M. PITT A M. DUNDAS
' « Downinç-street, Jeudi 12 décembre 17^9.
. » Cher Dundas,
» Nous avons eu un conseil aujourd'hui, et nous avons décidé d'envoyer su r-lê-champ| des ordres à nosoflBciers dans la Méditerranée, pour leur dire de ne tenir aucun compte des conventions qui pourraient permettre aux Français de revenir d'Egypte, et d'agir en conséquence, en doHnant avis de leurs intentions au commandant français sous pavillon de trêve. On a senti cependant qu'en nous décidant à empêcher les Turcs de se délivrer de ces incommodes visiteurs, nous étions obligés de faire quelque effort pour aider les troupes turques à les combattre un peu efiScacement. Lord Spencer semblait croire que vous aviez en tous cas l'intention de proposer une expédition venant de l'Inde par la mer Rouge. Si ce projet peut être rendu praticable avec des forces sufiSsantes, il y a certainement beaucoup à dire en sa faveur. Apprenant que votre départ est remis à demain, je vous écris, non pour vous proposer de le retarder encore, ce qui me paraît parfaitement inutile, mais pour vous prier de ra'envoyer, avant votre départ ou de quelque point d'arrêt sur la route, vos idées à ce sujet, attendu qu'il sera fort important, pour éviter de décourager ou d'offenser la Porte, que lord Ëlgin puisse, en annonçant que nous
désapprouvons la convention, accompagner cette désagréable communication de l'assurance consolante que nous avons Tintention de prendre des mesures eflScaces pour lutter contre Tennemi, et pour détourner le danger qu*il pourrait y avoir à le laisser en Egypte. > Toujours à vous, W. P. »
« Bromley-HUl, dimanche 23 décembre 1790.
» Mon cher Dundas,
» .... J'ai déjà dit que je croyais l'appui que nous voulons donner aux royalistes facile à combiner avantageusement avec nos vues sur Brest. Dans le courant de nos conversations, quoique j'aie toujours évité tout ce qui pouvait mettre ce plan en question, Monsieur et la Rosière l'ont constamment mis en avant; et ce dernier a tout particulièrement établi que l'armée royale, une fois en force, pourrait aisément prendre une position qui intercepterait toute communication entre Paris et Brest, et qui empêcherait toute arrivée de provisions ou d'argent par terre, tandis que nous pourrions établir le blocus par mer. Il regardait cet embarras seul comme suffisant pour amener un soulèvement dans la garnison et les équipages, et pour les décider à rendre la place. Mais en tout cas, une pareille force, jointe aux nôtres, suffirait pour former une armée qui couvrirait les derrières, en dehors de ce qui serait nécessaire pour assiéger la place. M. de la Rosière a été lui-même occupé à entretenir les fortifications^ et il semble convaincu que la place serait facile à prendre.
» Vu toutes ces circonstances, j'ai cru qu'une communication explicite à ce sujet nous procurerait de meilleures
informations que tout ce que nous pourrions obtenir d^ailleurs, et pourrait aussi nous fournir des moyens supplémentaires pour Texécution du plan ; d'ailleurs, en faisant entrer confidentiellement Monsieur dans nos conseils, j*ai cru nous assurer la meilleure chance d'empêcher que cette affaire ne devienne le sujet de la conversation générale dans son cercle. J'en ai donc causé hier avec lui comme d'une idée que sa conversation et celle de la Rosière m'avaient amené à concevoir, et sur laquelle je désirais de nouveaux renseignements ; mais je lui ai représenté la nécessité d'un secret absolu, et j'ai obtenu sa promesae'qu'il n'en dirait rien à personne, si ce n'est à la Rosière et à l'évoque d'Arras, qui est son principal conseiller, et quUl obtiendrait d'eux une promesse analogue. Je lui ai expliqué que nous étions disposés à t«nir la place, tant que nous la garderions, ainsi que les vaisseaux français, en dépôt pour le roi, mais que nous considérerions les vaisseaux espagnols comme notre prise. Il est entré cordialement dans toutes nos idées, et il s'est chargé dé dire à la Rosière de nous mettre au courant de tous les renseignements à ce sujet, que je communiquerai de môme immédiatement à lord Saint- Vincent et à sir Charles Grey.
» Toujours à vous,
» W. PiTT. î>
Il Downing-Btreet, marcli 31 décembre i790.
» Cher Dundas ,
j^ .... Ayant dit pour le moment tout ce qui importe quant aux moyens de guerre, j'ai maintenant k vous apprendre quelque.cbose qui ne change rien auJi consi-
dérations ci-dessus ; c*est qu'il nous est arrivé aujourd'hui une ouverture du premier consu)| sous la forme d'une lettre au roi, dont je joins ici copie. Vous verrez que la forme en est fort polie, et la phrase qui déclare les deux pays plus puissants que ne Fexige leur sécurité semble vouloir dire qu'ils seraient disposés à abandonner au moins une partie des conquêtes françaises si nous voulions en faire autant pour les nôtres. Il est du reste peu important, & mon avis, de spéculer sur les conditions pro* bables; car je crois que nous n'avons autre chose h faire» pour le moment, qu'à refuser toute négociation, par la raison que la situation actuelle de la France ne nous offre pas encore un terrain assez solide pour promettre quelque sécurité par les négociations, tout en prenant soin d'exprimer nettement l'empressement avec lequel nous embrasserons toute ouverture pour la paix générale lorsque cette sécurité noiis paraîtra possible. Je crois que cela peut être exprimé de manière à faire entendre au peuple français que le plus court chemin pour arriver à la paix serait d'effectuer la restauration de la royauté, et par là d'accroître les chances de cette issue, la plus désirable que puisse avoir la guerre.. En même temps, il faut veiller à ne pas nous mettre hors d'état de traiter, même avec le gouvernement actuel s*il venait à triompher et à s'établir fermement, en dépit des jacobins d'un côté et des royalistes de l'autre. Voilà ce que je pense pour le moment sur la question, d'accord avec Gren ville d'après ce qu'il m'a paru dans une conversation que j'ai eue hier avec lui avant l'arrivée de la lettre; lord Spencer et Windham, qui sont les seuls membres du gouvernement que j'aie vus depuis, pensent de même. J'ai peur que nous^e soyons obligés de faire une réponse quelconque avant que je
puisse avoir une lettre de vous, mais je crois que vous ne verrez pas d'objection à cette ligne de conduite. » Toujours à vous, W. Pitt. »
« Holwood, samedi 11 janvier 1800.
» Cher Dundas,
» J'avais espéré pouvoir vous écrire plus tôt à propos du projet relatif aux côtes de France ; mais sir Charles Grey a continué d'être si souffrant que je n'ai pu le revoir, et je n'ai encore de lui rien qui ressemble à une opinion coïïiplète et réfléchie. Je sais cependant que le colonel Twiss et lui ont, pour le moment, très-mauvaise idée du poste qu'on nous propose d'occuper; sir Charles paraît aussi nourrir (comme cela était probable), un^ préjugé invétéré et puissant contre les chouans et les Français de tout genre, ce qui lui donne l'air de ne pas vouloir apprécier impartialement leurs véritables forces. Dans cette , situation, je ne voi^ pas de chances d'avoir pour le moment un rapport qui nous permette d'encourager le projet; je chercherai donc à tenir toute l'affaire en suspens jusqu'à votre retour ; nous discuterons alors à fond tout le plan de campagne. J'ai peur d'avoir grand'peine à organiser une expédition qui puisse amener des résultats aussi importants qu'ils devraient l'être, vu les dépenses et le nombre des forQes que nous possédons ou que nous mettrons en avant. Les opérations sur une petite échelle, ou sur des points qui ne seraient pas décisifs, tout en étant préférables à une oisiveté absolue, ne conviennent pas à la crise actuelle; je sens comme vous qu'il faut faire une impression forte dans le cours de la prochaine campagne, sans quoi nos moyens nous échapperont.
» Belle-Isle est certainement très-avantageux pour Tune des opérations, si, en y regardant de plus près, les défenses et les fortifications qu*on a ajoutées à cette place, depuis la dernière expédition, n*y apportent pas des obstacles insurmontables; mais, cette opération faite, je ne vois pas qu'il nous reste autre chose à faire que de simples]démonstrations, tout au plus des expéditions passagères pour piller (ce qui pourrait troubler et distraire les troupes, et par là rendre service aux Autrichiens et aux royalistes comme diversion), sans aucune valeur par elles-mêmes; à moins qu*après y avoir bien regardé nous ne croyions nos forces suffisantes pour nous permettre de risquer une grande armée, soit en Bretagne dans le but de prendre Brest avec Taide des royalistes, soit entre la Seine et la Somme, dans l'intention d'occuper au moins le terrain entre les deux rivières et de jeter la terreur dans la capitale, même sans avancer jusque-là. L'une ou l'autre de ces entreprises, si elle tournait bien, déciderait en notre faveur de Tissue de la guerre; mais il faut convenir qu'un échec serait presque aussi décisif dans * l'autre sens. Dans cette situation , je ne sais si nous serions autorisés à tenter l'affaire : à moins qu'en y regardant de plus près, en pesant les avis des militaires les plus distingués que nous puissions trouver, les chances de succès ne l'emportassent de beaucoup. Si tel était le cas, les risques inévitables que pourraient nous faire courir les chances contraires ne devraient pas nous arrêter, à mon avis, et je crois que vous penserez de même.
» J'espère que la réponse à Bonaparte vous a paru conforme aux idées générales que je vous avais énoncées et que j'ai été bien aise de vous voir partager si complètement. J'espère aussi que vous n'êtes pas désappointé dans
206 WILLIAM PÎTT ET SON TEMÏ>S.
voire espoir de vous débarrasser aisément de votre mal de gorge, et que nous vous verrons en bonne santé à la fin de la semaine après l'ouverture du Parlement. Nous communiquerons naturellement la lettre de Bonaparte et notre réponse h la chambre, le mardi ou le mercredi ; mats je compte remettre la discussion jusqu'au lundi suivant, 27, de manière à vous donner tout le temps d'arriver sans rien changer à votre premier projet. 11 faut que nous décidions exactement dans l'intervalle la ligne de conduite que nous voulons suivre au sujet de la publication des pièces et des documents relatifs à l'expédition de Hollande . Le choix présentera quelque difficulté; mais je continue à croire que nous devons en fournir suffisamment pour ne laisser aucun doute sur l'abondance des vivres, des secours médicaux et des bâtiments de transport pour ramener les troupes. Faites-moi savoir ce que vous en pensez; on fera probablement des questions , môme si Ton ne présente pas de motion, avant votre retour. .
» Toujours à vous, W. P. »
Après tout cependant, celte expédition si ardemment poussée par M. Pilt n'eut pas lieu, tant il survint d'obstacles et de retards qui firent abandonner le projet.
Les membres du cabinet de Londres avaient examiné avec grand soin l'offre de négociations faite par le gouvernement français. Il ne semble pas qu'il y eût entre eux ni dissentiment ni hésitation. On décida que la réponse ne devait pas venir du roi, ni être adressée au premier consul. Elle devait être adressée en bonne et due forme au ministre des affaires étrangères français par le secrétaire d'État aux affaires étrangères, par lord Gnenville à M. de Talleyrand« Dans cette réponse bien mûriCi qui porte la
date du 4 janvieri lord Grenville déclarait que Sa Majesté ne voyait point de raison pour se départir des formes dàs longtemps établies en Europe pour les rapports avec les puissances étrangères. Le roi n'avait jamais eu d'autre but dans la lutte que de défendre contre toute agression les droits et le bonheur de ses sujets. Il ne pouTait espérer que la nécessité de protéger de tels in-* téréts disparût tout d'un coup» Vil entrait en négocia* tion avec les personnes qu'une nouvelle révolution venait de mettre au pouvoir, tant qu'on ne serait pas assuré que le danger était véritablement passé et qu'on avait définitivement abandonné les projets d'agitation et de destruction qui avaient menacé jusqu'à l'existence de la société civile.
Cette réponse de lord Grenville était destinée à clore les correspondances ; mais elle n'eut pas ' cet effet. Il reçut une réplique de M. de Talleyrand, qui insistait pour qu'on ouvrit des négociations entre la France et l'Angleterre , en soutenant que la France, pendant toute la révolution, avait été animée du désir de la paix, et que l'hostilité gratuite des puissances européennes l'avait obligée à faire la guerre. Dans une nouvelle réponse en date du SO janvier , lord Grenville refusa de discuter la seconde question et de continuer la correspondance sur la première; il touchait également, en passant, à un point important; les ouvertures de la France, en cette occasion, s'adres-
saient à l'Angleterre seule, et non h ses alliés, savoir : € Dès qu'il' serait possible, disait-il, d'espérer sérieusement la paix, Sa Majesté s'empresserait de s'entendre avec ses alliés pour entreprendre aussitôt de concert une négo^ ciation. »
Le lendemain du jour où cette dépêche fut écrite, le
â1 janvier» les deux chambres se réunirent après leur longue prorogation. On leur communiqua immédiatement la correspondance qui avait eu lieu au sujet des ouvertures de la France ; le roi envoya un message à cet effet. Le 28, on proposa à la chambre des pairs une adresse en réponse, pour exprimer Tassentiment donné par la chambre à la conduite qu'avait tenue le gouvernement anglais.
Lord Grenville proposa lui-même l'adresse dans la chambre des pairs. Le duc de Bedford et lord HoUand répondirent avec talent au discours éloquent et élaboré du ministre. L'adresse fut votée à une immense majorité, 92 voix contre 6. Sur ces six votes, un nom put causer quelque étonnement : c'était celui de lord Gamelford, chef de la famille des Pitt et frère de lady Grenville.
Huit jours après, ta lutte fut plus longue et plus violente à la chambre des communes. Une adresse analogue fut proposée par Dundas. Whitbread fut le premier à l'attaquer par un de ces discours mordants et incisifs qui lui étaient propres. Ceci fournit à Ganning l'occasion de déployer une .éloquence et un esprit merveilleux: Ërskine continua la discussion en parlant infiniment mieux qu'il ne le faisait d'ordinaire à la chambre ; ce fut un pftle reflet de ses grands triomphes du barreau. Après lui, le premier ministre se leva; il défendit et expliqua toute la conduite du gouvernement par des arguments lumineux : « Je suis, » dit-il, « un trop sincère ami de la paix pour me contenter de la posséder de nom ; je désire suivre le système qui promet d'assurer définitivement à ce pays et à l'Europe tous ses bienfaits. Je suis un trop sincère ami de la paix pour la sacrifier en en saisissant l'ombre lorsque la réalité n'est véritable-
ment pas à ma portée : t Cur igitur pacmt nolo ? Quia infida esf^ quia periculosa, quia esse non potest ' .
U . Fox succéda au premier ministre , il reparaissait à sa place pour la première fois. U avoua qu*il ne pouvait justifier sur tous les points la conduite du gouverne* ment français, mais il résuma son principal argument en ces termes : c Vous auriez dû faire une réponse claire, positive et courtoise aux ouvertures qu'on vous faisait franchement et honorablement. Si vous désiriez que la négociation pût comprendre tous vos alliés, afin d'arriver à la paix générale, vous auriez dû le dire à Bonaparte; mais vous aviez peur, je crois, qu'il n'acceptât la proposition. Vous aviez déjà agi de même. Oui, mais, dites-vous, le peuple désirait la paix en 4797. Je dis que le peuple désire la paix h présent, et je suis convaincu que vous en conviendrez un jour; mais grâce aux lois que vous avez faites pour empêcher le peuple d'exprimer sa pensée, il ne peut la faire entendre aussi nettement et aussi haut que par le passé. »
En dépit du retour des absents pour ce jour là, le vote fut décidément' en faveur du gouvernement. L'adresse proposée par M. Dundas passa à 265 voix contre 64.
D'après ces chiffres, il ne parait pas que les arguments dç. l'opposition eussent fait grand effet sur les chambres. Il ne parait pas non plus qu'ils fissent grand effet sur le public. M. Wilberforce en est le plus frappant exemple. Il avait dès longtemps protesté de son zèle pour la paix ;
* Ces paroles sont tirées de la septième Philippique de Cicéron, C. 3. Mais la première épithète dans l^original est turpis; c*cst sans doute & dessein qae M. Pitt y a substitué celle A^infida.
SfO WILLIAM ^îtT ET SOfi TeIIPS.
il s*était même pubIi<{bômeDt séparé sur ee point de M. Pitt; Cependant, lorsque M < Pitt lui montra la corres^ pondanoe officielle avant sa publication, et lui en expliqua lesraisonSf l'effet sur son esprit fut décisif. « 24 Janvier. J'ai Acrit à Pitt, êl il m*a fait demander en villd. Je Tai vu. Jusqu'alors j'étais extrêmement porté à blâmer le rejet des ouvertures de négociation faites par Bonaparte; J'en étais indigné. Il m'a ébranlé, i» «^ < 27 janyiei. J'en suis lentement venu à approuver la rejèCtiôn des offres de Bonaparte, mais non la lettre de lord Gren-' ville. » Il faut également reconnaître que M. Fox et ses amis s'étendaient trop, dans leurs discours, sur l'épuisement, de TAngleterre et sur les ressources toujours renaissantes de la FranC'e» qu'ils ne paraissaient trouver excessive aucune des conditions exigées par l'ennemi, et qu'ils donnèrent quelque prise au reproche qu'on leur adressait alors couramment de demander la paix h tout
prix.
Quelques jours après, M. Sheridan dans l'une des chambres, et lord Holland dans l'autre, discutèrent la récente expédition en Hollande^ et proposèrent que led chambres se formassent en comité pour examiner les causes de l'échec. Toutes les intentions et les mesures du gouvernement furent critiquées sans miséricorde; mnis l'opposition eut la prudence de ne point blftmer la con-^ duite du duc d'York; tout au contraire, elle rivalisa avec les minisires d'élog§s pour le prince» En défendant ses collègues et lui-même, M. Dundas soutint que l'expéditiôn n'était pas un aussi grand échec qu'on l'avait dit ; nous n'avions assurément pas réussi dans nos efforts pour délivrer les Provinces- Unies du joug de la France; mais nous avions pris environ, six ou sept mille mate-
WILLIAM PITT KT SOft fÉMP%. 211
lots qui auraient pu être employés au service de la France, et (Quarante mille tonneaux de fret qui auraient pu in*commoder le commerce anglais. Nous avions détourné des opérations générales delà guerre, pendant cette campagne, environ quarante mille hommes de troupes françaises, et par la capture de la flotte nous avions mis fin & toute espérance de leur part d'envahir la Grande-Bretagne. Dans cette occasion, la minorité ne réunit que 6 roix dans la chambro des lords et 45 dans la chambre des communes.
Le 13 février, le roi envoya un message aux deut chambres, pour leur faire savoir qu'il était en arrange^ ment avec Fempereur, l'électeur de Bavière et d'autres princes allemands, pour fortifier la cause commune; et il demanda au Parlement dp le mettre en mesure de faire les avances pécuniaires qui pourraient se trouver nécessaires. Lorsque Pitt, quatre Jours après, proposa une adresse en réponse, il 'expliqua qu'on avait d'abord besoin d'un million sterling, et qu'il faudrait deux millions de plus lors de la ratification des traitéà.
Ml Tierney, qu'on regardait en l'absence de Fox comme le chef du faible bataillon de l'opposition, se leva pour s'opposer à Fadresse et aux subsides qu'elle entraînait. Il attaqua, très-vivement et avec quelque effet, toute la conduite de M. Pitt. En dépit des si et des mais, et des plaidoyers diplomatiques auxquels les ministres ont toujours recours à ce sujet, il restait persuadé, s*écria-t-il, . qu'ils n'accepteraient jamais d'autres conditions de paix que la restauration des Bourbons. Sinon, pourquoi la guerre se continuait-elle? On avait soutenu quelque temps qu'elle était juste et nécessaire; ces mots étaient morts de leur mort naturelle. Le jacobinisme était un fantôme in-
saisissable; son pouvoir et son inflaence en France avaient été presqae détruits par les événements récents. Je.youdrais demander au ministre, ajouta-t-il, de dire, en une seule phrase, quel est le but de la guerre.
Le discours de Pitt, ainsi appelé tout d'un coup à répliquer, peut passer pour un modèle d'improvisation- heureuse: € L'honorable préopinant, dit*il, me demande d'exprimer en une seule phrase le but de la guerre. Je le ferai en un seul mot, monsieur. Le but de la guerre, c'est la sécurité; la sécurité contre le plus grand danger qui ait jamais menacé le monde, contre un danger qui ne s'était Jamais présenté à. aucune époque de l'.histoire Depuis quand l'honorable préopinant et ses amis ont-ils découvert que les dangers du jacobinisme^ ont cessé d'exister? Depuis quand /)nt-ils découvert que la cause de la révolution française n'est pas la cause de la liberté? Depuis quand et où l'honorable préopinant a-t-il découvert que le jacobinisme de Robespierre, de Barré re, des cinq directeurs, du triumvirat, a disparu parôe qu'il réside tout -entier en un seul homme élevé et nourri dans son sein, dont la renommée a grandi sous ses auspices, et qui est à la fois le fils et le champion de toutes ses atrocités? »
Passant ensuite à justifier l'alliance avec l'Allemagne, Pitten.vint enfin à l'assertion, si souvent répétée et si souvent repoussée, de M. Tierney, qui soutenait que la guerre se continuait en l'honneur de la restauration de la maison de Bourbon. < Ici l'honorable préopinant a été au fond des choses, dit-il, et il ne m'a pas laissé de place pour le contredire ou pour m'expliquer, puisqu'il prétend que toute tentative d'explication n'est autre chose que le langage ambigu des si et des mais et des plaidoyers ad
hoc. Or, je n'ai jamais eu grand goût pour les plaidoyers, et maintenant le pea de goût que je pouvais avoir a presque entièrement disparu. Il m'a d'ailleurs tellement limité dans l'usage des conjonctions que, sans tenir particulièrement au son de si et de mais, je lui serais fort obligé de vouloir bien m'en fournir d'autre'k à la place. La restauration de la monarchie française me paraît extrêmement désirable, parce que je crois que ce serait la meilleure chance de sécurité pour ce pays et pour l'Europe. Mais ce résultat peut ne pas être possible à atteindre, et s'il n'est pas possible à atteindre, il faut nous contenter de la sécurité que nous pouvons trouver en dehors de cette chance. La paix est fort désirable pour ce pays-ci. mais les négociations peuvent avoir des inconvénients plds grands que leurs avantages. Et si tel est le cas, si la négociation ne nous présente aucune chance de sécurité, si elle nous menace de tous les maux que nous avons cherché à éviter, si au contraire la continuation de la guerre nous offre une perspective d'arriver à une sécurité complète, si on peut la poursuivre avec accroissement de commerce, de ressource et de prospérité, sauf ce que peut nous apporter de souffrance une mauvaise saison, je dis qu'alors il est prudent pour nous de ne pas négocier dans jce moment-ci. Voilà mes si et mes mais. Voilà mon plaidoyer, et je n'en présente pas d'autre au jugement de Dieu et de mon pays. »
Lorsque Pilt se rassit, la discussion fut soutenue avec talent par WÏlberforce et par Sheridan; Windhàm la résuma au nom des ministres. Lorsqu'on en vint aux votes, l'adresse à la couronne passa à 162 voix contre 19. Bien des années après, j'ai entendu plusieurs personnes se féliciter de la bonne fortune qui les avait amenées
ce soir-là à la chambre, soit comme spectateurs, soit comme membres, pour entendre le discours de M. Pitt, Tous parlaient dans les termes les plus chaleureux de Vimpression qu'avait produite ce discours. L'une des phrases, « le fils et le champion du jacobinisme, » devint pendant quelques mois un mot d'ordre populaire en Angleterre, jusqu'à ce que l'énergie déployée par le premier consul contre les jacobins et la fermeté avec laquelle il maniait le pouvoir suprême en eussent démenti l'application.
La minorité de la chambre des communes reçut cependant quelque appui des citoyens de Londres. On tint une réunion à Common-Hall; deux mille personnes au moins y assistèrent, et là une grande majorité vota» et signa une pétition pour demander qu'on entamât sur-le-chanap des négociations avec la France. Cette démarche fut suivie de nouvelles propositions dans les deux chambres. A la chambre des lords, le comte Stanhope, sortant, au bout de cinq années de sa retraite, présenta à la chambre un$ adresse pour la conjurer à genoux, dit-il, de mettre un terme aux calamités de cette guerre cruelle. Agissant, comme il en avait en général le tort, sans s'être entendu avec personne, sa motion eut peu d'effet. Après quelques mots méprisants du lord chancelier, la chambre alla aux voix, et un seul pair, lord Camelford, soutint la proposition du comte Stanhope.
Dans les communes, M. Tierney rencontra plus d'appiii. Il présenta une résolution théorique déclarant qu'il n'était ni juste ni nécessaire de continuer la guerre pour amener la restauration de la monarchie en France. Làdessus, John Eliot, frère cadet de l'ami de-Pitt, proposa de passer à l'ordre du jour. Une discussion fort aniipée
s'ensuivit, à la fin de laquelle, lorsqu'on en vint aux ?oix, Tierney fut accompagné dans le vestibule par trentCK quatre membres.
Cq fut à peu près au même moment que M. Pitt dévor loppa devant la chambre des communes ses mesures financières. Il avait renouvelé la cbarte de la banque pour vingt et un ans, en retour d'une avance de 3 mtl**' lions sterling sans intérêt, pour six ans. M- Tierney s'y opposa vivement, plutôt par des invectives que par des arguments, à ce qu'il me semble :
€ Je crois vraiment, ditril, que le pays se sert d'assignats , de mauvais papier , et qu'il y a, entre les mi^ nistres et la banque, un honteux système d'escamotage] les ministres font la cour à la banque, et la banque fait la cour aui^ ministres. » M. Tierney ne paraissait pas bien décidé sur la question de savoir laquelle des deux parties avait sur l'autre, (f après ce contrat, dés avantages illégitimes. «
M. Pitt avait également contracté un emprunt pour unç somme de 48 millions sterling et demi, nécessaire au service public de l'année, à des conditions qui indiquaient une grande prospérité dapsle crédit public, puisqu'on avait )Biisément trouvé à le remplir au-dessou» de quatre troi^ quarts pour cent. M. Pitt ne proposa pa^ de nouveaux impôts, à rexeeptioq d'une petite augmentation des droits sur les alcools , et d'un impêt de cinq pour cent sur tous les thés valant plus de deux schelliugs six pence la livre» H. Tierney resta le principal critique des plans ^nw^ ciers de M. Pitt; cependant M. Tierney lui-même avoua que le budget du miuistre avait dépassé ses plqs bdutd^ espérances.
ta prospérité du crédit public était d'autant plus rem^f'-
Îi6 WILLIAM PIÏT ET SON TEMPS.
quable que la population souffrait alors beaucoup de la disette et des misères causées par une mauvaise récolle. On proposa diverses mesures pour atténuer le mal, et on en adopta quelques-unes. Dan§ la chambre des lord», on vota sous forme* de résolution un engagement rédigé par Tarchevôque de Cantorbéry. Tous ceux qui signalent cet engagement s'obligeaient à réduire la quantité de pain de froment consommée dans leur maison à un pain de quatre livres par semaine et par personne. Dans la chambre des^ communes, on nomma une commission pour examiner les lois qui réglaient « la mercuriale du pain ». Dans son premier rapport, la commission recommanda le système de réduction personnelle, déjà sanctionné par la chambre des lords. Elle proposa en outre une loi qui interdisait aux boulangers de vendre du pain qui ne serait pas cuit depuis vingt-quatre heures au moins, et une loi fut votée à cet effet. La commission exprima également toute son approbation de la politique que M. Pitt avait constamment suivie d'après les principes d'Adam Smith, en dépit d'une forte pression contraire, en se refusant à intervenir, au nom du gouvernement , dans les achats de grains con* dus sur les marchés étrangers, convaincu que les spéculations des particuliers étaient la meilleure garantie d*un approvisionnement suffisant pour le marché.
La commission présenta son premier rapport au mois de février ; le second arriva un mois après. La commission proposa une prime destinée à servir d'indemnité à tous ceux qui importeraient des grains de la Méditerranée et d'Amérique avant la fin d'octobre, dans le cas où une bonne récolte ferait laisser les prix. Cet avis fut adopté, ainsi que quelques autres idées énoncées dans le môme rapport. D'autre part , M. Whitbread échoua avec éclat
dans le nouvel cfTort qu'il tenta pour faire régler légalement le taux des gages des ouvriers agricoles.
Sir John Mitford, qui était devenu avocat général , sir John Scott étant devenu grand-juge avec la pairie sous le nom de lord Eldon , présenta, pendant la session, un bill pour demander la suspension prolongée de l'acte i'habe^is corpus. Il y eut, débat et vote dans les deux chambres» mais la minorité contre la mesure fut très-petite dans Tune et Tautre assemblées..
Au milieu de toutes ces affaires parlementaires, le public fut ému un jour par la nouvelle d'un attentat contre la vie du roi. Le 45 mai au soir, Sa Majesté, accompagnée de la reine et des princesses , s'était rendue au théâtre de Drury-Lane. Au moment où le roi entrait dans sa loge, un homme du parterre monta sur son banc et déchargea sur le roi un pistolet d'arçon, heureusement sans effet. Le roi montra beaucoup de courage et de sang froid; il s'avança tranquillement au bord de la loge et regarda toute la salle avec sa lorgnette. Cependant on avait arrêté le criminel et on l'avait emmené, à travers l'orchestre, dans une chambre particulière où plusieurs magistrats vinrent l'interroger. On apprit qu'il se nommait James Hadfield » qu'il avait servi en Flandre sous les ordres du duc d'York, et qu'il y avait reçu plusieurs blessures graves à la t.éte. Lorsqu'il comparut devant la cour du banc du roi, l'allénation mentale, résultant de ces blessures, fut clairement établie par plusieurs témoins; on l'envoya à Bedlam, où il survécut quarante ans à sa sentence.
Mais le pins grand événement de cette année-là, de ce côté-ci du détroit, fut l'union avec l'Irlande. Je ne me propose pas de raconter en détail les derniers débats qui précédèrent le vote du bill dans les chambres du Parlement à
Dublin. Ils furent marqués des deux parts par une grapde éloquence el par beaucoup de violence, M. Grattan voulut rentrer à la chambre des communes tout exprès poqr s'opposer à la mesure. Il acquit un siège en achetant le bourg fermé de Wicklow, qu'il paya, dit-on, 2,400 Uvressterling; à peine relevé de maladie et soutenu jusqu'à sa place par deux de ses amis , il se leva cependant dès le premier soirt le 45 japvier, h propos d'un amendement anti-unioniste proposé par sir Laurence Parsons. Ce fut un spectftclq solennel et frappant de voir le grand patriote, résinent auteur de l'acte d'égalité législative de 4789, élever encore une fois la voix pour défendre et pour maintenir son œuvre d'aqtrefois. Il parla sur ce sujet avec la forco et la rare puissance qu'on pouvait attendre de lui; il lança surtout ses anathèmes contre le discours in^prinaô de M. Pitt: « pans tout ce qu'il avance, s'écriM-il, le ministre ne discute p^s, il prédit. Or, on ne peut pa^ ré-r pondre à un prophète; tout ce qu'on peut faire, c'est de ne le pais croire. Ce qu'il vous propose d'acheter ne peut pas se vendre, c'est la liberté; en échange, il n'a rien è^ vous donner. Tout ce que vou^ possédez de quelque valeur, vous l'avez obtenu sous unq constitution libre ; si vous y renoncez , vous êtes non-seulement des esclaves , mais (}es insensés. » Le chancelier d^ l'Échiquier, M. Isaac Çorry, ré*pliqua.à M. Grattan avec beaucoup dç talenti et après une discussion de dix-huit heures, la chambre se sépara trèstard dans la matinée du 46. Dans pette grande et décisive épreuve des forces respectives, l'amendement autirunio-r Qiste fut rejeté à une majorité de 42 voix, 438 contr3 96. Huil; jours après, le Iprd lieutenant, écrivant m con^ fidence à son frère l'évèque, résumait ainsi son impression gépérala sur le sj^ntimeqt public : « A Dublin
et dans les environs, tout le monde est violemment opposé à l'union. Dans les autres parties du royaume, le senti* ment public est indubitablement favorable. Du reste, il est aisé, pour les hommes influents, d^oblenir des adresses et des résolutions dans un seils ou dans Tautre. t
En qualité de principal orat43ur du gouvernement à la chambre des communes d'Irlande, lord Castlereagh déploya alors cette sagacité nette, cette constante promptitude et ce ferme courage qui, joints à la perfection de ses manières, lui tenaient lieu d'éloquence, et qui relevèrent par la suite en Angleterre aux plus hautes fonctions. Le 5 février, il proposa des résolutions préliminaires qui donnaient une idée du plan tout entier, Quant à la représentation, dit-il, on comptait la régler en proportion de la population et de la richesse. Or, la population de la Grande-Bretagne dépassait, disait-on , dix millions, tandis que celle de Tlrlande pouvait s*éleverà trois millions cinq cent mille âmes, ou à quatre millions, La proportion était donc de plus de deux contre un. D'autre part, les contributions de la GranderBretagne étaient de sept et demi contre un par rapport aux contri* butions de Tlrlande, telles qu'on comptait les fixer*. Les deux proportions prises ensemble donnaient une moyenne de cinq et demi cojitre un. Par conséquent, si la chambre des communes anglaises comptait cinq cent cinquantehuit membres, l'Irlande devait en envoyer cent. < Je trouve, dit lord Castlereagh, qu'elle serait justement et convenablement représentée. »
^ Par quelque erreur des imprimeurs probablement cei} calculs sont donnés fort inexactement dans Thistoire de M. Adolphus, vol. II. Voir aussi VHistoire de l'Union, par Goote.
• Quant à la chambre des lords irlandaise, on proposait d*envoyeren Angleterre, pour'la représenter, quatre pairs spirituels, choisis d'après un système de rotation, et vingthuit pairs temporels, élus, non comme en Ecosse pour la durée du Parlement, mais à vie. Sur deux autres points, on s'éloignait également d'une manière avantageuse du précédent de la pairie écossaise. Un commoner * anglais qui avait reçu une pairie irlandaise pouvait cependant siéger à la chambre des communes, pourvu qu'il rie fût pas élu en Irlande et qu'il renonçât momentanément à ses privilèges comme pair dlrlande. La prérogative royale pour la création des pairs irlandais n'était pas complètement abolie; elle était seulement limitée à une création pour trois pairies éteintes, jusqu'à ce que le nombre des pairs irlandais fût réduit à une centaine, en dehors de ceux qui étaient également pairs d'Angleterre.
Les circonstances du inoment, dit lord Gastlereagh, ne permettaient pas d'opérer, comme il l'eût désiré, une complète fusion des intérêts communaux. On rencontraitdivers obstacles, les droits protecteurs exigés par certaines branches des manufactures irlandaises, et en second lieu les impôts plus considérables que supportait le peuple anglais. Mais on proposait libéralement à l'Irlande de soumettre les articles d'exportation envoyés d^ns la Grande- Bretagne aux droits que payaient les sujets. anglais pour les mêmes articles.
Lord Gastlereagh en vint ensuite à la situation de l'Église établie : « Tant que la séparation durera, l'Église d'Irlande courra le risque d'être attaquée par des raisons locales. Elle ne pourra d'ailleurs jamais se défendre contre
* Homme non titré.
Targumentdu nombre et de la force matérielle. Mais uoe fois qu'elle sera complètement incorporée à TÉglise d'Angleterre, elle^se trouvera établie sur un fondement si^ naturel et si fort qu*elle sera au-dessus de toute appréhension et de toute inquiétude. » Dans ce but, on proposait de déclarer que le maintien de cette Église unie était un ar* ticle essentiel et fondamental de l'union. »
«^On a dit, » continua lord Castlereagh, « que le clergé catholique avait été payé pour soutenir la mesure. Cette accusation est injuste et fausse, car chacun sait que les ministres de Sa Majesté projettent depuis longtemps un arrangement pour le clergé catholique et pour les protestants dissidents. »
Lorsque lord Castlereagh eut achevé ses développements et présenté à la chambre ses résolutions, M. George Ponsonby lui répondit par un discours fort habile et fort amer. Un débat très-vif s'ensuivit; mais au vote, la nécessité d'examiner le message du roi en faveur de l'union fut affirmée par 158 voix contre 445. Le 17, lorsque la discussion recommença^ il y eut une altercation personnelle trës-animée entre M. Grattan et le chancelier de l'Échiquier, M. Corry. La querelle entre les deux orateurs ne se borna pas à dés paroles; il y eut un duel avant l'ajournement de la chambre, et le chancelier de l'Ëchiquier fut blessé au bras. •
Dans la chambre des lords d'Irlande, le débat, qui eut lieu le \0 février, fut remarquable par un discours lumineux du chancelier^ le comte de Clare. Ce discours dura quatre heures; ce fut ce qu'il y eut de plus frappant dans tout le cours de la session irlandaise, après le discours de M. Grattan : « L'effet et la surprise produits sur les lords et sur l'auditoire, qui était extrêmement nombreux, ont été
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des plus grands, disait lord Cornwallis. "» Le vote, qui n*etit lieu qu'à trois heures et demie du matin, donna au gouvernement, les délégations comprises, une majorité de 75 voix contre 26.
L'accueil plus favorable fait au projet de Funion dans les deux chambres irlandaises, était dû en grande partie à un changement apporté depuis Tannée précédente dans la mesure môme. Les ministres anglais avaient résolu d*accorder une indemnité en argent pour tout bourg qui perdrait son droit électoral; 1,260,000 livrés sterling avaient été assignées à^cet effet, et chaque propriétaire ou patron de bourg devait recevoir 7,500 livres sterling par siège. La plus grosse part échut en partage à lord Downshire et à lord Ely ; le premier, qui possédait sept sièges, reçut â2,800 livres sterling ; le second, qui disposait de six sièges, eut 45,000 livres sterling. A peine ai-je besoin de dire que cette indemnité n'avait rien à faire avec la conduite que ces propriétaires pouvaient tenir, dans le Parlement, au sujet de l'union. Lord Downshire, par exemple, vota avec l*opposition, et lord Ely en faveur de la mesure; mais oft promit libéralement, on peut mémo dire avec prodigalité, des pairies irlandaises et anglaises, ainsi que des places et des faveurs dans les deux pays, aux politiques indécis dont l'esprit ou tout au moins le vote restaient encore incertains.
Les résolutions, comprenant tous les traits principaux de l*union , une fois votées par les deux chambres de Dublin, furent transmises au roi, accompagnées d'une adresse corîimune. Le 2 avril , Sa Majesté les envoya aux deux chambres de Londres^ avec un message annonçant sa sincère satisfaction^ et Insistant sur la prompte
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coDcltision d*une œuvre isi heureusement cotntneucëé. Où désirait que le Parlement anglais votât des ré^ solutions et une adresse analogues; et le i\ avril, M. fitt à la chambre des communes, jet lord Oren- Ville à la chambre des pairs, proposèrent Que la chambre se formât en comité dur celte question; M. Pitt, dans un discours étendu et fort habile, eut occasion de passer en revue ses opinions sur la réforme»
« Comme je ne veux pas, dit-il, avoir la moindre réticence avec la chambre^ je dois dire que, si quelque chose pouvait jeter un doute sur la question de Tunion irlandaise, si quelque chose pouvait contrebalancer^ dans mon esprit, les avantages qui doivent en résulter, ce serait la nécessité de modifier la représentation anglaise; mais cette nécessité n'existe heureusement pas. En déclarant cect je n'oublie pas ce qile j'ai moi-ïnéme exprimé et sincè'*
' rement senti naguère à ce sujet; mais je sais que toutes l6s Opinions doivent nécessairement être subordonnées au temps et aux ciponstances, et que l'homme qui se vante de sa persévérance uniquement parce qu'il conserve les mômes opinions dix ou quinze ans, lorsque les circons*tances qui l'es avaient formées d'abord sont complètement changées, cet homme est l'esclave de la plus frivole vanité. Après tout ce que j'ai vu depuis l'époque &
^ laquelle je fais allusion, en considérant combien il y a peu de chances d'accomplir la seule espèce de réforme que je puisse avoir en vue, et qui ressemble aussi peu aux projets modernes de réforme que ceux-*ci à notre con^ stitution; en voyant que plus les changements ont été grands, plus les conséquences qui en sont résultées ont été terribles; en réfléchissant que leur influence malfaisante n'a pas été enfermée dans le pays qui subissait ces
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changements, mais s*est fait sentir sur presque tous les points du globe et a ébranlé la base de tous les gouvernements, j*ai vu aussi que, dans ce bouleversement général, la Grande-Bretagne seule était restée pure et intacte dans ses éléments vitaux; j*ai vu qu*elle avait résisté à tous les efforts du jacobinisme caché sous le prétexte de l'amour de la hberté; j'ai vu qu'elle s'était défendue contre les attaques ouvertes de ses ennemis et contre les réformes plus dangereuses encore de ses prétendus amis, qu'elle avait repoussé les infatigables machinations de la France et les efforts non moins persévérants des jacobins anglais, et que, pendant toute la durée de la lutte, elle avait constamment conservé la confiance de la population; — je dis qu'en pesant toutes ces circonstances, j'aurais bonté de me fonder sur des opinions antérieures pour prétendre que la forme de représentation qui, dans un temps comme celui-ci, a suffi pour défendre les intérêts et pour assurer le bonheur du peuple, dût être troublée inutilement et à la légère, par goût des expériences, ou par quelque prédilection théorique. Je crois devoir développer là-dessus le fond de ma pensée; je crois devoir donner, pour mon opinion bien arrêtée, que le temps, fût-il même aux expériences, le moindre changement apporté à une pareille constitution serait un maU »
Au premier abord, ces termes paraissent décisifs contre tout projet futur de réforme; cependant il faut remarquer que M. Pitt regardait le mal qu'il y aurait à apporter le moindre changement à la constitution de la chambre des communes, comme grand et funeste tant que la chambre conserverait, au milieu des troubles du temps,
ia confiance da peaple anglais; si cette confiance venait à cesser, la constitution ne devrait pas rester intacte. C*est de cette réserve que lord Macaulay tire cette conclusion générale peut-être un peu exagérée : « Pitt croyait qu'on ne pouvait pas tenter une pareille réforme pendant que les passions excitées par la révolution française bouillonnaient dans le pays; mais il n*a jamais prononcé un mot qui indiqu&t qu'il ne fût pas prêt à remettre la question en avant, pour une quatrième fois, dans un moment plus favorable^.»
Nous apprenons par la correspondance particulière de M. Fox qu'il était opposé au système de l'union irlandaise. Il la regardait « comme Tune des tentatives les moins équivoques qu'on pût faire pour établir les principes comme la pratique du despotisme^. » Cependant, en dépit de cette manière de voir, il ne voulut pas quitter sa retraite de Sainte-Anne pour s'y opposer. Il laissa à Grey, Sheridan etTierney le soin de remplir sa place. Malgré tous leurs talents, ces Messieurs n'eurent guère de succès sur la question. M. Grey présenta un amendement contre le plan tout entier, en demandant qu'on fît appel au peuple irlandais; il fut rejeté par 236 voix contre 30, tandis que dans l'autre chambre, trois pairs seulement, lord Rolland, lord King et lord Derby votèrent contre le bill.
Les résolutions qui établissaient le projet d'union une fois votées en Angleterre et en Irlande, on en déduisit un bill qui fut présenté et qui passa dans les deux pays. Le bil anglais reçut l'assentiment du roi le 2 juillet. Il tut décidé qu'on procéderait immédiatement aux élections poçr
^ Biographies^ page 23^, éd. 1860.
* Lettre du U fé?rier 1799, publiée dans la Vie da 6raltan,,vo\, III.