CHAPITRE XXX
Lord Grenville aonooce la retraite des ministres. — Sir John M itford est nommé orateur. — Discours de Sheridan et réponse de Pitt. — Budget de Pitt. — Pitt cherche à calmer le désappointement des catholiques. ^ Le nouveau cabinet. — Maladie de Sa Majesté. ««- On consulte le» docteurs Willis. — Mouvement parmi les politiques. — Discussion à la chambre des communes. — Crise dans la maladie de Sa Majesté. -— Concert de mesui^es entre Fox et ses amis. — Conval^cence du roi. — Parti 4>ri3 de M. Pitt de ne Jamais remettre en question l'affaire des catholiques pendant la vie du roi. — Pitt a une entrevue avec le roi et lui remet le sceau de TÉchiquier. — Il quitte Downing-Street. — Ses amis dans la retraite. — M. Rose. — M. Canning. ^ Lord Eldon. >- Lord Mulgrave. •«- Lord Wellosley.
Peu de choses peut-être sont plus Regrettables dans notre histoire que l'inflexible résolution du roi, au mois de février 4804, contre les réclamations des catholiques. Les adversaires de ces réclamations, en ce qui touche le principe, partageraient probablement eux-mêmes ce regret aujourd'hui. Ils soutiendraient que la concession n'eût jamais dû être faite; mais ils admettraient que, s'il fallait la faire, elle aurait eu de bien meilleurs effets et aurait amené de moindres maux en 1801 qu'en 1823. Combien la lutte intermédiaire fut longue et farouche I Combien cette lutte a laissé derrière elle de. rancune et de mauvaise volonté dans les deux camps t
Il est vrai que, même en 4804, la mesureeût rencontré une résistance obstinée à la tête de laquelle se trouvaient le primat d* Angleterre et le primat dlrlande. Mais je crois certain que, si le roi eût été favorable ou fût resté neutre, la mesure eût passé, non pas facilement, et cependant à une grande majorité. Les sentiments du peuple anglais n'avaient pas encore été excités à ce sujet. Les, catholiques n'avaient pas encore tenu c^tte conduite violente et ce langage incendiaire qui amenèrent plus tard tant d'irritation dans l'autre parti. En 4804, on eût fait un compromis entre les partis; en 4823, ce fut une lutte d'un parti et une victoire sur l'autre. D'ailleurs, la mesure que le duc de Wellington fit passer était bien moins étendue que celte que proposait M. Pitt. Elle ne comprenait aucun salaire pour le clergé catholique, établissement qui eût été fort avantageux en 1804 , mais qui, trente ans après, était devenu non-seulement désavantageux, mais impossible.
Revenons maintenant aux événements qui suivirent immédiatement la démission de M. Pitt. Au Parlement, le grand changement fut d'abord sous-entendu et impliqué plutôt qu'exprimé. Pitt etbundas avaient cessé de se rendre à la chambre des communes, et, le 3, lord Hawkesbury pria M. Sturt, en raison de leur absence, de retnettre Une motion au sujet de l'expédition contre le Ferrol. M. Sturt hésita d'abord : « J'espère qu'il consentira, » dit M. Ryder; « mes très-honorables amis n'ont aucun désir d'éviter la question. Leur absence vient d'une cause qu'il m'est impossible d'expliquer pour le moment, bien que cette cause soit à peu près publique. »
Il n'est pas aisé de comprendre les avantages de cette réserve officielle. Le lendemain, 9 février, lord Grenville
annonça en bonne et due forme la retraite du ministère à la chambre des lords : € Pouvons-nous espérer, » dit-il, « que aos services aient contribué à sauver notre pays des maux qui le menaçaient? C*est notre consolation de penser que nos successeurs continueront à tenir la même conduite énergique. Bien que nous puissions différer sur quelques points, nous sommes d*accord sur la plupart des questions; et, tantquMls continueront à agir fermement, virilement, résolument, nous leur continuerons notre inébranlable appui. » ^ >
L'affaire la plus pressante pour M. Âddington était de se trouver un successeur comme orateur, afin que les affaires de la chambre des communes pussent marcher. Il offrit ce poste à Tavocal général sir John Mitford qui Tac* cepta. Le 11, sir John fut donc proposé, élu sans presque rencontrer d'opposition, et, après les formalités d'usage, il fut conduit au fauteuil.
Le 16, M. Pitt étant présent, on proposa un vote de remerctments au dernier orateur, à la suite de quoi vint une discussion sur les changements imminents dans le ministère. Pitt parla quatre fois ce jour-là. Il fit allusion à M. Addington dans les termes les plus bienveillants : « Le très-honorable membre,» dit-il, « a déjà rempli delà manière la plus distinguée un poste d'une grande impor-
tance: c* est assurément le meilleur gage des services qu'il pourra rendre dans une situation élevée d'une au^tre nature. »
Le principal adversaire des minisires, de l'ancien et du nouveau, fut en cette occasion M. Sheridan. Il parla en ces termes de M. Pitt :
« Le très-honorable membre s'enorgueillit fort de l'appui qu'il va prêter à ses successeurs au pouvoir. On a
demandé triomph'alement si nos alliés et notre nation ne devaient pas attendre le même degré de vigueur et d*habiletédu nouveau ministère puisqu'il se place sur le même terrain et soutient la même lutte. Je réponds négativement. Lorsque deux très-honorables membres (Pitt et Dundas) et un noble comte (Spencer) se seront retirés, la vigueur et, Thabileté du gouvernement subiront une grande diminution. On se livre à un étrange mode de raisonnement. Lorsque Téquipage d'un vaisseau se prépare à Faction, pour balayer le porit on jette souvent à la mer les choses inutiles, mais on n'a jamais entendu dire qu'on jetât par- dessus le bord les grosses pièces de canon. Lorsqu'on forme un comité électoral, le mot d'ordre est toujours d'abréger les choses en laissant la tété au comité. Cela se fait en retranchant de la liste les noms des avocats et autres personnes qui pourraient se trouver un peu trop au courant de la question. C'est dans ce sens que les très-honorables membres ont littéralement cassé la tète à leur ministère, et puis, mettant un masque au squelette, ils s'écrient : « Voilà toute la vigueur et le talent que vous pouvez désirer. » Ce cerveau vide, ce ministère squeieltOv voilà le fantôme qui doit intimider nos ennemis et commander la confiance de la chambre et de la nation. »
Voici la réponse de M. Pitt :
« J'ai été accusé d'avoir refusé à lu chanibre toute explication au sujet de ma dé/nission. Monsieur, je n'ai pas refusé de donner des explications à la chambre à ce sujet, maison me permettra de faire observer que c'est, à ce qu'il me semble, une doctrine nouvelle et assez peu constitutionnelle qu'il ne soit pas permis à un homme de
suivre la voix de sa conscience, et de se retirer du pouvoir sans être obligé de rendre compte à. la chambre et au public de toutes les circonstances qui ont pesé sur son esprit et influé sur sa conduite. Je ne sais où ce système a été établi. Je n'ai jamais entendu dire que ce fût un crime public de se retirer du pouvoir sans en expliquer la raison. Je ne vois donc pas comment je commettrais un crime public en abandonnant sans explication une situation qui ferait Tanibition de toute ma vie et la passion de' toute mon âme si je pouvais continuer à Toccuper avec avantage pour le pays et d'accord avec ce que je regarde comme mon devoir. Quant à la raison qui a amené ma retraite, quoique je ne m'y sente pas obligé, je suis disposé à la soumettre à la chambre. J'aurais mieux aimé laisser à la postérité le soin de juger ma conduite; cependant je n'ai point d'objection à exposer les faits. Pour ce qui louche la démission que nous avons donnée, quelques-uns de mes amis et moi, je n'ai aucun désir de cacher à la chambre que nous avons cru de notre devoir de proposer, au nom du gouvernement, une .mesure qu'à la suite de l'union heureusement effectuée entre l'Angleterre et l'Irlande, nous jugions d'une grande importance et nécessaire pour compléter les bons effets de cette union; nous en étions si convaincus que, lorsque nous nous sommes trouvés en face de circonstances qui nous rendaient impossible de présenter cette mesure, nous avons également cru qu'il n'était ni de notre honneur ni de notre devoir de continuer à faire partie du gouvernement. Je ne sais pas quelle peut être l'opinion publique, mais je désire faire comprendre qu'il s'agissait d'une mesure que j'aurais présentée si j'étais resté au pouvoir. Un examen appro-
fondi et impartial de toutes les circonstances décidera de ma conduite dans une situation différente. Je serai uniquement gouverné (comme j'ai toujours désiré de l'être) par les considérations que je croirai les plus propres à assurer la tranquillité, la force et le bonheur de Tempire. »
Deux jours après, c'esl-à-dire le 48 février, M. Pilt, selon sa promesse, présenta son budget et les nouveaux impôts pour Tannée. Ses demandes étaient considérables, un emprunt de 25,500,000 livres sterling pour l'Angleterre, et de \ ,500,000 livres sterling pour l'Irlande. Pour couvrir les intérêts, M. Pitt proposait de nouveaux impôts sur des objets de tout genre, comme le thé , les bois de construction , le papier et les chevaux de toute espèce, sans expepter, quoique à un taux plus bas, les chevaux destinés à l'agriculture. Dans l'ensemble, on calculait que ces impôts rapporteraient par an 1,794,000 livres sterling; mais la nécessité, telle que M. Pitt l'exposait, était si évidente, et ses arguments étaient si pressants et si convaincants, qu'il ne rencontra même pas une apparence d'opposition. « Le tout, » dit M. Rose, « passa à l'unanimité, ce qui n*était jamais arrivé pendant les dix-sept années de son ministère.... Dans la soirée, » continue M Rose dans son journal de ce jour, « j'allai chez lui d'après son désir, el nous restâmes seuls, pendant près de trois heures, à causer de la manière la plus intéressante; dans le courant de la soirée, il fut plus ému que je ne l'avais encore vu depuis que le changement était venu me surprendre; mais rien n'amena une nouvelle confidence. €e qu'il laissa échapper de plus remarquable fut qu'en repassant dans son esprit tout ce qui s'était passé , il ne voyait pas com-
ment il aurait pa agir autrement qu*il n*avalt fait, et qu'il ne croyait rien avoir à se reprocher, si ee n*est de ne pas avoir cherché plus tôt à réconcilier le roi avec ridée delà mesure en faveur des catholiques, ou du moins à persuader à Sa Majesté de ne pas prendre un
parti actif dans la question... Il était évidemment péniblement affecté; il avait les larmes aux yeux et paraissait fort agité. »
Ce soir-là, le roi écrivit à M. Pitt une affectueuse lettre pour- exprimer sa joie du triomphe de son budget La lettre était d'autant plus bienveillante que la forme en élait' inusitée. C'est la seule lettre de toute leur correspondance qui commence par ces mots : i Mon cher PitL » M. Pitt, en réponse, exprima la vive reconnaissance qu'il éprouvait de la condescendance royale, et la réponse du roi, en date du 20, fut la dernière lettre d'une correspondance qui resta interrompue pendant près de trois ans.
L'un des premiers soins de M. Pitt, dès que sa retraite devint publique, fut de calmer le désappointement des catholiques en Irlande. Lord Castlereagh écrivit donc à lord Cornwalli^ sous les yeux de M. Pitt, et lord Cornwallis rédigea, pour la faire circuler parmi les chefs catholiques, une pièce qui, sous le titre de : Manière de voir d'wn, ami sincère, était bien connue pour venir du lord lieutenant. Elle était très-courte, car elle ne contenait que deux paragraphes. Dans le premier, les catholiques étaient mis en garde contre toutes « mesures subversive » et contre toute association avec des hommes de principes jacobins. Dans le second , on leur recommandait de comprendre l'avantage qui résultait pour eux de la situa* tion de tant d'hommes éminents engagés à n'entrer au
service du gouvernement qu'à la condition d'une concession aiML réclamations des catholiques.
Le noble marqu is fit preuve de peu de prudence et de jugement dans cette dernière clause. Quelque temps après, il ne mit pas le moindre scrupule à s*en départir pour ce qui regardait sa conduite personnelle ; et lorsqu'en 1805, M. Plowden, l'auteur de V Histoire d'Irlande, lui adressa une question à cet effet, il faut convenir que son explication fut singulièrement gauche : < .le n'ai pas ici copie de cette pièce, » dit-il ; « si j'aifait usage du mot engagé, je ne pouvais vouloir dire autre chose qu'exprimer mon opinion personnelle que les ministres, en quittant le pouvoir, avaient donné un gage de leur attachement à la cause de l'émancipation des catholiques; je n'avais reçu mission, ni directement ni indirectement, d'aucun des membres du ministère avant donné leur dé* mission, de les engager à ne jamais rentrer au service du gouvernement, à moins qu'on ne concédât aux catholiques les privilèges qu'ils réclamaient. »
Cependant l'objet en vue, la tranquillité des catholiques, fut atteint pour le moment. Ils virent les efforts et les sacrifices qu*on avait faits en faveur de leur cause. Ils s'interdirent en général tout procédé violent et tout langage amer. Ils étaient encore disposés pour la plupart à< attendre leur moment et à compter sur leurs amis.
Dans l'intervalle, M. Addington s'occupa à remplir les postes vacants. Outre les membres du cabinet qui avaient suivi l'exemple de M. Pitt, outre les deux chefs de l'administratioQ irlandaise, on avait à remplacer, dans des postes moins importants, plusieurs personnes qui, en dépit des instances du premier ministre sortant , étaient décidées à donner leur démission avec lui. De ce nom-
bre étaient M. Rose et M. Long, secrétaires de la trè* sorerie, lord ,Granville Leveson-Gower, l*un des. lords de la trésorerie, et M. Ganning, Tun des deux payeurs généraux de l'armée*.
Lord Malmesbury raconte dans son journal qae, lorsque le nouveau premier ministre vit lord Granville Leveson à cette occasion, il lui dit qu'il n'était autre chose qu'une sorte de locum (enens pour Pitt. Mais je suis de l'avis du doyen Pellew qui rejette cette anecdote. Ëite me semble absolument contraire à la conduite et aux procédés de M. Addington trois semaines après, et je crois que dans ce cas-ci, comme dans plusieurs circonstances de la même époque, lord Malmesbury ne fit autre chose que transcrire un bruit courant et fort exagéré. On retarda la convocation dès collèges pour la chambre des commune^ jusqu'à ce que les nouveaux arràngeihents fussent achevés. Mais, par le fait, M. Addington avait peu de choix. Les hommes les plus capables du gouvernement s'étaient retirés, et, l'opposition restant inconciliable, tout ce que M. Addington pouvait faire, comme le dit lord Macaulay, c'était d'inviter l'arrière-garde de l'ancien ministère à former l'avant-garde du nouveau : « Ainsi, » ditje même historien, « dans un temps si remarquablement fécond en talents parlementaires, on forma un cabinet qui ne contenait peut-être pas un seul homme dont le talent pût passer pour être môme du second ordre • »
Sur un point, cependant, ces noniinatlons me semblent parfaitement satisfaisantes. Le politique qui avait
* Correspondance de lord Comwallis, yol. VI.
* BiogrspMêê, p, 12S, édit. 1860.
amené toute cette confusion dans un but égoïste n*en tira aucun avantage. Bien loin de là, il fut humilié avec éclat : «c Jamais, dit lord Campbell, il n*y eut d'exemple plus frappant d'un ingénieur sautant avec la mine qu'il avait creusée.» Le roi venait de voir beaucoup lord Loughborough ; il avait été bien aise de s'appuyer sur les connaissances et sur l'habileté légale de sa seigneurie; mais il avait en même temps appris à bien connaître son caractère, et je n'ai pas besoin de dire quelle opinion amena nécessairement cette connaissance approfondie. Bien loin de nommer lord Loughborough premier ministre, comme lord Loughborough l'espérait, à ce qu'il paraît, le roi était bien décidé à ne pas lui laisser même sa charge de chancelier. Sa Majesté destinait cet honneur à lord Eldon, estimant à juste titre la parfaite intégrité et la fermeté de principes de ce magistrat; et, sur ce point comme sur la plupart des autres, Addington fit la volonté du roi.
La nomination de-lord Ëldon fut convenue, dés le premier jour, entre le monarque et le ministre. Ce même jour, 5 février, M. Addington put l'annoncer à son ami M. Abbot, comme nous l'apprenons d'après le journal de ce dernier, et Addington ajouta qu'il essayerait de décider lord Loughborough à accepter la présidence du conseil. Il n'est pas étonnant que, dans son journal de la même date, M. Abbot décrive lord Loughborough comme « dans une consternation complète, » ni que le chancelier sortant, changeant tout à coup de cligne politique, ait écrit au roi pour conjurer Sa Majesté de maintenir M. Pitt au pouvoir et de compter sur la générosité de son ftme ^
1 Cette lettre n'est pas datée, mais je ne crois pas douteux qu'elle
La situation de lord Auckland était presque analogue. II avait pris le parti du roi, mais il n*avait pas conquis la bonne opinion du roi. Sa Majesté, parlant de lui à M. Rose quelques semaines après, le décrivait comme « un éternel intrigant ^ » On lui laissa sa charge de directeur général des postes dans le nouveati ministère, mais on ne l'appela à aucun poste confidentiel, et il n*obtint pas de siège dans le cabinet.
On avait soigneusement étudié les désirs du roi quant aux personnes. La marche des nouveaux arrangements était parfaitement satisfaisante pour lui ; chaque démarche de M. Âddington lui plaisait, et il y applaudissait. Mais en même temps Sa Majesté ne pouvait se défendre d'une profonde inquiétude. Il sentait qu'en perdant M. Pitt, il perdait sa forteresse, et qu'un avenir douteux et sombre s'ouvrait devant lui. Dans cette situation, et comme pour tranquilliser son esprit, il revenait sans cesse aux obligations religieuses qu'il se croyait imposées. Un matin, à ce que raconta bien des années après son fidèle écuyer, le général Garth, il se fit relire le serment de son couronnement ; puis il s'écria avec passion : < Quel est sur la terre le pouvoir qui pourrait me délierde la fidèle observation de ce serment?.. . Non, j'aimerais mieux mendier mon pain de porte en porte dans toute l'Europe que de consentir jamais à une pareille mesure * I »
ait été écrite à cettd époque, et que les papiers auxquels eUe fait allusion et qui étaient envoyés par le roi au chancelier pour les lire, ne fussent la correspondance de Sa Majesté avec M. Pitt. Lord Campbell, qui a le premier puMié cette lettre dans ses fies des Chanceiiers (vol. Yl), Ta placée par erreur un mois plus tard, lors du rétablissement de Sa Majesté après sa maladie.
^ Journaux de M. Rose, note du vol. II.
' Note à la vie de lord Sidmouth, par le doyen Pellew^vol. I.
Un autre jour, le 6 ou le 7 du mois, le roi, étant à Windsor, lut le serment de son couronnement à sa famille •et leur demanda s*ils le comprenaient bien; puis il ajouta : « Si je le violais, je ne serais plus légalement souverain de ce pays-ci; la couronne serait à la maison de Savoie*. »
Au milieu de février, le roi tomba malade. Sa maladie n*était au premier abord qu'un rhume accompagné d'un peu de fièvre. Le 47, il vit M. Addington, et le 48, il reçut le duc de Portland. Il causa tranquillement avec ce dernier de Taspect général des affaires politiques : € Pour moi, dit le roi, je suis un vieux whig, et je regarde les hommes d'État qui ont fait les traités des barrières et dirigé içs affaires pendant 'les dix dernières années de la guerre de succession, comme les politiques les plus ha* biles que nous ayons jamais eus. » Le duc remarqua seulement que le roi parlait beaucoup plus haut que de coutume*. Mais, ce qui est remarquable dans cette conversation, c'est que George III s'apercevait de ce qui est devenu beaucoup plus évident depuis son temps : c'est que, sans changement soudain et par le simple cours des événements, le parli whig s'était peu à peu éloigné de la position qu'il occupaii sous la reine Anne, pour en venir à prendre la situation primitive de ses adversaires. * Le calme que Sa Majesté montra dans cette entrevue ne fut pas de longue durée. Un grand malheur le menaçait à la suite de l'agitation et de l'anxiété qu'il venait de subir. Après un intervalle de plus de douze années, il avait de nouveau Tesprit dérangé. Le duc de Port*
^ Journaux de lord Malmesimry, voL U, t jawwMX 4$ iord Malmu^ury^ vol* IV.
land le revit le 8(1, et fui extrêmement effrayé. Le lendemain , samedi 21 , Faliénatioû mentale se manifesta clairement. Le dimanche, M. Addington fut admis dans sa chambre, et dit ensuite à M. Pitt qu'il avait trouvé l'esprit du roi lucide sur. certains points, mais troublé sur d'autres sujets. Malheureusement les symptômes allaient augmentant au lieu de diminuer, et le mal devint bientôt aussi grave qu'en 4788.
On dit que l'une des premières marques que le roi donna en public de sa maladie mentale fut à la chapelle. C'était probablement ce même dimanche. Il répéta à haute voix et avec upe extrême emphase, comme s'il faisait allusion à son accession au trône en 1760, ce verset bien connu du service du matin : « J'ai été ennuyé de cette génération pendant quarante ans, et j'ai dit : C'est un peuple dont le cœur s'égare, et qui n'a pas connu mes voies. »
Le lundi, le roi passa plusieurs heures sans parler; il semblait insensible à tout ce qui se passait autour de lui. Vers le soir, il revint à lui, et il dit : € Je suis mieux maintenant, mais je resterai fidèle à l'Église. > C'est ainsi que, dans tous les intervalles de sa maladie , son esprit re^ venait à la cause primitive de son trouble. Le conseil privé ordonna des prières publiques pour le rétablissement de Sa Majesté, et on appela les trois docteurs Willis*
Le mardi 24, cependant, lord Loughborough, qui tenait encore le grand sceau , se crut justifié par la nécessité publique, cl se rendit à Buckingham-Palace pour obtenir la signature du roi à un acte du Parlement. Cet acte était destiné à rapporter le bill du pain bis, qu'on avait voté trop précipitamment l'année précédente et qu'on avait trouvé très- mauvais en pratique. Sans doute tous
les partis s'entendaient pour souhaiter de le voir annuler, et le retard eût eu des inconvénients; cependant cette considération suffit à peine pour justifier la conduite que tint le chancelier en cette circonstance. En revenant du palais, sa seigneurie dit qu'il avait porté au roi l'acte du pain bis, et que Sa Majesté étaiten pleine possession de ses facultés. Mais ce n'était là qu'une déclaration publique ^ Lord Loughborough avoua à M. Rose, en qualité d'ami particulier, qu'il n'avait point vu le roi. Il lui avait envoyé la pièce' par le docteur Willis, qui l'avait rapportée signée, en disant qu'iM n'y avait aucune diffi< culte à obtenir la signature royale pour une douzaine de pièces, s'il n'était pas nécessaire d'entrer dans des explications détaillées.
Pendant bien des jours, l'état de Sa Majesté ne s'améliora point. Il fut pendant longtemps hors d'état de voir ses ministres, sortants ou entrants, ni même la reine et les princesses. Le gouvernement était dans une situation étrange et sans précédent : un des cabinets était en voie de formation, et sanctionné par le roi; l'autre cabinet avait donné sa démission, mais conservait encore les sceaux de ses charges et avaitseul droit d'agir officiellement. M. Addington était premier ministre de jure; mais M. Pitt était premier ministre de facto. Ce ne fut que par la cordialité parfaite qui régnait alors entre les deux ministres qu'on put éviter la confusiop. Ils tinrent ensemble plusieurs conférences intimes sur la pénible question de la régence, qui semblait pour lors inévitable et imminente.
* Journaux de lard Malmesbury^ vol. IV.
> Journaux de M. Rose, vol. I. A piTrtir de 1801, et pour les trois années suivantes, ce journal et la correspondance qui raccompagne deviennent de la plus grande utilité pour la biographie de Pitt.
Ce fut également à propos de la régence que le prince de Galles, dès le lundi 23, fit dire à M. Pitt de venir le voir : « Je vous ai envoyé chercher pour vous consulter dans les circonstances douloureuses où nous nous trouvons, » dit le prince. « — Monsieur, » dit M. Pitt, < me trouvant ministre de facto , je n'hésiterai pas à donner à votre altesse royale le meilleur avis que je pourrai ; mais il y a une chose que je vous demande la permission d'établir avec tout le respect que je vous dois, c'est que ce sera à condition que votre altesse royale s'interdira de délibérer avec ceux qui agissent depuis si longtemps en opposition directe avec le gouvernement de Sa Majesté. » Le prince consenlit à cette demande par rapport aux personnes auxquelles M. Pilt faisait directement allusion ; mais il ajouta qu'il voulait con* server la liberté de réclamer de temps à autre l'avis de lord Moira, comme il en avait depuis longtemps l'habitude '.
« J'ai peur, d'après ce que j'apprends, » dit M. Thomas Pelham à lord Malmesbury, » que M. Pitt n'ait été plus roide et moins accommodant qu'il ne convenait lorsque le prince l'a envoyé chercher. > M. Pelham et quelques autres personnes étaient d'avis que les deux partis enlutte, lors de la dernière question delà régence, devaient tous deux céder quelque chose. Pitt, au contraire, était décidé à maintenir son terrain. II revit le prince le mercredi 25, et exposa nettement son intention de proposer une régence limitée, comme en 1789, et même de presser la mesure si la nécessité l'exigeait. Il était soutenu dans cette manière de voir par les membres de son cabinet, même par ceux qui s'y étaient opposés en 1789, comme le duc de Port-
* Journaux de M, Bose^ vol. I.
land, lord Loughborough et lord Spencer. M. Pitl le dit expressément au prince : « Toutes les personnes intéressées, y compris votre altesse royale, » ajouta Pitt, « ne peuvent mieux faire que d'accepter ce qui était alors évidemment Topinion de la législature, exprimée de manière à ne pas s*y méprendre. » Le prince murmura entre ses dents qu'il y avait là des restrictions bien incommodes en pratique, mais il ne témoigna aucun mécontentement et demanda seulement du temps pour réfléchir à tout ce qu'avait dit M. Pitt. A tout prendre, on peut croire, à ce qu'il semble, que si l'affaire eût continué, îte prince eût accepté le bill de 1789, qui eût passé dans les deux chambres à peu près sans opposition.
Dans une conversation que M. Pitt eut avec M. Rose à ce moment-là, M. Pitt exprima nettement l'opinion que le régent, s'il était nommé, devait appeler M. Addington dans son conseil, afln que le roi, à son rétablissement, pût trouver à son service l'homme qu'il avait voulu y placer. D'autre part, Rose, Canning, l'évoque de Lincoln et quelques autres personnes s'efforçaient de dissuader M. Pitt de donner ce conseil : « Je suis fermement convaincu, » disait Rose, « que ni vos amis ni le public ne supporteraient un pareil arrangement. i> Tous ces messieurs désiraient et espéraient voir M. Pitt luimôme rentrer au pouvoir.
L'agitation était grande parmi les politiques de tout ordre. Les espérances et les craintes, les rumeurs et les conjectures circulaient sans relâche. On évitait cependant j comme d'un commun accord, toute discussion publique Un membre très-peu sensé, M. NichoUs, annonça bien une motion pour le 27 à la chambre des communes, mais ses amis eux-mêmes ne se firent pas scrupule de le
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mallraiter. H. Fox, qui était sorti de sa retraite de Sainte- Anne, et qui comptait reprendre son siège ce jour-là, remit sa rentrée à la chambre, de peur d*étre soupçonné de donner son appui à celte détestable conduite : « Lorsque je me rendis à la chambre des communes cet aprèsmidi avec M. Pilt, » dit M. Roâe, « nous trouvâmes M. Sheridan debout, proposant d'ajourner la chambre jusqu'au lundi, pour se débarrasser de la proposition de M. NictioUs, et insistant sur Tinconvenance de toute discussion des affaires publiques dans Tincertitude où l'on se trouvait sur Fétat de santé du roi. » M. Pitt, qui se leva après M. Sheridan, dit que sa conduite lui faisait grand honneur. 11 représenta vivement qu'aucun homme de cœur, s'il conservait le moindre sentiment d'humanité, de reconnaissance, de fidélité ou d'affection pour un souverain biennal mé, ne pouvait même faire allusion à sa situation actuelle. En même temps, il assura la chambre qu'avant qu'il fût nécessaire de prendre quelque décision importante pour les affaires publiques, on examinerait l'état de santé de Sa Majesté, si Sa Majesté n'était malheureusement pas en état de donner ses ordres. Addington était à la chambre, mais il ne dit rien, et la chambre consentit volontiers à l'ajournement que désirait M. Pitt. Il n'est pas même fait mention de cette petite discussion dans Y Histoire parlementaire, mais on en trouve un récit authentique dans le précieux journal de M. Rose.
Wilberforce fait également allusion à celte discussion par quelques mots de son journal : « La chambre s'est soudainement ajournée à la suite des absurdités de Nicholls et de l'extrême éloquence de Pitt, un peu trop théâtrale peut-être, mais Pitt était sincèrement ému. » « Le même jour, » ajoute M* Rose, « sir Robert Peel
me dit que bien des tiommes indépendants rayaient pressé de déclarer à la chambre des communes qu*il était nécessaire de conserver M. Pitt dans une situation responsable, et qu'on ne pouvait pas lui permettre d'abandonner le pays. Il fit clairement allusion au défaut absolu de confiance envers M. Addington, et soutint que ce sentiment était général dans le Parlement et à Textérieur. »
Le 2 mars^ il y eut une crise dans la maladie du roi. Sa Majesté était si malade qu'on désespérait presque 4e sa vie; mais le sommeil l'ayant gagné, il dormit plusieurs heures, se réveilla fort reposé, et depuis ce jour-là les progrès furent constants. « Dans l'ensemble, » dit M. Rose dans son journal du 3, « Vamélioration paraît quelque chose d'extraordinaire. Le roi allait si bien que la reine et les princesses sont sorties en voiture. M. Pitt était au lit à huit heures du matin, lorsque M. Addington lui a apporté cette nouvelle... M. Addington est revenu tard dans la journée chez M. Pitt pendant que j'étais chez lui, et il a dit que les nouvelles venues, de la maison de la reine continuaient à être aussi bonnes que possible. »
Pendant les deux jours suivants, la santé du roi continua de s'améliorer; mais les progrès étaient lents et, le 5, Pitt sentit qu'il était nécessaire d'examiner sérieusement, avec ses amis intimes de la Trésorerie, jusqu'à quel point il serait possible de prolonger l'interrègne. Il fallait absolument obtenir, sans grands retards, la sanction royale p«ur les dépèches étrangères, et l'assentiment royal aux bills du Parlement. Pitt arriva à cette conclusion qu'à moins que Sa Majesté ne fût parfaitement rétablie avant le 42, il ne pourrait reculer plus longtemps l'interrogatoire des médecins, soit devant le conseil privé , soit devant la chambre des communes. Dans, ce cas, on pré-
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senleraitun bill de régence le 44, el on pourrait le voler le 23. Ceci était dit dans la supposition qu'on ne ferait pas d'opposition; et M. Pitt croyait qu'il vaudrait même mieux ne pas retarder ]*interrogatoire des médecins jusqu'au iâ, à moins qu'on ne pût être sûr de ne rencontrer aucun délai. « Afin de s'en assurer, » ajoute M. Rose, « M. Pitt convint que ce qu'il y aurait de mieux à faire serait d'entrer en rapport avec M. Fox, soit par lettres, soit par quelque personne qui pût communiquer directement avec lui, en se rendant d'abord chez le prince de Galles pour bien savoir si son altesse royale consentait aux articles du dernier bill de régence , avec quelques modifications peut-être sur l'article relatif aux pairies, qu'on pourrait limiter à une année, ou à une époque fixe après l'ouverture de la prochaine session du Parlement. » Fox, comme le prince, paraissait disposé, à cette époque, à accepter sans diflSculté les restrictions proposées. Il était sorti de sa retraite, et était revenu à son poste avec une grande répugnance. Il s'élait attaché, sans aucune affectation, à l'agrément et au loisir de sa -vie de campagne. Quelques semaines auparavant, comme son neveu, lord Holland, le pressait de venir de Sainte-Anne, il répondit, dans le style aimable qui lui était ordinaire : « Jamais lettre n'est arrivée plus mal à propos que la vôtre ce matin, mon cher enfant. Le vent d'ouest était doux, le soleil beau, toutes les aubépines et les ormes en bourgeon, et les rossignols commençaient à chanter; les merles et les grives auraient sufiS , sans le retour de ces oiseaux en retraite, pour réfuter tous les arguments contenus dans votre lettre ^ »
^ Mémoires et correspondances de Fox, vol. III.
Au commencement de mars, cependant, M. Fox, ayant repris sa place à la chambre des communes, crut de son devoir d'entrer dans quelque concert de mesures avec les amis qui lui restaient, pour le cas où il lui arriverait d'être appelé par le régent à former un nouveau ministère ou à en faire partie. Lord Loughborough, à cette époque, semble avoir fait de son mieux pour rentrer en grâce auprès de son ancien allié. Il alla voir Fox, et, comme preuve de sa confiance, il lui révéla le faK important qu'il n'avait pas vu le roi lorsqu'il avait porté à la cour le bill du pain bis ^ Mais Fox connaissait bien lord Loughborough; Il était intérieurement résolu, en cas de son accession au pouvoir, à offrir le grand sceau à son ancien ennemi lord Thurlow, et lord Thurlow était résolu à l'accepter, mais sans la présidence delà chanibre des lords, qu'il trouvait au-dessus de ses forces et de son âge.
Il faut avouer que, dans cette conjoncture comme dans plusieurs autres, le caractère de lord Thurlow ne paraît pas beaucoup plus à son avantage que celui de lord Loughborough. La triste situation de son souverain ne pouvait pas même adoucir ce cœur dur et implacable. Lord Kenyon dit à lord Ëldon, à cette époque, que lord Thurlow était venu chez lui, et que sa conversation sur le roi l'avait choqué au plus haut point : « En un mot , » ajouta lord Kenyon, « c'est une brute, et la conversation s'est terminée par ces paroles de ma part : « Je vous jure, au nom de Dieu, milord, que je crois le roi plus sensé quevous*.»
Toutes les questions de régence furent d'ailleurs mises à néant par la convalescence du roi. Il est curieux de se
1 « Lord Loughborough me le dit lui-même, » Mémoires de Fox,
vol. m.
' Journaux de M. Rose, vol. L
rappeler que le premier symptôme favorable fut dû à M. Âddington, non en Qualité de politique, mais en qualité de iiis. li se souvint d* avoir entendu dire à son père, le célèbre médecin, qu'un oreiller rempli de houblon amenait quelquefois le sommeil lorsque tout autre remède avait échoué *, et l'expérience ayant été tentée sur le roi, elle eut un plein succè». Quelques personnes ont supposé que le bruit de cette heureuse ordonnance avait donné naissance à ce surnom de docteur qu'on appliquait partout quelques mois après à M. Addington; mais je ne crois pas que la rumeur ait été assez répandue pour engendrer cette malice populaire qui n'était autre chose , ce me semble, qu'un souvenir de la profession de son père.
Le vendredi 6 mars, le roi, tout en ayant perdu beaucoup de force, avait l'esprit libre et présent. 11 passa quelque temps avec la reine et les princesses. 11 pria M. Tho* mas Willis d'écrire à M. Addington, à lord Eldon et à M. Pitt un récit de sa convalescence. En parlant de M. Pitt, Sa Majesté fit usage de ces termes : « Dites-lui que je suis maintenant toutà fait bien, tout k fait remis de ma maladie; mais de quoi n'a-t-il pas à répondre, lui qui m'a rendu malade? »
Pitt fut profondément affecté. C'était pour lui, et pour ceux de ses collègues qui s'étaient retirés avec lui du cabinet , un chagrin véritable de sentir que leur conduite consciencieuse et loyale avait eu pour résultat d'attirer sur leur royal jnaître cette épreuve cruelle et imprévue. Lord Malmesbury écrit dans son journal en date du 25 février : « Lord Spencer est désolé de ce qui s'est passé, etsenttrès-
1 Le même fait, cité, je crois, pour Ia*première fois avec autorité par M.^dolphus dans le volume VII de son Histoire d'Angleterre^ est confirmé par le doyen Peiiew dans sa Vie de tord ^idmouh^ vol. I.
vivement la part qu'il y a prise. Pitt est trop fier pour Tavouer, mais il le sent tout aussi vivement. »
Ému par les sentiments et les reproches affectueux du roi, M. Pitt lui fit savoir sur-le-champ que, durant le règne de Sa Majesté, il ne ramènerait jamais sur le tapis la question catholique. Lord Malmesbury apprit que M. Pitt avait fait donner celte assurance au roi par une lettre, mais ceci me parait une erreur de détail. En premier lieu, si M. Pitt eût écrit cette lettre, le roi y eflt certainement répondu, et il n'en reste aucune trace dans leur correspondance manuscrite; secondement et principalement, je crois qu'on peut déduire exactement les fait$ d'une lettre que révoque Tomline écrivit quelques mois plus tard à
M. Rose. A cette époque, M. Rose devait voir le roi en particulier, et l'évéque tenait à ce qu'il racontât pi;écisémenl à Sa Majesté ce qui s'était passé au printemps précédent :
l'évéque de LINCOLN A M. ROSE
« Buckden-Palace, 14 août 1801.
» Mon cher monsieur,
» Je suis enchanté que vous songiez à aller à Weymouth, et je suis impatient que vous £^yez une conversation avec le roi. Rappelez-vous que, lorsque le roi se remettait de sa maladie, M. Pitt vit le docteur T. Willis chez M. Addington, et que devant M. Addington il autorisa le docteur Willis à dire à Sa Majesté que, durant son règne, il ne remettrait jamais en question l'affaire des catholiques, soit qu'il fût en charge ou hors de charge. M. Pitt laissa M. Addington et le docteur Willis ensemble. J'ai vu la
lettre du docteur Willis à M. Pilt, et je suis porté à croire que le message n*a été fait ni complètement ni exactement. Tout ceci est naturellement de l'histoire personnelle, maiâ je crois cela fort important....
» Toujours cordialement à vous,
f G. Lincoln. »
Je suis d'ailleurs en mesure de donner la lettre même du docteur Willis, dont parle Tévéque.
LE DOCTEUR THOMAS WlLLlS A M. PITT
« Queen'&-HouBe, 8 heures moins un quttrt.
» Monsieur,
» Sa Majesté la reine, les ducs de Kent et de Gumberland sont entrés chez le roi à cinq heures et demie et ont passé deux^heures aveclui. Ils en sont sortis parfaitement satisfaits ; en un mot, tout ce qui s*est passé a confirmé ce que vous m'avez entendu dire aujourd'hui. lia demandé à voir le duc d'York demain, et toutes les princesses les unes après les autres.
» Je lui ai dit ce que vous m'ayiez chargé de lui dire, en ayant trouvé une bonne occasion ; et après avoir dit suf votre compte les choses les plus bienveillantes, il s'est écrié : « Maintenant, j'aurai l'esprit en repos. » La reine étant entrée , la première chose qu'il lui a dite a été votre message, et il a fait la même observation à ce sujet.
» Je lui ai également transmis ce que vous aviez dit à l'égard du Hanovre, et il a écouté le tout avec un calme parfait.
» Vous comprendrez que je ne prétends pas que le roi
soit complètement bien, mais nous n'avons aucune raison de douter qu*il en arrive bientôt là.
» J'ai l'honneur d'être, monsieur, etc.
» Thomas Willis. »
Pitt nefltpointunsecretàsesamis intimes de la résolution qu'il avait ainsi exprimée. « Mais alors, » se demandaient-ils, « pourquoi se retirer? Si la question catholique ne doit être soulevée par aucun ministre, du vivant du roi, de peur d'ébranler encore une fois la raison de Sa Majesté, où est la différence pratique, sur cette question, entre M. Addington et M. Pitt? Et s'il n'y en a point sur cette question» pourquoi donc, lorsque la supériorité du dernier sur tout autre point est pleinement établie, pourquoi lui préférer son ami au moment du péril le plus imminent pour le pays?
Des considérations de ce genre ne pouvaient manquer d'agir sur le grand ministre lui-môme, lorsqu^l s'agissait d'un devoir public dans un moment de danger public. M. Rose a noté dans son journal du 6 : « M. Pitt semble admettre, un peu plus qu'il ne l'avait fait jusqu'à présent, la possibilité qu'il soit convenable pour lui de rester à son poste, ou plutôt d'y rentrer, auquel cas il deviendrait nécessaire de disposer de M. Addington d'une manière honorable et avantageuse. »
M. Pitt cependant était bien résolu à ne faire aucune démarche, fût-ce la plus légère, pour rentrer au pouvoir. S'il le reprenait, il fallait que ce fût à la requête d'autrui: il fallait que le roi s'adressât à lui, et que M. Addington vtnt lui offrir sa place de son propre mouvement. Pitt se tint donc tranquille. Il ne fit aucune communication à ses collègues du cabinet^ mais il parlait sans réserve de la
question à ceux de ses amis intimes qui se trouvaient auprès de lui. Il n'en fit pas mention à lord Grenville, qui était déjà parti pour Dropmore * ; mais il en causa surtout avec Rose, avec Dundas, chez lequel il passa, à la cam* pagne, le dimanche 8, et avecPelham, qu'il rencontraà cheval en revenant le lundi de Wimbledon. Pelham communiqua immédiatement à lord Malmesbury son impression sur ce qui s'était passé : « Il m'a été évident, » dit-il, « que Pitt avait retourné la question dans sa tête, qu*il en avait l'esprit rempli, et qu'il avait envie de rentrer, mais que son orgueil lui faisait désirer d'en venir là par les prières d'autrul, et non par un mouvement en avant de sa part. »
Quelques amis de Pitt désapprouvaient fort sa réserve. « Pitt ne bougera pas à moins qu'Addington ne commence, » dit Canning à lord Malmesbury, le dimanche 8. « C'est une idée bien fausse, il me semble, • dit le vieux diplomate. « Pitt esta blâmer, fort à blâmer, je l'avoue, » répondit le jeune et ardent politique. Dans les quelques jours qui suivirent, quelques amis communs se rendirent cependant chez M. Addington, sans autorité et sans commission de M. Pitt, le pressant de prendre ses mesures auprès du roi pour que M. Pitt fût invité à conserver la charge de premier ministre. On ne peut s'étonner, et on n'a pas de raison de lui en faire un reproche, si Addington reçut très-froidement cette communication. Il faut se rendre un compte équitable de sa situation en ce moment. Il avait abandonné le poste d'oraleur, poste indépendant de toutes les vicissitudes politiques, et adapté d'une manière toute particulière à ses goûts et à ses talents;
* Journaux dt lord Hfâimesbury^ vol. L
son successeur à ce poste était âùjh nommé. Il avait abandonné cette situation dans Tintention et même à la condition de devenir premier ministre, et on lui demandait de renoncer à cette perspective sans pouvoir reprendre ses anciennes fonctions, et sans autre choix que d'accepter le poste qu*il conviendrait à Pitt de lui accorder, s'il y en avait "un. Il eût été difficile de trouver en ce monde un homme disposé à ne tenir aucun compte de considérations personnelles aussi graves, tandis que de Tautrepart ravantage pour le public roulait sur un point dont Âddington pouvait bien ne pas être tout à fait aussi frappé que le commun des mortels, l'immense supériorité de M. Pitt
Avec ces sentiments très-naturels, Addington répondit aux hommes qui le pressaient de se retirer, qu'ils pouvaient entamer la question avec le roi, si cela leur convenait, que, pour lui, il ne le proposerait pas, et qu'il espérait qu'on trouverait bon, auparavant, de consulter les médecins de Sa Majesté afin de savoir quel effet cette proposition pourrait avoir sur le roi dans son état de santé actuel*.
Cette réponse était naturellement décisive quant à ce qui regardait le premier ministre en expectative. M. Pitt lui-même finit par mettre fin à tout le projet, en disant qu'il regardait toute tentative en sa faveur comme parfaitement inconvenante, qu'il était résolu à appuyer énergiquement le nouveau ministre, et qu'il comptait que ses amis en feraient autant
Dans cette situation, les arrangements ministériels de M. Addington ayant fait de grands progrés dans Tinter-
i Journal de M. Abbot (lord Golcbester), voL I II est évident que les renseignements de M. Abbot venaient d'Addington lui-môme.
valle, le samedi 1 4 mars {ut le dernier jour du long mi* nistère de M. Pitt. « Ce jour-là, » raconte M. Rose, « M. Pitt se rendit chez le roi à trois heures, et revint à quatre heures et demie environ. Je le vis quelques minutes, à cinq heures, avant.qu*il allât chez M. Addington; il avait remis le sceau de TEchiquier à Sa Majesté. Il disait que Sa Majesté s'était parfaitement contenue, en dépit d*un peu d'agitation naturelle en celte occasion, et que sa bonté avait été infinie. M. Pitt dit qu'il était sûr que le roi était fort soulagé d*en avoir fini avec cette entrevue, et d'avoir accepté la démission de son ministre; et il ajoutait, ce qui était évidemment vrai, qu'il était pour son compte fort soulagé. —Dimanche 4 5 mars*. M. Pitt m'a raconté avec beaucoup plus de détail ce qui s'était passé hier pendant qu'il était chez le roi ; il m'a répété que le roi lui avait témoigné toute la bienveillance imaginable, tant dans ses paroles que dans ses manières; que Sa Majesté avait commencé la conversation en disant que, bien que M. Pitt ne fût dorénavant plus son ministre, il espérait bien qu'il lui permettrait de le regarder toujours comme son ami, qu'il n'hésiterait pas à le venir trouver toutes les fois qu'il pourrait le désirer ou le trouver convenable, et il ajouta qu'en tous cas il comptait bien sur une visite à Weymouth, lorsque M. Pitt irait voir sa mère dans le comté de Somerset, pendant l'été. »
Lors d'une première entrevue, la dernière avant la maladie du roi. Sa Majesté avait également exprimé un vif désir devoir souvent M. Pitt en qualité d'ami : « Je suis sûr, » avait répondu Pitt, « qu'en y réfléchissant un peu. Votre Majesté se convaincra que ces visites pourraient donner lieu à beaucoup de commentaires, et créer des diflScultés. »
302 WIUUM PITT ET SON TBMPS.
Je n'ai guère trouvé de lettres de M. Pitt à cette époque. Il est question d'une lettre à sa mère, mais elle n'a pas été conservée*. Presque toutes les autres personnes avec lesquelles il avait besoin de communiquer se trouvaient alors en ville.
J'ai maintenant raconté en détail et amené à son terme toute l'histoire delà retraite de M, Pitt en 1801, On a souvent dit, en Angleterre et sur le continent, et peut-être ce bruit n'est-il pas complètement éteint, que la raison donnée par M. Pitt n'était qu'un prétexte et non la cause réelle de sa retraite. On a affirmé qu'il avait quitté le pouvoir par suite des difficultés qu'il rencontrait ou qu'il prévoyait à faire la paix! Lord J[ohn Russell et un autre critique éminent ont suffisamment détruit cette allégetion hostile, il y a quelques années'. Les documents originaux sur cette question, dont un certain nombre ont récemment vu le jour, doivent, j'en suis sûr, convaincre tout lecteur attentif et impartial que cettQ idée n'avait absolument aucun fondement.
Il est évident que M. Pitt se croyait obligé, par sa conduite passée et par ses opinions présentes, à faire avancer la question catholique, qu'il eût eu plaisir & triompher des scrupules du roi, et que, bien loin de chercher h se débarrasser du pouvoir, il le quitta à regret.
Tout le monde convient qu'en proposant au roi une mesure qu'il croyait d'une grande importance pour le pays, et en donnant sa démission lorsqu'il ne put obtenirle consentement du roi, M. Pitt rempUt le devoir d'un (Pi-
* 11 on eat question dans une lettre de mistriss Stapleton à H. Rose, 11 février 1801.
* Mémoires de Fox, vol. III. Berne d'Edimbourg^ n"* GGX.
nistre dévoué à sa patrie. Mais Vunanimité cesse lorsqu'il s'agit de sa conduite subséquente, de la promesse qu'il fit de s'abstenir» durant la vie du roi, de remettre sur le tapis les réclamations des catholiques, et de sa disposition à rester au pouvoir, si on l'en eût pressé. Convaincu que sa conduite , dans la seconde phase comme dans la première, est non-seulement exempte^e blâme, mais digne d'éloge, je regrette de me trouver en désaccord sur celte question avec le critique éminent que je viens de citer. Ja parle de l'auteur de deux articles qui ont paru dans \SL. Revue d'Edimbourg au mois d'avril 1856 et au mois de janvier 1858, et qui traitentde Tépoquç dont nous nous occupons. Bien des gens ont cru y reconnaître la main de sir George Cornwall Lewis ; et assurément ces deux essais, par leur étude approfondie et sagace, leurs trésors de connaissances, et le ton calme et soutenu de la critique^ semblent bien dignes de cet homme distingué. Dans le premier de ces deux articles, qu'on peut ainsi qualifier d'une manière générale sans exagérer l'éloge, je trouve une allusion à la tentative infructueuse faite au mois de mars 1801 par quelques-uns des amis de M. Pitt, tentative dans laquelle, ajoute-t-il, « la conduite de cet homme d'État ne parait pas à son avantage. » Le second article pousse plus loin la critique : « Nous nous avouons hors d'état de justifier et peut-être même d'expliquer la conduite que tint alors M. Pitt. Nous sommes également hors d'état de comprendre pourquoi, s'il était si disposé à rester au mois de mars, il était si décidé à se retirer en février,' ou pourquoi, s'il était si décidé à se retirer en février, il était si disposé à rester en mars. » Pour moi, j*ose m'aventurer, en premier lieu, à demander comment le critique peut éprouver la moindre difficulté à expliquer
au moins, sinon à justifier le changement qu'il décrit ici. Il serait tout aussi raisonnable de s* étonner que Tempereur d'Autriche pût avoir des objections à traiter le 1 •' décembre 1 805, et être disposé à traiter le 3 du même mois, tout simplement parce que la bataille d'Austerlitz avait eu lieu dans Tintervalle. La maladie de George III, survenue dans l'intervalle, donne, ce me semble, une explication tout aussj satisfaisante, tout aussi naturelle. Lorsqu'il devint évident que la proposition des réclamations catholiques, non-seulement avait amené l'angoisse dans l'esprit du vieux roi, mais l'avait obscurci et altéré, le devoir d'un politique agissant uniquement par des raisons publiques, en dehors de toute considération personnelle, devait être d'éviter toute proposition de ce genre pendant le reste du règne de Sa Majesté. Les catholiques loyaux eux-mêmes ne pouvaient ni espérer ni désirer de persister dans leurs réclamations à un pareil prix. Qu'il me soit permis en outre d'observer que la contrainte que s'imposa en conséquence M. Pitt fut adoptée par tous les chefs politiques de son temps. Ce fut aux mêmes conditions que lord Castlereagh entra au pouvoir en 4803,' M. Tierney en 4804, lord Grenville et M. Fox en 1806. Ils convinrent tous, quelque fût leur regret, qu'il ne fallait plus presser, sur ce point délicat, la conscience de George Ifl. Et sûrement, si les raisons que j'ai données ici étaient suffisantes, commeje le crois, pour justifier M. Tierney qui n'avait jamais été au pouvoir et qui n'avait point d'attachement personnel pour le roi, elles étaient bien plus puissantes lorsqu'il s'agissait de M. Pitt, qui avait servi Sa Majesté en qualité de premier ministre pendant plus de dix-sept ans, au milieu des plus graves difficultés*.
On peut dire d'ailleurs que, si M. Pitt trouvait bon d'à-
bandODDer la question catholique au mois de mars 1804, il pouvait ne pas être disposé à reprendre sur-le-champ le pouvoir à de semblables conditions. Mais la question catholique une fois mise de côté honorablement et par de bonnes raisons, la nécessité particulière, la seule qui eût obligé d'appeler tle docteur,» disparaissait. On avait, avec lui, la perspective d'un nouveau gouvernement très-faible, plus faible même qu'il ne se trouva l'être par la suite, en raison de certaines causes que j'expliquerai plus tard. J'ai déjà montré quelles étaient, sur ce point, les prévisions d'un politique aussi expérimenté et aussi prudent que Dundas. On s'attendait donc à voir un gouvernement très-faible, et cela dans un moment où les inlérêisdu pays réclamaient absolument une main puissante. C'était le devoir d'un ministre et d'un patriote d'écarter ces maux de sa patrie, s'il le pouvait avec honneur. Il était de son devoir de ne pas reculer devant le service de son souverain, si ce souverain trouvait bon de l'appeler à son aide, puisque la question qui venait de les séparer si récemment ne pouvait plus, par des causes différentes et inévitables, lès diviser à l'avenir.
^ Je crois, d'après ces raisons, et je demande la permission de soutenir que la conduite de M. Pitt, au mois de mars 4801, fut parfaitement exempte de toute ambiguïté, h l'abri de tout juste reproche, et que, du premier jusqu'au dernier pas, il fut guidé par ce noble sentiment du devoir qui caractérisa toute sa carrière .
En quittant sa résidence officielle à Downing-Street, M. Pitt prit une petite maison meublée k Park-Place. Elle avait été récemment occupée par l'un des sous-secrétaires d'Etat, et M. Pitt acheta le reste du bail, qui m 20
n'était que d'un an. « Série de dîners en l'honneur de Pitt; il les a tous refusés, » écrivait Wilberforce à cette époque. A la chambre des communes, toutes les fois que M. Pitt s'y rendait, il prenait place à droite du fauteuil, au troisième rang de gradins, au coin de l'une des colonnes de fer, à ce que racontait dans le temps M. Abbot. Bien des années après, j'ai vu, dans l'ancienne chambre des communes, de vieux membres indiquer cette place avec un certain sentimeat de vénération.
Dans les changements ministériels des mois de mars et avril 1801, lord Cornwallis et lord Castlereagh avaient quitté leur poste, plutôt à causé de leurs rapports avec l'Irlande et de leurs engagements avec les catholiques que par suite d'un attachement personnel pour M, Pitt. Mais le premier ministre fut suivi dans sa retraite d'une petite troupe d'amis fidèles qui, en dépit de ses prières, ne voulurent pas rester en charge sans lui. Au premier rang parmi eux se trouvaient Long et Rose et par-dessus tout Canning. J'ai parlé ailleurs de M. Long ^ M. Rose n'avait ni génie ni éloquence, mais il était un homme d'affaires très-capable et éminemment pratique. Dans le cours de sa longue carrière, nous le voyons consulté par des gens assiégés d'embarras de tout genre, et rarement sans de bons résultats, grâce à sa sagacité et à sa prudence éprouvées. Ces qualités se combinaient en lui avec un cœur bon et généreux. Tant que M. Pitt vécut, M. Rose lui témoigna un attachement constant et dévoué; il resta fidèle à sa mémoire, et dans le cours de sa vie publique, toute son ambition et tout son orgueil furent d'agir conformément aux vues de ce grand ministre.
* voL n.
Lord Macaulay a dépeint M. Ganning, en 4804 , en une seule phrase : « Il était jeune, ardent, ambitieux : 868 facultés et ses vertus étaient grandes; mais son carae^ tère était trop agité et son esprit trop satirique pour son propre bonheur ^ >/0n peut ajouter que, pendant une longue suite d*années, ces défauts contribuèrent à ternir Téclat de son génie, et à relarder l'ascendant qu*ll méritait ; en dépit de tout cela, il fut peut-être le disciple fa*vori de M. Pitt, et certainement le plus célèbre.
La lettre suivante, qui est de cette époque, prouvera Tagitation d'esprit dont parle lord Macaulay r
M, PlTT A M, GANNINÛ .
« Park-Place, 36 avril 1801.
» Mon cher Ganning,
» Je vous renvoie votre lettre à Frère, et je voudrais sincèrement pouvoir le faire sans vous dire un mot du sujet auquel elle se rapporte. Je ne me propose pas d'entrer dans des détails sur lesquels il serait inutile d'insister; mais je serais coupable d'un grand défaut de franchise si je ne vous avouais pas que je n'admets point l'idée qu'il y ait eu dans ma conduite aucun manque de bienveillance, encore moins de droiture. Je ne vous reconnais aucun sujet de plainte à mon égard; vous n'avez point de raison de me pardonner, ni mol de vous demander excuse. Vous avez été certainement la première personne qui ayez su la résolution que j'inclinais à prendre, et je me trompe bien si, dans notre première conversation, je n'ai pas exprimé l'intention, dans laquelle je n'ai
* Bi0§rapMe$^ p. S16,édit. 1860.
jamais varié, de donner toat mon appui à la formation et aux mesures d'un ministère qui agirait d*après les mêmes principes généraux que moi, de quelque façon qu*ii pût être composé. Au travers des occupations incessantes et des préoccupations des jours suivants, il n'est pas étonnant que je n'aie pas cherché à en causer de rechef avec vous jusqu'à ce que l'affaire eût fait quelque progrès; dès qu'elle a abouti, j'ai certainement cru que je vous avais expliqué mes vœux et mes opinions franchement et nettement avant que vous pussiez être appelé à vous engager quant à votre propre ligne de conduite. En outre, vous avez sa par moi, et je crois par d'autres, la marche que je conseillais h tous ceux auprès desquels mes désirs et mes opinions pouvaient avoir quelque poids. Dans cette situation, je regrette infiniment que vous vous soyez mépris à mes paroles, comme vous paraissez l'avoir fait, et je regrette plus encore les effets de cette mesure, mais je ne puis positivement pas la prendre à mon compte. Ayant dit ceci, je n'ai plus d'autre désir que de chasser ce sujet de mon esprit, et, tout en sachant bien qu'il y a pour le moment quelques questions politiques dont nous ne pouvons causer avec la liberté que nous avons eue jusqu'à présent, j'espère que cette circonstance n'amènera aucunedifférence dans nos relations sur d'autres points. Je suis sûr que cela n'en fait aucune dans mon amitié et mon attachement pour vous,' ni dans les vœux sincères que je forme pour le bonheurde votre avenir, quelle que puisseétre sa direction. » C'est avec ces sentiments exprimés sans détour que je reste sincèrement et affectueusement à vous.
» W. PiTT. »
Bien des gens, parmi ceux qui avaient consenti à rester en charge, ne se faisaient pas faute d'avouer leur profond
attacliemeot pour M. Pilt Ceux même qui'venaient d*en* trer au pouvoir en disaient autant Lord Eldon, par exemple, lorsqu'il accepta le grand sceau, dit en propres termes à M. Addington, « qu'il ne le prenait que pour obéir aux ordres du roi, et d*aprës les avis et les pressantes recommandations de M. Pitt, et qu*il ne le conserverait qu^autant qu*il pourrait le faire en vivant dans une union parfaite avec ce dernier'. »
Henry, lord Mulgrave, était également du nombre des amis qui s'attachèrent ardemment, à cette époque, à M. Pitt. En 1792, il avait succédé à son père dans la pairie d'Irlande, et, en 1794, il avait été fait baron en Angleterre. Depuis cette époque et sans occuper de charge, il avait pris part avec succès aux débats de la chambre des communes. '
Mais de toutes les adhésions personnelles que M. Pitt reçut dans sa retraite, il n*y en eut assurément aucune dont il eût droit d être plus fier que de celle que lui exprima le gouverneur général de Tlude dans la lettre suivante :