‹ William Pitt et son tempsChapitre 4 sur 29 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Diner en Thonnear du Jour de naisiance de Foi. — Is duc do Noriioll; est destitué de ses charges. — Souscriptions patriotiques. — Projet de Pitt pour accroître les revenus. — t'arm^^ d'Angleterre. —Correspondance des Irlandais unis avec le gouvernement françAis. *^ État de l'Irlande. — Progrès de la conspiration contra rAiigleterro. — Excès des deux partis. — Le comte de Moira. — Le lord chancelier Clare. — Arrestation des émissaires irlandais allant en France; arrestation des conspirateurs à Dublin. — • Mort de lord Edward Fiti* gerald. —La rébellion. —V Armée unie de We^ford. — Massacre dea prisonniers protestants. — Le marquis Cornwallis est nommé lord lieutenant. — Lord Castlereagh. — Procès des conspirateurs.

Les chambres se virent obligées, en dépit de leur constante pratique, de siéger pendant les premiers jours de janvier afin de voter les lois de finance. Excepté dans de rares occasions, Fox et ses amis continuaient k s*absenter du Parlement. Ils croyaient mieux remplir leur devoir envers le public en suscitant une constante agitation au dehors. Le 24 janvier, il y eut à V Ancre et la Couronne un grand dîner public en Thonneur de Tanniversairede Fox. Deux mille personnes au moins y assistaient. Fox était présent, et le duc de Norfolk présidait. Le capitaine Morris produisit à cette occasion trois nouvelles chansons. Horne Tooke, récemment l'adversaire de Fox aux élections de Westminster, déclara hautement qu*il approuvait la con-

duite de M. Fox depuis que celui-ci était franchement devenu l'avocat de la réforme parlementaire. Le duc porta la santé du héros de la soirée en ces termes : « Nous nous sommes réunis, dans un moment des plus difficiles , pour célébrer l'anniversaire d*un homme cher aux amis de la liberté. Je veux seulement vous rappeler qu'il n'y a pas vingt ans que l'illustre George Washington ne trouva que deux mille ho'mmes à rallier autour de lui le jour où sa patrie fut attaquée. L'Amérique est libre maintenant Il ; a bien aujourd'hui ici deux mille hommes ; je vous laisse le soin de faire l'application. Je vous propose la santé de Charles Fox ! »

Un pareil langage pouvait paraître assez explicite ; mais lorsqu'on porta la santé du duc, Sa Grâce, en remerciant les assistants , dit encore : « Permettez-moi, avant de me rasseoir, de vous inviter à boire à la santé de notre souverain. A la majesté du peuple * I »

On ne peut, ce me semble, bien juger de ces deux discours, sans se reporter au moment où ils furent prononcés. Qu'on se rappelle que le duc proposait Texemple de Washington au moment où la rébellion était imminente en Irlande, et quand la France avait promis du secours à cette rébellion. Qu'on se rappelle que le duc invoquait la souveraineté du peuple dans un moment où ce principe était devenu sur le continent le mot de ralliement de tant d'insurrections victorieuses. Des sentiments qui pourraient passer quelquefois pour df^s rêveries deviennent séditieux en d'autres 'occasions. Agissant d'après cette conviction , le gouvernement retira aussitôt au duc de Norfolk les deux charges qu'il occupait au nom de la

i Regi$tr9 annuel^ 1708, part. Q*

couronne : la charge de lord lieutenant du West-Riding et celle de colonel d*an régiment de milice.

Pendant que les adversaires du gouvernement s'échauffaient de plus en plus dans leur ardeur démocratique, une réaction naturelle s'opérait d'autre part et amenait un redoublement de zélé à l'appui du ministère. Déjà, au mois de décembre de Tannée précédente, pendant que le projet financier de Pitt était en comité, l'orateur de la chambre des communes avait émis un avis pratique. [1 était convaincu^ dit-il, que bien des gens riches, comprenant la délicatesse qui défendait au pouvoir de regarder de trop près aux capitaux, seraient disposés à offrir librement des contributions en dehors deleurs impositions, et il conseilla d'ajouter un article qui ouvrit cettevoie aux personnes de bonne volonté. Le ministre profita de cette idée, et pendant les mois de février et de mars 4798, les souscriptions abondèrenL Pour les recevoir, on avait élevé une plateforme , comme au moment des élections, sous l'un des portiques de la Bourse. Des négociants et des marchands de tout rang s'y pressaient par centaines, apportant des contributions qui variaient d'une guinée à 3,000 livres sterling. Le premier Jour, les souscriptions s'élevèrent à plus de 46,000 livres sterling, et ce noble élan ne se ralentit pas. M. Robert Peel, père du célèbre homme d'État, alors fabricant de calicot à Bury, dans le comté de Lancaster, et associé de M. Yates, versa d'un seul coup, dans sa loyale ardeur, 40,000 livres sterling'. J'ai entendu raconter que M. Peel, ayant souscrit cette grosse somme sur une première impulsion et sans consulter son associé, retourna à fiury un peu inquiet du consentement de cet associé. Hais

I ffisioire du commerce^ par Macpherson, vol. IV.

H. ¥ates était aussi ardent que lui. Lorsque M. Peel lui raconta ce qu'il avait fait, il se contenta de lui dire en s^en allant : « Vous auriez tout aussi bien pu donner 20,000 livres pçndant que vous y étiez I »

En racontant ce fait, M. Macpherson ajoute : « Y a-t-il sur le globe un autre pays qui pût présenter un manufacturier en. état de donner une pareille somme? » Ainsi parlait, en 1805, M. Macpherson, Vautour des Anna/w du commerce. Qu'aurai t-il dit, s'il eût assez vécu pour voir Texposition de Manchester en 4857?

Les corps publics souscrivirent également. La cité de Londres donna 40,000 livres sterling, et la banque d'Angleterre 200,000 livres sterling. Dans Tensemble, ces contributions volontaires s'élevèrent à deux millions sterling, non compris une somme de 300,000 livres sterling qui arriva de Tlnde plus lard.

Mais quelque grandes que pussent être ces ressources, les nécessités publiques étaient plus grandes encore. Le 2 avril, Pilt se vit obligé de proposer un nouveau projet pour l'accroissement du revenu. Il désirait y arriver au moyen d'une commutation partielle de l'impôt foncier. Jusqu'alors l'impôt foncier avait été voté tous les ans par un acte du Parlement. Le taux annuel était fixé depuis longtemps à 4 schellings par livxe sterling, et il produisait tous les ans deux millions environ. Pitt proposa de l'établir à perpétuité avec le droit de rachat; les sommes ainsi produites devaient être appliquées à la diminution de la dette publique. Il espérait ainsi non-seulement accroître le revenu de l'État, mais donner une nouvelle impulsion au crédit public. Ce qu'on pouvait surtout objecter à ce projet, c'était de perpétuer des inégalités choquantes. On n'avait point revisé les rôles

depuis 4692. La valeur des propriétés avait complètement changé depuis lors. Des étendues considérables de terre dans le comté de Lancaster et dans le comté d'York, par exemple, qui étaient alors des bruyères stériles, et qui avaient été taxées en consé-> quence, se trouvaient en 4798 chargées dévastes manufactures et de grandes villes. Il en résultait que, dans Fensemble, les comtés du nord payaient une très-petite partie de l'impôt que supportaient les comtés du sud. « Mais il faut remarquer, » disait Pitt, « que depuis cent ans que cela dure on n'a jamais proposé de répartir les impôts plus également. Est-il plus probable qu'à l'avenir cette anomalie vienne à élre corrigée, même si la taxe continuait à dépendre d'un vote annuel ? »

Ce fut pourtant sous d'autres points de vue qu'on attaqua surtout le bill dans les deux chambres. On soutint que la perpétuité de l'impôt foncier, sous une forme ou sous une autre, tendait à opprimer scandaleusement la propriété foncière : « Prenez garde, » s'écriait lord ShefBeld dans la chambre des communes, « ne chassez pas les gentilshommes de la campagne !» A la chambre des pairs, lord ' Thurlow alla plus loin : il reprocha aux propriétaires leur facilité à accepter tous les fardeaux qu'on trouvait bon de leur imposer. Il renouvela une plaisanterie courante dans le temps de sir Robert Walpole, et prétendit que les gentilshommes de province ressemblaient à des moutons qui se laissent tondre et retondre tranquillement, tandis que les hommes d'argent étaient comme les porcs qui ne manquent jamais de grogner et de se secouer si on touche à un de leurs poils! Cependant, en dépit de ces arguments, si cela peut s'appeler des argu-

9i WILLIAM PUT ^T SON TEMPS.

ments, le bill passa dans les deux chambres à une majorité écrasante * .

Pendant que ce bill était encore en discussion, les besoins du trésor, provenant surtout des menaces et des préparatifs de l'ennemi, obligèrent Pitt à présenter ce qu'il appela son second budget. Il annonça, le 25 avril, dans un comité des voies et moyens, qu'il fallait ajouter trois millions aux estimations qu'il avait présentées. Il fallait contracter un nouvel emprunt pour obtenir cette somme, et afin de pourvoir aux intérêts annuels, M. Pitt proposa plusieurs petits impôts, entre autres une taxe sur les armoiries et sur les thés de qualité supérieure. Il n*y avait guère de choix, et ces mesures passèrent sans dij£culté. Les chambres ne reculèrent pas non plus, lors du soulèvement de l'Irlande, devant la pénible nécessité de suspendre l'acte à*habeas corpus et de renouveler Yalien bilL Je dois entrer ici avec plus de détails dans les projets des conspirateurs en Irlande et de leurs confédérés en France.

Le jour même de la proclamation de la paix de Gampo- Formio à Paris, le Directoire publia un décret enjoignant la formation d'une armée sur les côtes, sous le nom d'armée d'Angleterre, et nommant le général Bonaparte pour la commander. « Bravo 1 » écrit Wolfe Tone, « ils ont l'air de prendre la chose au sérieux I »

Bonaparte, en effet, commença par déployer l'énergie qui le caractérisait. Il fit une visite d'inspection dans les ports du nord> et pressa les préparatifs. Mais il semble

1 Les débats de la chambre des lords sur Timpôt foncier ont été omis, je ne sais pourquoi, dans V Histoire parlementaire et dans le registre annuel de Dodsley; mais Rivington les donne en résumé (1708).

que son esprit et l'esprit des membres du Directoire se tournèrent peu à peu vers l'expédition d'Egypte comme plus importante. On projeta cette expédition pour le printemps de 4798, mais dans le plus profond secret. On la cacha surtout aux émissaires et aux exilés irlandais, que l'on continua de flatter de l'espoir d'un efficace appui.

Depuis que le général Hoche s'était sérieusement occupé des armements de Brest, de fréquentes communications avaient eu lieu à ce sujet entre Paris et Dublin. Les chefs des Irlandais unis se fiaient plutôt aux agents qu'aux lettres pour cette périlleuse correspondance. En 4796, ils avaient envoyé sur le continent lord Edward Fitzgerald et M. Arthur O'Connor; ce dernier avait eu une conférence secrète avec le général Hoche sur la frontière de Suisse ^ Par la suite, ils envoyèrent H. Edward LewJnes en France pour y résider en qualité de leur ministre, et plus tard encore le docteur Mac Nevin alla y remplir une mission temporaire. En outre, à mesure que le temps marchait, le nombre des réfugiés irlandais augmentait à Paris. Napper Tandy et le jeune Tone avaient quitté Dublin ; Lowry, Tonnant et plusieurs autres s'étaient enfuis de Belfast. On peut se demander si , dans leur exil, ces hommes ajoutaient beaucoup à la force de leur cause. D'après le général Kilmaine, parlant d'eux à Wolfe Tone, « la conduite de la plupart des Irlandais à Paris n'était de nature à faire honneur ni à eux ni à leur pays! On n'entendait jamais parler chez eux que de dénonciations, et si chacun d'eux séparément disait

* Voir les détails de cette expédition dans la VU d§ lord Edward Fitzgerald^ par Moore, vol. I.

la vérité, tous les autres n^étaient que des coquins^ I » Lorsqu'on jetait les yeux sur Tlrlande elle-même, la perspective élait bien sombre. Le progrès du mécontentement et des violences presque générales avait suivi le rappel de lord Filzwilliam. Alors, comme longtemps après, en Irlande, la modération était, de toutes les qualités, celle qu'on appréciait et môme qu'on comprenait le moins. Par une réaction naturelle» mais fatale, les excès d'un parti amenaient les excès de l'autre. Les ennemis passionnés de Talliancc anglaise, les Irlandais unis ou les Défenseurs se trouvaient en face de loyalistes également passionnés qui prenaient le nom d'orangistes en l'honneur du roi Guillaume IIL

Le premier conflit entre ces deux partis exaspérés eut lieu le SIf décembre 4795 dans le comlé d'Armagh. Un corps de défenseurs ^ fort supérieur en nombre à ses adversaires, dans la proportion de dix contre un, dit-on, fut repoussé et mis en déroute. Il y eut quarante-huit morts et beaucoup de blessés. On donna à ce conflit le nom de la bataille du Diamant, en l'honneur d'un village voisin* On regarda à cette époque l'événement comme une grande victoire des protestants, et, même après le règne de Georges lY, les orangistes continuèrent, fort peu à leur honneur, à proposer souvent de boire au souvenir de ce combat ^

Cette lutte étourdie amena quelques conséquences sérieuses. Les vainqueurs, immédiatement après ce conflit, se mirent à fouiller les maisons de tous ceux qu'on regardait comme les alliés des vaincus. Partout où l'on trouva

« Journal de Wolfe Tone, 16 juin 1798.

> Voir le débat de la chambre des communes, le 6 décembre 1837.

WILLIAM PIÎT Et SON tSMPS. 9&

des armes, et quelquefois même quand ou n*en trouvait pas, on brisa les meubles et on pilla les prorisions. Dans la plupart des cas, ces insultes ne peuvent probablement pas être attribuées aux orangistes qui s'étaient battus, mais bien à la canaille qui marchait à leur suite. Nous voyons un témoin irréprochable, lord Gosport, à celte époque président des assises à Armagh, déplorer t la cruauté féroce » qu'on avait déployée envers les catholiques innocents, et déclarer qu'ils s'étaient trouvés à la merci de « bandits sans foi ni loi^ » A la suite de ces événements, une quantité de catholiques quittèrent le comié d'Armagh pour aller s'établir dans la province de Connaught.

La bataille du Diamant eut une autre conséquence : ce fut Torganisation de la Société orangiste. Le nom existait déjà depuis quelque temps, mais ce fut en souvenir de cette victoire qu'on fonda la première loge orangiste. D'autres loges se formèrent bientôt ; on nomma un grand mattre et un état-major d'officiers; on acheta des armes; en sorte que la province d'Ulster posséda bientôt un corps nombreux et bien discipliné.

Lorsque le Parlement irlandais se réunit au mois de janvierderannéesuivanle,le procureur général, ArthurWolfe, donna immédiatement avis de deux bills ; le premier était un acte d'insurrection pour interdire aux paysans des districts agités de sortir de chez eux entre le coucher et le lever du soleil ; le second était un bill d'indemnité destiné à absoudre les magistrats qui avaient pu dépasser la lettre de la loi en cherchant à maintenir l'ordre. Il proposa également de qualifier de félonie toute conspiration

1 Diseoars é/b lord Qoft)[)ort, Si décembre 1705*

tendant au meurtre; les conspirations de ce genre c étaient devenues si fréquentes, dit-il, que Tidée de l'assassinat était aussi familière à la population que celle^ de tirer un moineau 1 Quelques jours après, il présenta à la chambre quatre résolutions destinées à servir de base aux mesures législatives, et exposant en termes énergiques Fagitation du pays et la nécessité de mettre un pouvoir plus efiScace entre les mains des magistrats. Non-seulement il fallait leur donner le droit de chercher les armes, les mu-nitions, les instruments dangereux, et de s*emparer de ce qu*ils trouvaient ; mais encore, pendant les sessions, il fallait leur permettre d'envoyer servir sur la flotte les hommes turbulents et sans moyens appréciables de subsistance. Ces mesures passèrent à une immense majorité, en dépit des efforts de M. Grattan, de M. Ponsonby, de sir Lawrence Parsons et de quelques autres.

Ces mesures votées, la session se termina au mois d'avril 4796, et «lorsqu'elle se rouvrit au mois d'octobre de la même année, on proposa un pas déplus, la suspension de l'acte A'habeas corpus. Cette proposition ne paraissait pas déraisonnable dans un moment où les conspirations s'ourdissaient de tous côtés en Irlande et pendant qu'une armée d'invasion française s'embarquait dans les ports de Bretagne; cependant elle rencontra, comme les me* sures précédentes, une vive opposition. Lorsqu'on en vint aux voix, néanmoins, la majorité en faveur de la suspension fut considérable ; cent trente-sept membres votèrent pour, une poignée seulement vota contre, sept personnes! €je ne sais pas où vous nous menez,» s'écria Grattan; € nous allons d'un bill terrible à un autre, et je vois

^ Voir les débats dii Parlement d'Irlande, le 21 janvier 1706.

deyant moi un abtme qui me fait reculer avec effroi * 1 Grattan lui-même n'était pas beaucoup plus heureux quand il soutenait les intérêts des catholiques romains. Trois jours après, il proposa cette résolution théorique : « L'admissibilité des membres de la religion catholique romaine dans le Parlement est compatible avec la sûreté de la couronne et avec l'union de l'Irlande et de la Grande-Bretagne. » Mais cette proposition fut traitée dans le débat de dangereuse et séditieuse, et elle fut rejetée par 143 voix contre 12.

Il me paraît évident que les membres de l'opposition, en dépit de leur petit nombre, auraient pu rendre de grands services dans la chambre des communes irlandaise. Ils auraient pu occuper le juste milieu entre les orangistes et les défenseurs. Ils auraient pu prolester contre la violence et l'oppression, de quelque côté qu'elles vinssent à se produire. Ils auraient pu chercher à étouffer les conspirations en Irlande, et à repousser l'invasion française, tout en travaillant à établir un syslèrne de politique générale modéré et conciliant. Mais toutes ces considérations disparurent, à ce qu'il semble, à leurs yeux, devant la nécessité plus pressante d'imiter M. Fox. Lorsque cet homme d'État déclara, au printemps de 1 797 , qu'il était dans l'intention de se retirer le plus souvent du Parlement anglais, M. Ponsonby et ses quelques amis n'imaginèrent rien de mieux que de se retirer aussi presque complètement du Parlement irlandais.

Grattan n'appartenait pas exactement à la même faction, et il ne tint pas exactement la même conduite. Il résolut, par un sentiment plus noble, de ne point conser-

A Vie de Grattan^ par son fils, vol. III.

lU 1

ver un siège dans le Parlement s*il cessait d^en accom* plir les devoirs. Participant donc à la retraite générale, il pablia une adresse à ses électeurs, les citoyens de Dublin , pour annoncer qu^aux élections générales qui approchaient (elles eurent lieu pendant Tété de i797J, il renonçait à se présenter de nouveau à leurs suffrages. A peine est-il besoin de dire que Tintention de cette adresse était élevée ; mais il reconnut lui-^même par la suite que le langage était imprudent : ic C'était bien écrit,» disait-il vingt ans plus tard, « mais c'était fait pour enflammer.» Son collègue dans lareprésen!atio*n de Dublin, lord Henry Fitzgerald, adopta la môme ligne de conduite, et refusa de se porter»

Ce n*était pas seulement du Parlement que Grattan voulait se retirer. En partie parce que sa santé était altérée, en partie aussi parce qu'il désapprouvait le système d'opérations adopté par le général Lake comme commandant du district du nord , il se démit de son rang ^ dans un corps de propriétaires ruraux auquel il s'était joint lors de sa formation. Voilà comment il advint que, dans une crise aussi importante, la plus importante qui soit survenue dans l'histoire moderne de l'Irlande» le grand patriote, le premier des politiques irlandais du temps, ne joua aucun rôle. A peine eût-il pu être plus étrai^er aux affaires de son pays s'il eût déjà reposé dans son glorieux tombeau, à l'abbaye de Westminster.

L'élection générale de l'été de 1 797 amena peu de modifications dans la force respective des partis. Grâce à l'immense majorité qui soutenait les mesures du gouvernement, et à l'absence continue des membres de l'oppo-

A Mémoireê de Grattan^ par son flli, toL IV.

tition, les discussions du Parlement perdirent beaucoup de leur intérêt. L'attention publique commença à se détourner des discours prononcés dans cette enceinte, pour se porter sur les événements du dehors. Là, les deux couleurs rivales, le vert et Torange, étaient toujours rangées en bataille Tune contre Tautre ; là apparaissait de temps à autre Tun de ces conflits sanglants qu'on redou* tait toujours; là chaque parti semblait prévoir la lutte qui allait s'engager, et cherchait sans cesse à recruter de nouveaux adhérents.

La confédération des Irlandais unis était gouvernée à cette époque par un Directoire secret. Formé sur le modèle du Directoire français, avec lequel il cherchait à agir de concert, ce gouvernement se composait de cinq pei^ sonnes: M. Arthur O'Connor, lord Edward Fitzgerald, M. Olivier Bond, le docteur Mac Nevin, et M. Thomas Âddis Ëmmett Parmi eux, lord Edward Fitzgerald était le premier comme rang et comme importance. Né en 1763, cinquième fîls du duc de Leinster, il était entré de bonne heure dans l'armée ; mais pendant son voyage à Paris dans l'automne de 1792, il avait avidement accepté les nouvelles doctrines républicaines. Il n'y a guère lieu de s'en étonner lorsqu'on sait le nom de son h<)te. Il écrivait lui-même» au mois d'octobre : «Je loge chez mon ami Paine» nous déjeunons, nous dînons et nous soupons ensemble ^ Plus je vois son intérieur, plus je l'aime et je le respecte. » Le mois suivant, il assista à un banquet public donné à Paris par quelques Anglais pour célébrer les victoires des armées françaises. On y porta et on y but des santés d'une fraternité très-décidée, fia conséquence,

^ Lettre à sa mère, 30 octobre 1792. \ ^"Z-

lord Edward Fitzgerald fut, comme il le dit lui- môme et comme il semblait s'y attendre*, « rayé de l'armée» en Angleterre. A peu près à la môme époque, il épousa Paméla, fllle adoptive de madame de Genlis, à laquelle on croyait généralement des liens de parenté avec le duc d'Orléans. Il ramena sa jeune femme en Irlande au commencementde l'année 4793. Comme membre pour le comlé de Kildare, il prit activement parti dans la chambre des communes contre les mesures du « chTlteau. » Cependant il était loin de s'entendre complètement avec ses amis de l'opposition. Dans une lettre écrite l'année suivante, il parlait en ces termes de Conolly, son oncle par alliance, ainsi que de Grattan : « La milice de Conolly l'a effrayé; il sait que ce sont tous des républicains, ainsi que tous les hommes du nord. Il termine tous ses discours en maudissant les presbytériens. Il a de bonnes intentions, pauvre garçon, mais il se trompe dans sa manière d'agir. Je ne comprends rien à ce que veut Grattan ; son discours d'hier au soir sur l'adresse était très-mauvais et contenait la plus funeste doctrine qu'on ait jamais entendue. Il est inutile de compter sur le Parlement pour obtenir quelque chose^ et si le peuple ne s'aide pas luimême, il faudra bien qu'il souffre '. »

Avec cette manière de voir, lord Edward Fitzgerald ne se môla pourtant pas dès le début aux conspirateurs. Ce ne fut qu'au commencement de l'année 4796 qu'il entra dans les rangs des Irlandais unis, en compagnie d'Arthur O'Connor, d'Emmett et de Mac Nevin '. Une fois sa jonc-

1 Voir sa biographie par Moore, vol. I. Voir également , p. 176 , un passage d'une lettre subséquente qui n'est pas datée. . f (lettre à sa mère, 23 janvier 1794.

: •' * ^ie, par Moore, vol. I.

tion opérée, il devint un de leurs chefs à IMntërieur, et, comme je Tai déjà dit, il accepta une fois une mission à rextérieur. Doué d'une physionomie franche et ouverte, de manières séduisantes, lord Edward possédait la plupart de ces qualités imprudemment généreuses qui caractérisent ses compatriotes, et son nom, entouré de Tauréoie d'une fin triste et prématurée, reste encore populaire en Irlande, même auprès de ceux qui désapprouvent absolument la marche qu'il suivit.

Les hommes les plus importants du gouvernement irlandais n*élaient peut-être pas à cette époque le lord lieutenant ni le premier secrétaire. Le comte Camden et M. Thomas Pelham étaient tous deux hommes d'excellentes intentions et d'une aptitude très-suIBsante pour les affaires; mais ils avaient auprès d'eux un esprit plus ferme et plus hardi, le chancelier, John Fitzgibbon, devenu le comte de Clare.

Avec des hommes aussi énergiques dans les deux partis pour défendre le gouvernement ou pour conspirer contre lui, l'année 1797 fut pleine de scènes pénibles et irritantes. Un journal qui s'appelait VÉtoile du Matin paraissait à Belfast ; c'élait ce qu'il y avait de pis en Irlande comme excitation à la sédition, et comme injures grossières aux loyalistes. Lors de la suspension de l'acte d'habeas corpus, les propriétaires Robert et William Simms avaient ét^ envoyés à Newgate. Mais leur emprisonnement n'avait pas mis un terme à la publication du journal, comme on s'y était attendu ; le ton ne s'était môme pas modéré. Le ressentiment fort naturel causé par ces insultes se manifesta d'une manière injustiûable. Par ordre supérieur, un détachement de soldats sortit un matin de la caserne de Belfast, marcha sur l'im-

primerie et la démolit de fond en comble. Le dangereux journal était supprimé, mais le dangereux esprit subsis^ tait. Deux autres journaux, VÉtoile de l'Union et la Presse, paraissaient tous les jours, rédigés à peu près dans les mômes principes, à peu près par les mômes per* sonnes. Ces journaux étaient imprimés d*un seul côté, afin qu'on pût les coller, le soir sur les murailles et comme des affiches à Tusage du commun peuple. Ce fut dans leg colonnes de la Presse, dont un certain Peter Finnerty était nominalement gérant, que Thomas Moore, nous dit-il Iui*môme, fit ses premières armes en prose.

Des poursuites légales suivirent naturellement ces attaques. Au mois d'octobre 1797, William Orr fut pendu à Carrick-Fergus pour avoir fait prêter des serments entachés de haute trahison. Peter Finnerty fut poursuivi à Dublin sous le chef de libelle, pour avoir publié des réflexions sur celte exécution. M. Curran le défendit avec une grande éloquence; mais sa culpabilité ayant été reconnue, il fut condamné à une heure de pilori et à deux ans de prison*.

Des mesures militaires se joignirent à ces poursuites judiciaires. Au mois de mars i 797, le général Lake publia une proclamation pour requérir tout son district, c'est-àdire les cinq comtés du nord, de rendre leurs armes. Quant aux armes qui resteraient cachées, la proclamation invoquait le concours des dénonciateurs, promettant un secret inviolable et une récompense égalant en valeur les armes qui pourraient être saisies.

Au mois de mai suivant, une proclamation dit lord lieutenant requit la môme mesure dans le royaume tout

t proeès politiques, par HoweU, vol. XXVI.

entier. Son Excellence dénonça les coupables conspira^ lions des Irlandais unis pour renverser Tautorité du roi et du Parlement: « ABn de poursuivre leurs projets, » di* sait-ily « ils se sont souvent rassemblés en nombres inusités, sous prétexte de planter des pommes de terre, d*assister à un enterrement, ou autres raisons semblables; et une fois assemblés, » dit la proclamation, « ils ont enlevé les armes dans les maisons des fidèles sujets du roi , ils ont coupé et emporté une quantité d^arbres pour en faire des manches de piques et autres armes offensives, ils ont cherché à désarmer plusieurs corps de propriétaires, ils ont tiré sur plusieurs détachements des troupes régulières de Sa Majesté. » C'est pourquoi chacun était sévèrement requis de rendre les piques et fers de piques, les fusils . et les épées, et de chercher à découvrir ce que d'autres pouvaient ca*cher; d'ailleurs, comme quelquesuns pouvaient s*ôtre joints aux conspirateurs par ignorance et par intimidation, grâce pléniëre était promise à tous ceux qui, n'étant pas coupables eux-mêmes de félo* nie, se rendraient avant un jour fixé et prêteraient le serment de fidélité.

Il n'y a point de raison de croire que lord Gamden ait exagéré dans cette pièce les violences des Irlandais unis; mais il est également certain qu'on pouvait reprocher des violences semblables à l'autre parti. Il est juste de dire qu'à cette époque les paysans n'étaient pas les seuls à commettre des actes de violence contre la milice et les soldats, et que les soldats et la milice en commettaient aussi contre les paysans. Il est Juste de se rappeler les excès d'un parti, puisque c'est la seule excuse possible pour les excès de l'autre.

De temps en temps le gouvernement se trouvait

eD mesure, grâce aux dénonciations, de saisir des papiers séditieux et d'arrêter des gens suspects. Ainsi, à Belfast, tout le comité des Irlandais unis fut arrêté du même coup. Nous lisons dans le jouriial de Wolfe Tone* des lamentations constantes sur le sort de ses meilleurs amis, de ceux sur lesquels il comptait le plus dans le cas d'un débarquement français, et qui se trouvaient en prison. Arthur O'Connpr fut également arrêté , mais il fut relâché après une courte captivité.

Ainsi, au début de 1798, tout était sombre et menaçant en Irlande, tout présageait Tora^ qui allait éclater. Les loyalistes d'un côté, les conspirateurs de l'autre, devenaient tous les jours plus animés et plus enclins à dédaigner également toute tentative de conciliation. Il y eut cependant un politique qui, jusqu'au dernier moment, tenta, contre toute es*pérance', de servir de médiateur *entre les deux partis. 11 y eut un politique, membre de l'opposition comme Fox et Ponsonby, mais qui ne crut pas comme eux, au moment du danger public, devoir mettre la retraite et l'abandon au nombre de ses devoirs civils. Ce politique était le comte de Moira. Comme militaire et sous le titre de lord Rawdon, il s'était brillamment distingué dans la guerre d'Amérique. A son retour, il avait reçu une pairie anglaise, et dix ans plus tard il avait hérité d'une pairie en Irlande. Comme pair et comme propriétaire irlandais, il était bientôt devenu populaire dans ce pays. On avait même eu un moment l'idée qu'il serait nommé général en chef ou lord lieutenant. Il prenait rarement part aux débats, et n'y appor-

^ Voyez, par exemple, les passages du 30 octobre et da 17 nofembre 1796.

tait pas un grand don d'éloquence ; mais sa chaleur de cœur loute irlandaise et le respect dû à son caractère et à ses services lui donnaient une certaine action.

Il y avait d*ailleurs à cette époque une autre raison qui ajoutait du poids et de Timportance aux paroles de lord Moira. On savait qu'il possédait toute la confiance du prince de Galles , et qu'il exprimait exactement les sentiments qu'éprouvait pour le moment Son Âllesse Royale. C'était probablement par son conseil que le prince avait récemment offert aux ministres de se charger, dans un but de conciliation, du poste de lord lieutenant du roi en Irlande. L'offre avait été refusée, ce qui était naturel, vu la position et les relations du prince; mais le fait vint à être connu ou cru toutau moins parle public*.

Telle était la situation des affaires lorsque lord Moira exposa l'état de l'Irlande devant la législature anglaise. Il y apporta beaucoup de zèle, et y revint à deux reprises, d'abord au mois de mars, puis au mois de novembre 4797: « Milords, » dit-il, « dans une lutte comme celle que nous soutenons, je ne comprends pas qu'on laisse une partie du royaume peser comme un corps mort sur le reste.... Je ne veux pas pour le moment discuter toutes les violences qui ont réduit l'Irlande à cette déplorable condition. Je pourrais les discuter ailleurs ; mais tout en les regrettant, je tiens à établir qu'à mon avis les mécontentements doivent leur origine à des rigueurs mal entendues. J*ai été témoin en Irlande d'actes d'une tyrannie aussi absurde que choquante. »

Dans les deux débats , lord Grenville répondit à

* Histoire d'Irlande^ par Francis Plowden, vol. II.

lord Moira , qui , n'ayant pas de succès en Angleterre, reprit la question, au mois de février 4798, devant la chambre des lords d'Irlande. On écoula son discours avec une profonde attention ; la chambre était emcombrée de bonne heure; il commença par se plaindre de certaines calomnies au sujet de ses discours dans le Parlement anglais: « Mais, » s'écria-t-il, « comme l'a dit un écrivain, la calomnie ressemble r.ux vapeurs méphitiques de la grotte du Chien, à Naples : elle suiîoque l'animal qui rampe à terre, mais elle ne peut rien sur l'homnae qui marche debout. » Il s'étendit ensuite sur les griefs de M)n pays natal et sur la tyrannie de ses maîtres. Il ne négligea pas, en passant, de rendre un léger hommage aux vertus naissantes de l'hi^ritier présomptif: « Si Tirlande était seulement cordialement unie, » dit-il, « je ne m'inquiéterais guère de toutes les forces que la France pourrait envoyer pour nous envahir; dans quinze jours il n'y aurait pas un seul Français en vie, excepté les prisonniers. » Il ne proposa aucune mesure spéciale, mais dans ses discours il insista sur les deux points capitaux, Témancipation des catholiques et la réforme parlementaire.

Il semblait difficile de répondre à un pareil discours, venant d'une pareille bouche; mais quelque rudeiiue fût la tâche, elle n'était pas au-dessus des forces du lord chancelier Clare. Il répondit au comte de Moira, et môme riposta à ses attaques par un discours habile et puissant, qui eut, dans le temps, un grand retentissement en Irlande et en Angleterre. 11 dit que, si la conciliation devait être regardée comme le gage de la tranquillité publique, aucune nation en Europe n'avait eu la partie aussi belle que les Irlandais. Depuis près de vingt ans on poursui-

Yait sans relâche un système de conciliation. D'abord étaient venues les concessions commerciales de lord North, puis Tégalité législative de 478S, ensuite les allé-gements apportés au Code pénal, et» enfin la franchise des catholiques romains. Quel avait été le résultat de toutes ces concessions? La formation d*associations séditieuses, un système de violences et de vols nocturnes, l'ordre donné par les clubs jacobins de Dublin et de Belfast de lever des régiments de gardes nationaux avec l'uniforme français et les mots d'ordre français, la ligue des Irlandais unis, la résolution franchement avouée de n'ac* cepter aucun concours du Parlement, et le désir, à peiné dissimulé, de se séparer de l'Angleterre. Un gouvernement révolutionnaire se trouvait ainsi complètement organisé contre le pouvoir légal. Pouvait-on lutter contre une pareille combinaison de forces, pouvait-on y résister, encore moins la détruire, avec les formes lentes et théoriques de Tautorité régulière? Bien loin d'accorder, selon la prétention de lord Moira, que la proclamation de lord Camden pour obliger la population à désarmer fût illégale, le chancelier soutint qu'elle était non-seulement commandée par l'intérêt public, mais directement dans les limites de la loi.

Mais lord Moira avait cité des cas particuliers ; lord Moira avait déclaré qu'il pouvait répondre de la fidélité de sa ville de Ballinahinth dans le comté de Down. Cependant, la population de celte môme ville de Ballinahinch, lorsqu'elle avait été sommée par le général Lake de rendre ses armes, avait refusé d'y consentir jusqu'à ce Que le commandant eût eu recours à des menaces; et par- ^\ les armes livrées alors, il y avait une assez grande quantité de piques. Les piques faisaient-elles partie des

arguments conslitujionnels en faveur de la réforme parlementaire? Était-ce un emblème de fidélité? Ou bien était-ce une offrande de soumission et d*affection, delà part de& tenanciers de lord Moira» aux vertus naissantes de rhéritier présomptif*?

Le grand malheur de l'Irlande, continua le chancelier, et il avait bien raison, « c*était que le peuple anglais la connaissait moins bien que toute autre nation de l'Europe. Les Irlandais , d'autre part, étaient excessivement faciles à entraîner; peu civilisés, disait-il, et de tous les peuples le plus dangereux à expérimenter ou à prendre pour sujet d'une expérience. Du resle, on ne pouvait tenter aucune expérience dans la crise terrible qui menaçait rirlande. Le premier pas à faire pour tranquilliser rirlande devait être la suppression de la rébellion. Aucune mesure de conciliation ne pouvait satisfaire les Irlandais unis, en dehors d'une démocratie pure^ établie par Tinfluence de la république française et garantie par sa puissance.

Après un long débat, la motion de lord Moira fut rejetée à une forte majorité, quarante-cinq voix contre onze. Eût-elle passé, il eût été difficile d'en espérer un résultat plus heureux. Si lord Moira avait dit la vérité, lord Clare l'avait dite également. Si les griefs étaient d'ancienne date, la rébellion était imminente, et l'on ne pouvait guère remédier aux uns en face de l'autre. Peut-être doit-on penser ^u'en 1798 l'Irlande était tombée dans un élat qui n'admettait plus de mesures prudentes ou satisfaisantes. Le cardinal de Retz dit quelque part dans ses

^ Voir la jolie chanson sur la fidèle ville de Balllnahinch , attribuée à M. Caoning, dans le numéro du 9 juillet 1798 de V Anti-Jacobin,

mémoires qu'il a remarqué qu*en certaines conjonctures on ne peut plus faire que des fautes : c J*ai observé, » ditil, «que la fortune ne met jamais les hommes en cet état, et que personne n'y tombe que ceux qui s'y précipitent par leur faute*. »

Au commencement de l'année 4 798, au point où se trouvait le pays, il devint évident, pour le directoire secret à la tête des Irlandais unis, qu'avec ou sans le concours de la France, il était impossible de retarder beaucoup plus longtemps le soulèvement de leur monde. Afin d'obtenir ce concours dans le plus bref délai possible, ils résolurent d'envoyer l'un d'eux à Paris. Arthur O'Connor se chargea de cette périlleuse tâche. Il voyagea avec un déguisement militaire, sous le nom du colonel Morris. Il emmena avec lui un prêtre catholique qui avait déjà rempli en France une mission du môme genre; son véritable nom était O'Coigley, ou communément Quigley; mais, pour se cacher, il s'appelait parfois Fivey et parfois le capitaine Jones. John Binns, bien connu comme l'agent de la société de correspondance, et deux confédérés d'un rang inférieur, qui servaient de domestiques, les accompagnaient également. De Londres ils.se rendirent à Whitstable, et de là à Margate ; ils prétendaient être des contrebandiers, et firent leur marché avec un pécheur pour traverser la Manche. Mais leur dessein était suspect, et on les avait suivis de Londres ; deux agents de police, ou , comme on les appelait alors, des coureurs, venus de Bowslreet, réussirent, avec l'aide de la police du lieu, à s'emparer le 28 février des cinq conspirateurs. Leurs papiers furent également saisis. On y trouva une correspondance

* Uémoircs, vol. I.

410 WILLIAM PITT BT SON TRMPjS.

secrète qui révélait leurs projets et constatait Tidentité de leurs personnes. On les amena d'abord à Londres» où ils furent interrogés devant le duc de Portland, en sa qualité de secrétaire d'Etat; puis, comme ils araient été arrêtés dans le comté de Kent, ils fufent transportés à Maidstone pour y être jugés.

A Dublin on trouva également le fil pour arriver à connaître les principaux conspirateurs. On tomba sur un dé^ nonciateur qui s'appelait Thomas Reynolds. Il donna des renseignements exacts sur une réunion de chefs qui de* tait se tenir chez M. Olivier Bond le 42 mars. Le major Swan, magistrat du comté de Dublin, armé d'un mandat du premier secrétaire et accompagné de treize sergents de ville en habits bourgeois, frappa à la porte à Theure dite; ils furent admis à Tinstant à l'aide d'un mot de passe que Reynolds leur avait appris. Ils se trouvèrent donc en • mesure d'arrêter Olivier Bond lui-même, ainsi que tous ceux qui se trouvaient chez lui. On découvrit également une quantité de papiers secrets, surtout les comptes rendus des forces envoyées par les officiers des Irlandais unis, et des listes de toasts révolutionnaires. Le plus si'gniûcatif de tous était peut-être celui**ci : « A notre mère firin, parée de ses rubans verts par une marchande de modes française, si elle ne peut pas se parer toute seule I»

Il se trouva que trois des principaux meneurs, lord Edward Fitzgerald, le D^ Mac Nevin et M. Emmett, ne s'étaient pas rendus à la réunion chez Bond. Ils restèrent donc en liberté au premier abord; mais des mandats furent lancés séparément contre eux : Mac Nevin et Em* mett furent bientôt pris. Lord Edward seul continua de déjouer les poursuites. Pendant près d'un mois il resta caché chez une veuve, sur les bords du canal, près de Du*

blin. Tant que cela avait élé possible, le gouyernement avait cherché de toule façon à Tépargner. Quelques jours avant l'arrestation du 42 mars, le chancelier lord Clare disait à l'un des plus proches parents de lord Edward : c Pour l'amour de Dieu, faites.sorlir ce jeune homme du pays; tous les ports sont ouverts, et on ne mettra aucun obstacle à son départ * . »

Au bruit de quelques soupçons, lord Edward quitta la maison de la veuve dans les faubourgs et rentra à Du*^ Min. 11 se réfugia enfin chez un marchand de plumes appelé Murphy, qui demeurait dans Thomas-street. Mais il ne se renfermait pas toujours dans la maison commet la prudence l'eût exigé. Il sortit un jour en habits de femme et alla faire à sa femme une visite qui se trouva être une visite dadieu. On le regardait toujours comme Tan des meneurs. On disait tout bas qu'on lèverait bientôt son étendard dans la province de Leins(er, et que la rébellion commencerait au moins sous son nom, si elle ne pouvait continuer à ce titre. Dans cette situation, le gouvernement publia le 4 \ mai une proclamation offrant une somme de 1 ,000 livres sterling à celui qui découvrirait la retraite de lord Edward. On reçut bientôt des renseignements secrets. Les magistrats apprirent le lieu de sa retraite et prirent leurs mesures en conséquence. Un détachement composé du major Sirr, du major Swan, du capitaine Ryan et de huit soldats, entra tout d'un coup, le 19 mai, dans la maison de M. Murphy. Lord Edward» en robe de chambre, était encore sur son lit. Quoique surpris, il se défetidit en désespéré avec ses pistolets et son épée, faisant et recevant plusieurs blessures graves. Il finit par

^ ru d$ Fitzgerald^ par MooTe, voL II.

être pris et emmené en prison. Mais le résultat de la lutte fut fatal pour Tun des assaillants comme pour le prisonnier. Le capitaine Ryan mourut de ses blessures, et lord Edward expira aussi quelques jours après.

L'arrestation des chefs, le 12 mars, donna au gouvernement quelque espoir d'étouffer dans son germe Tinsurrection projetée. Le général en chef publia un ordre du jour requérant de nouveau la population de rendre ses armes. Partout on les refusait; les troupes avaient pour instructions de faire les plus grands efforts pour les découvrir et pour s'en emparer. Grâce à ces efforts, on saisit •une grande quantité d'armes, quarante-huit mille fusils et soixante-dix mille piques ^ Mais pour arriver à ce résultat, la rigueur et parfois même la cruauté auxquelles on eut recours furent grandes. On usait surtout de sévérité envers les membres de la ligue des Irlandais unis, qui, pour se reconnaître entre eux, portaient les cheveux courts, et qu'on surnommait en général les Tondus. Un grand nombre de ces malheureux furent soumis aux châtiments militaires du fouet et du piquet; ce dernier supplice consistait à obliger le condamné à se tenir d'un seul pied sur un pieu pointu. D'autres, dit-on, eurent la corde au cou , et se trouvèrent à moitié étranglés avant d'avoir révélé l'endroit où leurs armes étaient cachées. Pour excuser un peu ces cruautés, véritablement injustifiables, il faut dire que plusieurs personnes arrêtées avaient nié sous serment toute connaissance d'un dépôt d'armes, et que, sous la pression de peines corporelles, elles avaient ensuite révélé l'existence d'approvisionnements considérables.

* Rapport du comité secret de la chambre des commones d'Irlande, août 1708. Appendice, no 39,

Les torts devinrent terribles des deux parts. On tirait sans cesse sur les soldats dans Tobscurité , derrière les haies et les fossés. On les cherchait pour les attaquer lorsqu'ils se trouvaient seuls et sans armes. D'autre part, lorsqu'on leur permettait de vivre cantonnés dans les districts soulevés , ils étaient exaspérés par les l&ches attaques dont ils étaient l'objet, et on ne pouvait pas, peut-être ne voulait-on pas, les empêcher de commettre des actes de violence. Bien des chaumières furent brûlées, bien d'autres furent ravagées et pillées. La loi martiale, ou plutôt la licence martiale, régnait partout sans qu'aucun voile vînt cacher sa hideuse difformité.

Enfin, aux mois de mai et de juin, les flammes qui couvaient depuis si longtemps éclatèrent. Les paysans se soulevèrent dans différents districts des provinces du nord, de Test et du midi. Le Connaught seul resta calme. Les chefs étant arrêtés ou obligés de se cacher, il n'y avait ni direction centrale ni organisation militaire. Au lieu de Tordre, régnaient partout, et malheureusement des deux parts, l'esprit de vengeance et le besoin de la destruction. Ce serait une tâche pénible et sans utilité que de retracer en détail les scènes qui suivirent. Les circonstances variaient aussi peu que le résultat. Partout l'insurrection était violente , presque partout la répression était cruelle.

Certains districts du Leinster furent les premiers à se soulever. Les malles-poste furent arrêtées et pillées sur plusieurs routes tout près de Dublin ; on ne négligeait aucun effort pour aider les conspirateurs dans l'intérieur de la ville. Mais ils furent comprimés d'une main ferme, et on marcha promptement sur eux en rase campagne. Kildare, Naas, Hackets-Town et d'autres villes

devinrent le théâtre de luttes sanglantes. Mais les rebelles n'eurent de véritable succès qu*à Prospérons. Us surprirent cette petite ville au milieu de la nuit, et passèrent au 01 de Tépée presque tous les soldats du petit détachement qui la défendait* Dans cette occasion , leur chef était John Ësmonde, fils cadet de sir Thomas Ësmonde, d'une ancienne famille catholique. Il était médecin et lieutenant du corps de propriétaires de Clane-Town. Il avait dîné la veille au soir avec ses camarades à la table des officiers, et le lendemain matin il rejoignit son corps en marche, comme si rien ne lui était arrivé, avec ses habits en ordre et de Tair le plus tranquille. Mais le capitaine avait déjd reçu des avis secrets sur la prise de Prospérons ; John Esmonde fut arrêté sur-le-champ ; quelque temps après, on lui ât son procès ; il fut déclaré coupable et pendue

Dans la province d'Ulster, au contraire de ce qu'on attendait dans les deux partis, les soulèvements furent rares et de peu d'importance. Belfast , qui avait été le centre de la conspiration, fut à peine atteint par la rébellion. De toutes les villes de cette province, la plus profondément troublée par la révolte fut peut-être cette fidèle ville de Ballinahinch, si récemment vantée par lord Moira. Antrim fut entouré et attaqué par un corps de rebelles très-considérable. Lord O'Neil, qui vivait dans le voisinage, fut jeté h bas de son cheval et mortellement blessé. Il y eut deux combats, l'un à Saintsûeld, l'autre sur les terres mêmes de lord Moira; les rebelles furent mis en déroute dans les deux occasions. Plusieurs des chefs

* Bistatre de la rébellion, par Mosgrave, vol. I; voir dans le vol. Il l» témgjgnagB do Thoma» Davis de Prosperous.

furent pris et exécutés ; au bout de huit jours la rébellion était étouffée de ce cdté.

Mais la lutte sérieuse se passa dans le comté de Wexford« Là, un corps nombreux de paysans s*élait rassemblé à la voix du père John Hurphy, curé de Bonvalogue. Cet homme avait pris un grand ascendant sur la multitude ignorante. Il leur déclarait que, par une faveur spéciale de la Providence, il était devenu invulnérable, et après chaque action il avait coutume de leur montrer les balles qu*il avait reçues dans la main , disait-il. Ses partisans comptaient déjà quatre mille hommes, et s'étaient postés sur la colline d'Oulart le matin du S7 mai, jour de la Pentecôte. Le lieutenant Foote, accompagné seulement de cent dix hommes de la milice du comté de Cork, eut rimprudence d'aller les attaquer. Comme on pouvait s'y attendre, les miliciens furent défaits et passés au fil de répée ; on épargna seulement le commandant et quatre soldats.

Cette facile victoire jeta de Thuile sur le feu. Les rebelles marchèrent en triomphe jusqu'à Ferns, et là, aux cris d'à bas les hérétiques, ils incendièrent le palais de Févèque, que l'évéque avait heureusement quitté à temps. De là, ils se rendirent à Enniscorthy, ville commerçante assez considérable sur la rivière Slaney; elle était défendue par trois cents soldats avec quelque, secours des bourgeois. La place fut attaquée le S8 ; la lutte dura quelques heures, mais les assaillants ayant mis le feu à la ville sur plusieurs points, les royalistes furent obligés d'en sortir, et une scène horrible de massacre et d'incendie s'ensuivit.

&ur ces nouvelles, tes royalistes du comté de Wexford comprirent qu'ils ne pouvaient plus maintenir leurposition.

L*officier chargé du commandement, le lieutenant-colonel Maxwell , évacua la ville, et les rebelles y entrèrent le 30 mai. Ils ouvrirent les portes de la prison et mirent en liberté M. Bagenal-Harvey, gentilhomme protestant, riche et de bonne maison. On le savait favorable à la cause des rebelles, et le parti du gouvernement l'avait mis en prison. Deux autres propriétaires du môme district, M. John Colclough et M. Edward Fitzgerald, avaient partagé le même sort, mais la veille on les avait relâchés sous caution. Ces trois gentilshommes se joignirent alors aux insurgés, et prirent place parmi les meneurs. Un autre protestant fort riche, M. Cornélius Grogan, de Johnstown, se joignit également à eux ; mais il était vieux et timide, et soutint dans la suite qu'il avait agi par compulsion/

Les rebelles ne choisirent point de chef pour les commander; ils nommèrent seulement un comité de sept personnes dont M. Bagenal-Harvey était le président. Tous les jours, ils recevaient des renforts considérables des paysans du voisinage. Plusieurs prêtres se joignirent également à eux. Leur principal camp était établi sur une éminence appelée Vinegar-Hill , qui dominait la ville d'Enniscorlhy, de Vautre côté de la Slaney. Au bout de quelque temps, leurs forces se montèrent à quinze mille hommes ; et ce nombre allant toujours croissant, ils prirent le titre d'armée unie du Wexford, et, grâce aux exhortations de quelques prêtres d'un rang inférieur, leur fanatisme devint de la fureur contre la foi professée par leur chef lui môme

Le fanatisme de cette armée rebelle éclatait surtout dans la manière dont elle traitait les prisonniers protestants. Tous les jours on les menait à la mort de sangfroid, et avec toutes les aggravations d'une cruauté

sauvage. Lorsque par quelque incident Texécution était remise au lendemain, les persécuteurs s* emparaientdesvictimes et se donnaient le plaisir de les soumettre au supplice du fouet. Il est impossible de supposer que les honnêtes prêtres qui se trouvaient alors dans le camp des rebelles pussent avoir la plus légère part h ces atrocités. Il est éga< lement impossible de les attribuer aux chefs protestants. Le fait est, comme l'avoua par la suite M. Edward Fitzgerald au sous-secrétaire d'Ëtat, que < ni lui ni les autres chefs n'avaient grande autorité; la populace était furieuse et voulait massacrer tous les protestants ; la seule manière de les empêcher de brûler les maisons était de leur dire qu'ils détruisaient leuts propres biens. » Fitzgerald ajoutait qu'au début ses hommes se battaient bien, mais qu'ils avaient fini p^r ne plus^ tenir du tout ^

A cette époque, sir Ralph Abercromby ne commandait plus en chef en Irlande. Il avait si souvent et si vivement différé d'avis avec lord Camden qu'on avait été obligé de le rappeler. Selon lord Gornwallis, Abercromby avait été tout à fait extravagant*. Son rappel amena le cabinet à examiner avec une vive inquiétude toute la question du gouvernement de l'Irlande. Il sembla trës-désirable, au début d'une rébellion, de concentrer toute l'autorité dans une main unique et habile Lord Cornwallis parut la seule personne en état de remplir les conditions indispensables. On le pressa de se charger de ce poste difficile. Il avait prévu cette requête dès le premier moment : < Je m'attends à être violemment sollicité de

*■ Correspondance de lord Gornwallis, lettre de M. E. Cooke, 2& juillet 1798.

^ Lettre au général Ross, 30 mars 1708.

partir* » écrivaiWl & son ami intime, « que ferai-jet Que puis-je faire? » Ses sentiments personnels étaient antipathiques à cette tâche; il écrivait quelque temps après : « La vie de lord lieutenant d'Irlande répond h mon idéal d'un supplice complet. » Mais le sentiment du de^ voir public l'emporta. Il partit pour l'Irlande avec le double titre de lord lieutenant et de général en chef, emportant toute la confiance de M. Pilt et du duc de Portland. Il était autorisé à proclamer l'amnistie le plus tôt possible, et il avait pour instructions de chercher, par tous les moyens possibles , h réprimer les faits de vengeance à la suite de la guerre civile.

Lord Cornwallis arriva à Dublin le 20 juin seulement. Les préparatifs pour attaquer les rebelles dans le comté de Wexford étaient finis, et on allait les mettre à exécution. Il ne prit donc aucune part à ces arrangements.

M. Thomas Pelham était encore nominalement secrétaire d'Irlande à celte époque; mais il était malade et depuis quelque temps retenu en Angleterre, en sorte que M. Robert Stewart, lord Castlereagh, remplissait les devoirs de sa charge. Cet homme d'Etal, qui joua parla suite un rôle si important dans l'histoire de son pays, fils aîné du comte de Londonderry, n'avait pas encore vingtneuf ans : « J'ai tout lieu d'être fort satisfait de lord Castlereagh, » écrivaitlord Cornwallis à son ami Intime •; « cVst véritablement un jeune homme rare; ses talents, son caractère et son jugement le rendent propre aux plus grandes .affaires. » En effet, le nouveau lord lieutenant était si convaincu du mérite de son secrétaire que

* Au général Ross, 30 mars et 1^' juillet 17d8. 2 Au général Ross, 9 juillet 1708.

lorsque M. Pclham donna sa démission quelques mois après, lord Corn^^allis demanda sur-le-champ et obtint la nomination définitive de lord Castlereagh à sa place.

Mais avant d'en venir à la fin de Tinsurreclion du comté de Wexford et aux mesures de lord Cornwallis pendant sa vice-royauté, j'ai à raconter certains événements qui se passèrent en Angleterre dans Tintervalle. Le procès des prisonniers irlandais Arthur O'Connorel JamesO*Coigley, ainsi que celui de leurs confédérés anglais, commença h Maidstone le 21 mai. Le procureur général sir John Scott et Tavocat général sir John Milford parurent au nom de la couronne. Le principal avocat des prisonniers était M. Plumer, plus tard maître des rôles. Plusieurs témoins déposèrent des incidents du voyage des accusés jusqu'à Maidstone, et on produisit les papiers saisis sur eux. D'autre part, Arthur O'Connor appela en témoignage tous les chefs de l'opposition anglaise pour répondre de son caractère et de ses principes. Fox, Sheridan, Ersklne, lord John Russell, le duc de Norfolk et le comte deThanet comparurent en sa faveur. Mais le témoignage le plus important fui celui de Grattan, qui vint tout exprès d'Ir^^^ lande. Il déclara qu'il connaissait M. O'Connor depuis 4792, qu'il avait eu l'occasion de juger de ses opinions politiqueâ,el qu'il ne lui avait jamais entendu dire un mot qui pût faire supposer qu'il serait favorable à une invasion dans son pays. Vu la notoriété de la ligne de conduite qu'Arthur O'Connor avait adoptée dans la question irlandaise, l'extrême naïveté de M. Grattan, si tant est que ce fût de la naïveté, peut exciter quelque surprise.

Il était naturel cependant que ce témoignage eût un grand poids auprès du jury de Maidstone. A la fin du procès, les jurés déclarèrent O'Coigley coupable, mais ils

acquiltèrent 0*Conrior et les deux autres prisonniers. Avant le prononcé du jugement, O'Connor avait su qu'un s^ent de police se trouvait dans la cour avec un mandat pour l'arrêter sur un autre chef. A peine le verdict étaitil prononcé, qu'il quitta le banc où il se trouvait avec les autres prisonniers, et chercha à s'échapper; un de ses témoins, lord Thanet, et l'un de ses avocats, M. Robert Ferguson, prirent son parti, et cherchèrent à faciliter son évasion ; mais après un moment de lutte et de confusion, les agents de police furent les plus forts, ils reprirent le prisonnier.

L'année suivante, on fit le procès de lord Thanet et de M. Ferguson sur ce chef, et ils furent déclarés coupables en dépit d'un plaidoyer très-habile de M. Erskine. Ils furent condamnés à une amende et à la prison ; lord Thanet à mille livres sterling d'amende et à un an de prison à la Tour; M. Ferguson à cent livres sterling d'amende et un an de prison au Banc du roi.

Quant à Arthur O'Connor, il resta en prison quelques mois encore, mais à la fin il confessa son crime , et reçut l'autorisation de se retirer en France. Il obtint une commission dans l'armée française, et arriva au grade de lieutenant général; mais à partir de 1803, il ne fut plus employé dans le service actif. Il devint vieux et ne mourut qu'au mois d'avril 1852. Son frère Roger O'Connor, arrêté comme lui sous prévention de haute trahison, fut, comme lui, relâché après quelques mois de prison et envoyé à l'extérieur. Roger O'Connor eut pour fils, de son second mariage, M. Feargus O'Connor^ bien connu de nos jours pour ses opinions chantistes lorsqu'il représentait la ville de Nottingham.

Le 7 juin, O'Coigley subit sa sentence à Penenden-

Heath. En quittant la prison de Maidstone, on le plaça sur une claie attelée de deux chevaux, et il fut escorté jusqu'au lieu flxé pour Fexécution par un corps de deux cents volontaires. On le pendit d'abord, puis il fut décapité, et Texécuteur. montrant sa tête à la multitude, s*écria selon la formule consacrée : < Voilà la téted*un traître. » Mais le roi avait remis d'avance à O'Coigley toutes les aggravations révoltantes qu'ajoutait à sa peine l'ancienne loi de haute trahison. O'Coigley fut accompagné par un prêtre catholique, et conserva jusqu'à la fin un grand courage et beaucoup de calme.

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