CHAPITRE XXVII
Projet de Pitt pour un acte d'union ayec Tlrlande. -— Conférence da chancelier'et de l*orateur d'Irlande ayec les ministres k J^ondres. '— Points principaux de la mesure en question. -^ Ouverture du Parlement anglais. — Impôt sur le revenu. — « Contributions volontaires.
— Opposition à l'union en Irlande. — Réunion du Parlement irlandais. ^ Vote nul. — Débats dans le Parlement anglais. -^ Beau discours de Pitt sur la question irlandaise. — Grand effet. — Résolutions votées par les deux chambres. — Changement d'opinion en Irlande. — Compensations. — La guerre recommence sur le continent.
— Lo congrès de Rastadt est dissous. — Armée russe envoyée en Italie sous les ordres de Souvarow. — Bill pour l'abolition partielle de la traite des nègres, rejeté par les lords. — Lettre de lady Chatham.
Dès le début des troubles en Irlande, M. Pitt avait mûrement considéré la marche qu'il avait à suivre, et il était décidé. .11 croyait ne remplir que la première partie de son devoir en étouffant Tinsurrection par la force des armes. Il croyait de mauvaise politique de retourner à Tancien système. Il fallait tenter une mesure nouvelle, étendue, conciliatrice, un acte d'union qui pût élever l'esprit des Irlandais des intérêts locaux aux intérêts de l'empire, confondre les deux législatures, et, s'il était possible, les deux nations.
M. Pitt obtint le plein assentiment de ses collègues à ce projet. Il s'accordait également à merveille avec les vues du roi. Avant le départ de lord Cornwallis pour Tir-
lande, les intentions du premier ministre lui furent confidentiellement communiquées, et il eut pour instructions de regarder cette mesure comme le grand moyen de régler définitivement les choses. Un mois après son débarquement, il écrivait à M. Pitt : € Les deux ou trois personnes que je me suis aventuré à sonder le plus prudemment du monde disent quMl ne faut pas en parler maintenant, que le moment est trop dangereux pour agiter une pareille question... Convaincu, comme je le suis, que cette mesure est la seule qui puisse nous conserver longtemps ce pays-ci, je ne la perdrai jamais de vue. »
Lorsque les insurgés irlandais furent battus et les troupes françaises prisonnières, les communications de lord Cornwallis à ce sujet devinrent plus explicites et plus directes ; il écrivait le 25 septembre à M. Pitt : « Les personnages principaux de ce pays-ci ont si grand'peur qu'ils consentiraient, je crois, volontiers à une union; mais il faut que ce soit une union protestante; le chancelier lui-même, qui est le-politique le plus sensé du pays» ne veut pas admettre Tidée que les catholiques puissent siéger dans le Parlement uni. >
Lord Cornwallis, ati contraire, aurait préféré voir leur admission immédiate liée à l'acte d'union. Jusque-là, disait-il, on ne pouvait avoir ni paix ni sécurité en Irlande. Mais il est évident, et les lettres subséquentes de lord Cornwallis le prouvent clairement, qu'à cette époque il ne tenait pas sufiisamment compte des immenses obstacles qui s'opposaient à l'union, même aux conditions les plus protestantes : « Je crois que nous pourrons faire passer ici notre grande mesure sans beaucoup de difficulté; » telles étaient ses paroles au général Ross, le
8 novembre. Quelques mois après, nous verrons le même homme désespérer presque du succès.
Le chancelier et l'orateur des communes d'Irlande, John Poster, homme de beaucoup d'esprit et de considération, se rendirent en Angleterre à cette époque, et conférèrent à Londres avec plusieurs des ministres. M. Pitt raconte ainsi le résultat de ces conférences quant à M. Poster :
M. PITT A LORD C0RNWALLI6.
« , Downing-street, 17 novembre 1798.
» Mon cher lord,
» J'ai beaucoup causé avec Toriaiteur, qui est arrivé ici mercredi. Jn l'ai trouvé parfaitement cordial et communicatif dans ses manières, et quoiqu'il soit en général fort opposé à l'idée d'une union, surtout pour le moment, il est cependant tout prêt à discuter loyalement la question... A tout prendre, je crois pouvoir dire qu'il ne s'opposera pas à la mesure, et j'espère même un peu, s'il y a moyen de la lui rendre [lersonnellement agréable, ce que je crois, qu'il pourrait bien la soutenir.
»... Dans l'intervalle qui précédera votre session, il y aura, j'espère, toutes sortes d'occasions pour des communications et des arrangements avec les individus desquels dépendra complètement, je crois, le succès de la mesure. Vous remarquerez qu'en ce qui regarde le serment à prêter pour les membres du Parlement uni, le projet que je vous ai envoyé est la copie du précédent donné par l'union av^c l'Ecosse, dont je vous avais parlé dans une de mes lettres; par les raisons que je vous ai
WILLIAM PITT Ëî SON TEMPS. 451
développées , il me semble que cela laisse la question catholique sur Tunique terrain où elle pelisse être placée avec quelque sécurité. M. Elliott, en Tn*apportant votre lettre, m*a exposé avec beaucoup de force tous les arguments qu*il croyait propres à nous engager à admettre les catholiques dans les charges publiques et dans le Parlement; mais j*avoue qu'il ne m*a pas convaincu de la possibilité d'entreprendre pour le moment une pareille affaire, ni même de la convenance de la tenter. Quant à la.question de pourvoir au salaire du clergé catholique et & quelque arrangement pour les dîmes, je suis heureux de rencontrer Tunanimilé, parmi tous les Irlandais que je vois, en faveur de la proposition ; et je suis de plus en plus convaincu que ces mesures, combinées avec quelque moyen efficace d exiger la résidence du clergé protestant de tout rang, nous offrent la meilleure chance de mettre peu à peu fln aux maux qui se font le plus vivement sentir en Irlande.
» Croyez-moi, mon cher lord,
» W. PiTT. >
« P. S. Vous pouvez être sûr que je ne manquerai aucune occasion de chercher à effacer les fausses impressions que peut avoir laissées la transaction avçc les prisonniers politiques ; je crois qu'on sent et qu'on comprend maintenant généralement dans les deux pays les avantages qui ont résulté de leurs révélations. »
L'espoir que M. Pjtt avait conçu sur le compte de l'orateur irlandais n'était pas destiné à se réaliser. Ses lettres d'Angleterre à ses amis en Irlande furent fort contraires à la mesure, comme l'apprit lord Castlereagh ; et, & son re-
458 WîlLtAM t>ÎTT ET 80N TEMt>S;
tour en Irlande , il devint le plus puissant des opposanU irlandais» comme lord Clare et lord Castlereagh furent les plus puissants soutiens de l'union.
Le 12 novembre, le duc de Porlland communiqua à lord Cornwallis les principaux points de la mesure projetée. Ils différaient, sous plusieurs rapports importants, de Tacte qui finit par être voté. La prérogative royale pour la nomination des pairs irlandais n'était point limitée; aucun comté ni bourg irlandais ne devait perdre complètement sa franchise; il ne s'agissait que d'une réduction ou de tours alternatifs à introduire dans la nomination des membres élus au Parlement de l'empire, de façon que le nombre des représentants de l'Irlande ne s'élev&t pas à plus de cent. Le droit de modifier le serment dçs membres des deux chambres était réservé, évidemment dans Tintention d'admettre un jour les catholiques romains. Telle était la mesure qui devait être présentée au Parleaient irlandais dés qu'il se réunirait au moij3 de janvier suivant, après avoir été préparée et mûrie par des communications entre Dublin et Londres.
Cependant le, Parlement anglais venait de se réunir ; le roi l'avait ouvert en personne le -20 novembre. Il y eut des débats, mais aucun amendement ne fut présenté dans Tune ni dans l'autre chambre.
Dès le 3 décembre, Pitt présenta son projet financier dans l'un de ses plus grands discours de finances. Il annonça d'abord que les dépenses nécessaires pour l'année s'élevaient à 29,272,000 livres sterling. L'impôt foncier, la taxe sur la dréche, la loterie, le fonds consolidé, et l'impôt établi dans la dernière session sur les exportations et importations, ne pouvaient guère produire plus de six millions; il restait donc plus de vingt-trois millions
WÎLLtAll 1>1TT KT son TEMPS. 4ttd
i trouver. Lors des débats de la session précédente sur les contributions directes, Pitt avait posé deux principes fondamentaux que la chambre semblait avoir adoptés. D'abord, il fallait réduire la somme totale à prélever par un emprunt ; et puis, en tant qu'elle n'était pas possible à réduire, il fallait la renfermer dans des limites telles qu'il ne fût plus nécessaire de faire aucun emprunt qui ne pût 6tre couvert par un impôt temporaire, dans un temps donné. C'était d'après ces principes qu'on avait augmenté la contribution directe de l'année précédente, mais le produit avait été moins considérable qu'on ne l'avait espéré. < Il parait, » dit Pitt, « que, non parsuiie d'erreurs dans le calcul des ressources, non par exagération de nos richesses, mais par suite de la facilité générale des modifications, et par le désir de rendre la mesure le moins oppressive possible, un déûcil qui n'aurait pas dû avoir lieu s'est manifesté. Cependant, au milieu des désavantages et des imperfections d'une échelle d'application insuffisante et inégale, les effets de la mesure ont tendu à conflrmer notre manière de voir sur son utilité. Toutes les circonstances de notre situation, tous les événements du passé prouvent la supériorité du système qui consiste à lever dans Tannée une partie considérable des subsides, et doivent nous pousser à le maintenir en veillant de plus près aux fraudes. . . Dans ce but, notre premier principe doit être de nous mettre en garde contre toute dissimulation et de chercher à réaliser pleinement, par une juste et stricte application de la loi, cette dlmeque la mesure des contributions directes a voulu assurer dès le début Pour
en venir là, j'ai l'intention de proposer de renoncer aux présomptions dérivées des contributions directes, en imposant une taxe générale -sur toutes les principales
<60 WILLIAM PlïT ET SON ÏËMt>S.
branches de revenu. Je sais qu'on ne peut trouver aucune évaluation du revenu qui soit parfaitement à Tabri de toute objection d'inégalité, ou qui garantisse absolument de toute tromperie. Tout ce qu'on peut espérer est d'approcher, autant que les circonstances le permettront, d'une équitable répartitioQ de l'impôt. »
M. Pitt développa le projet fort compliqué qu'il avait conçu. Les commissaires chargés de cette fonction devaient avoir le droit de flxer individuellement le montant de la taxe. Ce devait être des hommes de position indépendante, aussi éloignés que possible de tout soupçon de partialité, et dans ce but on proposa de leur accorder 300 livres sterling d'honoraires. Pour flxer le montant de la taxe, ils devaient non-seulement ppsséder un pouvoir légal, mais on leur laissait une grande marge. D'après des calculs que Pitt développa en détail, il estimait que les revenus annuels des terres et des maisons, les dtmes et les mines, les profits dérivés du commerce ou d'une profession, les rentes sur les fonds publics, et tous les revenus de différents genres, pouvaient produire dix millions sterling, l'impôt étant de dix pour cent, s'il était complètement perçu. Pitt proposa donc, au lieu de rapporter sur-le-champ les anciennes lois sur les contributions directes, d'établir une nouvelle répartition entre les différents genres de revenu. L'échelle devait commencer aux revenus annuels de 65 li-~ vres sterling, sur lesquels on devait prélever la cent vingtième partie. On devait augmenter l'impôt par minimes fractions jusqu'à 200 livres sterling de revenu ; à partir de là, tous les revenus devaient payer dix pour cent. Les sujets anglais résidant hors d'Angleterre ne devaient pas être exempts de cette charge, non plus que les corporations politiques ou locales. Il ne devait y avoir aucune distinction
entre les revenus fixes elles revenus variables, comme les revenus d*une terre par exemple et les profits résultant d'une profession.
Le projet d'un impdt général sur les revenus de tout genre n'était pas nouveau. Des théoriciens financiers et des auteurs de pamphlets l'avaient plusieurs fois suggéré au ministre. L'évéque de Llandaff, Wallon, au début de l'année, avait publié un essai distingué ayant pour titre : Idées sur un nouveau système d'impôt, applicable à chacun enproportion exacte avec sa fortune. L'évéque déclare que, dès le mois de décembre 1 797, il avait envoyé à M. Pitt la substance de ces Idées, c mais M. Pilt n'y avait pas fait attention, »' dit l'évéque, < l'ayant probablement jeté de côté avec les nombreux projets dont il doit lui arriver fréquemment d'être ennuyé. » Mais bien que l'idée ne fût pas nouvelle, tout le mérite de l'exécution et de la forme habile et prudente qui permit de mettre pour la première fois à exécution un dessein si hardi et si étendu, appartient sans contredit à M. Pitt.
En s'opposant à l'idée d'un impdt sur le revenoi, M. Tierney soutint, à ce qu'il semble, qu'il pèserait à l'excès sur les propriétaires fonciers, et serait trop favorable aux valeurs mobilières. Voici son argument : le chancelier de l'Ëchiquier dit que ce projet fera monter les fonds, en sorte qu'un homme qui aurait 20,000 livres sterling dans les fonds Verrait par là sa fortune accrue; si les fonds montaient de deux pour cent, par exemple, il gagnerait une grosse somme sur son capital ; tandis que votre projet, pour avoir quelque valeur, devrait obliger les détenteurs d'argent à prendre au moins leur part du fardeau public.»
Un autre adversaire de la mesure, M. Williarai Smith, m . 11
tes WILLtAM PITT ET SON TEMPS.
soatint Targument exactement contraire. Il trouvait la propriété foncière trop favorablement traitée. Il tenait les propriétaires de province pour des bourdons, en comparaison des abeilles manufacturières, et it demandait qu'il y eût quelque différence dans les charges entre les gens utiles et les gens Inutiles. Ces remarques lui valurent une réplique mordante de M. Pitt : c L'honorable préo<* pinant a trouvé bon de ranger dans la classe des gens inutiles tous les propriétaires fonciers, ces hommes qui forment le lien qui rattache ei unit ensemble toute la sooiété, ces hommes de qui dépendent, dans une grande niesure, l'administration de la justice et la police inté^ rieure du pays, ces hommes qui donnent de l'ouvrage aui pauvros, qui propagent et encouragent l'agriculture, et auxquels le commerce lui-même doit les bases sur lesquelles il repose. C'est cette classe d'hommes que l'honorable préopinant a trouvé bon de stigmatiser comme des bourdons inutiles, sans valeur aux yeux de la société. Théorie frivole et légère, fruit d*une politique irréfléchie et imprévoyante. »
Bn dépit des arguments de M. TiêrneyetdeM. William Smith, qui, du reste, se réfutaient réciproquement, le ministre remporta aune grande majorité. Cent quatre-vingt* trois Toiic contre dix^sept assurèrent le succès du bill, et la troisième lecture eut lieu le dernier jour de l'année.
Le journal et les lettres de M. Wilberforce parlent plu-* sieurs fois du ministre à cette époque. « â7 novembre. Promenade dans la matinée avec Pitt et Grenville. Fort causé de l'impôt sur le revenu. ^ 6 décembre. A tout prendre, le projet de Pitt sur l'impôt du revenu parait bien accueilli. — 14 décembre. Soupe avec Pitt en tAtd h tète. Fort causé de TEurope, de Tlrlande, de
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Timpôt sur le reTenn, de lord Cornwallis, de Tonion' irlandaise. Il est naturellement fort animé» et, ce qui vaut mieux, sa santé, qui semblait décliner de nouveau depuis quelques semaines, est maintenant, m'assure-t-on» plus améliorée qu'on n*osait Tespérer. — H décembre. Toute la matinée chez Pitt avec Gookson et Oott, de Leeds. Nous avons imaginé un projet pour une commission commerciale. Walker dit que les manufacturiers ne peuvent et ne veulent pas payer. » Ils pouvaient payer, et ils payèrent,
M» Pitt crut de son devoir de proposer avant Noël, eq vue de la rébellion ^ récente et des complots encore flagrants, la prolongation de la suspension de Vhabeoi corpus volée dans-la session précédente. Cela amena quelques discussions, et quelques plaintes sur le traitement infligé aux prisonniers arrêtés depuis la suspension, entre autres du colonel Despard; cependant, lors de Tunique vote auquel la mesure donna lieu» la minorité ne réunit que six voix en dehors des compteurs.
Au commencement de Tannée 4799, le bill sur Timpôt du revenu vint devant la chambre des pairs« Il fut attaqué par lord Suffolk, lord HoUand, et le duc de Bedford; lord Uverpool» lord Auckland et lord Lougbborough le défendirent, et il passa sans division.
Lorsque la mesure eut reçu force de loi, on jugea bon d'en augmenter et d'en aider Teffet par des contributions volontaires. Les hommes qui occupaient de grandes situations donnèrent Texemple. M. Pitt et M. Dundas souscrivirent chacun pour 3,000 livres sterling par an, au lieu de leur taxe au taux légal, en promettant de continuer, s'ils restaient au pouvoir, tant que durerait la guerre. L'orateur et les deux grands juges en firent autant, ainsi
que lord Romney, qui n*occupait cependant point de charge. Le roi souscrivit pour le tiers de sa cassette privée, c'est-à-dire pour 20,000 livres sterling par an ^
Au commencement de 1799, les nouvelles qui arrivaient d'Irlande n'étaient pas encourageantes. Lord Cornwallis et lord Castlereagh avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour populariser l'union projetée. En jetant tout le poids et toute l'autorité du gouvernement dans la balance, ils avaient trouvé beaucoup de partisans pour le projet, mais quelques-uns avaient cédé bieû à contre-cœur. Ainsi, le 7 janvier, le comte d'Ely, dans une lettre parti- ' culiôre, attaquait cette « idée insensée » en faveur de laquelle, disait-il, il n'avait jamais entendu un bon argument. Cependant, l'année suivante, non-seulement Sa Seigneurie soutint le projet, mais les six membres de la chambre des communes , nommés par son influence , en firent autant. Le résultat pour Sa Seigneurie fut un marquisat en Irlande et une pairie en Angleterre lorsque le bill eut passé.
M. Beresford consentit à soutenir la mesure, bien qu'avec une certaine répugnance; mais, plutôt que de tenir la môme conduite, son second flis, M. John Claudius Beresford, renonça à la sinécure qu'il possédait comme inspecteur général des exportations. Dans certains cas,' lorsque les hommes en place se montrèrent récalcitrants, le gouvernement leur fit savoir qu'il n'avait plus besoin de leurs services. Ce fut ainsi que, dans le courant de janvier, le chancelier de l'Échiquier, sir John Parnell, et le premier huissier, M. James Fitzgerald, furent tous deux des-
' Voir deux notes de M. Pitt à ce sujet, dans la correspondance de Rose, vol. I.
titués. M. Isaac Corry, fils d'un grand négociant de Newry et représentant de cette ville, fut nommé chancelier de rÉchiquier à la place du premier.
L'orateur des communes irlandaises, qui était devenu décidément homme de parti, M. George Ponsonby, sir John Parnell, et quelques autres, n'étaient pas moins animés dans le sens opposé. Tantôt ils cherchaient à alarmer les intérêts particuliers, tantôt ils faisaient appel aux sentiments patriotiques. Ainsi préparées pour les deux côtés de la que'&tion, les deux chambres se réunirent le 22 janvier, et le discours du lord lieutenant annonça en termes généraux le projet qui allait leur être présenté. Il «s'ensuivit à la chambre des communes un débat d'une longueur inouïe, puisqu'il dura depuis quatre heures jusqu'au lendemain à une heure de l'après-midi. Enfin un amendement qui engageait la chambre à maintenir l'indépendance de la législature telle qu'elle avait été établie en ^82, ne fut rejeté qu'à une seule voix, 406 contre 105.
Avec un vote aussi incertain, il devint évident qu'on ne pouvait, pour le moment, insister sur la mesure. Mais au moment où elle éprouvait à Dublin un rude coup, elle re* cevait à Londres le plus énergique appui. Le jour de l'ouverture du Parlement irlandais, le roi envoya un message aux deux chambres d'Angleterre pour recommander, dans les termes mêmes qu'avait employés le lord lieutenant, l'élude des moyens les plus efficaces pour consolider la force, le pouvoir et les ressources de l'empire britannique. Le lendemain, Dundas déposa sur le bureau un paquet cacheté contenant des papiers relatifs aux manœuvres des individus et des sociétés secrètes engagés dans un complot pour séparer les deux royaumes. On ne
8'aUeûdait pas à une discussion, puisquUl s'agissait seulement d'une adresse de remerctments. Maistoutd'un coup Sheridan proposa un amendement dirigé contre le projet d'union. Là-dessus Pitt, qui n'était pas préparé à traiter dès lors toute la question, répondit aux arguments de Slieridan par une réplique extrêmement habile et convaincante. Le lendemain elle fut transmise comme un triomphe du ministère de l'intérieur au lord lieutenant en Irlande. Voici ce qu'écrivait le sous-secrétaire : « J'envoie à Votre Seigneurie, par l'ordre du (fuc de Portland, une douzaine d'exemplaires du Moming-Post, qui est, à ce qu'il me semble, le journal qui reproduit le mieux le dis* oours de M. Pitt d'hier au soir. Ce n'est pourtant qu'une« pauvre esquisse ^u discours le plus puissant et l'un des plus habiles que j'aie jamais entendus. Je crois qu'il a complètement décidé la question de ce côté*-ci de l'eau^ où les esprits étaient fort irrésolus. »
Deux jours après, la nouvelle du mauvais succès dans la chambre des communes irlandaises arriva en Angleterre, et M. Pitt écrivit lui-môme au lord lieutenant, mais sans faire la moindre allusion à ses propres efforts :
« Downing-street, 26 j&nyier 1700.
» Mon cher lord,
» Vous recevrez du duc de Portland une dépêche oflBcielle en réponse au compte rendu qui nous est arrivé ce matin des débats du premier jour de votre session. Je suis assurément bien désappointé et attristé en voyant qu'une mesure si importante est entravée pour le moment par les eiïets des préjugés et delà cabale. Mais je ne doute pas qu'une persévérance assidue et modérée de notre
part n*amène, et oela dans un avenir rapproché, uii plus juste sentiment de ce que réclament Jes véritables intérêts de tous ceux qui ont quelque intérêt en Irlande» tout autant pour le moins que le devoir envers le pays el l'empire en général.
» Vous approuverez, j*espére^ le parti que nous avons pris ici de continuer jeudi à développer nos résolutions en expliquant les traits généraux et les principes du projet. Je crois qu'on peut le faire de manière à démontrer combien Tlrlande dépend de nous pour tous les avantages dont elle jouit maintenant, afin de bien préparer le terrain pour reprendre la question dans le Parlement irlandais avec de meilleures chances de succèsi soit dans le cours de la session actuelle, quand la mesure aura été mise dans son véritable jour aux yeux 0u public, soit dans la session prochaine; en tous cas, nous ne devons jamais perdre de vue la mesure, et il faut en faire le grand et premier objet de toute notre politique en Irlande. Dans ce but, il semble très-désirable, si le gouvernement est assez fort pour le faire sans danger immédiat, de marquer par quelques destitutions ce qu'on pense de la conduite des hommes en place qui font de l'opposition. Il me paraît surtout essentiel de ne pas faire d'exception en faveur du fils de l'orateur. Aucun gouvernement ne peut se placer sur un terrain ferme et convenable s'il ne montre pas qu'il ne dépend pas de l'orateur. Quant aux personnages moins importants ou qui sont restés neutres, il sera peut-être bon d'user un peu de clémence^ Votre Seigneurie peut seule jugeri sur les lieux, de la mesure à gardei* sttf ce point, mais j'ai pensé que vous seriez bien aise de savoir de moi personnellement ce que je pensais de la question.
» Nous serons impatients d'apprendre ce qui a pu se passer en Irlande jeudi ; mais quel que puisse avoir été le résultat, cela ne fera aucune différence dans notre résolution de marcher en avant, comme je vous l'ai dit...
» Croyez-moi, etc. » W. Pitt. »
En accord avec l'intention exprimée dans cette lettre, le jeudi suivant, c'est-à-dire le 31 janvier, M. Pitt présenta à la chambre des communes quelques résolutions contenant les principes de l'union avec l'Irlande. Dans cette occasion, par un discours extrêmement long, il remporta l'un de ses plus grands triomphes oratoires. Lord Auckland, écrivant le surlendemain à M. Beresford, décrit ainsi la séance : « Le discours de M Pitt sur l'affaire d'Irlande a surpassé toutes les espérances de ses amis, et s'est peut-être élevé au-dessus de tout ce qu'on connaissait en fait d'éloquence parlementaire. Il sera imprimé la semaine prochaine, et on vous l'enverra pour le faire circuler le plus possible en Irlande. »
Quelques années après, M. Pitt, causant avec mon père, lui d,it qu'il n'avait jamais corrigé pour l'impression que trois discours, tous les trois publiés séparément : d'abord le discours sur les flnances avant le commencement de la guerre, c'est-à-dire, je suppose, le discours du 17 février 1792, pour proposer de rapporter certains impôts et d'augmenter le fonds d'amortissement *; secon-
* Lord Grenville, dans la conversation, disait que Pitt avait corrigé le discours sur la Caisse d'amortissement. Cette phrase a conduit l'éditeur des notes de M. Rogers à croire, à tort, je pense, que le discours en question était celui qui fut prononcé par M. Pitt lors de la première proposition sur la Caisse d'amortissement, 29 mars 1786. Voir les Souvenirs de Rogers.
demeût le discours sur Funion irlandaiseï du 34 janvier 4799 ; et troisièmement le discours sur les ouvertures de la France, 22 janvier 4800. A cause de Tauthenticité du discours sur Tunion et de Timportance des vues politiques qu'il développe, je vais, contre ma coutume, en donner d'assez longs extraits :
€ Supposons, par exemple, dit H. Pitt, que la guerre actuelle étant trouvée juste et nécessaire parle Parlement de la Grande-Bretagne, le Parlement irlandais eût volé qu'elle était injuste, inutile, extravagante et hostile aux principes de l'humanité et de la liberté : un Parlement aurait-il été lié par l'autre? Sans cela, quelle garantie pouvons-nous avoir, dan^ un moment si important pour nos intérêts et notre salut commun, que les deux royaumes aient les mêmes amis et les mêmes ennemis? >
< Ce pays-ci est engagé dans la lutte la plus importante et la plus solennelle qui se soit jamais présentée dans l'histoire du monde, dans une lutte où la Grande-Bretagne seule a dû résister résolument et avec succès à l'ennemi commun des sociétés civilisées. Nous voyons le point sqr lequel l'ennemi nous croit attaquables. La prudence ne nous obliget-elle pas à fortifier ce point vulnérable, engagés comme nous le sommes dans la lutte de la liberté contre le despotisme, deia propriété contre la rapine et le pillage, de la religion et de l'ordre contre Timpiélé et l'anarchie? Il y a eu un temps où ceci aurait pu passer pour de la déclamation ; mais une longue et cruelle expérience nous a malheureusement appris que ce n'est qu'une faible et imparfaite expression des maux résultant des principes français et des armes françaises; un monde sanglant l'atteste tous les jours par ses blessures. »
no WILLIAM PITT ET BON TEMPS.
« Je sais bien que la question des dissidences religieuses est toujours délicate; elle Test surtout lorsqu'il s*agit de Tlrlande. Sous ce rapport, la situation de Tirlande est différente de celle de tout autre pays. Lorsque la religion légalement établie dans un État est la même que la religion générale de Tempire, et lorsque la propriété du sol est dans les mains d*un nombre comparablement petit d'hommes professant cette religion établie» tandis que la grande majorité de la population eu professe une autre , il n'est pas aisé de dire d'après quels principes on pourrait fonder l'Eglise dans ce pays 8an$ difficulté et sans inconvénient.. . Personne ne peut dire que, dans l'état actuel des choses, tant que l'Irlande reste un royaume séparé, il soit possible de faire aux catholiques des concessions complètes sans mettre en danger l'État et sans ébranler jusqu'en ses fondements la constitution de l'Irlande.
» D'autre part, sans anticiper sur la question, ou sur l'opportunité de la discuter, sans dire à quel moment il pourra être bon de la ipettre en avant, il y a deux propositions incontestables. Fremièrement,.lorsque la conduite dés catholiques sera de nature à offrir au gouvernement assez de sécurité pour qu'il les admette à la participation des privilèges dont jouissent les membres de l*Église établie, lorsque l'esprit du temps sera favorable k une pareille mesure, lorsque ces circonstances se présenteront, il est évident qu'il sera infiniment plus facile d'agiter cette question dans un Parlement uni, dans le Parlement de rempire> que dans une législature séparée. En second lieu, je crois certain que, quel que soit, après l'union, le temps pendant lequel il faudra refuser encore ces privilèges aux catholiques, les objections qui nais*
sent maintenant de lenr situation disparaîtraient en grande partie du moment qne la législature protestante ne serait plus séparée et locale, mais deviendrait générale et commune à tout Tempire ; les catholiques euxmêmes verraient sur-le-champ s'alléger ce qu*il y a de plus pénible et de plus irritant dans leurs sujets de plainte actuels.
» Il n*est pas nécessaire de discuter aujourd'hui jusqu'à quel point, en dehors de ces grandes considérations, il pourrait être sage et praticable d'accompagner la mesure de quelques dispositions destinées & soulager la classe inférieure du poids des dîmes, qui entraînent pour le moment de grands maux pratiques, ou s'il serait pcrssi* ble de pourvoir efficacement et d'une manière suffisante aux besoins du clergé catholique par des règlements convenables et sans porter atteint^ à la stabilité de l'Église protestante. Il suffira de dire que ces questions, comme tous tes autres points secondaires qui se rattachent au 'même sujet, ont plus de chance d'être réglées d'une manière satisfaisante et définitive par une législature unie que par despouvoirs locaux.
» Mais d'autre part, monsieur, s'il arrivait qu'un pays ne se trouvftt pas en mesure de se défendre contre le plus grand de tous les dangers qui puissent menacer sa paix et sa sécurité sans le concours d'une autre nation , si cette autre nation lui était voisine et alliée, qu'elle parlât la même langue, quç ses lois, ses coutumes et ses habitudes fussent les mêmes en principe, et fussent seulement plus perfectionnées, si le commerce de cette nation était plus étendu et ses moyens d'acquérir et de répandre au dehors les richesses nationales plus nombreux, si cette nation possédait un gouvernement dont la stabilité et l'admi*
rable conslitution excitassent plus que jamais Tadm [ration et Tenvie de l'Europe, tandis que le pays en question n*en possé4erait qu'une imitation imparfaite et incomplète, quelle serait en pareil cas, je vous le demande, la conduite indiquée par tous les motifs de dignité, d'honneur et d'intérêt? Je vous demande si ce n'est pas là un exposé fidèle des motifs qui devraient porter l'Irlande à désirer l'union? Je vous demande si la Grande-Bretagne n'est pas précisément la nation à laquelle un pays dans la situation de l'Irlande doit désirer de s'unir? Une union contractée dans de semblables circonstances, par un libre consentement et à d'équitables conditions, mérile-t-elle d'être stigmatisée comme la soumission de l'Irlande au joug étranger? N'est-ce pas plutôt l'association libre et volontaire de deux grands pays qui s'unissent dans un intérêt commun pour former un seul empire, en conservant leur influence et leur importance proportionnelles, sous la garantie de lois égales, d'une affection réciproque et d'inséparables intérêts, puisqu'il ne leur manque que ce lien indissoluble pour devenir également invincibles?
» Non ego nec Teucrîs Italos parère jubebo , » Nec nova régna peto; paribus se legibus ambœ » Invictse génies seterna in fœdera mittant <. »
L'éloquence de Pitt dans cette occasion produisit un très-grand effet. Avant ce discours, Wilberforce hésitait fort sur son vote ; mais presque immédiatement après, il prit son parti de soutenir la mesure. Le bruit de ce grand discours arriva jusqu'à lady Chatham dans sa
* Enéide^ liv. XII, vers 189. Au second vers, Pitt a mis nova au lieu de mt/ii, qui n'aurait pas été applicable.
retraite, et elle ne put s'empêcher d*eQ féliciter son fils. Voici sa réponse :
« DowniDg-itreet, samedi férrier 1700.
» Ma chère mère,
» J*ai à vous remercier mille fois de votre bonne lettre. Je suis bien loin d'avoir souffert des travaux dont v^us me parlez. Le rapport qui vous en est parvenu est, je le crains, j^eaucoup trop favorable; mais j'aurai grande raison d'être satisfait si j'fii pu traiter comme elle le mérite la question que j'avais & développer. Nous n'avons pas chance de rencontrer ici des obstacles bien sérieux, et la discussion de la chambre des communes sera probablement terminée dans le cours de la semaine prochaine. On ne peut s'attendre à ce que les progrès de la conviction soient bien rapides en Irlande, mais je vois des choses qui me font espérer tout à fait que cela ira probablement plus vite qu'on n'y compte.
» Toujours ma chère mère ,
» W. PlTT. »
Le projet d'union, tel qu'il fut présenté le 23 janvier, et les résolutions proposées le 31 , donnèrent lieu à plusieurs débats très-vifs. Fox resta toujours absent et ne donna pas son avis. Mais Sheridan et Grey combattirent le projet avec iine grande éloquence ; Dundas et Canning le soutinrent avec tout autant de talent. L'orateur des communes prononça un discours efficace en fav^eur de la mesure, tandis qu'un autre ami personnel du premier ministre, Henry Bankes, se déclara contre le projet. Cependant, si la palme de l'éloquence pouvait rester en suspens, il n'y
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avait point de doute sur la question du nombre. Uu amendement proposé par Sheridan fut rejeté à une ma^ jorité de dix contre un à peu près, 140 contre 15; quelques jours après, un autre vote donna \ 49 voix contre 24.
Les résolutions votées à la chambre des communes furent portées à la chambre haute pour recevoir son assentiment. Elles furent acceptées sans qu^on en vînt au vot^par division, bien que la discussion eût été longue. Lord Grenville et lord Auckland, devenu directeur général des postes, se distinguèrent fort en faveur de la mesure, tandis que lord Lansdo^e et lord Moira parlèrent avec talent dans Tautre sens.
Le roi était très-favorable à la mesure : « J'espère seulement, » dit-il à cette époque à Dundas, « que le gouvernement n'a pris aucun engagement en faveur des catholiques romains. » — « Non, » répondit le ministre, « 06 sera une affaira à examiner plus tard. » Le roi commença alors à exposer ses scrupules au sujet duser^ ment de son couronnement; Dundas essaya de lui expliquer que ce serment n'engageait» Sa Majesté qu'à titre de pouvoir exécutif, et non comme faisant partie de la législature; mais George répondit brusquement : « Point de votre métaphysique écossaise, monsieur Dundas I Point de votre métaphysique écossaise ^ »
Les ministres anglais avaient espéré que le projet d'Union pourrait ôtre repris dans le Parlement irlandais avant la lin de la session; mais lord Gornwallis représenta l'impossibilité de cette tentative, et la question fut remise au début da l'année suivante. Daos l'intervalle, le peuple irlandais
^ Wie de sir Jêm§s Maekintosh^ par son flis, vol. I. Cette conversation avait été racontée à Mackintoab par Dundas lui^mdme.
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se rendit mieux compte du projet, et les argumeots paissant» qu*oQ présentait en sa faveur commencèrent k agir de différents côtés. « D*après tout ce que j'ap^ prends, » écrivait lord Cornwallis le 88 mars, % Topi* nion de la portion loyale du public change rapidement en faveur de Tunion. » En envoyant, le <3 août, son rapport sur le midi de IKrlande, il dit : < En général/ de bonnes dispositions à Tégard du gouvernementt et une cordiale approbation du projet d'union. Ce sentiment, » ajoute-»t*il, < n'est point particulier h une certaine classe d'hommes ; il se répand également dans les masses catholiques et protestantes. »
On profita aussi beaucoup des derniers débats dans le Parlement irlandais. Lord Castlereagh indiqua plu* sieurs modifications h faire au projet pour répondre aux objections qu'on avait présentées ou qu'on aurait pu présenter. Si on ne conservait aux comtés d'Irlande qu'un seulTepréseqtanl, les intérêts généraux pouvaient encore l'emporter, mais tous les intérêts secondaires étaient sans garantie. Lord Castlereagh conseilla de laisser à chaque comté les deux membres que tous possédaient, et de retirer le droit électoral à un grand nombre de bourgs, en indemnisant libéralement les propriétaires. Il fallait également offrir une large compcn* sation aux gens en charge h Dublin, et à tous ceux dont les intérêts étaient lésés par la mesure. Lord Castlereagh calculaitqu'il fallait un million et demi en argent pour couvrir toutes ces indemnités, et qu'on ne viendrait pas à bout d'efiectuer l'union sans toutes ces précautions. fin conséquence, la plupart de ses propositions furent adoptées.
Il faut remarquer que le système de compensation ainsi
projeté n*avait aucun caractère politique, et ne s'appliquait nullement aux seuls amis du pouvoir. Le propriétaire d'un bourg, en cas de succès de Tunion, devait recevoir la même somme, soit qu'il eût voté pour ou contre la mesure ; mais la même remarque ne s'applique pas aux indemnités ou aux récompenses promises aux membresde^deux chambres en retour de^leur appui. On avait promis bien des marquisats et autres promotions dans l'échelle de la pairie irlandaise ; on avait promis bien des baronnies anglaises ; on avait promis bien des charges, bien des pensions, bien des faveurs de tous genres, et avant d'en venir à une promesse, on avait bien discuté et marchandé les conditions. La nécessité patriotique de faire réussir la mesure pouvait seule décider les hommes d'État anglais à adopter une pareille marche. Lord Cornwallis surtout en parle avec un profond dégoût. Il écrivait le 9,0 mars à un ami intime : « Le marchandage politique de ce pays-ci m'entratne : j'ai désiré toute ma vie d'échapper à toutes ces saletés, et m'y voilà plongé au delà de toute expression.... Comme je voudrais mettre à la porte d'un coup de pied tous ceux que mon devoir politique m'oblige de cajoler 1 »
On a dit qu'on avait répandu beaucoup d'argent, ou, en d'autres termes, qu'on avait acheté beaucoup de votes. Cette allégation me paraît peu fondée. Certainement des deux parts on donna quelque argent. Xes chefs de l'opposition disposaient d'un fonds commun alimenté par des souscriptions. On demandait de temps en temps des fonds secrets au trésor d'Angleterre. Mais ces fonds secrets, comme l'ont prouvé depuis les notes confidentielles, n'étaient pas bien considérables. Nous voyons, au mois de janvier 4800, qu'après bien des instances,
les ministres envoyèrent de Londres 5,000 livres sterling seulement, en promettant ultérieurement, € mais non surle-champ, quelque chose de plus*. » Quant à Tusage que faisait le gouvernement de ces sommes, il faut se rappeler que Tunion irlandaise n*élait pas la seule question, ni les membres du Parlement les seules personnes auxquelles il eûi affaire. On avait des complots à découvrir comme une opposition h combattre, et dans la classe inférieure on avait à pa}*er beaucoup de batteurs d'estrade et d'espions.
Cependant les papiers cachetés que M. Dundas avait présentés à la chambre des communes d'Angleterre le 33 janvier avaient été renvoyés à une commission. Le 15 mars, la commission présenta son rapport. Elle déclarait qu'elle avait trouvé les preuves les plus irrécusables d'un complot systématique formé par des conspirateurs & l'intérieur, d^accord avec la France, pour renverser, en Grande-Bretagne et en Irlande, les lois et la constitution du pays. Cette entreprise datait de plusieurs années; les membres de la commission expliquèrent en détail tous les moyens qu'on avait employés pour arriver à ce but : le système de la société des Irlandais unis et des sociétés secrètes en Angleterre, les efforts tentés pour établir des conventions nationales en Ecosse et en Angleterre, et les manœuvres qui avaient suivi les arrestations de 4794. Ils exprimèrent leur conviction que ces menées coupables étaient plus que jamais actives, et que des agents irlandais étaient occupés & concerter avec les Français une insurrection nouvelle et générale.
Le 49 avril, M. Pitt se leva pour appeler l'attention de la chambre sur ce rapport : « Les preuves convaincantes,
^ Cwrespondance de lord ÇormoaUii, roi. II.
ni IS
dit-il, étaient si nombreuses que tout commentaire était inutile. » Il proposa que tous ceux qui, après un jour donné, feraient encore partie des sociétés de correspon-^ dance, des Irlandais wnis ou des Anglais unis^ fussent passibles d'une peine variant, suivant les circonstances, d'une amende à un emprisonnement ou à la déportation. Les mêmes peines devaient élre applicables aux membres de toutes les autres sociétés liées ensemble par des serments secrets, comme celles qu'il avait nommées. Il proposa d'é^ tendre aux sociétés de discussion la nécessité d'une autorisation et les obligations déjà imposées aux cours et aux lectures publiques. Les propriétaires de presses à imprimer devaient se faire donner des certificats par les gretSers des justices de paix; le nom et le domicile de Timprimeur devaient également paraître sur tout exemplaire d'un livre ou d'un journal imprimé, sous peine d'une amende de SO li» vres sterling à chaque omission. M. Tierney exprima son dissentiment sur tous les points; néanmoins le bill, rédigé d'après les vues et sur la proposition de M. Pitt, passa dans les deux chambres presque sans opposition.
Le journal de Wilberforce, dans le mois suivant, nous fait entrevoir Pitt dans la vie privée, lors d'une visite qu'il lui fit. « 48 mai 1*799. J'ai été à Holwood à quatre heures et demie. Pitt était sorti à chetaL Lord Camden et J. Villiers sont arrivés, et je me suis promené avec eux. Pitt, Ganning et Pepper Arden sont rentrés tard pour dtner... Dans la soirée, Ganning et Pitt ont lu des classiques. »
Au printemps de cette année, la guerre reprit sur le continent. Le congrès de Rastadt, après de longues et ennuyeuses séances, n'avait pu arriver à son but. Il fut ofSciellement dissous au mois d'août, non sans une certaine aigreur dans les dernières discussions. Mais cette
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aigreur fnt fort accrue par un crime mystérieux qui n*a jamais été bien expliqué, le meurtre des plénipotentiaires français en chemin pour rentrer dans leur patrie. Ils venaient de quitter Rastadt par une nuit sombre, afin de se rendre à Strasbourg, lorsqu'à peine hors des portes, leurs voitures furent attaquées par des hommes portant Tuniforme des hussards autrichiens. Deux des plénipotentiaires furent jetés hors de leurs voitures et massacrés de sang-froid. Le troisième, Jean Debry, reçut plusieurs coups de sabre et fut laissé pour mort sur la route ; mais 11 parvint à se traîner dans le bois voisin et se tira d*affaire sans beaucoup de mal.
Déjà, avant la perpétration de ce crime atroce que les journaux de Paris ne manquèrent pas d'attribuer à la scélératesse de M. Pitt, les Français et les Autrichiens étaient entrés en campagne. La grande espérance de ces derniers était alors de reprendra Tltalie. Ils avaient sur TAdige une armée nombreuse et bien équipée commandée par le baron de Mêlas, excellent militaire, mais qui depuis longtemps n'était plus jeune. Ils comptaient surtout sur leurs alliés. Du nombre était l'empereur Paul, de Russie, dont l'esprit capricieux et bizarre était alors violemment hostile à la France. Il s'engagea à soutenir la cour de Vienne dans ses projets sur l'Italie avec une armée de cinquante mille hommes qu'il envoya sur l'Adige, sous les ordres du plus célèbre de ses généraux, le vainqueur des Turcs, le maréchal Souwarow, soldat à demi sauvage, mais qui n'avait jamais été vaincu jusqu'alors, et qui portait le surnom de Riminksky, depuis la bataille de Rimnik*.
< Castôra, yi& de Catherine ih toL II.
Dans le même but, le cabinet anglais avait conclu avec la Russie un traité de subsides. Il était convenu que Tempereur fournirait un corps de quarante-cinq mille hommes, et que TÂngleterre lui payerait une somme de deux cent vingt-cinq mille livres sterling pour ses préparatifs, et lui procurerait soixante-quinze raille livres sterling par mois, sans compter un dernier payement lorsque la paix serait conclue de Tassentiment commun. Nous ne nous trouvions plus sans alliés, mais il fallait les payer I
Ce traité fut communiqué au Parlement par un message royal au mois de juin. Pitt proposa un subside de 825,000 livres sterling pour répondre aux engagements de Sa Majesté ; mais il exprima i* espoir que le peuple anglais n*en continuerait pas moins h compter surtout sur ses propres efforts : « Dans le cas où vos alliés abandonneraient encore une fois la cause commune , » ditil, « vous n*oublieriez pas qu*au jour de la difficulté et du danger vous avez trouvé la sécurité là où elle réside uniquement, dans votre résolution, votre fermeté et votre esprit de conduite. » Tierney s*opposa aux subsides, mais sans demander un vole. Pitt répliqua: « L'honorable préopinant persiste & croire que nous voulons faire la guerre aux idées* Il n*en est point ainsi. Nous ne sommes pas en armes contre des théories de cabinet ni contre des spéculations -d'école ; nous sommes en guerre contre des opinions armées... Leur prise d*armes a changé leur caractère, et nous ne voulons pas permettre au monstre de courir le monde sans y mettre obstacle. »
Cette année-là, comme l'année précédente, Wilberforce présenta une motion pour raboliiion de la traite des nègres dans un temps donné. Pitt la soutint' de nouveau, et Canning parla également, avec une grande éloquence, en
faveur de la proposition; mais, d'autre part, Dundas et Windham 8*y opposèrent, et la motion fut rejetée par 84 voix contre 54.
Cependant la question ne fut pas abandonnée. M. Henry Thornton présenta un bill dont le but était inOniment plus restreint; il demandait seulement que la traite fût limitée à certaines portions de la côte d'Afrique. Le bill passa à~la chambre des communes, et fut envoyé à la chambre des lords. Il avait là de mauvaises chances, quelques-unes particulièrement désagréables. On en trouvera Texplicalion dans la lettre suivante, que lord Chatham reçut de M. Pitt :
« Downing-fltnet, 17 mai 1700.
» Mon cher frère, )!> Il y a un bill pendant à la chambre des lords dont Tissue ne sera probablement pas décidée avant votre retour; il est destiné à limiter la tr^te des nègres à cette partio de la côte d'Afrique où la compagnie de Sierra-Leone a ses établissements. C'est une mesure qui ne paraît sujette à aucune des objections qu'on a jusqu'ici présentées contre Tabolition de la traite, puisqu'elle n'offre pas l'ombre d'un inconvénient pour les lies des Indes occidentales, et qu'elle pourrait être fort utile à cette partie de l'Afrique. On a cependant soulevé une opposition à la tète de laquelle est le duc de Clarence, mais qui est soutenue en réalité, je regrette de le dire, par plusieurs membres du gouvernement appuyés par un grand déploiement de l'influence de la cour. Ceci amène des conséquences fort désagréables, non-seulement quant à la mesure même, mais parce qu'elles donneraient l'exemple d'une tentative
flagrante pour employer Tinfluence et Faction du gouvernement contre les vues des hommes que ces moyens de« vraient soutenir ; je me suis par conséquent vu contraint de rassembler toutes mes forces en faveur de la mesure.
» J*ai peur que, sur la question générale de la traite des nègres, votre manière de voir ne concorde pas exactement avec la mienne; mais je suis convaincu que, lorsque vous en viendrez à examiner la mesure, vous verrez qu'il n*y a d*autre prétexte à cette opposition qu*un parti aveuglément pris d'encourager, pour son propre compte et sans ombre d'avantage, un commerce que personne ne prétend justifier ; et je suis sûr que vous sentirez tout le poids des autres considérations que je vous ai développées. Mon principal motif, d'ailleurs, en vous occupant de ceci, est de vous prier d'avoir la bonté de réserver votre décision à ce sujet, jusqu'à ce que nous ayons pu en causer plus au long, ce qui arrivera probablement dans quelques jours. Je ne doute guère que le bill ne finisse par passer, mais la lutte sera sérieuse.
» Nous restons toujours sans nouvelles de la flotte ; on les attend fort impatiemment.
» Toujours, mon cher frère, à vous de cœur,
» W. PiTT. »
Le 5 juillet eut lieu la discussion sur la seconde lecture. Wilberforce en rend laconiquement compte dans son journal. « Les délégations des évoques toutes en faveur du bill. Galimatias profane de Thurlow. Westmoreland, grossier. Maladroite application de l'Écriture parl'évéque de Rochester (le docteur Horsley). Grenville a bien parlé. » Il faut remarquer que lord Grenville était ardemment en faveur du bill attaqué d'autre part par le duc de
Clarence, lord Thurlow et lord LiverpooL Lorsqu'on en vint aux Toix, les délégations se trouvèrent également partagées, 36 de chaque côté ; mais sur les pairs présents, 27 seulement Totèrent en faveur du bill et 32 contre; le bill fut donc rejeté, au grand désappointement de Pitt.
Le vote du 5 juillet fut Tun des derniers de la session ; le roi la ferma en personne le 12 du même mois.
Je suis heureux de pouvoir offrir ici au lecteur une lettre de lady Ghatham à son fils. Gomme je Tai dit ailleurs, il n*enTeste point dans les papiers de M. Pitt. Mais son dernier secrétaire particulier en avait conservé trois qui se rapportaient h des demandes de places, et il a eu la bonté de me les donner.
LADY GHATHAM h M. PITT
« Burton-Pynsent, 27 juillet 1700»
» Le temps ne m'est pas bon pour prendre la plume, mon cher fils; il faut pourtant que je vous écrive trois lignes. Les folies du cerveau brouillé et détraqué du pauvre Groft ont été assez punies, car on me dit que la petite place qui lui restait lui a été enlevée, et il n*a plus rien pour vivre. M. Rose m'a promis qu'on lui trouverait une place d'une façon qui ne ferait pas parler de lui, car il paraît que les offensés sont encore irrités de son impertinence. En dépit de l'étrangeté de son caractère, son attachement constant et son zèle extraordinaire pour votre bien-aimé père lui donnent droit à l'indulgence et aux secours; son mérite est grand, bien que ses manières soient souvent absurdes. Votre frère Ghatham et lady Ghatham
sont, je le sais, également préoccupés de lai, dans la triste situation où il se trouve ainsi que sa femme. Je suis sûre qu*il n*est pas besoin d*en dire davantage, je finirai donc ma lettre par mille félicitations sur nos divers succès.
» Dieu TOUS bénisse.
» Toujours-vôtre mère très-affectionnée,
» Hester Chatham. »