M. ROSE A LORD AUCKLAND
« Samedi ftoir, 31 miM*a*
» Mylord, » Le compte qu'on m'a rendu aujourd'hui de ce que Votre Seigneurie a dit hier soir à la chambre des lords
WILLI4M PITT gT SON TEMPS. 3<9
doit couper court aux relations que j'ai entretenues avec Yow depuis quatorze ou quinze ans* Depuis que je me suis mêlé des affaires publiques, j*ai toujours cru, que quelque séparé qu'on pût être sur les questions politiques, on pouvait se voir agréablement dans le monde, au moins de temps en temps; mais il y a. dans cette affaire-ci des circonstances d'une nature si particulière que cela devient impossible entre Votre Seigneurie et moi. Il me serait aussi pénible d'entrer dans les détails qu'il vous le serait, je crois, d'y entendre même faire plus nettement allusion. Vous ne prendrez donc pas la peine de venir chercher chez mgi les papiers dont nous avions parlé ce matin* » }e suis, mylord.i»..
» Gborgb ROflB. >
Pitt lui-même envisageait l'affaire à peu près sous le même jour. Il était trop fier pour se plaindre^ mais il rompit toute relation avec lord Auckland et n'échangea plus jamais une parole avec lui, à ce que je crois.
Un débat analogue à celui de la chambre des lords eut Uqu dans la chambre des communes le 35 du même mois. Grey, qui proposa le comité, fit un long et habile dis* cours, en censurant sous divers chefs toute la conduite du dernier gouvernement, Dundas, qui suivit, et qui parla aussi avec beaucoup de talent, lui répondit point par point. Après plusieurs autres orateurs, Pitt se leva. Il ne cachait ni ne niait le regret qu'il avait éprouvé en quittant le pouvoir avant d'avoir conclu la paix. € Je ne pré* tends point, » dit-iU « à la philosophie ni h Tindifférence pour l'opinion des autres qu'affectent certaines personnes. Je ne suis pas indifférent à la situation de mon pays. Je
ne suis pas indifférent à l'opinion que le public peut avoir conçue sur la part, la trop grande part que j*y ai prise. J*avoue au contraire que ces questions m*ontfort occupé. Des événements qui ont déçu mes plus chers désirs et déjoué les espérances favorites de mon cœur sont surve- ' nus ; j'aurais désiré pouVsuivre jusqu'à la fin de la lutte les objets de ces espérances et de ces désirs dont j'avais cherché à assurer le succès avec tant de soin et d'inquiétude. 1^
Pitt en vint ensuite à exprimer dans les termes les plus énergiques sa confiance dans ses successeurs. «Sontils appelés à une situation nouvelle pour eux? » dit-il. « Oui. Mais sont-ils nouveaux pour le public? Non, ils ne sont pas nouveaux pour la chambre et pour le public; l'estime et l'affection de la'chambre et du public pour eux ne sont pas nouvelles, et cela par suite d'une suffisante expérience de leurs talents et de leurs principes. »
Non satisfait de ces éloges généraux, Pitt voulut faire des compliments particuliers à plusieurs des ministres : « Je répète que lorsque je vois un noble lord (Hawkesbury) appelé aux fonctions de secrétaire d'Etat, je suis tout prêt à demander, sans crainte de recevoir une réponse désagréable, si les membres de l'autre côté connaissent quelqu'un de supérieur au noble lord. J'en appelle à leur modestie pour me dire s'il y a quelqu'un parmi eux de supérieur à mon noble ami, à l'exception d'un honorable membre (M. Fox) dont la présence en ce lieu a été si rare depuis quelque temps qu'on pourrait presque le regarder comme un nouveau venu, lui dont les talents supérieurs ont fait une exception à presque toutes les règles, dans toutes les questions qui réclament des talents hors ligne, mais dont la conduite devrait également être une excep-
tioh quand il s'agit du gouvernement des affaires de ce pays; cette conduite s*est trouvée quelquefois en désaccord avec celle de tout autre homme public, et si elle servait d'exemple, elle deviendrait funeste aux véritables intérêts de ce pays-ci : je le répète, à l'exception de l'honorable membre en question, Je ne connais, de l'autre côté de la chambre, personne qui soit supérieur à mon noble ami en capacité pour les affaires. »
Pitt fit alors les allusions les plus flatteuses à lord Ëldon et à lord Saint-Vincent, l'un destiné à justifier, l'autre à démentir de la manière la plus éclatante ses favorables prévisions. Dans une autre partie de ce même discours si étendu, il discuta enfin les causes de sa retraite et les prétentions des catholiques. Il dit, sur ce dernier point : « Je veux seulement dire aujourd'hui que dans nos vues, à mes collègues et à moi, je rejette absolument les termes usités, l'émancipation des catholiques ou l'émancipation catholique. Je n'ai jamais compris ainsi les choses; je n'ai jamais cru, je ne crois pas encore que la situation des catholiques soit de nature à permettre de qualifier ainsi le soulagement qu'on pourrait leur apporter ; mais il me semble que les bienfaits auxquels ils n'ont pas encore participé auraient pu en toute sécurité être ajoutés aux nombreux bienfaits qui leur ont été si largement conférés dans le cours du présent règne. »
De même, sans faire expressément allusion aux débats de l'autre chambre, Pitt repoussa fièrement l'accusation insinuée par lord Auckland : « Je tiens à faire remarquer que j'ai vécu avec bien peu d'effet depuis dix-sept ans, s'il m'est nécessaire de dire que je n'ai pas quitté mon poste parce que je reculais devant les difficultés; j'ai toujours agi, bien ou mal, il ne m'appartient pas d'en décider,
in. * 2t
mais assurément en homme qui n*ayait pas Tair de craindre les difficultés. Je puis môme dire ceci : si je devais effacer du compte ces dix-sept années, et ne parler que de ce qui s*est passé depuis deux mois, j^ose dire qu assez de faits se sont présentés dans cet intervalle qui auraient pu .effacer l'idée que j'étais disposé à reculer devant une difficulté quelconque , ou que je désirais me débarrasser d*une responsabilité ; ce qui est arrivé depuis cette époque m'a donné Toccasion de prouver bien positivement que j'étais prêt à accepter toute la responsabilité que ma situation pouvait faire peser sur moi. »
Lorsque Pitt se rassit, Fox se leva précipitamment. Dès la première phrase il tourna fort habilement à son avantage l'expression que Pitt avait lancée contre lui : « Monsieur, quelque tard qu'il soit, je demande la permission, même sous la dénomination de membre nouveau venu, dont m'a gratifié le très-honorable préopinant, d'user de l'indulgence que la chambre térhoigne d'ordinaire à cette classe de personnes. » Il procéda alors avec beaucoup de vigueur à attaquer la conduite, dans son ensemble, du ministère sortant et à discuter tous les arguments de Pitt.
« Maintenant, monsieur , j'en viens à considérer le changement récent dans le gouvernement. Quant au changement en lui-même, il est vrai qu'aucun changement ne pouvait être pouY le pire, car je défie le mauvais génie du pays de trouver quelque part que ce soit en Angleterre un égal nombre d'hommes dont les mesures pussent, dans le même espace de temps, réduire le pays à un plus déplorable étal que celui où l'ont laissé les ministres sortants. Mais le pays n'avait-il point d'alternative entre eux et des successeurs si pareils à eux? .. Le chancelier de l'Echiquier sortant, avec quelques redondances peut-être,
a mêlé, à ses éloges du trës-honorable membre en face de moi (M. Addington), une peinture un peu chargée de l'importance du fauteuil que vous occupez, monsieur. On peu t néanmoins être un excellent président de cette chambre, comme Tétait indubitablement le dernier orateur, sans être pour cela parfaitement propre à devenir chancelier deTEchiquief. C'est, pour le moment, tout ce que je crois nécessaire de dire à l'égard du respectable membre auquel vous avez succédé, monsieur.
» Le plus important ensuite, comme fonction et comme caractère, est le noble lord sur le banc en face (lord Hawkesbury), qui a si largement eu sa part des éloges pompeux que le très-honorable 'membre a si libéralement répandu sur le corps entier de ses successeurs. J'assure le noble lord que j*ai pour lui tout le respect que je puis avoir pour quelqu'un que je connais personnellement si peu. Il est, à la vérilé, membre de cette chambre depuis bien des années, et je n'en doute pas, un membre fort laborieux; mais si vous aviez cherché dans tout le pays, vous n'auriez pu trouver un seul individu moins désigné que le noble lord pour le département particulier qu'il occupe. Le noble lord peut surpasser tout le monde sur tous les points; en tous cas il ne le cède à aucun de ceux auxquels il succède officiellement quant à la violence de ses anathèmes contre la révolution française; personne, passéôu présent, n'a consacré plus d'heures dans cette chambre à prouver l'irréparable infamie qu'il y aurait à traiter avec celte république « de régicides et d'assassins. » Jamais, assurément, on n'a été moins propre à proposer la paix à Paris que ne l'est le très-noble lord dont ravis était de couper court à la question en marchant droit sur cette capitale. »
Après FoXy ÂddingtoD se leva. C'était la première fois qu'il s'adressait à la chambre en qualité de ministre. Il résuma le débat en quelques phrases convenables et sans embarras, et, quand la chambre en vint au vote, la motioD neréunitque405 voix, tandis qu'il y en eut 294 contre.
J'ai raconté louguement ces deux discussions de la chambre des lôrds et de la chambre des communes, parce qu'on peut dire que là finit, pour le moment, toute opposition systématique contre le nouveau ministère. M. Pitt continua de lui donner son appui; M. Fox vit qu'il ne gagnerait rien en cherchant à le renverser. Xes mesures nécessaires pour les finances avaient été réglées par Pitt avant sa retraite, et toutes les autres mesures, entre autres celle qui prolongeait la durée de l'état de siège en Irlande, passèrent, non sans objection, mais sans difficulté.
La grande question qui occupait à cette époque l'attention de la législature était ou aurait dû être une affaire judiciaire plutôt qu'une question de parti. Au mois de février, M. Hornë Tooke avait été nommé membre du Parlement pour le bourg d'Old-Sarum. Il avait été élu grâce à l'influence du second lord Gamelford, homme fort extraordinaire dans la vie privée et dans la vie publique. Sur cederiuer terrain, non-seulement il avait fait de l'opposition au gouvernement dont son cousin, M. Pitt, et son beau-frère, lord Grenville, étaient les chefs, mais il s'était rallié aux rangs les plus extrêmes des opposants, et c'était parmi eux qu'il avait choisi Horne Tooke à l'occasion d'une vacance.
Là s'éleva une question de droit ou de loi. Home Tooke avait regu jadis les ordres sacrés ; était-il en son pouvoir de les mettre de côté, et, s*il ne le faisait pas, pouyaiMl siéger à la chambre des communes 7 Le fils atné du
marquis de Bockingham, le comte Temple, se m\\ à la tête des démarches contre Télu de son cousin. HorneTooke parla lui-même plusieurs fois sur son affaire et sur plusieurs au très sujets. Il fit remarquer qu'il avait abandonné depuis trente ans toutes fonctions ecclésiastiques, « et une quarantaine de trente ans ne suffit-elle pas, dit- il, pour mettre tout le monde à l'abri de la contagion de mon ca- ' ractftre passé ? »
On écouta les différents discours de ce docteur défroqué dans un profond silence et avec une grande attention; mais il ne répondit pas à l'attente que son talent avait excitée. Il fut à regretter pour sa réputation qu'il eût consenti, à soixante ans et dans un mauvais état de santé , à paraître sur un théâtre nouveau et inconnu. Les grosses plaisanteries et les brusques réparties qui enchantaient les électeurs tombèrent à plat devant la chambre. Il n'était pas maître de lui^ d'ailleurs, et ne paraissait pas à son avantage. « Je ne savais pas si j'étais sur les pieds ou sur la tète, » dit-il quelque temps après. Quelques-unes de ses remarques pourraient faire admettre la dernière hypothèse,
Le procédé proposé par lord Temple était bien simple: il demandait que l'on convoquât immédiatement, pour la seconde fois, le bourg d'Old-Sarum. Mais Addington dit qu'il préférait une mesure législative. D'autre part. Fox, Erskine et Crrey, avec leur nouvel allié dans la seconde chambre,- lord Thurlow, parlèrent vivement en faveur de Téligibilité des ecclésiastiques. Leurs arguments restèrent sans effet, et on fit passer à une grande majorité un bill déclarant que les ecclésiastiques n'avaient pas le droit de siéger à la chambre des communes.
En conséquence, Horne Tooke rentra pour le reste de sa
vie dans sa villa de Wimbledon, libre de s'y consacrer aux plaisirs de la littérature. Mais, en 480S, il trouva l'occasion de faire un discours aux électeurs de Westminsler, et d*y faire allusion, avec une amère ironie, à la procédure qui avait eu lieu contre lui : « Je reconnais, f dit-il, « que mon vieux camarade en élections, le présent chancelier de TÉchiquier, a usé envers moi de miséricorde en présentant seulement ce bill, car si, au lieu de m'exclura, il avait proposé de me pendre à Tinslant dans le vestibule, il eût été suivi par la même majorité, lui ou tout autre chancelier de TÉchiquier *. »
Les nouveaux ministres, comme on Ta vu, avaient été nommés au mois de mars 1801. Quelques semajines après, ils furent réjouis par de bonnes nouvelles de différentes parties du continent. Une expédition pour la Baltique, préparée par leurs prédécesseurs, était sur le point de mettre à la voile. Elle se composait de dix-huit vaisseaux de ligne, et le conseil de l'amirauté avait choisi sir Hyde Parker pour la commander, concession fort imprudente au droit d'ancienneté, puisque lord Nelson se trouvait le commandant en second. Lqrsque Nelson rejoignit la flotte à Yarmoulh, il trouva l'amiral un peu agité à l'idée des nuits noires et des champs de glace : « Il faut se remonter, » lui dit-il : « ce n'est pas le moment d'avoir des nerfs. »
Les nerfs de sir Hyde Parker furent bien plus agacés le
' mémorable jour du 2 avril, lorsque Nelson, à la tête de
la première division de la flotte, attaqua intrépidement
les batteries et l'escadre ennemies dev'ïinl Copenhague, II
luttait corps à corps avec les braves Danois lorsque le
A Vie de Harne Tooke^ par A. Stephens, vol. IL
signal trenie-neuff qui voulait dire : « cessez Taction, » fut arboré dans Téloignement par son timide chef. A tout risque, Nelson, uniquement préoccupé du bien public, résolut de continuer : € Cesser l'action?» s'écria-t-il, « que le diable m'emporte si j'en fais rien! Vous savez, Foley,» et il se tourna vers son capitaine, «je n'ai qu'un œil, j*ai le droit de n'y pas voir quelquefois; » et appliquant la lu-* nette à son œil crevé, il ajouta amèrement : « Je ne vois positivement pas le signal! «Au bout d'un instant, il s'écria : «Que le diable emporte le signal 1 Faites flotter le mien pour dire qu'onse batte de plus près; voilà comment je réponds à de pareils signaux I Clouez le mien au màt I » Le résultat fut l'une des plus éclatantes victoires na'vales dont puissent s'enorgueillir les annales anglaises. Nous y trouvâmes tous les avantages désirés. Nelson, se rendant à terre le surlendemain, conclut avec le prince royal un armistice d'après lequel le Danemark suspendait, eten fait abandonnait l'alliance de la neutralité armée et la confédération formée contre nous.
Il serait curieux de comparer les deux lettres particu* lières écrites à cette occasion au premier lord de l'amirauté par les deux commandants, l'amiral Parker préten* dant que, d'après les règles indiquées par les meilleurs auteurs et en considérant toutes les circonstances , on n'aurait pas dû donner la bataille; Nelson demandant pardon de son mieux pour sa glorieuse désobéissance. Le résultat ne pouvait être douteux auprès des ministres anglais: Nelson fut promu jdans la pairie et devint vicomte; Parker fut rappelé.
A Saint-Pétersbourg, le même résultat fut amené par une série d'événements bien différents. L'aliénation mentale de l'empereur Paul devenait tous les jours plus
douloureusement visible. Ses caprices et ses fantaisies de despote, soudainement imaginés et tout aussi soudainement révoqués,' menaçaient de ruiner son empire et tenaient constamment en danger ceux qui l^entouraient. Ce qui fera peut-être le mieux comprendre quel était alors l'état de son esprit, c'est une caricature de lui qui circulait secrètement ; il tenait dans sa main droite un papier portant ce mot : Ordre; dans la main gauche, un papier avec contre- ordre et sur son front était écrit : Désordre. Dans cette situation, on forma contre lui une conspiration dans le palais, parmi ses serviteurs de confiance. On ne voulait pas, à ce qu'il paraît, lui ôter la vie, mais l'obliger à abdiquer en faveur de son ûls. Lorsque, dans la nuit du 23 mars, les conspirateurs se précipitèrent dans sa chambre et s'assurèrent de sa personne, Paul chercha à se défendre; une mêlée s'ensuivit; au milieu de la confusion, l'empereur fut tué.
A la \mort de l'empereur Paul, son fils aîné, jeune homme d'un caractère aimable et de grande espérance, fui à l'instant proclamé sous le nom d'Alexandre P'. L'un des premiers soins du nouveau souverain fut de rendre la liberté aux marins anglais, et de restituer les biens des négociants anglais qu'avait confisqués son père. Il n'y eut donc plus de difficulté à négocier avec la cour de Russie, et après ces événements la Suède se montra disposée à nous accorder toutes les satisfactions que nous pouvions désirer. Ainsi s'évanouit, avant la fin du printemps , cette ligue de la neutralité armée gui, au cornmencement de l'année, avait paru nous menacer de toutes parts.
Le ministère sortant avait projeté une attaque sur l'Egypte comme sur le Danemark. On avait eu l'inten-
lion de faire venir de Tlnde quelques régiments de ci payes par la mer Rouge, pour leur faire prendre l*Égypte en flanc tandis qu*un corps de troupes anglaises attaquorait par la Méditerranée. Les mouvements des cipayes furent fort retardés; mais au commencement de mars les troupes anglaises apparurent près de la côte d*Aboukir. Elles s'élevaient environ à quatorze mille hommes et avaient pour chef sir Ralph Âbercromby. A la vue des chaloupes qui s'avançaient^ les postes avaDcésdes Français, sous les ordres du général Priant, descendirent bravement des collines de sable et résistèrent aux assaillants au bord même de la mer. Mais la première division, la baïonnette au bout du fusil, réussit à débarquer et repoussa ses vaillants adversaires. L'armée tout entière, abordant alors, s'avança jusqu'aux hauteurs devant Alexandrie, s'assurant là une forte position après avoir réduit sur la droite le fort d'Aboukir.
A cette nouvelle, le général Menoû sortit en toute h&te du Caire avec le gros de l'armée française Outre tous les embarras de cette époque, une grande rivalité et beaucoup de discorde régnaient entre les généraux de la République, et Menou, leur chef, ne possédait pas Ténergie nécessaire dans une position si difficile. Le 2i mars, il attaqua cependant les Anglais avec beaucoup d*ardeur, mais il fut repoussé sur tous les points, et perdit, calculait-on, quatre mille hommes. La joie des vainqueurs fut obscurcie par la mort de leur vaillant chef sir Ralph Abercromby, qui fut grièvement blessé dans l'action et mourut quelques jours après. Néanmoins le général Hutchinson, qui lui succéda dans le commandement, poursuivit ses avantages, et tandis que les Français étaient serrés de près à Alexandrie par l'armée anglaise.
le grand vizir avec un ramassis de Turcs, menaçait de nouveau le Caire.
Il y a dans ces derniers événements un point que certains écrivains ont complètement laissé de vjôié. Ceux qui signalent, comme lord Macaulay, le mauvais succès des entreprises de M. Pitt, et insistent sur Téchec subi par nos troupes en Bretagne et en Hollande, ne disent rien, d'autre part, de Texpédition en Egypte. Ils ont Tair de la compter au ministère de M. Addington ; sans aucun doule ce fut sous le ministère de M. Addington qu'eurent lieu les batailles en Egypte, et que Tiiivasion française fat repoussée'. Mais c'était sous la direction de Pitt que l'expédition tout entière avait été projetée et préparée, le général choisi, et les opérations indiquées. S'il faut, en quelque mesure, rendre M Pitt responsable des revers de Quiberon et du Helder, si quelque ombre doit être jetée par là sur sa gloire, au moins est-il juste que ses biographes réclament pour lui une feuille de la couronne du vainqueur d'Aboukir.
Dans un autre coin du monde, le Portugal était menacé par l'Espagne d'une agression injuste,* et l'Espagne était soutenue par la France. Le 1^8 mai, lord Hawkes-* bury, h la chambre des communes, proposa un subside de 300, 000 livres sterling pour notre ancien allié. M. Grey, sans a^oir, l'intention de demander un vote, présentaquelques objections et déclama contre toute la politique extérieure du ministère sortant. M. Pitt se leva : «- L'honorable préopinant, » dit-il, « croit que notre proposition arrive trop tard , et que notre subside est trop faible pour offrir au Portugal un secours efficace. Si telle est véritablement son opinion, il pourrait reprocher aux ministres de ne pas l'avoir présenté plus tût, mais
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il devrait, s'il est conséquent avec lui-même, accélérer ce qu'il trouve trop tardif, et augmenter ce qu'il trouve trop faible, au lieu de s'y opposer tout simplement. Mais l'honorable préopinant a trouvé bon de déblatérer contre le ministère sortant , qui a échoué partout, dit'il, par suite des retards dont il s'est rendu coupable, mais qui, à ce que je soutiens, en dépit de tous ces retards et de ces échecs constants, a trouvé moyen, au milieu de la désolation de l'Europe, de dépouiller nos ennemis de presque toutes leurs possessions coloniales, d'annihiler presque leurs forces maritimes, de leur enlever leur commerce et de nous l'approprier, tout en maintenant la sécurité de nos possessions sur les divers points du globe. Voilà, monsieur, les succès qui sont venus couronner les tardifs efforts du dernier ministère. C'est à ces succès que l'honorable préopinant doit l'occasion dont il use maintenant pour jeter ici, sur la conduite de la guerre, ses critiques rétrospectives. Je voudrais demander à l'honorable préopinant comment on pouvait éviter d'envoyer des troupes en Egypte, à moins qu'on ne fût résolu à l'abandonner à la France? Il ne nie pas que cela ne fût fort important pour ce pays-ci, mais il dit que l'expédition n'eût pas été nécessaire, si nous avions accepté la convention d'Ël^Ârish. Monsieur, cette question a été discutée ici plus d'une fois, ([ci M. Tyrwhitt Jones se mit à crier : Écoutez I écoutez!) Monsieur, je demande la permission d'assurer à l'honorable membre que je n'interromprai jamais ses discours par des cris d'écoutez! écoutez I et, si je le peux, je m'épargnerai à l'avenir l'ennui d'entendre ses déclamations à ce sujet. »
On peut remarquer, d'après ce dernier paragraphe, que
M. put comptait désormais, en sa^ qualité de simple membre du Parlement, se permettre quelquefois un peu de relâche. Il ne se croyait pas obligé d'assister à toutes les discussions insignifiantes soulevées par des hommes tels que M, Tyrrwhitt Jones, depuis qu'il avait perdu, comme je Tati entendu dire un jour par sir Robert Peel en semblable occasion, « Tinestimable prjvilége d'être tracassé tous les soirs par les honorables membres de l'autre côté de la chambre. »
Les nouvelles d'Egypte venaient d'arriver en Angleterre et, colnme celles du Danemark, elles avaient été accueillies avec un grand enthousiasme. La chambre des communes vota un monument à sir Ralph Âbercromby dans la cathédrale de Saint-Paul, et le roi accorda à sa veuve la pairie et une pension. De pareilles victoires au nord et au midi donnaient un beau texte au discours du roi à la fin de la session^ le 2 juillet; mais le roi ne prononça pas le discours en personne. Depuis sa maladie du commencement de l'année, comme après sa maladie en 4789, il souffrait souvent d'accès de langueur et d'abattement. Les lords commissaires parlèrent en son nom des « succès éclatants et répétés remportés sur terre et sur mer, » et delà « valeur particulière que Sa Majesté y attachait , dans la conviction qu'ils tendaient à accélérer le grand but de sa constante sollicitude, le rétablissement de la paix à de justes et équitables conditions. »
Le public savait à cette époque que, d'accord avec l'esprit qui inspirait ces paroles, on avait entamé et qu'on poursuivait à Londres une négociation pour la paix entre lord Hawkesbury et M. Otto. L'espoir seul était consolant, et on espérait que la réalité ne tarderait pas. Quel-
que temps après, la population fut réjouie par un bienfait qui lui avait été refusé depuis plusieurs années : la récolte fut abondante et de bonne qualité.
A la clôture du Parlement, M. Pitt s'était retiré à Walmer-Castle. Là comme à Londres, il était fort tourmenté par l'état de ses affaires personnelles. Depuis quelques années, il s'endettait de plus en plus. Dès 4797, M. Rose avait évalué ses dettes entre 30,000 et 40,000 livres sterling, y compris deux hypothèques de 4,000 et de 7,000 livres sterling sur la terre de Holwood. Mais ces dettes s'étaient accrues, et, en les examinant de près, on trouva qu'elles se montaient à 45,064 livres sterling*.
Il n'est pas aisé, au premier abord, de comprendre et d'expliquer ces énormes embarras. Comme premier lord de la trésorerie et comme chancelier de rÉchiquier,M. Pitt touchait 6,000 livres sterling par an. Comme lord gardien des cinq ports, il avait un traitement de 3,000 livres sterling, qui s'accroissait de quelques centaines de livres par de petits droits et des rentes sur la côte de Douvres. A tout prendre, depuis 1792, Pitt avait donc touché près de 40,000 livres sterling par an. Il n'avait point de famille à soutenir, point de goûts dispendieux h défrayer. 11 n'avait jamais fréquenté les tables de jeu, comme Fox; il n'avait pas, comme Windham, d'énormes comptes d'élection à payer. Avec un degré d'ordre fort ordinaire, il n'avait pas dû dépens;ier plus des deux tiers de son revenu officiel.
Malheureusement cet ordre fort ordinaire manquait absolument. Pitt, tout occupé de l'Échiquier du pays,
*■ Voir l'estimation faite par M. Rose. Journaux^ vol. l.
ne se laissait pas le temps de surveiller ses comptes personnels. Aussi, quelques-uûs dé ses domestiques le pillaient sans merci ni pudeur. Une ou deux fois, pendant sa vie o&icieHe, il ovait demandé h son ami lord Carrington d^examiner ses comptes de ménage. Lord Carringlon dit plus tard à M. Wilberforce les i ^sultats de cette enquête. Il avait trouvé que la prodigalité atteignait, à ToiBce, des proportions presque fabuleuses. La quantité de viande accusée par les comptes était de 900 livres par semaine. La consommation de volaille, de poisson et de thé était dans la même proportion. Les comptes pour les domestiques, comme gages, nourriture à leurs frais, livrées et dépenses à Holwood et à Londres, s'élevaient à plus de 2,300 livres sterling par an ^. Cependant Pitt ne voulut jamais prendre le temps nécessaire pour examiner et détruire tous ces abus. Ses dépenses ne diminaaient pas, et ses dettes augmentaient.
Quelques amis de la mémoire de ce grand ministre ont manqué de jugement au point de le féliciter presque de TaccumulatioQ de ses dettes, qui prouvaient, ont-ils dit, Télévation de son ftme. Sans doute le fier dédain de M. Pitt pour Targeût présente un favorable contraste avec l'avidité ébontée d'hommes coin me M. Rigby. Cependant, il y a assurément une bonne voie à suivre entre ces deux extrêmes. L'exemple de quelques hommes d'État de notre temps, tels que le duc de Wellington et sir Robert Peel, prouve que les travaux les plus rudes à la tête des affaires publiques peuvent s'accorder avec la bonne administration de la fortune personnelle. Même dans la carrière la plus remplie,
- *■ Comparez sur ce point la biographie de lord Macaulay avec une note du 3* vol. de la vie de Wilberforce et un passage des Journaux de M. Rose, vol. L
on peut toujours trouver un moment pour revoir ses comptes. Â tout prendre, la plupart de mes lecteurs s'accordent, je pense, avec lord Macaulay lorsqu'il dit : € Le caractère de Pitt eût été plus haut placé sMI eût uni, au désintéressement de Périclës et de Jean de Witt, leur noble frugalité. »
Tant que M. Pitt resta au pouvoir, ses créanciers consentirent à attendre; mais lorsqu'ils apprirent qu'il allait donner sa démission et qu'il perdrait les deux tiers de son revenu actuel, l'impatience de quelques-uns d'entre eux ne connut plus de bornes. Les réclamations auprès de M. Pitt devenaient excessivement pressantes. 11 avait tous les jours des raisons de craindre qu'on n'en vint à faire une saisie dans sa maison, et de voir sa chambre sans meubles et son écurie sans chevaux. Il résolut de vendre Holwood : mais, vu Timportance des hypothèques prises sur cette petite propriété, la vente ne devait lui laisser qu'une faible somme en surplus.
Pitt était trop fier pour dire un seul mot de plainte à ses plus intimes amis. Mais ils en vinrent bientôt à se rendre compte, et à un moindre degré le public en fit autant, des extrémités auxquelles il était réduit. Ils désiraient tous ardemment de lui venir en aide et de le soulager, autant qu'il le voudrait permettre. On proposa dans ce but, à différentes époques, trois projets divers. Le premier avait été imaginé par quelques personnes qui voulaient proposer à la chambre des comrpunes de lui accorder une récompense iialionale. Mais lorsque M. Rose parlaà M. Pitt de ce projet, « il m'assura du ton le plus solennel, » dit M. Rose, « qu'il était bien résolu à ne rien accepter du public, sous quelque forme que ce fût : » « Plutôt que d'en venir là, :» dit M. Pitt, «j'aimerais mieux lutter avec tous les
embarras possibles. Si j'avais eu le bonheur de tirer le pays de tout danger et de ramener sain et sauf à la prospérité, j'aurais été fier d'accepter une pareille récompense. Mais dans ma situation actuelle et dans celle où ' se trouve le pays, il me serait tout à fait impossible de recevoir quoi que ce fût *. »
Les négociants de Londres renouvelèrent ensuite l'offre généreuse qu'ils avaient faite à M. Pitt en 1789. Une députation vint le trouver pour lui annoncer qu'ils avaient fait entre eux une souscription qui s'élevait à une somme de 100,000 livres sterling, qui serait versée à son nom dans la maison de banque qu'il indiquerait, sans qu'il sût jamais les noms des souscripteurs. Ce noble don fut aussi noblement refusé : « S'il m'arrivait jamais de revenir au pouvoir, i dit M. Pitt, « je me sentirais embarrassé et gêné chaque fois que la Cité m'adresserait une requête, de peur, en la refusant, de contrarier les désirs de quelquesuns de mes bienfaiteurs inconnus *, »
Ces deux premiers projets tombèrent donc dans l'eau. En troisième lieu, le roi, apprenant les embarras de son dernier ministre, eut le généreux désir de l'en délivrer amicalement. Au commencement de Fêté, Sa Majesté, se rendant à Weymouth, s'arrêta pendant quelques jours à Cuffnells, maison de campagne de M. Rose dans le NewforesL Là, il proposa de mettre entre les mains de M. Rose 30,000 livres sterling sur sa cassette, pour payer les dettes de M. Pitt, somme qui, avec la vente de Holwood, eût exac*
*■ Journal de M, Rose, 19 mars 1801.
> Histoire d'Angleterre d'Adolphus, vol. VU. M. Adolphus devait ces renseignements à un grand négociant qui assistait à l'entrevue. Voir également le discours de M. Rose à la chambre des communes, après la mort de M. Pitt, 3 février 1806.
tement suffi. Sa Majesté exprima en outre le désir qu'on pût conduire toute l^affaire de manière à empêcher que M. Pitt pût soupçonner d'où lui était venu le secours. Il faut avouer, ce me semble, que cette offre fait le plus grand honneur aux deux parties. Mais les paroles de M. Roselui-méme feront mieux connaître la suite de Taffaire : « Cette idée nous parut impraticable sans en causer avec M. Pitr. Lorsque je lui en parlai, il fut plus ému que je ne Tavais jamais vu ; mais il refusa, bien qu'avec le plus profond sentiment de reconnaissance : ce fut une des dernières choses dont il me parla, avec une vive émotion, à la fin de sa vie. »
Le passage que je viens de citer est emprunté à une lettre datée du mois de décembre 4809, et destinée à être mise sous les yeux du roi. En repassant ainsi les circonstances de l'affaire, M. Rose cherchait à obtenir le consentement du roi à ce qu'il fît connaître au monde l'offre de Sa Majesté dans un pamphlet qu'il allait publier. Mais le roi, avec la noblesse de cœur dont il avait fait preuve dans cette circonstan ce, déclara qu'il n'en avait jamais parlé depuis, et qu'il ne pouvait consentir à ce que le public en fût instruit; il aurait l'air, dit-il, de faire parade de sesintentions^
La troisième offre, la.plus honorable de toutes, ayant été refusée comme les antres, il ne restait donc plus qu'un parti à prendre : il fallait que M. Pitt acceptât les contributions de ses amis personnels. M. Fox avait adopté la
* Voir la lettre du colonel Hubert Taylor, devenu secrétaire de George III, lors de raffaiblissement de sa vue, dans les Journaux de M, Bose^ voL II. Il paraîtrait, d'après cette lettre, qu'en 1803, le roi ne se rappelait plus bien la somme exacte qu'il avait indiquée.