M. PITT A M. ROSE
« Bath, 7 n ovembre 1802.
« Cher Rose,
» J'avais rintention de vous écrire pour vous dire,
ce qui vous fera plaisir, je le sais, que ma visite ici me fait beaucoup de bien... et vous me rendriez trèsheureux si vous pouviez me donner la satisfaction de vous voir ici. Il y a beaucoup de questions trop longues à traiter dans uçe lettre, et dont je serais enchanté de causer avec vous si nous nous rencontrions. J*ai Tintention d'aller jeudi voir ma mère, niais je reviendrai samedi à temps pour boire les eaux dans Taprès-midi, et je reste-
394 WILLIAM PITT BT SON TBMFS.
rai ici jQsqu*à£e que les affaires delà session me rappellent en ville. . . Les ci rconstances pourront même ôtre de nature
à rendre mon retour douteux avant Noël
» Toujours sincèrement à vous,
» W. PiTT. >
Le 43, M. Rose arriva à Balh, et parla politique toute la soirée, en tète à télé avec M. Pitt^ qui lui expo$a cerr* tains arguments puissants contre la marche que- les mi" nistres avaient adoptée à Tégard de la Suisse. M. Rose vit cependant clairement que, si son chef se )*endait k Londres pour le discours du roi, ledS, comme il en avait Tintention, il ne manquerait pas, en partie par point d*honneur et parce qu*il avait été consulté, d'exprimer une pleine approbation de la politique étrangère d'Addington. M. Rose croyait très-utile qu'il évitât de se compromettre si fort et si prémalurément : « J*uaai donc, » dit-il,. « de tous les moyens en mon pouvoir pour le dissuader de se- rendre à la chambre des communes le jour de Touverture de la session. Il discuta la question avec moi modérément, mais sans prendre son parti. Il me dit que lord Bathurst, qui était venu quelques jours auparavant, lui avait exprimé le même désir, sans dire pourquoi et sans lui en donner les raisons ^ »
Le ministre retiré subissait en môme temps le^ in<* stances de Tévéque Tomline : « Je veux que vous sachiez. » écrivait Tévéque à Rose, < que j*ai écrit très-fortementà. M. Pitt jeudi dernier» Je Tai prié de rester à Bath, puisque sa santé lui en donnait un prétexte suiSsant, afin devoir quel tour prendront les choses. Jq lui ai dit aussi oe doftt
^ Jwrfumx de M. Wêêê, vol. I.
je suis convaincu» c*est qu*en soutenant le ministère sans réserve, il perdrait la confiance du pays/ »
Le U et le 15, Rose reprit vivement la discussion avec Pitt : « Cela finit, » dit-il, « par une assurance positive, do la part de M. Pitt, qu'il n'irait pas à Londres,, et Je me suis engagé à rester ici avec lui, ce dont il s*est déclaré parfaitement satisfait. M. Pitt a dit cependant qu'il ne pourrait pas éviter d'aller à Londres pour les votes du budget de Tarmée et de la marine, s'il y avait la moindre difficulté à mettre rétablissement de paix sur un pied considérable, »
M. Pitt avait d*aufres amis moins patients que ceux qur l'entouraient à Bath. Il y en avait qui s'impatientaient de le voir si longtemps hors du ministère, et qui soupiraient après des démarches plus promptes pour l'y faire rentrer. M. Canning surtout conçut à celle époque un projet qui me parait impossible à défendre dans toutes ses parties, quelque prévenu que je sois en faveur du but ; la jeunesse et l'ardeur de l'inventeur en sont h seule excuse.
M. Canning avait l'idée d'envoyer à M. Addingtou une adresse qu'il avait déjà préparée, et d'en faire tenir eu même temps une copie à M. Pitt. Elle devait être signée^ s'il était possible, par des hommes d'une grande influence politique, et représenter à M. Addinglon les périls croissants du pays ; on l'y pressait, dans les termes les plus affectueux, de remettre les rênes du gouvernement entre les mains de M. Pitt.
Canning était secondé dans ses intentions par trois amis du même âge que lui et dans la même situation poli-
^ L'évèque de Lincoln h M, Bose. Bifckden; il mars 1802.
tique, lord Granville Leveson, lord M orpeth, et M. Sturges Bourne. Il avait en outre pourappui un homme beaucoup plus ftgé et beaucoup plus considérable, lord Malmesbury. Au commencement de novembre, à la prière de Canning, lord Malmesbury se rendit chez le duc d*York, diuxfiorse Guards, et l'informa de ce qui se passait. Les observation^ du duc furent franches et sensées ; il dit entre autres : « M. Pitt rentrera, il est impossible quUl en soit autrement; le public le réclame, et on obligera M. Addington h céder... Quant à votre adresse, je doute qu*elle réussisse. J'ai peur que M. Addington ne soit trop vaniteux pour apprécier justement les limites de sa capacité ou rétendue du danger. Mais il a des amis' plus clairvoyants; j'ai des raisons de croire que lord Auckland et lord Hobart sont sur le poinl.de le quitter. Si Addington voit cela, peut-être la peur lui fera-t-elle donner sa démission. :»
' Les difScultés que rencontra M. Canning dans l'exécution de son projet furent grandes. Les signatures des pittistes seuls, des amis personnels et afiSchés de M. Pitt, ne pouvaient être d'aucune utilité. Il fallait trouver des hommes influents et dans une grande situation; mais ils n'étaient pas très-disposés à signer, pu du moins à faire les premiers pas. Dans cette situation, M. Canning imagina un expédient nouveau et étrange; il proposa d'envoyer la pièce sans signatures, avec une espèce de préface ou d'introduction en ce sens : « On croit plus respectueux, envers M. Addington et M. Pitt, de leur transmettre la pièce cijointe sans les signatures qu'on est prêt à y apposer ^ » Cet expédient, néanmoins, ne satisfit pas les autres
A Journaux de lord Malmesbury» vol. lU.
partisans du projet. On le laissa donc de côté, et on rei^rit la chasse aux signatures.
On avait eu l'intention de laisser M. Pitt dans une ignorance absolue du projet jusqu'au moment de Texécution ; mais on s'aperçut qu'il n'était pas aisé de garder le secret à l'égard du principal intéressé. Canning alla lui-même passer un jour à Bath, le M. 11 avait besoin de conférer avec son chef sur certaines questions politiques, et ne fit allusion à son projet que dans les termes les plus généraux et les plus réservés. En partant, il laissa lord Malmesbury libre de dire ou de taire le tout, selon les questions qu'on pourrait lui faire, ou selon qu'il le jugerait bon dans sa prudence. Cependant lord Mulgrave, arrivant à Bath pour un séjour un peu plus long, communiqua le projet tout entier à Pitt.
Une fois au courant, Pitt intervint sur-le-champ pour interdire toute démarche. Il se rendit chez lord Malmesbury un dimanche à huit heurèsetdemie du matin ; c'était le S^l novembre, et il entama sur-le-champ la question : c Je sais, » dit-il, « que vous faites partie d'un complot un peu moins désespéré que celui du colonel Despard; » et alors il se mit à développer ses objections : « Vous êtes tous, » dit-il, « dans la même situation ; vous passez tous pour m'élre trop attachés et pour être trop hostiles à M. Addington. Une mesure conçue par des hommes de cette nature et en si petit nombre ressemblerait à un complot ou à une cabale. Que je le susse ou que je l'ignorasse véritablement, on croirait assurément que j'y ai du moins prêté les mains ; et indépendamment de ce que je pourrais éprouver, ce soupçon suffirait à déjouer votre but en me faisant rentrer au pouvoir, à supposer même qu'il en pût résulter quelque avantage. Je désire donc, comme
âÔ8 WiLlIAM PlTT feT SON ÏËMfS.
Je Tal dit à Cantilng avant son départ dé Bath, el ôotnme j*y suis de plus en plus décidé après mûrô réflexion, qu*oû ne fasse plus aucun effort pour trouver des noms, des adhérents ou des signatures à aucune tentative destinée à contraindre ou à porter M. Addington à donner sa démission. Si on désire, aussi généralement que vous le dites, de me voir rentrer au pouvoir, il vaut mieux, pour moi et pour la chose même, que cette opinion fasse son chemin à elle seule, ce qui arrivera si elle est généralement répandue; sinon, il serait inutile et inconvenant pour moi de rentrer au pouvoir. »
Lord Malmesbury discuta encore un peu la question, puis finit par céder. Il écrivit à M. Canning, M. Pitt en fit autant, et, sur Tinjonction formelle de M. Pitt, le projet fut complètement abandonné.
A la même époque, Malmesbury et Canning trouvèrent leur chef plus accessible sur un auire point. Ils lui représentèrent vivement les. mauvais effets qu*avaii eus, en plusieurs occasions, le bruit des conseils qu*il avait donnés aux ministres. Cela est aisé à comprendre, sans jeter le pluslêgerblàmesur M. Addington, sur lord Hawkesbury, ou sur qui que ce fût. Lorsqu'on consultait M. Pilt, on lui communiquait les pièces les plus importantes, et il formait là-dessus son jugement. Ensuite apparaissaient certains faits qui n'avaient pas paru aussi graves au premier abord, et qui auraient cependant pu modifier beaucoup sa manière de voir. Ou bien on alléguait son avis en faveur d'une certaine ligne de conduite lorsque, par le fait, le projet qu'U avait approuvé avait subi quelques changements dans les discussions du conseil, et n'était plus précisément ce qu'on lui avait communiqué.
M. Pitt se laissa convaincre sur ce point : «Tant que je
WILLIAM PITt KT BON tfiMPd.
ffisterai à Bath, » ditMl^ « Je réfuterai de donner des conseils. » Le jour même» le H, il avait reçu dans la matinée une lettre de lord Hawkesbury, contenant dès dëptehea sur les difficultés alors pendantes avec la France, pour demander Ta vis de M. Piti sur Tensemble de Taffaire% Piit répondit conformément à sa nourelie résolution* Il écrivit à son noble ami qu'il lui était impossible de juger) avec quelque sûreté ou quelque précision, des questions aussi importantes d'après les renseignements qu'on pouvait lui communiquer à la distance où ils se trouvaient l'un de Fautre *.
Il kne semble que la détermination de M. Pitt à ce sujet tut parfaitement sage et prudente* D'après ce que j'ai observé dans la vie politique, je crois qu'un homme d'État au pouvoir ne peut trouver longtemps avantage, ni pour ses rapports personnels ni pour le bien public, à consulter un homme d'État qui n'est plus en charge, h moins que celui-ci n'ait nettement et déOnitivement renoncé à toute idée de rentrer au pouvoir.
Le nouveau Parlement s'était réuni le 46; les premiers jours furent employés à Télection de Torateur, M« Abbot, et fc là réception du serment des nouveaux membres. Le 93 , le roi se rendit au Parlement et prononça le discours d'ouverture. Sa Majesté exprima sa joie de l'abondance des dernières récoltes et de la prospérité sans exemple des manufactures, du commerce et du trésor. Il exhorta les deux chambres à maintenir les véritables principes de la constitution dans l'Église et dans l'État. Certaines personnes crurent voir là une allusion aux ré-
' GompareS) sur tette confialutioo de lord HawkeBbury^les j^ummtx ^ ir. ÊUm, vol. I^ 6t ceux de lord Mslmesbory, toi. IV.
iOO WILLIAM PITT ET SON TEMPS.
clamations des catholiques ^ Lorsqu'il eu vint aux affaires extérieures» le roi dit: « Dans mes relations avec les puissances étrangères » j*ai été animé du sincère désir de maintenir la paix. Il m'est cependant impossible de perdre de vue ce sage système de politique en verta duquel les intérêts des autres États se lient aux nôtres, et je ne puis par conséquent rester indifférent aux changements importants qui peuvent s'accomplir dans leurs situations et leurs forces respectives. » Sa Majesté en vint à dire qu'en pareille circonstance, nous étions tenus de veiller à notre sécurité.
Le lendemain, à Bath, en lisant le discours du roi avec lord Malmesbury, Pitt remarqua qu'il était bien vague et bien indécis, rempli de faits vrais mais susceptibles de diverses applications. Il était encore moins satisfait d'une phrase qui suivait la dernière que j'ai citée. Le roi parlait de la nécessité de pourvoir aux diverses branches du service public, « et j'ai la grande satisfaction de savoir, » continuait-il, « qu*on peut exécuter pleinement ceci sans ajouter aux fardeaux qui pèsent sur mon peuple. » « Cela est faux, » dit Pitt ; « je sais que cela est impossible, à moins qu'on ne compte désarmer complètement et rester absolument sans défense, même pour la politique intérieure.»
On ne proposa aucun amendement à l'adresse dans l'une ni dans l'autre chambre. Lord Grenville à la chambre des pairs, comme M. Windham à la chambre des communes, saisirent cette occasion pour renouveler leurs attaques contre le ministère. Leur terrain fut à peu près le même que Tannée précédente. On ne pouvait cependant man-
* « Ils ont mis VÉglise et CÈtat dans lear discoars, je devine Men pourquoi, » écrivait M. Ganning de.Londres. — « Cène peut 6tre que pour rappeler ce qui a amené la retraite de M. Pitt, a disait à Bath M. Rose.
quer de remarquer un nouveau trait dans leur ligne de conduite. Malgré les dissenliments qui existaient entre M. Pitt et lui au sujet de la paix, lord Grenville parla de son ami comme du seul pilote en état de diriger TÉtat. Ji termina aiof i son éloquente harangue : « Votre seul espoir de salut est un vigoureux système de défense. L*Europe est tombée dans l'imprévoyance et dans la folie, mais Ténergie et le courage delà Grande-Bretagne peuvent encore réveiller les États du continent et leur faire soutenir glorieusement la lutte en faveur de leur liberté et de leur indépendance. S*il vous reste un espoir , il réside dans des mesures décidées et fermes, dans le ton animé et confiant d*un chef courageux et capable. Vous ne le trouverez pas parmi les honnmes qui sont au pouvoir; vous n'avez de ressource qu'en celui auquel TAngleterre, auquel TEurope entière regardent, à ce moment terrible, pour défendre leurs droits et leurs libertés les plus chères ^ »
Le ton de Grenville était le même dans sa correspondance intime : « Le vœu de tout homme qui atta-< che quelque importance à la question de savoir si Bonaparte nous traitera ou non Tannée prochaine comme il a traité les Suisses, doit être de remettre le gouvernement aux mains de Pitt, » écrivait-il à son frère *.
A la chambre des communes, où Ton reprit le lendemain la discussion sur le rapport, les mêmes vœux furent nettement exprimés par plusieurs membres. D'autre part, M. Fox soutint le cabinet dans son second discours, surtout comme préservant le pays de tout retour possible de M. Pitt. Il plaida également, dans une certaine
* Histoire parlementaire, vol. XXXVI.
^ Lettre à lord Buckingfaam. Cour et <cabinet de George Ht, vol. III.
^Q% WIl«l«Iipi BITT RT BON VSIIBa.
qua guQ «ctd arguiEents^ au pomt de vue i^ avantages ppliUqua^ at pommarciauf , dtaiant 6i^ac|0maat oppaaés à çmi qu'il aTait allégués an 17i|7, H, Canaïag lui rér ppndit a^o beasfiQup 4e tal6»(» maia avaa quaique im-
pru49nGe, e^ il cqiapromit, plu# qp*il p'ayait la droit de la faira, le ^Qm da floa obaf raaté h 3atb,
AddiugtQP lulrQidina parla laa ^m^ jâups, oiaia on trauTa sas. di^coura faiblaa ; ^ Sc^s aaldate onl hopte da l«)i, » disait CapniPg aprèa uu auti^a débat. Le fait est, aapendapt, qye aes taleats a*éiaiaot point à dédaigaar. Mais il était acooptamé i^ la gravité et à Tautorité du fautauil» at il manquait da promptitude dans la répliqua, qualité indispensable pour (xmduipa uu débat*
La compte rendu du disaaurs de Fqit h la abambra des eau^piunes yint agitar Pitt h Bath, aamma ta bruit d*upe trompette excita UP cbaval de batailla* Nous ratrouYons encore ici la jourpal de lord Malmasbury. s Samedi 37 mai. Dés que je suis antre daus la salon, Pitt m*a pris à papt et s'est mis à ma parler trés-rvivament de la conduite et du langage de Foi ^ la pbaipbra da^ camiPUoes, et cala avec tant d'animation at d*^loquenca que ca qu'il me disait ressemblait davantage au squelette d-UPa ré? pliqna à* Fox qu'à un^ simple Ipnveifation particulière. Jl était pressé de savpir ce quaFçix avait dit en 1787, au sujet du traité de commerce, at nons spmme^ allés çha9 BuU^pour rechercber 4es anciens débats. En i^a mot, il était si plein da son siuat que j'ai eu peqr de le vair prendre anyie d'aller h Londrea pour répondra^ à Fox. »
^ lAvmn^.ç^l^imX 4e to«|we«^ Balb«
WILLIAM PITT ET 601f TEMPS. i03
Le lendemain, M. Pitt fit une visite à lord Malniesbury et reprit la conversation. Jl se montra € blessé, sinon fiché» de ce qu'avait dit Canning : c Nos relations personnelles ne lui donnent pas le droit de rien affirmer en mon nom, et cela me déplatt d'autant plus que son discours tend à amener ce que j*ai en horreur , des difficultés personnelles avec Addington et Hawkesbury .
Pitt en revint ensuite au discours de Fox, dont il par* lait avec la même indignation et la môme animation que la veille ; lord Malmesbury allait répondre lorsque Pitt ajouta : « Je vais devancer ce que vous alliez dire, je le sais, en vous avouant franchement que j*avais Tintention d'aller à Londres, lorsque le budget de la guerre ou de la marine arriverait à la chambre, pour y passer seulement un jour, et pour parler sur une seule question ; mais ce que vous avec suggéré k Rose nous a Cait réfléchir, lui et ^ moi, et, tout bien considéré, nous avons reconnu que vous aviez raison. Je suis résolu à rester ici. »
Le i décembre, la discussion sur le budget de la marine s'éleva à la chambre des communes. Les ministres demandaient qu'on votât une levée de cinquante mille matelots, presque le double de ce qu'on avait voté depuis la paix de 1783. Jusque-là, lenr proposition convenait aux partisans des préparatifs de guerre, et elle passa sans qu'on en vint à une division , mais non sans exciter quelques (d)servations. On avait promis un grand dis* oours de Sheridan pour ce débat. Trois jours auparavant, Canning écrivait à lord Hawkesbury : « Sheridan va nous lanq^ un discours en faveur du pied de guerre cl contre Bonaparte, mais contre Pitt et nous tous aussi... Il m'a dit que Fox ne serait jamais ministre, mais qu'il ferait tout ce qa*il pourrait pour tenir Pitt éloigné du pou*
voir. C'est son jeu du moment» de son propre aveu. » Sberidan réserva cependant ^d grand discours pour le 8 décembre, lors de la présentation du budget de la guerre. M. Charles Torke» secrétaire de la guerre, proposa ce budget. « J'ai été bien étonné l'autre soir, » dit M. Yorke, « lorsque j'ai entendu un honorable membre (M. Fol) soutenir qu'il n'y avait point de raison pour maintenir en Angleterre un établissement militaire plus considérable qu'il n'est coutume en temps de paix, et qu'il y avait même des raisons pour diminuer les forces partout, à l'exception des Indes occidentales. » Il n'était pas malaisé à M. Torke d'attaquer cette proposition et de démontrer les dangers dont nous menaçait l'Europe. Il pouvait compter sur le concours de la chambre pour la demande contenue dans son discours, h savoir les fonds nécessaires à l'entretien des forces régulières, se montant à peu près à cent trente mille hommes, en comptant les officiers et en comprenant les régiments de Tlnde. C'était une augmentation de l'établissement voté à la. première conclusion de la paix.
Après ce discours et quelques autres, Sberidan se leva. Il parla de Fox comme de l'homme qu'il aimait et respectait le plus au monde; mais ces sentiments ne l'empéchèrent j^as de se livrer à quelques allusions piquantes, bien que voilées, sur la ligne de conduite que Fox cherchait depuis quelque temps à faire prévaloir. Il approuvait le discours du roi ; il approuvait les établissements militaires ' considérables ; il approuvait M. Addington comme ministre. « Qu'est-ce que d'autres personnes avaient à reprocher au très-honorable membre? » demanda- t-il. Toate leur aversion n'était qu'un caprice; ils ne pouvaient en donner de meilleures raisons qu'une épigramme de
Martial, ou la parodie anglaise sur cette épigrammc : « Tu ne me plais pas, docteur Fell, je ne peux pas dire pourquoi ; mais ce que je sais parfaitement, c'est que tu ne me plais pas, docteur FelL »
Ceux qui se rappellent qu'Âddington portait déjà le surnom de docteur^ et qui connaissent le goût de la chambre des communes pour la plaisanterie, peuvent Imaginer de quels éclats de rire fut saluée Tallusion de Sheridan.
Sberidan continua , moitié plaisantant , moitié argumentant : € Que demande-t-on, » dit-il, « au chancelier de rÉchiquier actuel? Nous l'avons traité avec le respect qu'il méritait lorsqu'il occupait le fauteuil dans cette chambre... Espérait-on qu'une fois ministre, il se lèverait pour rappeler l'Europe à l'ordre? Pouvait-il envoyer M. Colman, son sergent d'armes, jusqu'à la Baltique pour sommer les puissances du Nord de comparaître à la barre de celte chambre? Devait-il voir les puissances allemandes grimpant sur les bancs comme les membres de la chambre des communes, et leur crier : Messieurs, à vos places? — S'atlendait-on à lui voir jeter les yeux sur la galerie en s'écriant que les étrangers n'avaient qu'à se retirer? Pouvait-il se placer sur le Rhin et dire : Les Allemands à droite et les Français à gauche? S'il avait pu exécuter tout cela, pour ma part je voterais pour que l'orateur de la chambre fût toujours premier ministre. Le très-honorable membre a fait tout ce qu'on pouvait raisonnablement espérer de lui.
' « J'avoue, monsieur, » continua Sheridan, « que je vou-' drais savoir ce que pense M. Pitt. Je voudrais savoir ce qu'il dit de l'appel en sa faveur qu'un homme d'Étal énergique a fait entendre ailleurs, et assez haut. Je me sou-
i06 WILLIAM PITT ET SON TEMPS.
viens bien» monsieur, nous nous souvenons tous de Féloge qu'il a fait du ministère actuel? A-Ml Tintention de rétracter ces éloges? Je qo puis le croire... Monsieur, quand je vois tant de gens préoccupés de cet honorable membre, je suis heureux d'apprendre que sa santé est rétablie. Mais comment, je le demande, mettre décemment à la porte l'homme qui a fait la paix pour ramener au pouvoir celui qui l'a approuvée?... Je me figure qu'on a mal compris le jeu du Philidor politique; ses amis ont joué un cavalier et une tour quand ils n'auraient dû jouer que deux pions, et ils ont cherché à faire échec et mat au roi, quand cela n'entrait pas dans leurs instructions. Je ne puis oublier l'époque où l'on déclarait que l'auguste personne du souverain faisait seule obstacle à l'extension des privilèges des catholiques d'Irlande, et je ne puis par conséquent supporter l'idée de rappeler ce trës-bonorable membre au pouvoir, afin de l'imposer k la couronne... M* Pittseulen état de sauver le pays t... Si le salut d'un^ nation dépend d'un seul homme, elle ne peut être saurée; je dis plus, elle ne mérite pas d'être sauvée ; une nation ne peut être sauvée que p^r le Parlement et le peuple, y
Canning se leva après Sheridan. Dans son grand dis» cours de ce soir-là, il déploya non-seulement une mer* veilleuse éloquence, mais, ce qui était plus rare chez lui, nm modération parfaite. Il voulait, dit-il, exprimer ft son excellent ami M. Sheridan, nen-seulement sa satisfaction, mais sa reconnaissance pour le rôle qu'il renéit de jouer : « Ce n'est pas la première fois*, » dit-il, «rquemon honorable ami, rejetant loin de lui toutes les misérables
A M. Canning semble faire allusion à la conduite de BÎ. Sheriçlan à répoque dte la révolte de la Nore. Voir dans ce volume.
WILLIift PITT ET soi* TEMPS; 407
diàtinctiohs dé Tesprlt de parti, s'est mis en arant, dans des diriîoâstances particulièrement di£Bclles, souvent décou*-* ragé et toujours seul, comme le champion des drdits et àei intérêts de son pays, et qu'il a rélevé le cœur et le courage de la nation. J'espère que nous n'entendrons plus parler de ces systèmes déplorables, dont le but n'est pas de noiis encourager k éVitër la ruine, mais bien de nous décider k l'accepter; « Nous n'avons rien à craindre du côté dé là France, si ce n'e^lt la rivalité commerciale, » dit l'honorable membre en face de moi (M. Fox). Jëlez un cdUp d'œil sur l'état du inonde, monsieur : un pareil a^gumétit, méixïe venant d'où tel heimmë, vaut-il W péltië d'être tè^ futé?
» Et dans quel temps vivons-nous, monsiëtit'? » continua Canning. « Voye2 la France, voyez avec qtiiA nous avoàs à Intl^, et considérez qtfêst-ce qui fdtt la force de notre enfiemie. Un h(}fitime. Vous me direz que là France était gratidè, puissante et formidable aVantlegouverfiemèYit de Bonapairte, qu41 y à trouvé de grandes ressources physiqtrès et môralesi dont il n'avait qu'à user. Cela est trfti, et il to a tiéé. Ct^mpattei M sitdatiôti dé 1^ Fi^aneie lorsqu'il Ta |)frisé avec celle où 11 Yû élèvéfe rtiaintenstnt. Je tiè fài^ pfàs le panégyrique de Bonaparte, mais Je ne piiîs fermier les yëtiJL sur U supériorité dé son lalenft et TàisôendàM ènMob^ dinaire de son génie. Ne me dites pl&s (^ùe ce sdftit ses thèsures et se politique, c'est soÉi génie, ^h caractère qiii tiennent le mfùndéen fesfiecf. ilonsîéuf, povtt lutter éîVecitii, pouf l'arfêier, pour renchatner, potrf M fèûstèr, il àoui? fatft des forces Oti rtiérAe genre. Je sùi^bien imH A'àMf de^ é>bjéctf*nfg M± armements fc**n§ldêfàWeS qu'ôiî VotiS propto^e,^ je lé* Vote dé tout mon tcbûK MaHs pàtlT Miet avec Bonaparte, une grande âme, un grand tftë! vaut idtit
le reste. C*est1à mon avis sans détour. Parce que je le donne ainsi franchement, mon honorable ami M. Pitt doit-il être accusé d'inspirer mes paroles?
T> Monsieur, de toutes les imputations que ce U*ës<honorable membre a pu subir, j'avoue que je croyais que le reproche d'intrigue et de cabale était le dernier que pussent lancer contre lui ceux qui ont été témoins de sa conduite publique.... Non, monsieur, jamais un jeune ambitieux, arrivant à se faire connaître pour la première fois et prétendant à la faveur publique, n'a cherché à acquérir delà réputation et à se faire des partisans avec la moitié débardeur que mon honorable ami apporte, depuis sa retraite du pouvoir, non pas à attirer, mais k repousser, à décourager l'attachement; non pas à augmenter le nonibre de ses partisans, mais à porter sur d'autres leur appui. Et s'il n'y a pas réussi, quels qu'aient été ses efforts pour s'isoler et pour se diminuer dans la vie publique, s'il a échoué, même auprès de ceux qui sacriQeraient toutes choses à ses désirs, leur attachement pour lui excepté, s'il n'a pas mieux réussi auprès du public, que faut-il en conclure, si ce n'est qu'en vain se retire-t-il et se cache-, t-il; il ne peut espérer etl'acer du souvenir de son pays la mémoire de ses services passés 1 II ne peut échapper à la fidélité d'une nation : il faut qu'il supporte l'attachement d'un peuple qu'il a sauvé. »
Ce remarquable débat dura jusqu'à quatre heures du matin. Jamais peut-être, soit dit en passant, on ne vit deux politiques mieux assortis comme esprit, comme éloquence et comme génie, que Sheridan et Canning à la chambre des communes, sans parler de cette intempérance dans le caractère qui leur était commune et qui accompagne trop souvent le génie.
WILLIAM PITT ET SON TEMPS. i09
M. Pitt, à Bath^ était soigneusement instruit de ce qui se passait dans la chambre des communes par les lettres de plusieurs de ses amis comme Long, Ryder et lord Camden. Tous s'accordaient à faire l'éloge des discours de Canning, etPitt chargea lord Malmesbury de dire au jeune orateur qu'il en était parfaitement satisfait ^ Passant de là au tour général de la discussion, Pitt dit qu'il pardon* nait volontiers les reproches prétendus sérieux que lui avait faits M. Sheridan, en Tbonneur des reproches qu'il avait faits à M. Fox. Il admirait l'esprit et la gatté du discours, et se joignit de tout son cœur aux rires qu'excitait le docteur Fell.
Dans la même cçnversation avec lord Malmesbury, Pitt en vint à discuter la situation du pays. 11 s'étendit avec un plaisir évident sur ses vastes ressources : «Quelque grande que puisse être la France, dit-il, notre revenu égale celui de toute l'Europe (il l'évaluait à 32 millions sterling); notre marine est supérieure à celle de toute l'Europe; et puis, » ajoutait-il en riant, « pour faire de nous de vrais gentilshommes, notre dette est aussi considérable que celle de toute l'Europe. Avec ces ressources, si nous agissons sagement, avec un juste mélange de courage et de modération, et si nous pouvons éviter les inconvénients dé la guerre pendant quelques années, la guerre sera un mal qui se fera beaucoup moins sentir.... Potir moi, je suis disposé à croire qu'on peut me laisser jouir de mon repos, au moins quelque temps encore. »
Le jour où cette conversation eut lieu, comme lord Ifalmesbury le consigne dans son journal, « Pitt, lord Mulgrave et le colonel Stanley dînaient chez lui. On ne'
' Journaux de lord Matmesàury , vol. IV.
peut être plus en train et de meilleure compagnie (|uë ne le fut Pittaprès dtner» et dan6 le sàlon^ avec lady Malme»burjf et mes filles^ nous jou&ities comme de coutume h M gpéo ulatiofii » La spéculation était un jeu de cartes fort à la mode alors.
Lord Malmesbury ne manqua pas de communiquer à Mi Canning la (^onTërsation qui atait eu lieu, et il reçut de lui cette réponse :
il. GANNING A LORD MALMESBURY.
« Gonduit-Street, 14 déc. 1802.
» » ^ i é .Ce que vous dites en général de Pitt me plattf mais non Texpression particulière de sou désir àê repos. Tôt ou tard il faudra qu*il agisse, sans quoi le pays est perdu. Toutes les apparences du moment présent sont creuses et fausses» j'en suis convaincu. C'est un \ffn qu'on adopte pour répondre aux nécessités du moment, mais il n'y a autre cbose au fond que concession, coniM»^ sion^ concession I Pitt s^en contenterd^t-ilT Dieti nom m garde 1
» G.' Cv »
Piti ne resda pas toujours staiminaite à Balb^ Il 81 plusieurs visites assez courtes, revenant terujours b Aatb/ Il alla de nouveau à Burton^Pynsent» cb«2 si^ixièri, et la vit pour la dernière^ fois. Il alla tbez lord et lady Batb, dan» le^r beau ebâteaû de Longleat, le plus Ml établissement qn'iil y ait pevt'étré dans le midi de VAtlgh»' terre. En quittant Longleat, les chevaux de lord Bath le 'conduisirent h Shepton^MaHet^ c^èlsIiJoiSR* de insFeM,- et
la population voulut abdQliiment dételer 16» chevaux et le traîner jurqu'à Tauberge* Ce fut un soudain élan d*hoB-« nêle enthousiasme, puisqu'on n*avait pas eu le moindre avis de son arrivée*
Pitt alla également passer deux jours chet lord et lady Bathursi, à Girence^ter. Là commeà Longleat, il retrouva lord Malmesbury avec ses filles, et toute la compagnie était sujette à reprendre le soir avec ardeur son jeu favori de !• spéculation.
Dans le courant de ce mois, diveré incidents contribuèrent à irriter H« Pitt contre le ministère. Bn premier lieu, des attaques fort vives parurent contre lui dans le Times. Ce journal, fondé au mois de janvier 4794, dV vait pas encore atteint la grande prééminence qu'il possède aujourd'hui, mais il exerçait déjà une puissante influence sur l'esprit public. L'éditeur, nous dit M. Rose, était dans l'habitude de voir constamment M. Hiley Adding^' ton ^ De là Tenaient, disait-on, les élogei constants que M. Addington le ministre recevait dans ce journal; mal» cette relation le rendait en même tempe responsable dea invectives politiques qu'il contenait^
Voici quelques extraits d'un article très-*»pirituel qui parut le S décembre :
Les Hommes incapables.
Il commence aiûfi :
« Ceux qui û*ont jamais en une grande idéér de h « politique de famille, * et qui croient possible de sauver le pays sans un Grenvîlle, ne feront que rire des Confessions
i12 WILLIAM PITT «T SON tEMPS.
ex tempore qu'a récemment faites le parti désappointé. Le public n'a pas oublié les inconcevables absurdités qui ont suivi leur démission, lorsqu'on félicitait le public de ce que les hommes qui venaient de quitter le pouvoir restaient ex officio à la tête des affaires. Les hommes ex officio avaient alors l'impertinence affectée de parler de leurs successeurs comme de personnages inconnus au pays, comme s'il n'y avait pas des ministres trop connus! »
.Après une série d'attaques prétendues contre les ministres, l'article se terminait ainsi : « Il y a une sorte de lâcheté à user de son esprit contre des hommes aussi incapables ; mais notre amour pour le pays et pour la vérité nous oblige à les accuser à regret d'un autre crime si grave et si odieux qu'il est impossible de le passer sous silence ; après avoir possédé dix ans les honneurs et les émoluments attachés au pouvoir, la faveur de leur souverain et la confiance de leurs concitoyens, ils sont incapables de déserter leur poste à l'heure du danger, sous quelque prétexte frivole, ou par quelque intrigue secrète qu'ils n'auraient pas le courage d'expliquer, et qui n'auraient eu aucun effet sur ^des hommes courageux , ou soigneux de leur réputation ; ils étaient incapables de désirer le pouvoir pour leur propre avantage dans un moment où le pouvoir était devenu si dangereux qu'il n'avait plus de charme même pour l'ambition insatiable d'autrui ; enfin ils sont incapables de renoncer au pouvoir sur Tordre factieux de ceux que leurs utiles et salutaires services ont amenés à se repentir du crime ou de la folie qu'ils ont commis en se rçtirant. »
M. Rose fut Irès-irrilé de cet arlicle ^u Times^ et il
raconte qu'après en avoir causé avec lui, M. Pitt fut également fort blessé. La fausse interprétation donnée à la retraite de Pitt semblait d'autant plus répréhensible qu'elle n'était en aucune façon insipirée, ni même soutenue par les membres du nouveau ministère, qui savaient exactement ce qu'il en était. Pitt déclara d'abord qu'il allait écrire à Sleele pour le charger de dire à M. Addington qu'à moins que la calomnie ne fût désavouée aussi publiquement qu'elle avait été lancée, lui, M. Pitt, la regarderait comme sanctionnée parle minfstre. Mais à la réflexion, Pitt renonça à l'idée de toute communication de ce genre.
Le 8, Addington présenta son budget, qui fut de nouveau une grande source demécx)ntentementpourM. Pitt. En premier lieu , le ministre annonça un emprunt de dix millions pour l'année financière. Comment cela s'accordait-il avec, les paroles mises dans la bouche du roi quinze jours auparavant? Ensuite, avant môme d'en venir au budget , au lieu de s'occuper sur-le-champ du déficit, le ministre proposa le trompeur expédient des bons de l'Échiquier : « J'en suis d'autant plus surpris, » disait Pitt à Rose, «que j'ai démontré bien des fois à Addington Tabsolue nécessité de pourvoir immédiatement à toutes les dépenses extraordinaires qui pouvaient survenir en temps de paix. Addington a toujours admis ce principe, ei m'avait donné les plus fortes assurances qu'il ne s'en éloignerait jamais, quelles que fussent les circonstances. »
Il ne me parait pas nécessaire d'examiner ici en détail l'exposé financier de M. Addington. Son biographe accorde * qu'il provoqua, au moment même, beaucoup de
riB de iord SidtMUth, par le doyen Pellew, vol. III.
iU WILttÀJIt PITT BT SON fBMPS.
^ ofltlquns amères; Il avoqe qu'on le trouva c yaniteux, injuste pour ses prédécesseurs au pouvoir , et rempli d'âisertloni erronées dans une partie des détails. » Il y eut u ne expression, peu t^tre involontaire, qui blessa extrêmement M. Pilt. Le ministre félicitait son collègue, lord Salnt-Vlneent, de cTéconomle de son administration; » put regarda ce compliment comme une méchanceté à Tadresse de Dundas, qui avait été trésorier de la marine.
81 tel était Tavis de Pitt, il est évident que Oundas lul-méme ne le partageait pas. Il eût indubitablement, dans ce cas, refusé de recevoir, à cette époque, une grande faveur du gouvernement. Au contraire, le ii décembre, la OaMeite annonça Télévation de Dundas à la pairie sous le titre de vicomte MelvUle. En causant avec Rose de cette nouvelle, Pitt dit qu'il en était étonné au delà de foute expression : « Je ne lui en ai pas entendu dire un mot depuis que nous nous sommes quittés cet été, » ajoutaii-il; « et, par le fait. Je n'ai pas reçu de lettre de lui depuis plusieurs mois. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, e^est que la dernière fois que j*al vu Dundas, il m^a développé toutes sortes de raisons qui lui rendaient impossible d'accepter la pairie. »
Il est assurément assez étrange qu^ lord Melville n'eût pas anjioncé sa nouvelle situation à son fidèle ami, si récemment encore son chef j mais on ne peut Iqi fair^ un reproche d'avoir réfléchi de nouveau sur les raisons de famille qui avaient jadis pu s'opposer à ce qu'il acceptât la pairie, et d'avoir accepté plus tard un honneur que ses longs et excellents services publics lui avaient amplement mérité. Je dois ajouter que, depuis quelques mois, il s'était fort rapproché de M. Addington. Dans l'été de 1802, il avait consenti h diriger pour les ministres les élections au
WIlIilÀM PITT KT SON TEMPS. 44ft
Qord de la Tweed ; il s'ao était acquitté avec son habileté et fiOQ ftuecèa ordinaires, et, ap mois de février saivaot, le brpit eeurut qu*il allait entrer dans les rangs da ministère aomrae preiaier lerd de la Trésorerie < .
Aui vaeances de Neël, les deui chambi«es s'ajournèreal japQu'au eommencement de février, et, le il décem-* bre, lord Castlereagh arriva à Bi^th. Il venait voir M. Pitt, et les deux politiques eurent une longue conversation, Lerd Castlereagh dit que la cession de Malte offrait de grandes difficultés, et qu'on pensait maintenant à oonfier au pape 1^ ehoiit d'un grand n^altre. M. Pltt exprima sa désapprobation de ce projet. En même temps il dit à son noble ami que, diaprés Texposé du budget, il était een* vaineu qu^Addington avait fait de grandes fautes.
Il faut remarquer que les dissentiments qui s^élevèrent alors et par lu suite entre Pitt et Àddington furent fort aggravés et excités par quelques-tuns de leurs amis respectifs. Du oété de Pitt, nous avons vu, dès le début, que Qanning,Reseet Tévéque de Lincoln, surtout, étaient, au plus haut ^egré, hostiles à M. Addington, Dès la fin da t%^i , je vois révèque appliquer en particulier au ministre, flarl injustement, je crois, les expressions suivantes : « Tant d'incapacité et de perfidie ^ » Du côlé â^Addington, les preuves ne sent pas aussi claires; mais il y a bien des raisans de croire qu'il était souvent excité contre son prédécesseur par son frère, M. Hiley Addington, et par son beau^-frère, M. Charles Bragge. Il leur était fort attaché, et leur témoignait à tous deux la même bienveillance mal entendue que M. Pitt avait montrée à lord Chatbam,
' Lord Grenaille à lord Backingham, 13 février 180S. 9 Leitre à Si* Rose, SS décembue ÏSOt.
en cherchant à les placer dans une grande siluation. C'étaient des hommes fort respectables, mais d'une médiocrité absolue. J*ai souvent remarqué dans la vie publique que Tinconvénient de placer des hommes médiocres dans de grandes charges ne se borne pas à la mauvaise exécution de leurs devoirs of&ciels'; ils résistent et s'opposent, autant que cela leur est possible, à rentrée de tout esprit plus distingué dans les mêmes fonctions. Ils cherchent à faire descendre toute l'administration au même niveau d'infériorité.
Le 24 décembre, Pitt quitta Bath, et partit pour aller ))asser les fêtes de Noël à Cuffnels, chez George Rose. Celui-ci note : « Pendant les trois jours que M. Pitt a passés ici, nous avons soigneusement examiné toutes les pièces sur les finances nécessaires pour étudier l'exposé de M. Addington ; au début de son budget, ira admis toutes mes conclusions « et est parti parfaitement con-. vaincu que le compte-rendu tput entier repose sur des erreurs grossières... Il croit également qu'il lui sera impossible de ne pas s'expliquer à ce sujet à la chambre des communes. » D'après un autre passage, il paraîtrait que M. Pitt croyait que les erreurs s'élevaient à 2,800,000 livres sterling par an.
Le lundi 27, le ministre en retraite arriva chez lord Malmesbury. Nous lisons dans le journal de bon^ nouvel hôte : « Pitt est arrivé à Park-Place vers sept heures, pour dtner tard. 11 n'y avait ici personne autre que M. Ëlliot, mes filles et Fitzharris. Pitt a été aussi aimable que possible, à dtner et dans la soirée, en causant avec nous ou avec nos hôtes, et nous avons veillé presque jusqu'à une heure, sans dire un mot des affaires publiques. »
Le lendemain, Canning et lord Morpeth arrivèrent de
Londres : € Je tenais cependant à ce que la conversation restât générale, » dit lord Malmesbury » « et j*ai évité la politique en jouant gaiement à la spéculation jusqu'à rbeure de nous coucher. »
Le lendemain, cependant, avant de prendre congé de ses hôtes, M. Pitt entama la question de la politique, surtout de la pditique étrangère : « La grande affaire pour nous, » dit-il, « est maintenant de savoir supporter et nous abstenir. Si nous pouvons conserver la paix quatre ou cinq ans seulement, nos revenus augmenteront de manière à nous permettre d'envisager sans crainte une guerre comme celle que nous venons de terminer. Rien ne doit remporter sur cette considération, excepté ce qui doit remporter sur toutes choses, une insulte nationale grossière, un acte d'hostilité flagrante, ou bien une tentative d'agrandissement de la part de la France, ce qui comprendrait en réalité les autres inconvénients. »
Le même jour 29. àuneheuœ, Pitt et Canning partirent ensemble pour Dropmore : « Rien de bien important ne s*est passé, » dit Canning en rendant compte de sa visîite. En écrivant a son frère le marquis, lord Gren- Tille représente M. Pitt comme différant tous les jours davantage d*opinion avec les ministres, mais comme encore disposé à les traiter avec les plus grands égards *^
Dans Tintervatle, M. Addington, ayant appris de lord Casttereagh les conversations de Balh, avait écrit plus d*une fois à Pitt, lui demandant instamment de venir le voir dès qu'il serait en ville.
< Cour et cabinets de Geofge Ul, vol. III.
^i^ wii.f44ii viTT «T «on fiiifs.
» Mon cher monsieur,
» J*ai reçi) vQtre lettre au moment dp quitter Rose ; de là je suis arrivé ici par de courtes étape^^ en m'arrêtant sur le cheinin à Park-Plac^. Je me rends demain ou aprèsdemain chez Long, où je passerai probablement deux qu trois jours; je ne serai donc pas en ville avant le milieu de la semaine. J^espère alors avoir {'occasion de vous voir, et je remets Jusque-là ce que j*aurai à dire de Tétat et de Tapparence des affaires publiques, dans lesquelles je vois bien des points que je ne puis m*empécber de considérer avec regret et inquiétude,
» Affectueusement à vous,
» W, PiTT. »
Le samedi, qqi élMt le jour 4e Tau, Pitt et Citnqing quittèrent ensemble Dropoiora, et s^ séparëreut au pont 4e Çn^nford ; Caqning retourna à LQq4re$ i tftodis qi^e Pitt se rendait chez }i. I«Qng, à BfoqDley-BilI. Le merpredi 5, il ^Ua à Riclinipnd» chez M. Addington, et y pfissa la QQit. W trouva le ministre s^uU et ils causèrent loogt^mips sur w toQ amical, ^n 4épU Ae& pritiqueis de M. Pitt.
De Richmond, M. Pitt s^ rendit chez lui à Park-Piace; puis il retourna à Bromley-HlU, et de là à Wilderness, chez lord Camden, tout près de Sevenoaks. De Wilderness il revint à Londres, et alla encore passer une nuit à Richmond-Lodge. « Il n*a pas bonne mine, » écrivait Addingtoo à Hiley, « mais il a évidemment repris des forces; il est en
WILLIAM PITT ET SON TBIIPS. 4t9
train et il a bon appétit. » Dans cette visite, ou peut-être dans la visite précédente» quoique cela soit peu probable, QQ incident remarquable survint; quelques semaines plus tard, Pitt le raconta en confidence à Rose, et je transcris ici le passage où le fait est rapporté.
€ M. Pitt me dit qu'étant en ville après Noël, il avait dtné et couché à Richmond-Park, chez M. Addington, et qu'ils avaient passé Taprès-niidi et la soirée tout seuls, ainsi qu'une grande partie de la matinée du lendemain, sans que M. A« laissât échapper un mot sur la possibilité du retour au pouvoir de M. Piit; mais, en rentrant à Londres en voilure, au moment où l'on arrivait à Hyde- Park, M» A. entama la question de l'air le plus embarrassé, en disant que, si lord Grenville n'eût pas insisté sur l'absolue nécessité du retour de M. Pill aux affaires pour faire marcher le gouvernement, il eût été lui-même disposé à lui proposer de rentrer au ministère ; et là-dessus, il développa sa pensée de manière à mettre M. Pitt dans rimpossibilité de garder le silence, tl répondit donc que> lorsqu^on croirait nécessaire qu'il revint au pouvoir, il examinerait attentivement la question de savoir jusqu'à quel point cela lui conviendrait, et, dans ce cas, il chercherait d'abord à savoir quels pourraient être à ce sujet les désirs do Sa Majesté, promettant de ne rien décider sans prendre l'avis de M. Addington et de ses collègues. Il paraît, d'après la manière dont M. Addington avait reculé la question jusqu'à ce moment- là, dix minutes ou un quart d'heure avant Tinstant de la séparation, et par l'extrême embarras qu'il éprouva pendant la conversation, qu'il avait de la répugnance à J*entamer, et qu'il tenait à ce qu'elle ne pût se prolonger. »
Quelques Jours après son entrevue avec Addington,
put partit pour Walmer-Castle. Les deux hommes d'État ne se rerirent pas pendant plusieurs semaines.
L'une des premières lettres que Pitt écrivit de Walmer était adressée à M. Rose, et récapitulant les conversations qu'il venait d'avoir à Richmond et, à Londres, il priait son ami de renoncer à l'intention qu'il venait d'exprimer, car H. Rose avait le désir de répondre, dans la chambre des communes, à l'exposé financier présenté par H. Addington le 40 décembre précédent.
Voici les principaux passages de cette lettre, qui eut, je dois dire, un plein succès.
« Walmer Castte, 28 janvier 1803.
» Cher Rose,
» Vous savez déjà combien on est disposé à s'imaginer qu'on peut déduire mes intentions des déclarations de gens qui n'ont pas avec moi des relations assez intimes pour justifier cette supposition ; et vous devez, j'en suis sûr, sentir combien cela s'appliquerait infiniment mieux à vous, quel que fût le sujet de votre discours, mais tout spécialement sur la question qui nous occupe. Jl serait iuutile de chercher à persuader au monde que nous ne nous sommes pas concertés, à moins que je ne fusse disposé h> adopter une ligne de conduite opposée à la vôtre, ce qui est si loin d'être le cas qu'au contraire, à la première occasion conveoable, j'adopterai exactement la même marche que vous. Ne croyez donc pas que je désire empêcher la discussion par égard pour le gouvernement, ou que je le crusse possible quand même je le désirerais. Ce à quoi je tiens, c'est à exprimer moi-même ma manière de voir ; lorsque je serai forcé de déclarer une opinion
qui pourrait avoir de tels effels sur le crédit du gouvernement, je ne voudrais pas qu'on pût l'apprendre d'une autre personne. J'y tiens d'autant plus que j'ai déjà expliqué nettement mes sentiments à Addington, en lui faisant savoir qu'à moins qu'il ne me puisse convaincre de Texacliiude des faits qu'il a exposés et de la futilité de mes objections, il me sera impossible de laisser le public dans l'erreur sur un point aussi important. N'ayant reçu aucune tentative d'explication avant de quitter Londres , j'ai causé de toute l'affaire avec Steele, en lui répétant mes intentions, afin qu'il les fit savoir de nouveau à Addington. Je recevrai probablement de ses nouvelles sous peu, mais je suis convaincu qu'on ne peut rien dire sur le fond des choses qui puisse modifier sérieusement notre manière de voir. J'attends surtout pour voir s'ils admettent leur erreur, et s'ils sont disposés à prendre les mesures nécessitées par le véritable état des recettes et des dépenses, ou s'ils comptent persister et se justifier. S'ils adoptent le premier parti, je ne veux pas, autant qu'il est en moi, ajouter aux désagréments et au discrédit d'une pareille rétractation, et je donnerai tout l'appui possible aux mesures nécessaires dans notre situation. S'ils prennent le dernier parti, la tâche de dévoiler leur erreur sera plus désagréable p'^ur eux et pour moi; mais il faudra qu'ell; soit accomplie', par égard pour ma propre réputation et pour les grands intérêts publics qui y sont engagés. En tout cas, mon intention actuelle est de saisir la première occasion (pro* bablement lors de la discussion sur le rappel dU droit de mutations pour transports ou sur la taxe de la drèche] pour donner mon avis sur l'état actuel des finances ; je me laisserai guider par les circonstances
dont je vous ai parlé dans les mesures que j'aurai ensuite à prendre.
» Toujours à vous sincèrement, » W. Pttt. »
J'ai cherché dans ce chapitre à exposer, aussi pleinement et aussi impartialement que possible, les premier^ indices du dissentiment qui se manifesta ensuite si promptement entre Pitt et Addington. Il me semble que, dans toutes ses complications, ce dissentiment fut compatible, non-seulement avec l'honneur personnel et la loyauté des deux parties , mais encore avec leur patriotisme et leurs dispositions bienveillantes. Le dissentiment provint de causes qu'on aurait pu prévoir, mais qu'on ne pouvait éviter. Lorsqu'un homme de facultés ordinaires se trouve à la tête des affaires, et qu'un autre homme du premier ordre est à côté, il arrive inévitablement que le premier commet des fautes que le second ne larde pas à apercevoir. Le sentiment du devoir oblige à la longue l'homme d'État indépendant à faire connaître les grandes erreurs des mesures ministérielles, et à les corriger s'il le peut, sinon à s'y opposer. Il est également impossible d'éviter que dans un moment de danger et d'effroi, la natioQ abandonne le vulgaire politique pour se tourner avec anxiété vers le grand politique. En fait, tout cela est incompatible avec le maintien de l'amitié personnelle, mais tout cela est la conséquence du vice des arrangements primitifs, qui, grâce aux complications de la politique, avaient renversé la vraie position due aux talents de chacun.
FIN D(r TROdSlÈMS VOLUtfl.