‹ William Pitt et son tempsChapitre 5 sur 29 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Mesures prises pour la défense du pays. — Discours de Fox au elnb wliig. — Son nom est rayé de la liste du conseil privé. — Duel entre Pitt et Tierney. — Wiiberforce donne avis d'une motion contre le duel. — Pitt le dissuade de la présenter. — Mauvaise santé de Pitt. — Bonaparte prend Malte et débarque en Egypte. — Bataille d'Aboukir. — Minorque se rend. — Kégiments de milice anglais envoyés en Irlande. — Action à Vinegar-Hiil. — Exécution des meneurs rebelles. — Excès de la milice et des corps de propriétaires. — Conduite conciliante de lord Cornwallis. — Le général Humbert débarque à Killala. — Il attaque le général Lake à Castlebar. — Humbert se rend. — Procès de Napper Tandy. — Action dans la baie de Killala. — Procès et suicide de Wolfe Tone. — Son journal et sa correspondance.

Le Parlement anglais était alors fort occupé de pourvoir à la défense du pays. Le 20 avril, un message du roi avait annoncé une activité toujours croissante dans les ports de France, de Flandres et de Hollande, avec Tinteniion avouée de tenter une invasion sur le territoire de Sa Majesté, et il avait invité le Parlement à aviser aux mesures nécessaires pour mettre Sa Majesté en état de déjouer les coupables machinations des mécontents. Le gouvernement proposa sur-le-champ Yalien bill, ainsi qu'un bill pour la suspension de Yhabeas corpus. Les deux bills rencontrèrent quelques objections dans la chambre des communes, mais sans aucun résultat. Quant

au biil de suspension, Sheridan, qui était à la (été de la résistance, ne trouva pas plus de six membres disposés à voter en principe avec lui.

Fox ne prit aucune part à ces débats. Ses lettres fami* lières de cette époque expriment la plus vive répugnance à l'idée de reprendre ses devoirs parlementaires. Il écrivait, au mois de mars, & son neveu : « Il me serait plus désagréable que je ne puis dire d*assister de nouveau aux séances du Parlement ; s*il y a un point sur lequel Je ne puisse pas me décide r à céder, c'est celui-lè ; mais je suis bien loin de désirer que les autres en fassent autant *. » Fox cependant n*avait pas la môme répugnance pour les réunions^ du club whig. Âu commencement de mai, il y prononça un discours assez violent, en répétant le toast du duc de Norfolk à la souverainelé du {)euple. Il s'ensuivit une grande émotion. Plusieurs des amis et des collègues de Pitt demandèrent des poursuites publiques ou une réprimande parlementaire. D'autre part, Pitt parut croire que cette démarche donnerait trop d'importance à M. Fox*. Il consulta là-dessus Dundas daos une lettre particulière :

« Downing-street, lamedi 8 mai 1793.

» Cher Dundas,

» Nos amis ont bien envie que le Parlenjent fasse

quelque chose au sujet du discours de Fox. L'objection aux poursuites est certainemeut très-grande à cause de

^ Correspondance, yoI. ill.

> U y a àce sujet une histoire, qui parait douteuse, dans un passage du journal de lord Malmesbury, 3 mai 1804. '- ^ r- \

la chance d*UD acquittement et d*un triomphe; mais on propose de lui donner Tordre d'assister aux séances, et s'il avoue le discours, Torateur pourrait le réprimander. S'il le désavoue, on pourrait poursuivre l'imprimeur avec avantage. Si, après une réprimande, il se portait à de nouvelles insultes (comme cela pourra arriver à la première réunion du club), on pourrait l'envoyer à la Tour pour le reste de la session, ce qui établirait l'autorité de la chambre tout aussi nettement qu'une expulsion, et renouvellerait l'embarras d'une lutte électorale à Westminster. Dites-moi, je vous prie, dans le courant de la journée de demain, ce que vous pensez de ceci. Je serai en ville dans la matinée, mais je vais dîner à Bromley avec Long. » Toujours à vous,

» W. PiTT. »

Après mûre délibération, on résolut de ne prendre aucune mesure à l'égard de Fox, si ce n'est d'effacer son nom de la liste du conseil privé. En conséquence, le 9 mai, on tint à Saint-James une réunion du conseil privé. M. Faulkner, comme secrétaire du conseil, présenta la .liste au roi, et Sa Majesté, prenant la plume, effaça de sa propre main le nom de M. Fox.

Dans ses lettres, Fox fait allusion à cet événement avec beaucoup de sang-froid : < Je crois, > dit-il, « que sous ce règne-ci, le duc de Devonshire est le seul exemple d'un conseiller privé destitué en Angleterre, et plus les circonstances des deux cas se ressembleront, plus cela me conviendra. » Lord John Russell a fait remarquer avec justesse que ce sentiment était singulier, puisque le duc de Devonshire avait été destitué en 1762, précisé- .na£ot:par le père de M. Fox. Fox ajoute : « Je voudrais

savoir s*il est nécessaire que j'aille à la cour ; j'aimerais infiniment mieux n'en rien faire; mais j*irai, si on le trouve convenable * . »

Le vendredi 35 mai, Pitt présenta un bill pour augmenter les équipages des vaisseaux de guerre, et donna ses raisons pour désirer que les diverses lectures du bill eussent lieu le même jour. M. Tierney s'opposa, non sans chaleur, h ce qu'il appelait une marche précipitée. « L'honorable préopinant, » dit H. Pitt dans sa réplique, aurait voulu recevoir avis depuis longtenips de la présente • motion, et voudrait retarder sa marche dans la chambre. Il reconnaît que, si le bill ne passait pas en un seul jour, ceux qu'il concerne pourraient en éluder les effets, donnant ainsi lui-même les raisons en faveur d'une adoption immédiate. Si la mesure est nécessaire et si un avis donné d'avance permettait d'en éluder les effets, comment expliquer l'opposition de l'honorable préopiuant, si ce n'est par le désir d'entraver la défense du pays?»

Ici Tierney se leva pour rappeler le ministre à l'ordre : € Ce langage n'est assurément pas parlementaire, > dit-il, < j'en appelle à la protection du président. »

L'orateur, ainsi interpellé, dit qu'en effet tout ce qui tendait à tirer une imputation personnelle de paroles pro* noncées dans le débat n'était certainement ni parlementaire ni régulier. Le trés-honorable M. Pitt n'avait, dit-il, qu'à expliquer ses paroles. M. Pilt, se levant alors, dé* Clara d'un ton hautain qu'il ne retirait point ce qu'il avait dit, et il le répéta : « Je soumets volontiers mes arguments au jugement de la chambre, » dit-il, « mais je dois

' Note de la correspondance de Fox, vol. U.

4td WILLIAM PITT ET SON TEMPS.

dire que je ne rétracterai ni n'expliquerai davantage les expressions dont je me suis servi. »

Le résultat de celle liautaine déclaration de la part de M* Pitt fut un cartel que M. Tierney lui envoya le lendemain samedi 26. Le défi fut aussitôt accepté. M. Pitt le ât savoir à l'orateur comme à un ami personnel^ ce qui l'obligeait d'honneur à ne point intervenir publiquement et à ne faire aucun effort peur empêcher le duel. Voici le récit de lord Sidmoath. « Le lendemain samedi^ je dt^ nais chez lord Grosvenor, lorsqu'on m'apporta un billet de M« Pitt qui me disait qu'il avait reçu un cartel de M. Tierney, et qu'il serait bien aise de me voir. Je me rendis chez lui dès que la compagnie de lord Grosvenor se fut retirée. M* Pitt venait de faire son testament quand j'arrivai. 11 avait envoyé chercher M. Sleele pour lui servir de second, mais le trouvant absent, il envoya .chercher M. Ryder. Le lendemain, je descendis avec Pitt et Ryder Birdeage-Walk ; nous montâmes l'escalier qui conduit dans Queen's-street ; là leur voilure les attendait pour les mener à Wimbledon-Commons*. »

Le dimanche 37«à trois heures de l'après-midi^ les deux adversaires se rencontrèrent & Putney-Heath. M. Pitt était accompagné par M. Dudley Ryder, plus tard lord Harrowby, et M. Tierney avait pour second M. George Walpole. Les seconds causèrent un moment et cherchèrent à empêcher le duel d'aller plus loin, mais sans y réussir* Les deux adversaires se placèrent à douze pas et tirèrent en même temps. Ni l'un ni l'autre coup ne porta. On ouvrit alors une seconde botte de pi^ tolets, et on tira avec le même résultat. M. Pitt tira

^ Communiqué par lord Sidmottth au doymi PelleWf vie. Note I.

en l'air la seconde fois. Les seconds intervinrent alors et déclarèrent que l'affaire ne pouvait aller plus loin, « puisqu'ils étaient décidément d'avis que la satisfaction était suffisante, et que tout était terminé àThonneur des deux parties. »

Cependant, Torateur, hors d'état de se tenir en repos, était monté à cheval et dirigeait ses pas de ce côté. Il se porta sur une petite éminence sur laquelle se trouvait an gibet auquel on avait récenoment pendu un voleur nommé Abershaw : « Quand j'arrivai sur la colline, » dit-il, « je Tis, par l'attention de la foule qui regardait la vallée, que le duel était en train. Au bout d'un moment, je vis la voiture qui avait amené Pitt le malin remonter la cAte, et, m'en approchant, je le trouvai sain et sauf; il me dit : « Venez dtner avec moi aujourd'hui. »

Pitt raconte cet événement dans un billet écrit le jour même à Dundas, ainsi que dans une lettre à sa mère qu'il expédia le lendemain de Holwood.

« Downing-street, dimanche, 9 heures du soif.

» Cher Dundas,

» Vous apprendrez peut-être que j'ai eu occasion ce matin de faire une visite dans vos environs pour rencon-. trer M. Tierney, par suite de ce qui s'était passé entre nous à la chambre vendredi. Nous avons échangé deux coups de pistolet de chaque c6lé, et, grâce à l'intervention des seconds, l'affaire s'est terminée d'une manière satisfaisante pour les deux parties, à ce qu'il me semble. Je vais ce soir chez Long, et je dînerai demain avec vous.

» Toujours à vous,

» W. Pitt. »

« Holwood, lundi 28 mai 1708.

» Ma chère mère,

» Vous serez, j'en suis sûr, bien aise d'apprendre de moi-même un incident qui vous intéressera, je le sais; je suis heureux de n'avoir rien que de parfaitement satisfaisant à vous dire. Les journaux d'aujourd'hui rendent un compte succinct, mais exact, de la rencontre que j'ai cru' nécessaire d'avoir avec M. Tierney à Putney-Heath, hier, par suite des expressions que j'avais employées à la chambre des communes, et que je n'avais pas trouvé bon de rétracter. L'affaire s'est terminée sans aucun désagrément pour l'une ni l'autre des parties, et de manière à me satisfaire pleinement pour mon propre compte et pour celui de mon antagoniste, qui s'est conduit avec une convenance parfaite. Je sais que mon frère vous a écrit à ce sujet, mais je n'ai pu m'empécher de vous adresser moi-même ces quelques lignes.

» Toujours à vous, ma chère mère,

» W. PiTT. >

• A cette époque, et même bien lojigtemps après, l'habitude du duel, pour toute injure politique ou privée, était d*accord avec l'opinion publique et les usages du temps; mais en 4798, lorsque tout dépendait de la vie du premier ministre, il y eut un mouvement d'horreur générale à l'idée du danger qu avait couru M. Pill. Il y avait d'ailleurs quelques hommes plus sérieux qui condamnaient cette pratique par des raisons religieuses et morales. A la têle de ce petit groupe était M. Wilber-

forc€. Il écriYit dans son journal : t 28 mai. Asbley est Tenu pendant que je m'habillais, et m*a appris le duel de Pilt et de Tierney qui a eu lieu hier. Je n*ai jamais reçu un plus rude coup. J'ai résolu de faire quelque chose, s'il est possible. — 30 mai. En ville, j'ai trouvé tout le monde fort occupé du duel, et disposé à agir. J'ai donné avis à la chambre des communes d'une motion contre le duel, en principe. »

Mais le soir même, Wilberforce reçut de Pitt une lettre qu'on a déjà publiée dans sa vie, mais que je veux reproduire ici :

« Downii]g-«treet, mercredi 80 mai 17D8.

» Mon cher Wilberforce,

» Je ne suis pas homme à discuter avec vous un sujet qui me touche de près. J'espère aussi que je suis incapable de douter de votre amitié pour moi , même lorsque je la crois dans Terreur, et en admettant qu'un sentiment de ce genre vous animé dans cette occasion. Je. dois supposer que c'est un tel sentiment qui agit sur vous à votre insu, car, quelles que puissent être vos idées en général sur ce sujet, elles ne peuvent avoir puisé aucune nouvelle preuve ni force dans les incidents de l'affaire qui vient de se passer. On supposera que vous faites votre motion à cause d'un fait individuel.

» En agissant ainsi, vous vous joindrez aux reproches injustes et immérités dont on peut accabler l'une des parties. Quant à l'autre partie, c'est-à-dire quant à moi, je crois de mon devoir de vous dire franchement que voire proposition tend tout simplement à ma retraite. Si on propose au Parlement quelque mesure de ce genre> et qu'elle

passe, je sentirai, de ce momenMà, que je puis être plus utile hors du pouvoir qu'au pouvoir, car avec ma ma-» uière de voir, je ne serais alors plus ^on h rien dans la ministère. Je vous déclare ce que je pense nettement et explicitement, comme je dois le faire. J'espère que je n'ai pas besoin de répéter ce que j'éprouve toujours pour vous.

» Toujours à vous,

» W. PlTT. »

Naturellement une communication si claire et si grave fit hésiter Wilberforce. Il écrivit le 1®*"juin 1798: «En ville hier et aujourd'hui, revenu dans la soirée. .Grande discussion au sujet de la proposition sur le duel.- Vu Pitt et plusieurs autres. Tous me pressent d'y renoncer. Consulté Grant et Henry Thornton, el décidé enfin d'y renoncer, car je n'aurais pas plus de cinq ou six personnes pour me soutenir, pas plus d'une ou deux pour parler, et je ne pourrais faire admettre qu'une seule chose : c'est que les ministres ne doivent pas se battre en duel. »

Sur l'avis de sa résolution transmise au ministre, Wil* berforce reçut en réponse un billet amical :

« Downing-street, samedi, heures da soir.

» Mon cher Wilberforce,

» Je ne puis vous dire combien je suis soulagé par votre résolution, que sincèrement je crois fondée d'après vos propres principes aussi bien que d'après ceux des gens qui pensent différemment Je suis encore bien moins

en état de vous dire combien je sens profondément votre cordiale amitié et votre bienveillance en toute occasion, lorsque nous différons d*opinion comme lorsque nous sommes du même avis.

» Toujours à vous de cœur,

» W. PiTT. »

Deux jours après, nous lisons dans le même journal: € 4 juin. Je n'ai pas été h la cour à cause de la motion encore pendante. Le roi a demandé à Toraleur si je persévérais. Pill m'a dit que le roi approuvait sa conduite *, » Les affaires dlrlande occupèrent naturellement la plus large part du reste de la session, qui se termina le 29 juin. Trois motions séparées sur l'état de ce royaume furent présentées à la chambre des lords parle duc de Leinster, lecomtedcBesborough etleducdeBedford. D'après le désir de lord Sidney, l'ordre d'exclure les étrangers, auquel on a rarement recours, fut mis en vigueur pendant ces débats, en sorte qu'il n!en reste aucune trace. Si donc les membres de Topposition espéraient, dans celte conjoncture critique, exciter l'esprit public par leurs harangues au Parlement, cet espoir fut complètement déçu. Par la même raison, l'exclusion des étrangers fut exigée à la chambre des communes dans les débats sur la même question. M. Shcridan présenta d'abord une motion pour demander que la chambre se formât en comité pour examiner l'état de l'Irlande. Lord George Cavendish proposa une série de résolutions. A celle occasion, Fox sortit de sa retraite, et prononça un discours assez long dont il ne

' Au premier abord, les impressions da roi avaient certainement été mélangées. Vob dans Tappendice sa lettre da 30 mai.

reste aucune trace, mais qui était, sans aucun doute, empreint de son admirable et ordinaire éloquence. Dans la môme soirée , il proposa, sans succès, une résolution séparée. Lord George fut également soutenu avec beaucoup de talent par Grey et par Sheridan ; mais tous leurs efforts ne purent obtenir une minorité de plus de soixante-six voix.

En date du S juin^ le jour où Wilberforce avait reçu de Pitt un billet de remerciment, nous trouvons dans son journal ces mots : « Il (Pitl) est gravement malade.» Le bruit de cette maladie se répandit promptement et avec beaucoup d'exagération. On prétendit même que le premier ministre était devenu fou. Vers la fin de juillet, lord Muncaster, de son château de Cumberland, écrivit à Wilberforce à ce sujet : « Vous me demandez, répliqua Wilberforce, ce qu'il en est des bruits sur Pitt. Je vous assure qu'ils sont absolument sans fondement. Cependant les journaux de l'opposition continuent à en parler.»

Quelques jours avant cette réponse, les deux amis avaient passé la journée ensemble. J'ai encore recours au journal de Wilberforce: «16 juillet. Après le déjeuner à Auckland, et de là à Holwood, chez Pitt. J'étais tête à tête avec Pitt. Nous avons beaucoup parlé politique. Il est infiniment mieux ; ses habitudes sont meilleures; il embellit sa maison avec beaucoup de goût, signe de candeur et d'intégrité. 11 déplore et méprise la fureur fanatique des prolestants irlandais.»

Les habitudes auxquelles Wilberforce fait allusion , et qui étaient susceptibles d'amélioration, se rapportaient probablement à l'arrangement de la journée de Pitt. Il ne déjeunait plus à neuf heures, comme au début de son

miDistère, et il avait au contraire adopté des habitudes fort tardives dans la matinée. L'orateur, M. Addington, décrivant la vie de Pitt à cette époque, dit qu'il ne se levait jamais avant onze he jres, et qu'alors il faisait, en général, une petite promenade à cheval dans le parc. Les changements qu*il put apporter dans ces habitudes, et que remarque Wilberforce, ne furent pas de longue durée. Jusqu'à la fin de sa vie, Pitt continua à se lever fort tard. Quelques personnes ont pensé qu'il était obligé, par la délicatesse de sa santé, de rester longtemps dans son lit; d'autres ont supposé qu'il passait son temps à repasser dans son esprit les détails de ses discours et de ses mesures.

Il est probable que Wilberforce faisait également allusionaux larges libations de vin de Porto. Nous avons vu que cette habitude avait été prescrite à M. Pitt dans le début, à titre de remède, et qu'il s*en était bien trouvé dans sa jeunesse. Mais au fort des labeurs du Parlement et du ministère, il porta certainement quelquefois cette pratique au delà de ce que sa santé pouvait exiger, et même au delà de ce qu'elle pouvait supporter sans inconvénient ; non que cela altérât en rien ses facultés intellectuelles ou son empire sur lui-même. Deux bouteilles de vin de Porto, dit lord Macaulay, n'étaient guère plus pour lui que deux tasses de thé. Rien n'est plus rare, dans la vie publique de Pitt, qu'une trace d'animation dans ses discours de l'après-dîner.

Ici encore l'autorité de l'orateur des commune3 est décisive. Lorsqu'on questionnait lord Sidmouth à ce sujet , bien des années après, il disait que M. Pitt aimait bien un Yerre de vin de Porto, et mieux encore une bouteille, mais qu'il ne l'avait jamais vu en abuser, lorsqu'il avait quel-

que chose à faire, si ce n'est dans une seule occasion, 1 orsqu'il fut appelé à Fimproviste b répondre à une attaque personnelle dirigée contre lui par M. William Latnbton, père du premier lord Durham. Pitt avait quitté la chambre, avec lord Dundas, entre deux scrutins, pour aller dîner, et lorsqu'il se leva à son retour pour répondre à M. Lambton, ses amis s'aperçurent qu'il avait trop bu. Le lendemain matin, M. Ley, secrétaire auxiliaire de la chambre des communes, dit à l'orateur que le spectacle que M. Pitt avait donné la veille au soir l'avait rendu malade : « Cela m'a donné un violent mal de tète, » dit-il. Lorsqu'on répéta cette phrase à M. Pitt, « Cela me paraît un excellent arrangement, » dit le ministre, « j'ai eu le vin, et le secrétaire a eu le mal detôte^»

Il n'est pas à supposer qu'un seul exemple de ce genre pût passer inaperçu et sans que les beaux esprits du club de Brooks en fissent leur profit. Le Moming-Chronicle parut avec une longue série d'épigrammes sur ce sujet si tentant. En voici une dans laquelle on suppose une interpellation du ministre à son collègue :

«Je ne vois pas l'orateur, fiai; le voyez-vous?— Si je vois l'orateur? Ma foi, j'en vois deux H

Au mois de juillet deuetle année, M. Pitt rendait à sa mère un compte de sa santé probablement beaucoup trop satisfaisant :

« Holwood, 9 juillet 1798.

» La poste de ce matin m'a apporté votre bonne lettre, qui a été la très-bien venue; j'ai tout juste le temps de vous en remercier par un exprès qui retourne en ville,

1 yie de tard Stdmauth , par le doyen Pellew, vol. I.

et de vous assurer que je deviens plus fort tous les Jourst et que je me porte aussi bien que jamais. Je ne tiens pas à me mieux porter; mais pour éire doublement sûr de n)e maintenir comme je suis, j*ai Tintention de passer quelques semaines au bord de la mer, dans une oisiveté plus complète encore qu*ici, à Walmer, ce qui me plaira plus que toute autre excursion, à l'exception de la possibilité d'une visite à Burlon, si elle se présentait. » D'autre part, lord Auckland donnait à M. Beresford des

nouvelles fort différentes:

u Eden*FinD, 1*' wtx 1798.

» J'ai passé hier tranquillement la journée à Holwood, avec M. Pitt, qui est parti ce matin pour Walmer. J'espère que l'air de la mer lui fera du bien ; il va mieux» mais sa santé est trës-ébranlée, et il a grand besoin de faire attention à son régime, à l'exercice et aux heures. Il est aussi en train et son esprit est aus$i actif que jamais. Nous avons de longues et fréquentes discussions au sujet de l'Irlande ; on ne peut guère admettre qu'il faille en revenir tout simplement h l'ancien système. »

Le 2 août, Pitt se rendit donc à Walmer-Castle, où il passa une quinzaine de jours. Il alla ensuite faire une visite dans la direction opposée en se rendant h Burton- Pynsent ; mais à la fin du mois il fut rappelé par les devoirs de son poste. Il écrit à sa mère le 30 août, de Downing-street : « Quelque favorables que soient les perspectives, je ne peux pas me permettre de regretter le sacrifice que j'ai fait en revenant ici, car il est nécessaire de se trouver sur les lieux pour expédier les mesures qui

peuvent devenir nécessaires pour augmenter les forces de lord Cornwallis. »

Il écrit le mois suivant :

u Holwood, 16 septembre 1798.

» Je vous écris pour la poste de demain, ayant Tintention de partir dès le matin pour Walmer. Nos bonnes nouvelles d'Irlande me sont arrivées dans un moment où je ne pouvais pas vous donner la satisfaction de les apprendre plus tôt que par le journal. La conclusion de la lutte, ou plutôt de la poursuite, est très-satisfaisante et fait espérer d'excellents effets sous plusieurs rapports. Du côté de la Méditerranée, nos espérances, presque éteintes par

la nouvelle du désappointement de Nelson sur le point

où elles étaient le plus vives, viennent de se ranimer au bruit des grandes armées formées par les Arabes, on dit même des grandes victoires remportées par eux sur Bonaparte. Il y a peut-éire un peu de fabuleux dans ces rapports, mais s'il est vrai seulement que la résistance puisse suffire à retarder ses progrès, le grand but de son expédition ne sera pas atteint. i>

J'ai à raconter maintenant ce qui se passait dans la Méditerranée, pour revenir ensuite à ce qui se passait en Irlande.

Le général Bonaparte, après avoir réduit l'Ile de Malte sur sa route, apparut sur la côte .d'Egypte et commença à débarquer ses troupes le \^^ juillet. Les mamelouks le reçurent au débarquement et l'attaquèrent derechef pendant sa marche sur le Caire. Le bruit de leur victoire arriva, comme nous l'avons vu, jusqu'en Angleterre. Mais bien loin d'avoir défait l'armée française, ils n'avaient

même pas pu retarder ses progrès, comme l'avait espéré M. put. Le général Bonaparte établit son quartier général au Caire et devint sans ditQculté maître du pays. Cependant il avait laissé sa flotte, sous les ordres de Tamiral Brueys, dans la baie d*Aboukir, à vingt milles nord-est d'Alexandrie. De cette flotte dépendaient ses communication^ et ses perspectives de retour.

De son côté, Tamiral Nelson avait appris le départ de Tescadre française de Toulon, mais, comme tout le monde, il ignorait absolument sa destination. Il l'avait donc poursuivie au hasard et en vain. Il ne put empêcher la prise de Malte ni le débarquement en Egypte. Il avait supposé avec raison que l'Egypte était le but de l'expédition; mais lorsqu'il arriva à Alexandrie, le %S juin, l'ennemi n'y était pas, et il le cherchât dans une autre direction. Le 49 juillet, fort à court d'eau et de provisions, il fît voile pour Syracuse. La difficulté de s'y procurer des vivres était grande, la cour de Naplos s'étant engagée à conserver une stricte neutralité. Mais lady Emma Hamilton, femme de'sir William, ministre d'Angleterre près de cette cour, était personnellement en grande faveur auprès « de la reine, et obtint de Sa Majesté un ordre secret pour les gouverneurs de la Sicile: « Grâce à vos bons soins, » écrivait Nelson aux Hamilton, t nous avons fait de l'eau et des vivres; et certes, en puisant de l'eau à la fontaine d'Arélhuse, nous pouvons espérer la victoire. Nous partirons avec la première brise, et soyez sûrs que je reviendrai couronné de lauriers ou couvert de cyprès, » Il écrivit également à son chef, le comte Saint-Vincent, en rassurant que, si les Français étaient sur l'eau, il saurait bien les trouver.

De Syracuse, Nelson fit voile pour la Morée, où il espé-

<38 WILLIAM PlTT ET SON TEMPS.

rail trouver des nouvelles positives. Là il apprit qîle de Canëie on avait vu les Français quatre semaines auparavant, et qu'ils de dirigeaient vers le sud*est Nelson sô décida aussitôt à retourner à Alexandrie. Vers dix heures du matin, le l®*" août, il se trouva en vue du port. A sa grande joie, il l'aperçut rempli de mâtS; le drapeau tricolore des Français flottait sur les murailles. Enfin, Tennemi était là.

Nelson avait avec lui treize vaisseaux de ligne; la flotte française en comptait le même nombre, mais elle conservait divers avantages importants. En premier lieu, les Français avaient quatre frégates, tandis que les Anglais n'en avaient point et ne comptaient qu'un seul vaisseau de cinquante canons. De plus, les vaisseaux anglais é:aient tous des soixante-quMorze, tandis que les Français avaient deux vaisseaux de quatre-vingts ; le vaisseau amiral, V Orient, était même l'un des plus grands bâtiments connus et comptait cent vingt canons.

Nelson, après avoir étudié la situation d'Aboukir, résolut d'attaquer en tournant lesr vaisseaux 'de l'ennemi. Il ne put se mettre en ligne à portée de canon avant là fin de l'après-midi, en sorte que les Français comptaient bien sur le retard de la bataille jusqu'au lendemain. Hais Nelson, avec l'ardeur qui le caractérisait, attaqua un moment avant le coucher du soleil. La lutte continua plusieurs heures dans l'obscurité, éclairée seulement par le feu des canons des deux parts.

Dès le commencement de l'action, VOrient fut vivement attaqué d'abord par le Bellérophon et puis par le Swiftsurç. Dès la première heure, Brueys reçut trois blessures, la dernière était mortelle. Il ne voulut pas descendre dans sa cabine : « Un amiral français meurt sur le

pont, » dit>il,et ce fut ainsi que ce vaillaût homme rendit le dernier soupir. N'eût-il reçu aucune blessure, la mort l'eût bientôt atteint d'une autre manière; VOrient venait d*étre repeint, et on avait eu la négligence de laisser sur la poupe les pots de peinture et les jarres d'huile. Tout d*un coup le bâtiment prit feu : il fut immédiatement entouré de flammes, et à dix heures du soir, il sauta avec un fracas effroyable. Le mal que flt sa destruction fut presque aussi grand que celui qu'il avait pu causer quand il dé« ployait sa force. La secousse ébranla les vaisseaux voisins jusqu'à la quille, les assemblages se disjoignirent, et les fragments de cette masse embrasée vinrent tomber à droite et à gauche sur les ponts et dans les cordages des autres Bâtiments, ce qui rendit fort diflîcile de les éteindre. Sur les . centaines d'hommes qui formaient l'équipage de VOrient^ le plus grand nombre sauta ou fut noyé ; les vaisseaux anglais en recueillirent pourtant quelques-uns. Le commandant en second, l'amiral Ganteaume, trouva moyen de se jeter dans un canot et d'arriver à terre.

Après un moment de solennelle émotion qui causa une interruption de dix minutes, pendant laquelle on ne tira pas un coup de canon de part ni d'autre, le combat recommença. Nelson, à bord du Vanguard, soutenait l'effort du Spartiate et de X Aquilon; il avait été grièvement blessé. Un éclat de bois l'avait atteint au-dessus de l'œil et lui avait enlevé les chairs du front. Lorsqu'on le descendit dans la cale, le chirurgien, qui était occupé à panser un matelot, le quitta pour s'occuper de l'amiral : * Non, non, » dit Nelson, « je prendrai mon tour comme ces braves gens ; » réponse qui mérite d'être classée à côiè de celle de sir Philippe Sidney à Zutphen. Ava ni le point du jour, la victoire des Anglais était

complète. Jamais bataille ne fut plus décisive que celle que les Français désignent sous le nom de bataille d'Âboukir, et les vainqueurs sous le nom de bataille du Nil. Sur les treize vaisseaux de ligne français, Tun périt dans les flammes, comme nous Tavons vu, huit se rendirent, et deux à demi échoués vinrent toucher le rivage; l'équipage de l'un d'eux, le Timoléon, mit le feu au navire, l'autre, le Tonnant^ amena son pavillon. Deux vaisseaux seulement sur les treize purent s'échapper. L'une des meilleures armées de la France se trouva ainsi séparée de son pays. L'Egypte, sa récente conquête, lui devint une prison qu'elle ne pouvait plus quitter.

Le peuple anglais connaissait Nelson. Tout l'été, on avait attendu de lui quelque grand succès. Un jour, au mois de juillet, lady Chatham vit ou sut que la diligence de Falmouth avait traversé Taunton chargée de lauriers et portant les nouvelles de la victoire. Pitt ne pouvait encore confirmer ce bruit, mais il ajoutait dans sa lettre du 25 juillet :

« Autant qu'on en peut juger en comparant les dates et lés circonstances, il y a tout lieu d'espérer, si Bonaparte a quitté Malle et n'est pas entré à Toulon, que Nelson aura pu le rejoindre. S'il en est ainsi, je crois bien que nos joies n'auront été qu'un peu prématurées, et qu'avec le temps les diligences auront pleinement droit à leurs lauriers. »

Le 30 août, il écrivait encore :

f Le bruit des succès de Nelson revient de plusieurs côtés, et j'espère bien que de manière ou d'autre il finira par se vérifier. »

Lorsque les nouvelles authentiques de la grande bataille

da Nil finirent par arriver ( les premiers bruits ayant été fort affaiblis par les dépêches françaises), la joie publique ne connut plus de bornes, et ne se renferma pas en Angleterre. Des souverains étrangers firent pleuvoir sur Nelson les honneurs et les récompenses. Le roi George le nomma baron Nelson du Nil, et lui accorda une pension de 2,000 livres sterling pour trois vies. Lord Grenyille choisit dans une ode du docteur Jortin une devise bien appropriée au vainqueur: Palmam qui meruit ferai. On trouva généralement qu*on aurait dû conférer unrangplus élevé à Nelson, puisque le titre de comte avait récompensé la victoire moins éclatante du cap Saint-Vincent. Lorsqu'au mois de novembre suivant, la pension fut proposée à la chambre des communes, le général Walpole dit tout haut qu'une baronnie n*était pas suffisante pour Nelson: « Il est inutile de discuter cette question, » dit Pitt, « la réputation de Tamiral Nelson durera autant que le nom anglais. On se souviendra qu'il a remporté la plus grande victoire navale qu'il y eût au monde, lorsque personne ne songera à demander s'il a été fait baron, vicomte ou comte *. »

Par le fait, Nelson ne dépassa jamais le rang de vicomte, qui lui fut plus tard décerné pour sa victoire de Copenhague. Il est singulier, par conséquent, que les accidents de la succession aient, pour ainsi dire, rétabli Téquilibre entre les honneurs inégalement accordés à Nelson et à Jervis. L'héritier de Jervis est maintenant vicomte, tandis que l'héritier de Nelson est comte.

Avant la fin de l'année, nous remportâmes dans la Mé-

* J*emprunte ce passage à la Vie de Nelson^ par Southey ; il a été omis dans V Histoire parlementaire.

diterranëe une seconde victoire, assez importante par le résultai, bien que la gloire fût nulle. Les Espagnols ayant laissé sans défense Ttlede Minorque, elle se rendit aux troupes anglaises commandées parle général Charles Stuart, sans qu'il perdit un seul homme*

La révolte d'Irlande avait excité Vénergie de la milice anglaise. Le 16 juin, M. le secrétaire Dundas apporta à la chambre des communes un message du roi pour annon* cer que plusieurs régiments avaient spontanément offert rexlensionde leurs servifîes jusqu'en Irlande. En réponse, M. Dundas proposa une adresse, qui, en dépit des efforts de divers membres de Topposition, comme M. Sheridan et lord William Russell, et même d'un ou deux amis du gouvernement, comme M. Bankes, fut votée à une grande majorité. Plusieurs régiments de milice passèrent donc en Irlande. On espérait qu'ils feraient mieux que d'aider à étouffer la rébellion ; on pensait que, n*ayant point d'insultes personnelles i, venger, ils pourraient arrêter les excès de la milice irlandaise. Ce résultat fut atteint sur bien des points; sur beaucoup d'autres, il est à craindre que la milice anglaise n'ait subi momentanément, h quelque degré, la contagion de la violence qui l'entourait

J'ai laissé les troupes du roi dans le comté de Wexford, au moment ûù elles se préparaient à attaquer les rebelles, presque aussitôt après l'arrivée du nouveau vice-roi. Lord Cornwallis débarqua le 20 juin. Le même jour, le général Moore mit en déroute un corps de paysans armés, au pont de Goff. Le 21 , à la pointe du jour, le général Lake attaqua leur camp principal à Yinegar-Hill. II commandait treize mille hommes environ, dont il forma quatre colonnes séparées, dans l'intention d'attaquer les rebelles aimultané-

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meot des quatre cdtés. Mais leralard accidentel de Tun des détâcbemeots laissa aux rebelles la possibilité de s*échap«> per* Ils firent une faible résistance ; Tarmée royale ne perdit qu*un bouime et eut seulement quatre blessés. A la (iD de la journée, le général Moore entra dans la ville de Wexford, qui était aux mains des rebelles depuis le 30 mai. Le procès des principaux chefs ne présentait point de difficulté» et leur exécution n*admettait pas de doute» pui&qu*il8 avaient été pris les armes à la main. M. Bage* nal Harvey, M. Colcîough, et M. Grogan» Tun des deux pères Murpby, et un autre prêtre catholique du nom de Redmond, subirent la sentence qu*ils avaient affrontée. Jddme après les victoires du général Moore et du général I«ake, la guerre civile ne fut pas complètement terminée. Quelques milliers des fugitifs de Vinegar-Hill, armés de piques, se réfugièrent dans les montagnes du comté de Wicklow. Dans certains districts, oomnTe lord Cornwallis récrivait le 28 juin au duc de Portiand, « il restait encoFe de pauvres misérables abusés qui erraient par troupes considérables, et qui commettaient des cruautés plus ter* riblea encore que celles qu'ils subissaient. » Lord Cornwallis 0t tous ses efforts pour les ramener. Il autorisa les officiers généraux dans les divers districts à publier des proclamations pour inviter ceux qui faisaient encore partie des rassemblements k se rendre et k abandonnei* leurs chefs dans Tespace de quinze jours ; k cette condition, il leur promettait des sauf-çonduits,

Cette mesure de lord Cornwallis, comme toutes celles qui tendaient au même but, excitèrent Thumeur et Top* position des -principaux Irlandais. Le vice-roi écrivait le 8 juillet au duc de Portiand : « Les personnages considérables de 06 pays^oi et les membres des deux chambres du

Parlement sont en général opposés à toul acte de clémence... Les mots de prêtre el Ae papiste sont toujours dans leur bouche, et avec cette inconcevable politique, ils pousseraient les quatre cinquièmes de ia population à une révolte sans retour. »

Il y avait cependant deux exceptions importantes à ces conseils de violence, que les actes violents de Tautre parti excusaient un peu. Il est d'autant plus nécessaire de les faire remarquer, que ces deux hommes ont rarement reçu en Irlande la justice qui leur était légitimement due, même chez le parti qui profitait de leurs efforts. La première exception était le comte de Clare, lord chancelier. « Mes idées, » dit lord Cornwallis en parlant de ses mesui^es d'amnistie, «s'apcordent avec celles du chancelier, dont on a mal représenté le caractère en Angleterre. » L'autre exception était lord Gastlereagh, le secrétaire d'Irlande en activité : < Je serais fort ingrat, » disait lord Cornwallis, « si je ne reconnaissais pas mes obligations envers lord Gastlereagh, dont les talents, le caractère et le jugement m'ont été de la plus grande utilité. » Rien ne pouvait être plus précis que les instructions - données au nom de lord Cornwallis, dès le début, par lord Castlereagh dans ces vues d'humanité. Voici les termes mêmes de sa lettre au lieutenant général Stuart, le25 juin : « Son excellence le lord lieutenant approuve fort que vous donniez les ordres les plus formels pour interdire tout châtiment, sous quelque prétexte que ce soit, lorsqu'il n'a pas été autorisé par les ordres d'un officier général à la suite d'un conseil de guerre général. :» Mais il arrivait trop souvent qu'on ne pouvait retenir la milice et les corps de propriétaires. Ils s'installaient sans façon chez les gens; ils avaient souvent recours au fouet pour extorquer

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des aveui, et ne reculaient pas toujours devant le meurtre. « Ces bommes ont sauvé le pays, » disait lord Cornwallis le 24 juillet, « mais maintenant, ils donnent Texemple de la rapine et de l'assassinat. » Dans une lettre antérieure, il s'exprfmait plus énergiquement encore : € Je présume que ce qu'on vous dit du nombre d'ennemis tués dans cbaque affaire est fort exagéré. D'après mon expérience militaire, je suis convaincu que la proportion de gens restés sur le champ de bataille est fort petite ; mais j'ai peur que tout ce qui scT rencontre avec un habit brun, à quelques milles du thé&tre de Taction, ne soit massacré sans autre examen. L'Un de mes plus grands efforts est d'atténuer la férocité de nos troupes ; les simples soldats ne sont pas seuls coupables, j'en ai peur, du moins pour le corps irlandais. »

La conduite conciliante de lord Cornwallis était parfaitement conforme aux^ instructions qu'il avait reçues des ministres en Angleterre. Le 4 juillet, le duc de Portland , au nom du cabinet, soumit à sa considération le projet d'une amnistie applicable à tous les rebelles, bien qu'avec maintes réserves. Lord Cornwallis envoya donc des messages aux deux chambres du Parlement, à Dublin, pour annoncer la prochaine présentation d'un bill signé du roi et accordant, à certaines exceptions près, la grâce de tous les rebelles. Les exceplions se trouvaient nombreuses, mais c'était surtout une affaire de forme, car en pratique, à l'exception des chefs, on refusait rarement, moyennant de cerlaines conditions, une grâce individuelle à tous ceux qui avaient envie de se rendre ou de se soumettre.

Le gouvernement avait encore deux affaires très*importantes ; il fallait décider du sort des prisonniers m. 10

d*État encore vivants , et résister à l'invasion française.

Les prisonniers encombraient les prisons de Newgate et de Kilmainham. Là se tronvaient les principaux meneurs du mouvement révolutionnaire qui venait d'avoir lieu, John Mac Gann, les deux Sheares, John et Henry ; Thomas Emmett, Samuel Neilson, Michel Byrne et Oliver Bond. Un' certain nombre de leurs partisans les plus zélés étaient également en prison. Les deux Sheares, jugés et condamnés, furent exécutés le U juillet. John Mac Gann subit le même sort le 19. Le procès de Michel Byrne el d'Oliver Bond venait de se terminer, et leur qulpabilité avait été reconnue. A ce moment, la plupart des autres prisonniers, soixante-quatre personnes, rédigèrent et envoyèrent au gouvernement une proposition. Ils s'engageaient à donner des renseignements importants et à révéler tout ce qu'ils savaient, pourvu qu'on ne leur demandât d'impliquer personne nominativement ou par des indications précises. A celte condition, ils demandaient qu'on leur accordât la vie et qu'on commuât leur sentence en un bannissement perpétuel. Ils stipulaient également pour la vie de Byrne et de Bond.

Dès que lord Gornwallis reçut cette proposition, il en comprit toute l'importance, et il était disposé à l'accepter; lord Gasllereagh était de son avis. Mais ils ne savaient pas s'ils trouveraient à Dublin un autre homme de leur parti qui envisageât les choses comme eux. Je cite encore ici une lettre de lord Gornwallis au duc de Portland : c Le chancelier , qui, en dépit de tout ce qu'on en a dit, est sans comparaison l'homme le plus modéré et le plus sensé qu'il y ait parmi nous, était depuis huit jours à la campagne, afln de rétablir sa santé ; je ne connaissais personne autre parmi nos amis politiques tloni

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Thumeur pût même supporter qae la question fût posée. » Lord Cornwallis espéra trouver plus de modératiou chez les chefs de la magistrature. Il les envoya chercher et les consulta eu confidence» A son grand désappointement, il trouva les deux grands juges, lord Carleton et lord Kilwarden, comilne Tavocat général M. Toler, fort opposés à Tacceptation de l'offre des prisonniers, et demandant, comme de coutume, la plus extrême rigueur envers leurs concitoyens. Lord Cornwallis, à son grand regret, fut obligé de céder à leurs représentations : c L'esprit de la population, » dit-il, < est dans un tel état que le sang peut seul les satisfaire. » Michel Byrne fut donc exécuté ce même jour.

Le jour suivant, 26 juillet, les prisonniers politiques, voyant leur offre rejetée, effrayés d'ailleurs par le sort de Byrne, envoyèrent une seconde proposition plus étendue en fait d'aveux et de renseignements, et signée par soixante-dix-huit personnes au lieu de soixante-quatre. Dans l'intervalle, le retour du chancelier à Dublin avait complètement changé la situation. Les autres magistrats modifièrent leur avis en apprenant le sien. Ils donnèrent leur adhésion, et le gouvernement, ainsi soutenu, résolut de braver le mécontentement de ses partisans en général. On accepta les conditions des prisonniers politiques; on leur fit grâce de la vie. Oliver Bond eut un répit, et on Taurait envoyé au dehors, comme ceux de ses compagnons qui n'avaient pas subi de procès, s'il n'était mort tout d'un coup d'une attaque d'apoplexie quelques jours après, en jouant à la balle dans sa prison. Les autres chefs, Ëmmett, Mac Nevin et O'Connor, furent exaniinés sous serment, en comité secret, devant les deux chambres du Parlement. Us donnèrent des renseignements fort

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importants qu'ils eurent bien envie de désavouer pluà tard; mais ils ne firent point mystère de leurs véritables intentions. Ëmmett surtout avoua hautement le but qu'il avait poursuivi : il voulait, dit-il, rompre tout lien avec la Grande-Bretagne, accepter la France uniquement comme alliée, et faire de Tlrlande une république indépendante.

En examinant ces divers incidents d'après les documents authentiques , le lecteur peut juger lui-même si le gouvernement irlandais de ce temps-là mérite les accusations de rigueur et de cruauté dans les ch&limenls qu'on a souvent portées contre lui. Il peut juger si les hommes qui dirigeaient alors les affaires de l'Irlande n'ont pas droit, au contraire, à de justes éloges pour le courage avec lequel ils ont encouru le risque du mécontentement et de l'éloignemenl de leurs amis pour soutenir la cause de l'humanité. Il peut juger s'il était, en effet, si facile de réprimer en pareille matière l'humeur emportée de ce temps-là. « Même à ma table, » écrivait le 34 juillet lord Cornwallis, « môme à ma table, où je vous laisse à penser si je cherche à y mettre ordre , on ne parle que de pendre, fusiller, brûler, et ainsi de suite; toutes les fois qu'un prêtre est mis à mort, toute la compagnie exprime la plus vive satisfaction. Jugez par là de l'Irlande et de ma malheureuse situation ! »

Les témoins qui comparurent à celte époque devant le comité secret de la chambre des lords, le plus important de tous puisque c'est là qu'ils furent interrogés sous serment, n'épargnèrent pas complètement la réputation de M. Grattan. Les accusations positives n'avaient pas, à la vérité, grande importance. On rapporta, sur un ouï-dire sans valeur légale, que Neilson et Oliver Bond lui

avaient fait prêter le serment des Irlandais unis. Je ne doute pas que cette allégation ne fût mensongère; mais le témoignage que Grattan avait lui-même rendu, au procès de Maidstone, en faveur d'Arthur 0*Connor, dont il connaissait bien, disait-on, les projets, et la réputation de quelques autres de ses amis parurent à bien des gens jeter quelques doutes sur sa loyauté. Ces soupçons agirent assez sur le gouvernement irlandais pour décider lord Cornwallis à écrire en Angleterre afin de demander qu*on destituât Grattan de sa charge de conseiller privé. Le cabinet y consentit, et en conséquence, le 6 octobre, le lord lieutenant raya le nom de Henry Grattan sur la liste du conseil privé.

Pendant le cours de Tinsurrection, et même après sa fin, les chefs irlandais attendaient, d'abord avec une avide espérance, ensuite avec une lente angoisse, les secours que leur avait promis la France. L'expédition d'Egypte avait entraîné d'un autre côté les troupes et le général sur lesquels ils avaient compté. D'autres armements se préparaient encore à venir à leur aide, mais si lentement et sur une si petite échelle que par le fait ils firent tort à la cause qu'ils voulaient servir. Une division composée de trois frégates et de quelques bâtiments de transport partit de la Rochelle. Elle était commandée par le général Humbert, à la tête de onze cents hommes^ Il apportait une quantité considérable de mauvais mousquets, et il était accompagné par trois exilés irlandais , Matthew Tone, Sullivan etTeeling. Le 22 août, ils abordèrent h Killala, dans le comté de Mayo. Là, le général Humbert s'établit dans le palais de Tévêque, et commença de réunir les paysans sous son étendard.

Dès que lord Cornwallis reçut cette nouvelle, il donna

aussitdt au général Lake Tordre de traverser le Shannotti avec Tintentiou de le suivre lui-même deux jours après. Le général Lake prit donc le commandement de plusieurs régiments de milice irlandaise campés à Castlebar. Ils étaient in uniment supérieurs en nombre aux Français du général Humbert, qui s'avança néanmoins loin de la cAté et les attaqua hardiment le 27 au matin. Les régiments irlandais, pour la plupart, se conduisirent aussi mal que possible, et prirent la fuite presque sans décharger leurs fusils. L'un des oiGciers présents, secrétaire du général Lake, déclara n'avoir jamais vu une déroute aussi honteuse. Deux des colonels, lord Ormond et lord,Granard, se conduisirent avec beaucoup de courage, mais sans résultat. Il est probable d'ailleurs qu'un grand nombre de miliciens s'enfuirent autant par mécontentement que par terreur, car plusieurs centaines d'entre eux rejoignirent immédiatement les Français. Cet engagement, s'il mérite ce titre :

Si rixa est, abi tu puisas ego yapulo tantum,

porta en Irlande le nom des « courses de Castlebar. »

Le premier ministre déploya dans cette occasion l'énergie qui le caractérisait. Lord Auckland écrivit à son ami John Beresford : « J'ai passé la matinée hier à Holwood... M. Pitt, quatre heures après l'arrivée des nouvelles (de la déroute de Castlebar), avait donné l'ordre de vous expédier des renforts considérables, et ils vont s'embarquer immédiatement ^ > Mais le triomphe des Français fut de courte durée.

^ Ûùrrê$p<mdanc€ de Beresford^ yol. n.

Lord Cornwallis parât h la tête de troupes régnlièret supérieures en nombre à celles d*Hambert. Le général français perdit deux ou trois cents hommes dans l'ao* tion> et fut obligé de se rendre avec le reste à Ballynamuck. Sur les insurgés qui s*étaient joints à lui, quatre cents environ furent tués dans le combat, cent quatre* vingts furent fusillés par ordre du conseil de guerre. Sullivan fut le seul des exilés venus avec lui qui réussit à se sauver sous les habits d*un Français. Matthew Tone et Teeling furent mis aux fers, emmenés à Dublin, et là ils furent exécutés.

Au même moment, un seul brick français, YAnaeré<m, venant de Dunkerque et portant Napper Tandy , parut sur la côte du comté de Donegali. Il s'était vanté, avec sa vanité et son exagération accoutumées, qu'à peine met* trait-il le pied à terre, quelque part que ce fût, il serait aussitôt rejoint par trente mille hommes. Mais les paysans ne bougeant sur aucun point, Napper Tandy apprit le sort d'Humbert, et, se rembarquant précipitamment, il fit voile pour la Norwége. Au. mois de novembre de l'année sui* vante, le sénat de Hambourg le livra au gouvernement anglais, et il fut envoyé captif à Dublin. € Napper Tandy, » écrivit alors au duc de Portland lord Cornwallis , € est un homme d'un caractère si méprisable que personne dans ce pays* ci n'a Tair de lui porter le moindre intérêt. » H fut donc traité comme un personnage sans aucune importance. Lorsqu'il comparut devant la cour, il avoua sa cul<pabilité, son affaire fut remise, et au bout de quelque temps, on lui permit de retourner sur le continents

Lorsque YAnoûrécm parut sur les côtes du comté de

< Carre^ponétmee de iard CcrtimMi$,[ vel. m.

Donegall , la priDcipale escadre française poar Tinvasion de l'Irlande n'était pas encore arrivée. Elle se préparait à Brest depuis quelque temps. On y comptait un vaisseau de soixante-quatorze, le Hoche, et huit frégates , qui avaient environ trois mille hommes à bord. Les navires étaient sous le commandement de l'amiral Bompart, et les troupes sous les ordres du général Hardy. Quatre seulement des exilés irlandais faisaient partie de cette expédition ; ipais le plus capable de tous, WolfeTone, était du nombre; il occupait le rang d'oiBcier français sous le nom de Smith. Le 11 octobre, ils entrèrent dans la baie de Killala. Mais là, ils furent atteints par une escadre plus considérable que la leur, commandée par le commodore sir John Borlase Warren. Le 1SI, le Hoche entama Taction avec un vaisseau de même force, le Robuste, Après une lutte égale et acharnée qui dura plusieurs heures, et en dépit d'une vaillante résistance, les Français furent contraints d*amener le pavillon tricolore. On prit également, au moment même ou peu après, six frégates françaises; deux seulement parvinrent à retourner en France.

Wolfe Tone, qui avait déployé beaucoup d'intrépidité dans le combat naval, fut pris avec les oiBtiers français, et comme il portait leur uniforme, on ne le distingua pas des autres au premier abord. Mais une fois à terre, un de ses amis intimes du temps passé, un de ces amis que décrit la Rochefoucault, reconnut ses traits et révéla son nom. On l'emmena à Dublin, et le 10 novembre il passa devant le conseil de guerre. Il parut avec son uniforme français, et se retrancha derrière son titre d'oiBcier français. Voyant ce raisonnement sans effet, comme il s'y attendait, et sa condamnation à mort prononcée, il de-

vança la sentence de la loi en se frappanl lui-même, et mourut après quelques jours d*agonie.

Les journaux et la correspondance de Tone ont été publiés à Washington par son fils en 1826. Écrits avec un abandon complet, leur valeur historique est grande, et jo les ai constamment consultés. Le fils qui les a publiés avait reçu, comme son père, une commission au service de la France, et il a ajouté aux journaux un récit de la campagne de Leipzig, dans laquelle il avait servi presque enfant. G*est Tun des mémoires militaires les mieux faits et les plus amusants que j*aie jamais lus dans aucune langue. A la suite de cette lecture, je me suis intéressé au sort de l'auteur, en dépit de la haine qu'il exprime à tout moment pour l'Angleterre, et je me suis informé de lui auprès d*un de mes amis américains. Voici sa réponse en date du mois d'avril 1860 : « En assistant la semaine dernière aux séances de la cour suprême à Washington, j'ai rencontré quelqu'un qui se souvient de Tone, et qui fixe la date de sa mort au 11 octobre 1820, d'après là pierre de son tombeau dans le cimetière de Georgetown. On dit que c'était un homme fort intelligent, fort étrange, dont la vie domestique n'était pas très-tranquille, ce qui le séparait fort de la société. Il occupait^ je crois, une petite place dans les bureaux du ministère de la guerre. »

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