que. les sentiments de George III sur la question catholique s*élaient refroidis et calmés depuis 1795; mais il découvrit bientôt qu'ils étaient aussi ardents que jamais dans le cœur du roi. Il résolut de faire de son mieux pour les fortifier et Jes confirmer, afin d'en devenir publiquement rinterprète et le défenseur.

On peut se demander quels furent les motifs qui inspirèrent en cette occasion ce politique versatile. On peut, si l'on veut, lui attribuer un zèle dévot et impossible

à réprimer en faveur de la suprématie protestante; d'autres pourront croire qu'il tendait secrètement au but suprême de l'ambition politique, et qu'il avait dessein de devenir premier ministre sur les brisées de M; Pilt, avec l'aide de quelque lieutenant dans la chambre des communes.

Dans ses manœuvres politiques de cette époque, on peut conjecturer que lord Loughborough n'agissait pas seul. Il vivait dans la plus étroite intimité avec son ami et son parent lord Auckland. Depuis 1798, Auckland occupait un poste avantageux dans l'administration intérieure; il possédait la moitié de la charge de directeur général des postes. Tout en remplissant ce poste, il paraît qu'il était blessé de ne point faire partie du cabinet. Il voyait des hommes infiniment moins capables que lui dans des positions plus élevées. Je suis convaincu qu'il ne désirait pas positivement la chute de M. Pitt, avec lequel il entretenait une si étroite amitié ; mais il pouvait chercher à accroître son imporlance, et à occuper un poste plus élevé dans le même ministère.

Si, comme le dit lord Malmesbury, et comme cela paraît probable, lord Auckland prit parti, pouruneraisoaou pour une autre, en faveur do lord Loughborough, il put lui apporter un concours plus» important encore que le sien. Il était beau-frère du docteur Moore, archevêque de Cantorbéry. Ce qu'il y a de certain, c'est que dans le courant de l'automne^ l'archevêque reçut un avis particulier pour le prévenir qu'il était question jd'un bill en faveur des catholiques, et qu'il écrivit au roi, alors à Weymouth, pour le détourner vivement d'un pareil dessein. On dit qu'avant la fin de l'année. Sa Majesté reçut une représentation semblable du primat d'Ir-

lande, ThoDorable docteur William Stuart, frère cadet de l'ascien favori du roi, le comte de Bute; il D*avait été promu à cette dignité qu*au mois de novembre de la même année. -

Ce fut à cette époque, et au début de toutes ces ma^* nœuvres, que M. Pitt, écrivant dans Thonorable confiance de collègue à collègue, adressa à lord Loughborough, à Weymouth, la lettre suivante :

« S0 septembr» iSOO*

» Mon cher lord,

» Il y a deux ou trois questions très-importantes relar tives à rirlande sur lesquelles il est fort important que lord Gastlereagh sache au moins les vues générales du cabinet. Comme il désire ne pas retarder son départ plus longtemps, nous avons fixé le conseil à ce sujet pour mardi; et quoique je sois bien fâché de vous proposer quelque chose qui abrège votre séjour à Weymouth, je ne puis m'empécher d'avoir envie dç votre présence ce jour-là. Les points importants, outre la question de l'état général des catholiques, se rattachent à certains arrangements relatifs aux dîmes et à un salaire pour le clergé catholique et dissident. Lord Castlereagh a rédigé à ce sujet plusieurs pièces qui sont pour le moment entre les mains de lord Grenville, et qu'il vous fera tenir, je suppose, par la poste.

» Toujours, mon cher lord,

» W. Put. »

M. Pitt n'avait pas l'intention de soumettre encore son projet au roi. C'est, à ce que j'entends dire, la marche ordi-

Daire de ne présenter une mesure au souverain que lorsqu'elle a été dûment mûrie et perfectionnée dans les conférences des membres du cabinet. En tout cas, il est certain que toute première communication doit être faite par le premier ministre de la couronne. Mais la réception de ces papiers venus de Londres offrait à lord Loughborough une ouverture si favorable pour ses desseins personnels! L'occasion de trahir le premier ministre et par suite de le renverser était si tentante! Il était si séduisant de s'assurer l'oreille du roi, et de devenir le régulateur de sa conduite publique! Dans ce dessein, le chancelier montra au roi la lettre confidentielle de H. Pitt, excitant ainsi une grande inquiétude et beaucoup de mécontentement dans l'esprit de Sa Majesté II reconnut lui-même, dans une longue pièce explicative qu'il fut obligé de rédiger et de faire circuler parmi ses amis particuliers, lorsque, au printemps de l'année suivante, quelques bruits de sa conduite commencèrent à se répandre, qu'à Weymouth il avait communiqué au roi la lettre de M. Pitt. La pièce originale se trouve encore parmi les manuscrits de Rosslyn, et lord Campbell l'a publiée. «Je m'abstiens de la pénible tâche de commenter ce documents » dit lord Campbell. En effet, il est rarement arrivé à un homme public de produire un document plus honteux.

Lord Loughborough, se croyant sûr de la position qu'il avait acquise auprès du roi, partit pour Londres et assista,, le 30 septembre, au conseil pour lequel il avait été convoqué. M. Pitt développa tout le plan qu'il avait soignen* sèment préparé de concert avec lord Grenville : « Nous

* ¥ie$ des Chanceliers^ par lord Campbell, yol. VL

avions formé le projet, » écrrvait lord Grenville quelques mois après, « d'un règlement complet de toute Taffaire; nous y comprenions une mesure qui substituait au Tesê par le serment, qui est constamment éludé et ne suffit pas en pratique, un engagement politique qu*on devait imposer indistinctement à tous les membres du Parlement, à lous ceux qui occupaient des. charges du gouvernement ou de quelque corps constitué, ainsi qu'à tous les minisires de la religion, quelle que fût leur déno; mination, à tous ceux qui enseignaient dans les écoles, e(c. Cet engagement était dirigé tout entier contre les principes jacobins; il devait nier en propres termes la souveraineté du peuple, et' contenait un serment de fidélité et d'allégeance au gouvernement du roi et à la constitution établie dans FÉglise et dans TÉtat. Tout cela devait être accompagné de mesures dont je vous ai déjà indiqué les traits généraux, pour fortifier le pouvoir, pour imposer la discipline de notre Église à ses propres ministres, et pour augmenter le revenu de ceux que la pauvreté empêche maintenant absolument de résider dans leurs cures. Nous comptions aussi pourvoir au règlement des dîmes, d'une manière qui aurait, je crois, efficacement agi, dans ce pays-ci et encore plus en Irlande, pour faire disparaître toute objection à ce mode de revenu ecclésiastique *. »

Le projet ainsi développé et exposé au conseil, lord L-oughborough se mil sur-le-champ à l'attaquer, peut-être un peu à la surprise de ses collègues, qui se rappelaient son adhésion de Tannée précédente. Il était disposé à ad-

* Lord Grenville à lord Buckingham, 2 février 1801. Cour et cabinets de George Iliy vol. IIL.

mettre la commutation des dîmes, pour laquelle il préparait, dit-il, une mesure avec l'aide d]un des juges; mais il était décidé à maintenir rentière exclusion des catholiques du Parlement et des fonctions publiques. Dans ces circonstances défavorables, le conseil se sépara sans aucune résolution définitive. M. Pitt ajourna la question pour deux ou trois mois, dans Tespoir de lever d'ici là les objections da chancelier, et, dans Tintervalle, il le pria de mûrir son projet sur les dtmes. Lord Castlereagh fut invité à r^ partir pour Dublin et à dire au lord lieutenant ce qui s'était passé ; « Je fis savoir à Son Excellence, > dit-il, «que, la première autorité légale ayant exprimé une opinion défavorable à la concession, le cabinet en général ne s'était pas cru le droit, en l'absence de Sa Majesté el sans avoir sondé d'ailleurs le terrain, de prendre un parti définitif sur une question aussi importante*. i>

Le chancelier ne resta pas oisif dans l'intervalle qui suivit. Il rédigea et envoya, vers le milieu de décembre, au roi, qui était alors à Windsor, un habile mémoire, présentant sous une forme vive les objections les plus populaires aux prétentions des catholiques. Le roi donna plus tard celte pièce à M. Addington,et elle a été publiée par le doyen Pellew *.

Il eût peut-être mieux valu pour les grands intérêts publics que, dans le cours de l'automne, M. Pitt eût librement ouvert son cœur à. son royal maître. Il eût peut-être mieux valu affronter du premier coup le plus grand de tous les obstacles qui se trouvaient sur sofr chemin, que de chercher à gagner du temps. L'absence

« Lettre à M. Pitt, !•' Janvier 1801. •

> Vie de lord Sidmouth^ par le doyen Pellew, vol. l.

du roi et rabattement physique et moral où se Irouvait M. Pitt lui-même le retinrent peut-être ; mais, d'autre part, il n'avait aucune raison de soupçonner la trahison de Tun de ses collègues, et il était venu bien des fois à bout de surmonter l'aversion du roi, quelque vive qu'elle pût être et quelque énergiquement qu'il l'eût exprimée. Trois exemples surtout s'en rencontraient dans leur correspondance passée : d'abord, le renvoi de lord Thurlow de sa charge; secondement, le rappel du duc d'York de Flandres ; et troisièmement, la négociation de lord Mal* mesbury pour la paix avec la France. Sur ces trois points. Sa Majesté avait témoigné non-seulement de l'aversion», mais une vive angoisse morale, et sur les trois points le roi avait cédé aux représentations respectueuses maift fermes de M. Pitt, présentées par écrit et soutenues par les autres membres du cabinet.

Il est extrêmement probable que George ILI eût également cédé sur les réclamations des catholiques, s*tl eût cru que ce n'était qu'une question politique comme les autres, et si on ne lui eût pas insinué la crainte de violer le serment de son couronnement. En présence de cette conviction,- toute fausse qu'elle était, nous ne pouvons guère lui reprocher d'avoir résisté à tout risque; on ne peut guère reprocher à un homme de préférer tous les périls au danger du parjure.

Tel était l'état de la question au mois de janvier 4804, quand le cabinet reprit ses séances et que lord Casllereagh revint d'Irlande II adressa à M. Pitt, comme je l'ai déjà dit, une lettre importante où il récapitula toutes les phases de l'affaire. En réponse, 11 fut sans doute autorisé à assurer au lord lieutenant que M. Pitt maintiendrait son opinion personnelle, car nous voyons quelques jours après

lord Cornwaliis écrire à lord Castlereagh : « Voire lettre en date du 7 m*a causé une sincère satisfaction. Si M. Pilt est ferme, il ne rencontrera point de difficulté * 1 » Tatït lord Cornwaliis, homme d'un esprit médiocre, était mal informé I il est certain que le cabinet eût-il été unanime^ le roi eût-il cédé, on aurait encore eu à surmonter des difficultés graves et nombreuses, par suite de Topposition violente des deux primats et de leurs collègues les évéques, et en présence des répugnapces^ puissantes bien qu*inactives, d*une grande partie de la population anglaise.

Cependant le cabinet continua à délibérer. Le chancelier maintint son terrain avec plus d*ardeur que jamais. Lord Westm'orland, qui n*avait jamais été favorable aux catholiques, mais qui avait donné son assentiment en 1799, se rangea à Tavis du chancelier. Le duc de Portland avait changé d'avis et penchait doucement contre la cause catholique. Lord Liverpool était absent, mais il, déclara par lettre son opposition. Lord Chatham était également absent, mais on le savait aussi contraire au projet. Les autres membres du cabinet étaient de Tavis de M. Pift.

Les discussions continuaient toujours de temps à autre, et les chances de s*en(endrediminuaient toujours, lorsque l'inquiétude du roi amena les choses à leur terme. Â son lever, le mercredi 28 janvier, le roi s'avança vers M. Dundas, et lui dit vivement, en parlant de lord Castlereagh : « Qu'est-ce que ce jeune lord apporte d'Irlande et qu'on va mejeter àla télé?... Je n'ai jamais entendu parler de rien de plus jacobin... Je tiendrai pour mon ennemi personnel quiconque proposera une mesure semblable. »

* Correspondance de tord ComéaUis^ vol. IIL

c Votre Majesté verra, » répondit M. Dundas, « qu*il y a, parmi les gens favorables à la mesure, des hommes que vous n*avez jamais tenus pour vos ennemis*. »

Pendant cette conversation au lever, plusieurs autres personnes se trouvèrent à portée d*entendre, et des rumeurs publiques s'ensuivirent naturellement.

Le lendemain, le roi, fort troublé, écrivit à Torateur : € Je sais que nous pensons de même sur cette grande question. Je voudrais que M. Âddington pût ouvrir les yeux à M. Pitt sur le danger... et éviter qu'il me parle jamais d'un sujet sur lequel j'ai toutes les peines du . monde à rester calme *. » M. Âddington alla donc voir M. Pitt, et conçut l'espoir d*avoir fait quelque impression sur son ami. Il écrivit donc une réponse à la lettre du.roi, et eut ensuite une entrevue avec le roi à Buckingkam^ house. Mais le parti du premier ministre était pris. Après le violent langage dont le roi avait si récemment fait usage en public» M. Pitt conservait peu ou poiiit d'espoir de convaincre Sa Majesté ' ; mais il croyait sa propre ligne de conduite toute tracée. Le samedi soir 34 janvier, il adressa au roi une lettre contenant un .exposé admirable de la question en litige et demandant la permission de se retirer s'il n'était pas autorisé à la présenter avec tout le poids du gouvernement. Le roi reçut cette lettre le dimanche malin 1" février, et après avoir coiisulté l'orateur, il répondit avant la fin du jour : « J'espère,» dit le roi, « que le sentiment de ses devoirs empé-

* Fie de Wilberforcey par ses fils, voK III.

* Vie de lord Sidmouthy par le doyen Pellew, vol. I.

> Voir sur ce point la lettre de lord Gren ville à son frère, en date du 2 février ISOi; lorsque M. Pitt n'avait pas encore reçu la réponse du roi.

chera M. Pitt de quitter, tant que je vivrai, la situation qu'il occupe ; » et il proposait un compromis d'après lequel le roi s'engageait à garder dorénavant un silence absolu sur la question, à condition que M. Pitt renonçât à la présenter : « Je ne peux pas aller au delà, » disait la lettre.

Dans sa réponse en date du 3 février, M. Pitt déclara qu'il ne pouvait rester ministre h ces conditions, et le roi lui écrivit de nouveau le 5, pour accepter avec chagrin, mais par sentiment de ses devoirs, la démission qu'on lui offrait. George lïl montra peu de temps après ces quatre lettres à lord Kenyon, en permettant à Sa Seigneurie de les copier. C'est d'après ces copies quo les lettres furent publiées pour la première fois en, \ 827, par le docteur Henry Philpotts, par la suite évoque d'Exeter. On les trouvera reproduites à la fin de ce volume.

Ainsi finit brusquement le célèbre ministère de Pitt. Il avait duré dix-sept ans et se termina, comme on l'aura remarqué, sans une seule entrevue entre le monarque et le ministre. Ce n'était point nécessaire; on savait des deux parts combien les opinions étaient invétérées.

Le roi fit aussitôt demander l'orateur des communes, et lepria de former un nouveau cabinet. M. Âddington hésita, et alla consulter M. Pitt. M. Pitt n'avait point eu de parla la proposition du roi ; mais lorsque son ami vint lui demander avis, il le pressa vivement d'accepter. Il l'assura de son ferme et cordial appui, et comme lord Sidmouth le raconta souvent plus tard , il dit en propres termes : «Je ne vois devant qous que la ruine*, Addington, si

< D'après des souvenirs de familie, dans la rie de iord Sidmouth^ par le doyen Pellew<

WlLtîAM PITT ET SON TEMPS. 271

VOUS hésitez. » Ainsi encouragé, l'orateur entreprit cette pénible tâche.

Il fut entendu que les membres du cabinet qui avaient soateno l'opinion de M. Pilt se retireraient avec lui. Lord Gornwallis et lord Castlereagh devaient en faire autant. « Mais, » écrivait au moment même Wilberforce, « tout ce qui est plus jeune ou dans une situation inférieure restera, autant du moins que Pitt pourra les convaincre. Il a agi dans tout ceci avec magnanimité et patriotisme' .

Dans le même esprit , M. Pitt désira que les liens du sang et de Taffection n*engageassent pas son frère à donner sa démission. Le 5, il écrivit longuement à lord Chatham, encore absent de Londres, lui expliqua en détail toutes les circonstances de l'affaire, et le conjura de rester en fonction. Il montra celte lettre à M. Rose; elle ^ devait être fort longue, mais elle n'existe plus dans ses papiers.

Voici la lettre que M. Pitt écrivit k Rose à cette occasion :

« DowniûgHitreet, Jendi 5 février 1801, 4 b. trois quarts.

» Cher Rose,

t J'ai été occupé jusqu'à présent, et lorsque j'ai envoyé chez vous, on a dit que vous étiez à la chambre. Je serais bien aise de vous voir ce soir, quand vous voudrez ; mais comme je voudrais vous communiquer quelques papiers que je veux envoyer aujourd'hui à mort frère par un exprès, je crois que ce qu'il y a de plus court, c'est de vous les transmettre dans l'intervalle, en vous priant de ^ me (es renvoyer dès que vous en aurez fini. Vous vous

1 Lett^ à lord Matmcaster, 7 février 1801.

souviendrez de ce que je vous ai dit, il y a quelques jours, sur la question catholique, bien que vous ne vous soyez pas attendu à un si prompt dénoûment. Comme je tiens àrceque vous sachiez sur-le-champ toute ma manière de voir, j*ai cru bon de joindre aux autres papiers la lettre que je viens de finir et que je vais également envoyer à mon frère.

» Toujours à vous sincèrement,

» W. PiTT. »

« Prenez garde de ne pas lire ces papiers dans un endroit où on pourrait regarder par-dessus votre épaule. Dund^s dîne avec moi, mais je serai libre ce soir, à n*importe quelle heure. »

Il parait que M. Pitt n*avait pas consulté Tévéque de Lincoln sur cette grave question ; en dépit de leur étroite intimité, ils n'étaient pas d'accord sur ce point. Je transcris ici la lettre que Tévéque écrivit à cette époque à M. Rose :

« Buckden-palace, 6 février 1801 .

» Mon cher monsieur,

» J'apprends, et je crois de bonne source, qu'il se passe quelque chose de fort désagréable au sujet d'un bill en faveur des catholiques que le gouvernement s'est engagé en Irlande à présenter au Parlement de l'Empire, et qui déplaît, dit-on, si fort à un grand personnage que les conséquences les plus fâcheuses pourraient en résulter . Si ce que j'entends dire de la mesure projetée est exact , je ne puis que la déplorer de tout mon cœur, et je suis convaincu qu'elle ne passera jamais à la chambre des lords. Je crois que tous les évéques y seront op-

posés ; cela a même déjà excité assez d*alarme parmi les membres de notre banc. Je n*ai pas envie d'écrire à ce sujet à M. Pitt, et vous jugerez s*il serait bon de lui dire ce

que je vous ai écrit ^

» Toujours à vous fidèlement,

> G. LiNXOLN. »

Des rameurs vagues de changement couraient depuis quelques jours. Le 7 février, elles furent pleinement coaiirmées et reconnues. Dans la cité, le premier mouvement fut un grand effroi. M. Rose consigne dans son journal de ce jour : < Lundi, à onze heures et demie, M. Goldsmid est venu me dire qu'à la nouvelle de la relraite de M. Pitt, une grande confusion s'était manifestée dans la Cité ; les fonds étaient tombés de 5 pour iOO, et on ne trouvait pas à négocier les bons de Téchiquier. Comme il me parut, dans le courant de la conversation avec M. Goldsmid, que cette alarme venait surtout de Tidce que M. Pitt allait quitter le pouvoir sur-le-champ, je crus* bon de lui dire qu'il n'était question de rien de semblable, que M. Pitt présenterait certainement le budget et pourvoirait aux voies et moyens de Tannée avant de quitter sa charge. M. Goldsmid a paru croire que cela suiBrait à calmer assez l'esprit des gens pour atteindre le but désiré. »

Le lendemain matin, M. Rose crut pourtant que sa dernière communication à M. Goldsmid devait revêtir une forme plus authentique. Avec l'approbation de M. Pitt, on la fit annoncer à la Bourse par M. Thornton, gouverneur^de la banque d'Angleterre, et, sur celte assurance, dit M. Rose, les fonds n'ont baissé que d'un quart pour cent. « Il paraît même probable que, dans le premier moment d'effroi, M. Goldsmid s'était exprimé avec bcau-

coup d'exagération. Je ne crois pas que les fonds eussent baissé la veille de cinq pour cent, à moins que ce ne fût dans quelques affaires partici/lières. La liste du prix des fonds en 1801, insérée dans le Registre annuel, indique quelesfilucluationsdu trois pour cent consolidé varièrent, pendant tout le mois de février, de 57 à 55 et un huitième. Parmi les hommes d'£ tat, les opinions étaient naturellement fort partagées. « Si on emploie l'orateur pour faire un nouvel arrangement, comme on le dit, ce doit être un tour de passe-passe flagrant. » Ainsi écrivait Fox de Saint- Anns'-Hill, le 8 février; car Fox, bon et généreux pour ses amis politiques et particuliers, fait rarement preuve d'impartialité envers ses adversaires dans sa correspondance. D'autres politiques regardaient le nouvel arrangement comme très-précaire et de mauvais augure. Telle était l'opinion de M. Dundas, d'après une lettre qu'il adressait à cette époque à M. Pitt. Elle est datée de Wimbledon, 7 février 1801 , et commence ainsi : « Je ne sais où peuvent en être' les tentatives de Torateur pour venir à bout de faire quelque chose, mais il m'est impossible de ne pas vous dire à Toreillequeje suis convaincu que toute administration dont il sera le chef ne pourra manquer de se dissoudre à peine formée; ceux de nos amis qui ont consenti à rester en charge, par amitié et par dévouement pour vous, le font à regret et avec chagrin ; et parmi les considérations qui les attristent, se trouve le sentiment qu'ils s'embarquent dans le ministère sous un chef parfaitement incapable de le diriger, x»

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