CHAPITRE PREMIER
quelques années après sa mort. Autant qu'on en peut juger à présent, la maison n'a pas dû subir de grands changements depuis ce temps-là. On montre encore la plus grande des chambres à coucher comme celle où naquit William Pitt: c'est probablement aussi là que son père est mort.
Outre William, lord et lady Chatham avaient deux fils et deux filles. John, l'aîné, était né en 1756, et James Charles, le plus jeune, en 4761 . Des filles, l'aînée, Hester, naquit en 1755, et Harriot en 1758. Lord Chatham destinait son fils aîné à l'armée, et le troisième à la marine; il réservait pour le barreau le second qui, dès son enfance, avait donné de grandes espérances.
L'année 4759, époque de la naissance de William Pitt, fut peut-être la plus glorieuse et la plus remplie de la vie de son père. L'impulsion donnée à la guerre par ce grand orateur et ce grand homme d'État se manifesta par des victoires sans exemple, remportées dans tous les coins du monde. En Allemagne nous gagnâmes la bataille de Minden, dans l'Amérique du Nord la bataille de Québec. En Afrique, nous prîmes Oorée, et dans les Indes occidentales la Guadeloupe, Dans l'orient nous repoussâmes les fils de l'empereur de Delhi, et les généraux des Hollandais à Chinsura. Sur la côte de Bretagne, nous eûmes l'avantage dans le grand combat naval de Quiberon; sur la côte de Portugal dans le grand combat naval de Lagos. « Vraiment, > disait Horace Walpole, à la fin de cette année, dans une lettre à sir Horace Mann, « on est obligé de demander tous les matins quelle victoire on annonce, de peur d'en laisser passer quelqu'une ! »
Mais les années s'écoulèrent et la fortune changea de face. En 1761, M. Pitt quitta les sceaux à la suite d'un
dissentiment avec ses collègues. A cette occasion le roi lui assura une pension de 3000 livres sterling, réversible après lui sur deux personnes, et il éleva lady Hester à la pairie en son propre nom, sous le titre de baronne Chatham.
Pendant l'été de 1765, le politique en retraite alla s'établir avec sa. famille à Burton Pynsent, terre située dans le comté de Somerset, et valant 3000 livres sterling de revenu ; elle lui avait été léguée de la manière la plus inattendue par un homme qui lui était parfaitement étranger, sir William Pynsent.
Tout d'un coup, au mois de juillet 4766, M. Pitt fut rappelé aux affaires par la voix publique à peu près unanime, on peut dire. Mais il commit la grave erreur de se décider à quitter la chambre des communes. Il accepta, avec le sceau privé, le titre de comte de Chatham.
A cette époque, ses deux fils aînés et sa fille Hester résidaient à Weymouth pour leur santé, sous la garde de leur précepteur, le révérend Edward Wilson. Celui-ci rapporte que le petit William était t parfaitement heureux » de conserverie nom de son père. Trois mois auparavant, il avait dit à son précepteur dans une conversation Irèssérieuse, en faisant allusion à la pairie de sa mère: « Je suis bien aise de ne pas être le fils aîné, je veux parler à la chambre des communes comme papa 4 . »
Il est une autre anecdote qui appartient à peu près à la môme époque, mais dont l'authenticité est plus douteuse, puisqu'elle repose uniquement sur des souvenirs lointains. Lord Holland nous dit que la duchesse de Leinster lui #
* Lettre à la comtesse de Chatham en date du 2 août 1760, publiée dans la correspondance de lord Chatham.
avait raconté une conversation à laquelle elle avait assisté, entre sa sœur, la première lady Holland, et son mari lord Holland. La femme reprochant à son mari l'extrême indulgence qu'il témoignait à tous ses enfants, et à Charles Fox en particulier, ajouta : « J'ai été ce matin chez lady HesterPitt (lady Chatham), et il y a là le petit William Pitt, qui n'a pas huit ans et qui est l'enfant le plus extraordinaire que j'aie jamais vu; ce petit garçon est si bien élevé, et il a de si bonnes manières qu'il sera toute sa vie une épine dans la chair de Charles. Faites bien attention à ce que je vous dis là \ »
A mesure que le « petit garçon » grandissait, il donnait à tous ceux qui l'entouraient bien d'autres preuves de son génie et de son ambition. Au mois d'avriU772, pendant une séparation de quelques jours, lady Chatham écrit à son mari : « L'élévation d'esprit de William lui permet de jouir avec délices de ce qui serait au-dessus de la portée de toute autre créature du môme âge. Le jeune lieutenant ne va peut-être pas tout à fait aussi loin 2 . » Le jeune lieutenant était lord Pitt, le fils aîné que William surpassait déjà sur tous les points, tout en ayant trois ans de moins.
Le même fait est prouvé par un autre témoignage plus désintéressé sans être plus sagace. Pendant l'été de 1773, les deux frères s'étaient rendus à Lyme avec M. Wilson pour y prendre les bains de mer. Hayley le poète y fit leur connaissance. Dans ses mémoires, il décrit William Pitt comme un étonnant ejifant de quatorze ans, qui éclipsait son frère dans la conversation, et il ajoute : « Il
* Souvenirs de Fox, par lord John Russell, vol. I ,r .
* Correspondance de lord Chatham, vol. IV.
arrivait souvent à Hayley de réfléchir au singulier plaisir qu'il avait trouvé dans ses relations avec son jeune ami, tout en regrettant que sa réserve l'eût empêché de communiquer le poème épique qu'il venait de commencer à ce jeune homme extraordinaire. » Jamais poëte n'a peut-être choisi un aussi jeune critique
Mais à cette époque William Pitt était lui-même devenu poêle. Il avait fait une tragédie en cinq actes et en vers blancs sous le titre : « Laurentius, roi de Clarinium. » Nous apprenons par un billet de lady Chatham qu'elle fut représentée pour la première fois à Burton Pynsent le 22 août 1772, et qu'on la joua pour la seconde fois au printemps de l'année suivante. Il y a un prologue que M. Pilt récitait ; nous en avons une copie signée de sa main. Les cinq frères et sœurs jouaient tous les rôles, et ils n'avaient pour spectaleurs que leurs parents, lord et lady Stanhope, et quelques autres amis de leur famille en très-petit nombre. Le manuscrit de cette tragédie existe encore à Chevening. Je l'ai montré à lord Macaulny dans l'une des visites trop vite interrompues, hélas! que j'avais le grand plaisir de recevoir dQ lui à la campagne, et lord Macaulay en parle dans son' excellente esquisse biographique de M. Pitt, le dernier travail qu'il ait publié : « La tragédie est naturellement mauvaise, » dit-il; mais elle n'est pas plus mauvaise que la tragédie de Hayley. Sous certains rapports, elle est extrêmement curieuse. Il n'y a point d'amour. Toute l'intrigue est politique, et ce qu'il faut remarquer, c'est que l'intérêt, tel quel, roule sur une affaire de régence. D'un côté se trouve un fidèle serviteur de la couronne, de l'autre un conspirateur ambitieux et
* Mémoires de William Hayley, écrits par lui -même, vol. I".
sans principes. Enfin, le roi, qui était perdu, reparaît; il reprend son pouvoir, et récompense le fidèle défenseur de ses droits. En jugeant d'après les preuves internes, on déciderait sans hésiter que cette pièce a été composée par quelque écrivailleur aux gages de M. Pitt, au moment des réjouissances causées par le rétablissement de George III en 1789. »
Mais tandis que lord et lady Chatham suivaient avec une rare satisfaction le développement intellectuel de leur second fils, sa santé délicate les préoccupait souvent. « Mon pauvre William est toujours souffrant, » répète constamment son père dans les lettres écrites pendant son adolescence. On craignait fort de ne pouvoir amener à maturité une plante aussi frêle.
Ce fut sans doute à cause dô la mauvaise santé du petit William pendant son enfance qu'on ne le mit ni en pension ni au collège. Il fut élevé chez ses parents, par les soins de M. Wilson et sous les yeux de son père. Lord Chatham prenait grand soin de l'éducation de sa famille. L'évôque Tomline nous assure que, lorsque sa santé le lui permettait, il ne laissait jamais passer un jour sans donner à ses enfants quelque leçon, et il était rare qu'il ne lût pas avec eux un chapitre de la Bible ! .
Sous la direction de M. Wilson, William Pitt étudia les classiques grecs et latins, ainsi que les éléments des mathématiques. En dépit des interruptions causées par sa mauvaise santé, ses progrès étaient extrêmement rapides. Il avait une faculté rare pour saisir dès l'abord le sens d'un passage, et M. Wilson remarquait un joUr qu'il n'avait jamais l'air d'apprendre ; il semblait seulement
» Vie de Pitt, vol. I« r .
qu'il se souvînt. A quatorze ans il était aussi avancé que la plupart des jeunes gens de dix-sept à dix-huit ans, et on le regardait comme en état d'entrer à ^Université.
Sans faire tort à M. Wilson, c'était assurément à lord Chatham que le jeune William devait le plus. Lord Chatham était affectueux pour tous ses enfants^ Il prenait plaisir, comme nous l'avons vu, à leur donner des leçons à tous. Mais il discernait, et qui ne les eût discernées, les rares facultés de William, et il s'appliquait avec un soin incessant à les développer. Dès l'enfance de son fils, il prit l'habitude de mettre de côté les morceaux d'éloquence qui le frappaient pour les lui communiquer. J'en trouve un exemple curieux dans un billet de lui à lady Chatham. qui porte au crayon cette désignation : « Mars 1770 », et auquel on n'attribuait aucune valeur littéraire. Ce billet me fut donné en réponse à une demande d'autographes destinés aux collections de quelques amis; je devais le couper en deux ou trois morceaux comme spécimens de l'écriture de lord Chatham. Mais à la fin du billet, je trouvai cette phrase : « J'envoie Domitien à William comme échantillon de l'art oratoire. » Or, Domitien était l'une des signatures de l'auteur de Junius, et la lettre en question paraît être celle du 5 mars, 1770*. Les paroles de lord Chatham prouvent ce qu'on a nié quelquefois, c'est que les meilleurs juges remarquaient et admiraient l'éloquence de l'auteur ôeJunius, môme lorsque ses compositions se cachaient sous un autre nom.
Dans le môme but, lord Chatham recommandait à son fils les meilleurs livres à prendre pour modèles. Il lui conseillait par exemple de lire les sermons de< Barrow,
* Voye* le JUnius de Woodfall, vol. III.
qu'il croyait admirablement propres à lui enseigner l'abondance {copia verborum). C'est ainsi qu'il le pressait d'étudier àfond! les grands historiens grecs. L'évôque Tomline dit : « Ce fut d'après un ordre exprès de lord Chatham, que Thucydide fut le premier livre grec que lut M. Pitt, lors de son entrée à l'Université. Je n'ai jamais entendu exprimer à sa seigneurie qu'un autre désir au sujet des éludes de M. Pitt, c'était de me voir lire Polybe avec lui. »
Il faut encore remarquer le principal moyen qu'employa lord Chatham pour arriver à son but. En 4803, mon père, qui était alors lord Mahon, eut le bonheur, en sa qualité de parent, de passer quelques semaines chez M. Pitt, à Walrner Castle. Profitant de ses relations familières avec M. Pitt, il s'aventura un jour, m'a-t-il raconté, à lui demander par quel moyen il avait acquis cette merveilleuse facilité de parole, cette aisance à trouver le mot propre sans hésitation et sans embarras. M. Pitt répliqua qu'il devait en grande partie la facilité qu'on lui attribuait à une habitude que son père lui avait donnée. Lord Chatham lui faisait prendre un livre quelconque dans une langue étrangère qu'il savait bien, en latin ou en grec surtout ; puis lord Chatham lui faisait lire tout haut un passage de ce livre en anglais, en lui disant de s'arrêter lorsqu'il n'était pas sûr de l'expression anglaise, jusqu'à ce que le mot propre lui vînt à l'esprit ; il reprenait ensuite sa lecture. M Pitt dit à mon père qu'il avait assidûment pratiqué cet exercice. On peut supposer qu'au premier abord il était souvent obligé de s'arrêter pour chercher ses mots, mais que cette difficulté disparut peu à peu, jusqu'à ce qu'il en fût venu à regarder comme une tâche aisée et fami-
lière ce qui avait d'abord été pour lui un labeur 1 .
L'agrément de la voix est quelque chose de plus important pour un orateur que ne peuvent le croire ceux qui se bornent à lire les discours. J'ai connu des orateurs chez lesquels cet avantage semblait remplacer tous les autres. La voix de M. Pilt était naturellement pure et sonore, et son père lui enseigna avec une exquise habileté à conduire et à moduler ses accents. Lord Chathim lui-môme possédait à fond cette science, comme toute Faction oratoire, et il portait si loin cette perfection qu'elle lui a été quelquefois reprochée comme un défaut. Il y a un passage d'Horace Walpole évidemment écrit dans l'intention de le rabaisser et où il le compare à Garrick*.
Pour habituer son fils à la déclamation, lord Chatham lui faisait fréquemment réciter devant lui des passages tirés des meilleurs poètes anglais. Les deux poètes qu'il choisissait ordinairement à cet effet étaient Shakespeare et Millon, et M. Pitt resta toute sa vie familier avec leurs ouvrages. Lord Macaulay rapporte un autre fait qui lui a été transmis par tradition, et que je me souviens également d'avoir entendu raconter : « Le débat dans le Pandemonium était à juste titre l'un de ses passages favoris, et les amis de sa jeunesse parlaient encore, longtemps après sa mort, de la justesse et de la mélodie de l'accent avec lequel ils lui avaient entendu rendre l'incomparable discours de Bélial. »
Se trouvant à quatorze ans si avancé dans ses études, William Pitt fut envoyé à l'université de Cambridge. Il
* J'ai déjà raconté ce fait dans mon discours d'Aberdeen, le 25 mars
* Mémoires de George II, vol. I.
fut inscrit à Pembroke-Hall au printemps de 4773, et y entra au mois d'octobre de la même année. M. Wilson l'accompagna d'abord à Cambridge, et résida avec lui quelques semaines dans son appartement, uniquement dans le but de veiller sur sa santé et sans qu'il eût rien à voir à la direction des éludes de M. Pilt. Il avait été recommandé aux soins particuliers du révérend George Pretyman, l'un des deux répétiteurs du collège, qui devint, peu après, son seul maître et son intime ami.
George Pretyman, que j'ai déjà cité en l'appelant d'avance l'évéque Tomline, était né à Bury Saint-Edmunds en 4750. En arrivant à Cambridge, il y fit preuve, non de facultés brillantes, mais d'un constant acbarnement à l'étude. Il devint un excellent mathématicien et un érudft distingué, et, en 4772, il remporta le grand prix de mathématiques 4 . J'aurai l'occasion plus tard de montrer comment l'amitié de M. Pitt réleva à une grande situation dans l'Église et lui valut l'évéché de Lincoln. En 4803, il prit le nom de Tomline en héritant d'une grande propriété. Il fut transféré au siège de Winchester en 4820, et mourut en 4827.
Ce fut l'évéque Tomline que M. Pitt, comme nous le verrons plus tard, chargea après lui du dépouillement de ses papiers. Quelques années après, l'évéque témoigna son attachement pour la mémoire de son élève et de son patron en entreprenant d'écrire l'hisloire de sa vie. Il • n'eut pas le temps d'achever cet ouvrage. La première partie, publiée en 4824 et que j'ai sous les yeux en trois volumes in-octavo, ne va que jusqu'à la fin de 4792. On avait fondé de grandes espérances sur l'apparition de cet
* Il fut le senior-wrangler de l'année.
ouvrage. Je suis sûr de ne pas dépasser la vérité en disant que ces espérances ont été déçues. L'évêque nous donne à la vérité des documents authentiques et importants, bien qu'un peu secs, sur les premières années de M. Pitt. L'ouvrage contient bien quelques extraits peu nombreux de sa correspondance privée. Mais la biographie presque entière n'est autre chose qu'une compilation. L'auteur nous donne presque toujours les mesures de M. Pitt comme elles sont rapportées dans le Registre annuel, et ses discours d'après les débats du Parlement. « C'est un travail fait à l'aide des fidèles ciseaux de Sa Seigneurie, et non à l'aide de sa plume, » disait, à l'époque de la publication, un des rédacteurs de la Revue d'Edimbourg • .
A Cambridge, William Pitt fut constamment occupé d'étudier l'art oratoire. A peine y est-il arrivé que nous lui voyons suivre une série de leçons sur Quintilien *. Mais sa santé donnait alors de grandes inquiétudes. Il avait tout d'un coup dit adieu à l'adolescence, et il était devenu grand et mince sans tjue la force musculaire et la largeur des épaules répondît à la croissance. Dans les premières semaines de sa vie universitaire, il fut pris d'une maladie très-grave. Pendant deux mois environ, il fut conflué chez lui, et réduit à un tel état de faiblesse que, pendant sa convalescence, il mit quatre jours à faire le voyage de Londres.
Après son retour dans un état si peu satisfaisant, son père le garda chez lui pendant six mois. Durant cet intervalle, on le confia aux soins du médecin de la famille,
* Revue d'Edimbourg, juillet 1821.
1 Correspondance de lord Chatham, vol. IV.
le docteur Addington. Celui-ci lui recommanda de se coucher de bonne heure, de monter tous les jours à cheval et de suivre un régime très-régulier. Mais il prescrivit en oulre l'usage fréquent du vin de Porlo. C'était un remède qui convenait assurément à la constitution du jeune homme. Il en fit alors usage avec avantage, et continua toute sa vie à y avoir recours. C'était pour lui un élixir de force au milieu de tous ses soucis et de tous ses travaux; mais à la longue l'effet ne fut peut-être pas bon. Sans doute il y puisait souvent des forces, mais on peut se demander si cette habitude n'a pas contribué à miner sa constitution autant que ses travaux et ses soucis.
Quelque alarmante qu'elle parût au moment môme, la maladie de Pitt durant l'automne de 1773 se trouva être une crise décisive pour sa santé. En suivant soigneusement les indications du docteur Addington, il fit plus que retrouver le terrain qu'il avait perdu. Au mois de juillet 1774, quelques semaines avant le commencement du semestre d'automne , on lui permit de retourner à Cambridge, « domaine abandonné des muses » comme l'appelle lord Chatham dans un style épistolaire un peu affecté *. William Pitt reprit aussitôt ses études sur Quintilien et sur Thucydide, mais il ne poursuivait pas cette étude dans la soirée : « La muse historique me captive fort, » écrit-il à son père, « je tiens cependant à vous assurer que ni elle ni aucune de ses sœurs ne me font manquer à mon parti pris de me coucher de bonne heure; j'y ai fermement adhéré, et grâce à cette précaution, la vie académique me convient à merveille *. Il ne négligeait pas
* Correspondance de lord Chatham, vol. IV.
* Correspondance de lord Chatham* vol. IV.
non plus ses promenades à cheval, ni l'usage du vin de Porto. Il n'eut point de rechute ni d'indisposition sérieuse, et peu à peu ses forces augmentèrent d'une manière lente mais sure. « A dix-huit ans, » dit son précepteur, « il avait une bonne santé, et il la conserva pendant bien des années. »
Au mois de décembre 1774, le cercle de famille de M. Pitt fit une agréable acquisition. Sa sœur aînée, lady Hester, devint la femme de Charles lord Mahon. Il y avait déjà quelques liens de parenté entre les deux maisons, le premier lord Stanhope ayant épousé miss Lucy Pitt, tante de lord Chatham. Mais en dehors de ces relations, les deux familles vivaient, depuis de longues années, dans les rapports les plus affectueux, et dans la vie publique lord Stanhope était l'un des rares partisans qu'eût conservés lord Chatham. Par cette raison, le grand comte fut très-satisfait de cette alliance ; il avait d'ailleurs pris très-bonne opinion de son gendre. Il décrivait ainsi lord Mahon le 28 novembre 1774, dans une lettre adressée à M. James Grenville et qui n'a pas été publiée :
« L'extérieur est bien ; mais c'est en regardant au dedans qu'on trouve des trésors inappréciables, une tôle pour imaginer, un cœur pour concevoir et un bras pour exécuter tout ce qu'il peut y avoir de bon, d'aimable et de bon renom. Il est encore bien nouveau dans notre misérable monde ; a vrai dire, il est en Angleterre comme un voyageur. Je regrette qu'il n'ait point de siège au Parlement ; c'est la plus méchante et la meilleure école pour les hommes supérieurs. »
Lord Mahon avait été élevé à Genève. où il avait con* tracté un grand amour pour la liberté et pour les sciences : il se lia bientôt d'une étroite amitié avec William Pitt.
Lord Mahon avait environ six ans de plus que Willliam, mais la supériorité de celui-ci faisait disparaître toute différence dans leurs rapports. Us deux jeunes gens, sous la direction de lord Chatham, se destinaient à suivre la môme voie en fait do politique, et il paraissait probable que leur intimité subsisterait toute leur vie sans faiblir.
Au printemps de 4776, M. Pitt, âgé de dix-sept ans, reçut à Cambridge le diplôme de maître ès arts, sans aucun examen, d'après le ridicule privilège qu'on accordait encore aux fils de pairs. Son précepteur nous apprend que « tant que M. Pitt fut étudiant, il ne manqua jamais de se rendre à la chapelle, matin et soir ; il dînait également toujours dans la salle commune, à moins qu'il ne fût souffrant. Il ne lui arriva jamais de passer une seule soirée hors du collège. A vrai dire, il vivait presque constamment avec moi*. a
Son diplôme obtenu, M. Pitt ne quitta pas l'université, comme c'est la coutume. Tout au contraire, il continua de vivre, pendant la plus grande partie de l'année, itPembroke- Hall, presque jusqu'au moment de sa majorité. Sa résidence à l'Université, coupée, il est vrai, par de longs intervalles d'absence, se prolongea donc pendant près de sept années, ce qui est assez rare. « Durant ce temps, » ajoute son répétiteur, « je ne l'ai jamais vu passer un jour dans l'oisiveté, ni manquer une seule fois à se trouver chez moi à l'heure dite. »
Ce fut pendant les années que M. Pitt passa à Pembroke- Hall, après avoir pris son diplôme, qu'il acquit en grande partie son érudition. Elle était très-solide sur plusieurs points. Il avait beaucoup de goût pour les mathématiques,
» Vie de Pitt, par Tomline, vol. I.
orgueil spécial de Cambridge.' Il fit souvent allusion plus • tard aux avantages pratiques qu'il y avait puisés, et déclarait que jamais son temps n'avait été mieux employé que lorsqu'il l'avait consacré à cette étude. Il savait à fond tout ce que savent en général les « disputeurs (wranglers) de prix académiques, » etiUvait grande envie de sonder plus avant les profondeurs des mathématiques pures ; mais M» Frelyman ne jugea pas à propos de satisfaire ce désir. « Au moment où la relation de maître et d'élève allait cesser entre nous, » ajoute M. Pretyman, € il m'exprima l'espoir de trouver le temps et l'occasion de relire avec moi les Principes de Newton, après quelque circuit d'été.»
M. Pretyman avait pour règle générale de faire alternativement avec son élève des classiques et des livres de mathématiques. Les connaissances de Pitt devinrent profondes et étendues dans ces deux sciences, A la vérité il ne s'appliqua jamais à composer en grec et en latin, comme cela se fait dans les collèges. Il n'avait jamais étudié les difficiles inutilités de la versification ancienne; mais, pour ce qui regarde le but véritable des études classiques, la connaissance exacte et critique des auteurs classiques, il était assurément au premier rang. A peine y avait-il, parmi les classiques, un auteur grec ou latin de quelque mérite dont Pitt et Pretyman n'eussent lu ensemble tous les ouvrages. Le futur homme d'État observait finement les styles divers, et sentait leurs diverses beautés. Il tenait si fort à ne pas négliger même un seul poëte grec qu'à sa prière, M. Pretyman étudia avec lui l'obscure rapsodie de Lycophron : « Il la lut à livre ouvert, » dit son professeur, « avec une aisance que je n'eusse pas cru possible à l'esprit humain si je n'en avais été témoin. »
• Entre autres témoignages, lord John Russell a rapporté une preuve de la manière dont M. Pitt avait conservé ses connaissances classiques au milieu de tous les soucis des affaires. Lord Harrowby racontait qu'étant un jour à la campagne chez M. Pitt, il l'attendait dans la bibliothèque avec lord Grenville, et qu'ayant ouvert un Thucydide, ils étaient tombés sur un passage qu'ils ne pouvaient venir à bout de comprendre. Us continuèrent à l'étudier jusqu'au moment où M. Pitt entra; il prit le volume et expliqua le passage le plus facilement du monde 1 .
Le français était la seule langue moderne que Pitt eût apprise : une fois, mais une fois seulement dans sa vie, comme nous le verrons, il passa quelques semaines en France.
Durant cette excursion et avant de la faire, il s'appliqua à étudier le langage du pays qu'il parvint à écrire et à parler facilement. Il était également assez versé dans la littérature française. Mon père m'a dit qu'il avait assisté à une discussion fort animée, entre lord Grenville et M. Pitt, sur les mérites de Molière.
Outre ses études fondamentales sur les mathématiques et les langues anciennes, Pitt apporta une grande attention aux cours publics sur le droit civil, dont il sentait l'importance par rapport à la profession qu'il devait em- x brasser. Il suivit également les leçons sur la philosophie expérimentale, d'après l'exemple de son allié de Chevening. Il y prit, dit-on, grand plaisir.
* Mémoires et Correspondance de Fox, par lord John Russell, vol. II. — J'ai moi-même entendu lord Harrowby raconter la même histoire; il ajoutait que les deux visiteurs attendaient M. Pitt pour se promener à cheval avec lui, et que M. Pitt, tout prêt ;\ sortir, entrant dans la chambre, traduisit le passage son chapeau à la main.
Parmi les livres anglais qu'il lut à Cambridge, il n'y en eut aucun, rapporte M. Pretyman, qui satisfit plus complètement M. Pitt que l'Essai de Locke sur l'entendement humain. Il rédigea pour son usage personnel une analyse exacte et complète de cet important ouvrage. Nous pouvons conclure en outre, d'après l'ardeur qu'il apporta, dès ses débuts dans la chambre des communes, à épouser les principes d'Adam Smith, que, même à l'Université, il avait étudié avec assiduité la Richesse des Nations,
M. Pretyman nous apprend que Pitt n'était pàs grand admirateur du style du docteur Johnson, encore moins de celui de Gibbon. Comme écrivain, il préférait infiniment Robertson et Hume. Il goûtait la vie de Cicéron par Middlelon, et plus encore les ouvrages politiques de lord Bolingbroke. Cette dernière étude avait dû lui être chaudement recommandée par lord Chatham, car dans une lettre adressée, à une époque antérieure, à Thomas Pitt, nous voyons lord Chatham 1 en parler avec le plus grand éloge. Il dit, entre autres, de l'un de ces ouvrages, les Remarques sur l'Histoire d'Angleterre, publié sous le nom de sir John Oldcaslle, qu'il faudrait l'étudier et presque l'apprendre par cœur, tant la beauté du style est inimitable. Pitt conserva toute sa vie, à ce qu'il semble, la môme admiration. Mon père l'a entendu souvent à Walmer Caslle déclarer qu'il ne regrettait aucune perte littéraire aussi vivement que la disparition presque complète des discours de Bolingbroke au parlement.
Mais quelles que fussent les études de M. Pitt, soit dans les langues anciennes, soit dans la sienne propre, il ne perdait jamais de vue son but; il voulait apprendre à
1 A Thomas Pitt, 4 mai 1754.
parler en public. 11 continua avec M. Pretyman le système de traduction improvisée qu'il avait commencé à pratiquer avec son père. Son professeur nous apprend « qu'il passait des heures tout seul à étudier un passage remarquable dans un historien ou dans un orateur, à examiner la tournure de leurs phrases et leur manière de con duire une narration. Quelques pages suffisaient parfois à remplir une matinée. Une de ses occupations favorites était de comparer les discours des adversaires sur le même sujet, et d'étudier la façon dont chaque orateur traitait la question à son point de vue. Les auteurs qu'il préférait pour ce genre d'étude étaient Tite-Live, Thucydide et Salluste. Il lui arrivait souvent d'écrire ses Observations qui servaient de matière à nos conversations quand nous nous retrouvions. De môme, il avait coutume de copier toutes les phrases éloquentes et toutes les expressions belles ou frappantes qu'il rencontrait dans ses lectures. »
Nous avons vu que, comme étudiant, M. Pitt ût peu de connaissances et n'allait point dans le monde. Il est probable qu'à quatorze ou quinze ans, ses camarades d'université le regardaient comme un enfant. Mais après avoir pris son diplôme, à l'âge de dix-sept ans, il commença à entrer en rapport avec les jéunes gens de son âge qui se trouvaient â Cambridge. Ce fut là qu'il jeta les fondements de certaines amitiés qui devinrent celles de sa vie. On dit que ses manières étaient alors douces et modestes, sans aucune trace de présomption. Ceux qui dans la suite luttaient tous les soirs, à la chambre des communes, contre un premier ministre hautain et résolu, armé de toutes pièces et toujours maître de lui-même, avaient grand'peine à croire combien il pouvait se détendre et s'adoucir dans
les rapports.sociaux. Cependant le témoignage que M. Pretyman rend de ses manières à Cambridge sera confirmé plus tard par plusieurs autres personnes : « C'était toujours lui qui animait la société, il abondait en plaisanteries et en réparties vives ; mais on ne l'a jamais vu faire de la peine à personne, ni donner de justes raisons d'offense. »
« Bien que sa société, continue M. Pretyman, fût recherchée de tous côtés, et qu'à partir de dix-sept ou dix-huit ans, il passât presque toutes ses soirées dans le monde, il évita toujours soigneusement toute espèce d'irrégularité. » Cette remarque de son précepteur resta applicable bien au delà de sa vie universitaire. Par la suite, comme alors, il conserva la même sévérité de mœurs. Ce fut môme, pendant toute sa vie, l'insulte favorite de ses adversaires, à défaut d'une meilleure.- Quiconque voudra jeter un coup d'œil sur les satires et les épigrammes que produisirent à celle époque les beaux esprits whigs de Brooks 1 , parmi lesquelles on en trouve de fort remarquables comme vivacité et comme talent, sera surpris du nombre de sarcasmes lancés, à ce sujet et sous toutes les formes, contre le jeune ministre immaculé. » Il parait qu'un tempérament amoureux passait alors pour l'un desattributslesplusinaispensablesd'unministre !
La résidence de Pitt à Cambridge était quelquefois coupée par des courses à Londres, toutes les fois surtout que lord Chatham présentait à la chambre des lords quelque motion importante. C'est ainsi qu'au mois de janvier 4775, nous voyons Pilt le lendemain rendre compte à lady Chatham, d'une discussion :
i Club des whigs.
« Je puis maintenant vous dire exactement ce qu'il en est : mon père a bien dormi, sans brûtements et sans inquiétudes dans les pieds. Il n'a pas souffert, mais il a une cheville enflée près de la plante du pied, ce qui vient du temps qu'il a passé debout. Il n'est pas étonnant qu'il boite ; son premier discours a duré plus d'une heure, et le second une demi-heure; ce sont assurément les deux plus beaux discours qu'on ait jamais prononcés, lui seul excepté 1 II sera avec vous à quatre heures pour diner » Il existe également deux lettres de lui à sa mère, racontant en détail la grande discussion à laquelle il assista de la même manière, au mois de mai \ 777 *.
Mais la principale scène fut celle du mémorable 7 avril 1778, le jour où lord Chatham prononça son dernier discours, son discours mortuaire comme on l'a appelé. Son fils aîné et son plus jeune fils élaient absents alors pour le service du roi. William et lord Mahon eurent l'honneur de soutenir leur vénérable père lorsqu'il s'avança d'un pas chancelant, mais avec une âme intrépide, au milieu des pairs assemblés, et qu'il éleva pour la dernière fois son éloquente voix en faveur de son pays. Ai- je besoin de raconter de nouveau ce que j'ai dit ailleurs, comment, en se levant pour répliquer, il retomba agité de convulsions, comment son fils et son gendre, secondés par les pairs qui les entouraient, l'emportèrent dans une chambre attenante, comment on le transporta à Hayes, et comment, le H mai suivant, le grand homme d'État mourut l
Après la mort de lord Chatham, tous les partis s'accor-
* Correspondance de lord Chatham, vol. III.
*tbid. y vol. II.
dèrent, en apparence du moins, pour lui faire honneur. La chambre des communes alloua 20,000 livres sterling pour payer ses dettes. Le Parlement vota une loi qui attachait à perpétuité une pension de 4,000 livres sterling à son titre de comte. On vota à l'unanimité des funérailles publiques et un monument à sa mémoire.
Les funérailles publiques eurent lieu dans l'abbaye de Westminster, le mardi 9 juin. En l'absence de son frère aîné, William Pitt menait le deuil, assisté d'un côté par lord Manon et de l'autre par Thomas Pitt de Boconnoc, chef de la famille Pitt. Le même jour, vers la fin de l'aprèsmidi, il écrivit de Harley street, chez lord Mahon, à lady Chalham qui était restée à Hayes :
« Harley street, 9 juin 1778.
» Ma chère mère,
» Je ne puis laisser repartir les domestiques sans vous faire savoir que la triste solennité s'est accomplie de manière à satisfaire tous les vœux de quelque importance que nous pouvions former à ce sujet. La cour ne nous a pas honorés de sa présence, ce qui n'a pas permis à la procession d'être aussi magnifique qu'elle aurait dû l'être; mais rien d'essentiel n'a pourtant manqué au grand but, l'assistance étant nombreuse, et la foule comme la sympathie des spectateurs immense. Le duc de Gloucester était à l'abbaye. Lord Rockingham, le duc de Norlhumberland et tous les membres de la minorité qui se trouvaient à Londres étaient présents. Les coins du poêle étaient portés par sir G. Savile, M. Townshend, Dunning et Durke-. Les huit personnes qui menaient le deuil avec
nous étaient lord Abingdon, lord Cholmondeley , lord Harcourt, lord Elïingham, lord Townshend, lord Fortescue, lord Shelburne et lord Camden. Tous nos parents étaient présents. Vous me pardonnerez de ne pas vous envoyer plus de détails, puisque je compte être à Hayes demain matin. Je ne vous dis pas ce que j'ai éprouvé dans celte occasion, il n'y a point de paroles pour l'exprimer; mais je sais que vous serez bien aise d'apprendre que lord Mahon, a comme moi, parfaitement supporté cette épreuve, et que nous n'avons point du tout souffert de la fatigue. Le cortège ne s'est dispersé qu'à quatre heures. Lady Mahon continue à aller beaucoup mieux, et elle n'a point eu de retour de sa maladie.
» J'espère que le surcroît de tristesse de cette journée ne vous aura pas trop accablée, et que j'aurai la satisfaction de vous trouver assez bien demain. Je suis en mesure de vous rendre compte de ce qu'on pense au sujet de notre visite à la cour, et je reste, ma chère mère,
» Votre fils respectueux et affectionné,
» W. PlTT. »
Peu de temps après, William Pitt accompagna sa mère et sa sœur Harriot à Burton Pynsent, où il passa avec elles les mois d'été et d'automne; mais au mois d'octobre, nous le retrouvons à Pembroke Hall.
Il y eut, à cette époque, un incident qu'il faut remarquer, surtout parce que ce fut la première affaire qui attirât l'attention sur M. Pitt. Au commencement de l'année, sir James Wright, l'un des amis de lord Bute, était entré en rapport avec le docteur Addington, l'ami et le médecin de lord Chalham. Agissant sans aucune autorisation, ils avaient cherché à amener les deux hommes
d'État à s'entendre. Mais après la mort de lord Chatham, ces entrevues et ces bavardages donnèrent lieu à une discussion fort animée. Lord Mountstuart, fils aîné de lord Bute, y prit part, et le 23 octobre il adressa une lettre aux journaux. Le second lord Chatham étant eucore absent pour son service, le devoir d'y répliquer retomba sur William Pitt. En conséquence, il publia une lettre datée de Harley street, du 29 octobre, dans laquelle il examinait à fond tous les documents qu'on avait produits, et prouvait que son père, bien loin de rechercher une alliance politique, en avait rejeté toute idée sans aucune hésitation ».
Il faut également parler ici de l'état de la fortune de son père, comme influant sur la sienne. Lord Chatham était un cadet avec un petit patrimoine. Dans la vie publique, il avait été fort désintéressé. Dans la vie privée, il était un peu dépensier : en dépit de l'héritage inattendu qu'il avait fait de Burton Pynsent, ses affaires étaient, comme nous l'avons vu, fort embarrassées au moment de sa mort. William Pitt avait donc été, dès sa première jeunesse, dans la nécessité de pratiquer une stricte économie. Lorsqu'il entra à l'Université en 1773, il reçut en abondance tout ce qui pouvait être nécessaire pour ses éludes ou pour sa santé. Sous tout autre rapport ses ressources étaient minces. Un de ses premiers calculs à Cambridge fut de savoir comment il lui serait possible de nourrir le plus économiquement son cheval, à l'herbe ou à l'étable*.
1 On peut trouver tous les papiers relatifs à cette affaire maintenant sans intérêt dans le Registre annuel de 1778. Je me permets de référer ceux qui voudraient en lire un récit plus détaillé à mon Histoire d'A ? gieterre, vol. VI.
2 Voyez sa lettre dans la correspondance de lord Chatham, vol. VI .
A la mort de son père, l'économie devint plus nécessaire que jamais pour William. La générosité du Parlement permettait à son frère aîné de soutenir le rang de iu famille, rien de plus. Sa mère élail également en bonne situation grâce à la pension accordée en 4761 à lord Chatham pour trois vies, bien qu'il paraisse, d'après de nombreux passages de la correspondance de M. Pitt, qu'il lui arrivait souvent d'être embarrassée par les retards de payement que subissaient les arrérages. Tout ce que William avait à attendre lors de sa majorité se bornait à un revenu de 250 à 300 liv. sterling. Dans l'intervalle, soit qu'il fût à Cambridge Ou à Londres, il ne semble pas avoir reçu une pension régulière. 11 avait coutume d'écrire de temps en temps chez lui pour indiquer la modeste somme dont il avait besoin pour payer ses comptes et les autres dépenses qu'il avait récemment encourues.
Ce fut au milieu de cette situation de fortune que s'éleva pour Pitt la question de l'achat d'un appartement (chambers •) à Lincoln's Inn, et il écrivit à ce sujet à lady Chatham la lettre suivante :
« Pembroke Hall, 30 novembre 1778.
» Ma chère mère
» Je vous suis fort reconnaissant de vouloir bien penser à mes finances qui n'ont pas, pour le moment, grand besoin de secours; mais si je me trouvais obligé d'acheter
1 Les (chamben) appartements situés aux environs des écoles de droit (Inns oftaw), sont habités par les avocats qui les achètent pou* leur vie.
un cheval, ce serait bientôt le cas ; de sorte que, si cela ne vous géne pas, je vous serai fort obligé si vous voulez m 'envoyer un bon de 30 liv. sterling qui suffira, je pense, aux dépenses courantes de ce trimestre.
» Voici une autre question qui se présente, et qui exigéra une somme plus considérable; je viens donc la soumettre à vos réflexions. Je serai bientôt obligé de prendre un appartement à Lincoln's Tnn , et à tout prendre je suis convaincu que la meilleure économie doit être d'acheter, bien que je ne sache pas quel moyen vous pourriez avoir de m'avancer la somme nécessaire. Lorsque j'étais à Londres, j'ai vu un appartement à vendre, qui n'avait d'autre défaut que d'être trop bien et trop cher. En même temps, je dois dire que je n'ai pas entendu parler d'appartements à un prix inférieur, à moins qu'ils ne fussent aussi trop mal. La dépense totale de l'acquisition de celui-ci me reviendrait à 1,100 liv. sterling; la somme me paraît effrayante, bien que je sache que, si je ne dispose pas ainsi d'une partie de mon capital, la diminution annuelle de mon revenu (dans le cas où je louerais), s'élèvera à peu près à l'intérêt de cette somme. L'appartement est dans une excellente situation, dans les nouveaux bâtiments, et serait tout prêt à habiter dans deux mois. Peu après cette époque, je serai dans l'obligation de commencer à me rendre régulièrement à Westminster Hall pendant la session des cours, et cet appartement me conviendrait mieux que toute aulre résidence. Dans le cas où j'en ferais l'acquisition, la somme à payer immédiatement s'élèvera à un peu plus de 300 livres sterling ; les 800 livres restantes devront être payées à Pâques de l'année prochaine. Je me suis bprné à demander qu'on n'en disposât pas jusqu'à ce que j'eusse donné réponse, en
sorte que je serai bien aise de savoir votre opinion le plus tôt possible. Vous aurez la bonté d'examiner jusqu'à quel point vous approuvez cetle idée, si elle est praticable, et s'il y a moyen de m'avancer cette somme sur ma fortune, avant ma majorité. Si vous voyez, à l'un ou l'autre point de vue, quelque^ objection à mou projet, j'y renoncerai sans difficulté, et il est probable que je viendrai plus tard à bout, lorsque cela pourra s*arranger, de me procurer sans beaucoup de peine ce qui me sera nécessaire, puisqu'il y a toujours des appartements vacants; cependant, si vous m'approuviez, je serais assez disposé à profiter de cette occasion.
» Toujours, ma chère mère
t W. Pitt. »
L'acquisition de l'appartement en question s'effectua heureusement. Le frère aîné de lady Chatham, le comte Temple, fit, à ce qu'il paraît, l'avance de la somme nécessaire sur la fortune dont son neveu devait entrer en possession lors de sa majorité. Il est assez curieux pourtant de voir ce futur premier ministre, destiné à manier plus tard des millions par centaines, pour le service de son pays, parler de onze cents livres sterling comme d'une « somme effrayante. »
Une fois entré à Lincoln's Inn, Pitt commença à prendre ses inscriptions. Ceci n'entraînait qûe quelques visites à Londres, de quelques jours chacune; mais le jeune légiste profitait avidement de ces occasions pour assisteraux discussions importantes qui pouvaient avoir lieu dans le parlement. On dit que, dans l'uiîedc ces séances, se trouvant à la chambre des lords, il fut présenté, sur les marches du trône, à M. Fox, plus âgé que lui de dix
ans, et déjà dans tout l'éclat de sa renommée. Fox avait coutume de raconter dans la suite qu'à, mesure que la discussion avançait, Pitt se tournait vers lui en disant : «Mais sûrement, M. Fox, on pourrait répondre ainsi », ou bien : « Il se découvre là, on pourrait lui répliquer ». M. Fox avait oublié les remarques mêmes; niais il disait que, sur le moment, il avait été très-frappé de la précocité d'un jeune homme qui, pendant toute la séance, ne pensait qu'à répondre aux discours des deux partis 1 .
Je continue à donner quelques extraits de la correspondance de famille de M. Pitt.
« A l'hôtel, King-Street, 11 février 177».
» Ma chère mère,
» Je me flatte qu'une lettre de moi pourra être la bienvenue, même sans avoir le mérite de contenir beaucoup de nouvelles, ni publiques ni privées. Pour commencer par les secondes , qui réclament assez ordinairement la préséance, à ce qu'il me semble, j'ai bien peur qu'on n'ait encore rien obtenu au sujet des arrérages. J'ai vu M. Coutls mardi ; il m'a dit- que M. Crawford avait été malade, ce qui avait retardé la présentation du mémoire, mais qu'il attendait maintenant tous les jours des nouvelles de l'effet produit. Je renouvellerai mes questions d'ici à quelque temps, et je voudrais bien recevoir une réponse favorable pour les sept quartiers...
* Je donne cette tradition de Holland-House,qui est sans doute parfaitement authentique, dans les termes mêmes employés par lord Macaulay. Biographies, éd. 1860, p. 1/|7.
» Je dois voir ma sœur à Hayes pour m'entendre avec elle sur voire commission, dès qu'elle aura un moment de loisir. Sa grande occupation est de servir de secrétaire à lord Manon, dont Y 'Electricité est sur le point d'être livrée à l'impression; je suppose que cela le mettra au même rang que le docteur Franklin. Je viens de dîner à Shelburne-IIouse avec un de ses frères philosophes, le docteur Priestlcy. Sa Seigneurie s'enquiert très-affectueusement de vous, el dit que, si vous restez dans l'ouest jusqu'à l'été prochain, il croira de son devoir d'aller en personne chercher de vos nouvelles à Burton. Il est fort obligeant pour moi...
» Vous serez assez bonne pour pardonner la précipitation d'une lettre que j'écris avant de partir pour l'opéra. »
» Toujours, ma chère mère,
» W. Pitt. »
« Hôtel -Nérot, jeudi 18 février 1779.
» J'espère, pour le moment, que je pourrai partir dimanche ou lundi, et rien ne. me fera relarder, à moins qu'il n'y eût une discussion intéressante en perspective, ce que je ne prévois pas pour l'instant.
» Dans ce cas, je vous écrirais cerlainement par le pre mier courrier. J'ai assisté, depuis deux ou trois jours, aux séances de l'une ou de l'autre chambre, mais sans grand amusement. J'ai eu aujourd'hui l'honneur d'être entassé dans la tribune de la chambre des communes, en compagnie du duo de Cumberland , et d'entendre l'orateur adresser les remerciements de la chambre à l'amiral Keppel. »
« Hôtel-Nérot, mercredi soir, 1770.
» Je n'ai appris aucune nouvelle d'aucun genre. James est allé au bal avec mes sœurs en qualité de danseur de profession, ce qui lient lieu d'une invitation ; comme je ne prétends pas à ce titre, je suis resté chez moi. »
« Hôtel-Nérot, deux heures et demie, 1779.
» J'allais monter à cheval il y a une heure lorsque la plus violente de toutes les averses d'avril est venue m'en empêcher, et maintenant il est si lard que je n'ai aucune chance d'arriver à Hayes avant le dîner. En conséquence, il faut renoncer en tous cas à la joie de jouir beaucoup de votre compagnie ce soir, ce qui me décide à remettre mon départ jusqu'à demain matin, en présence de la double tentation d'une place dans la tribune de la cham-
' bre des communes, et d'un billet pour la soirée de la duchesse de Bolton.
» Il ne fallait rien moins que le concours de toutes ces circonstances pour modiûcr ma résolution de venir vous retrouver aujourd'hui ; et j'ai encore un peu peur que l'engagement qui m'a fait quitter Hayes hier et celui qui me retient ici aujourd'hui ne me fassent décidément passer pour- un mondain ; heureusement la chambre des communes intervient pour maintenir la gravilé de mon ca-
% raclère. Je serai certainement avec vous demain, aussitôt que le permettront les débauches de la soirée. »
« Hôtel Nérot, 19 juin 1779.
» Vous imaginez bien que le principal sujet de conversation qu'on ait ici est le rescrit qu'on a reçu d'Espagne
ces jours derniers, et ce sujet ne fournit assurément pas matière à d'agréables réflexions.
» Cet événement rend indubitablement la situation des affaires publiques plus décourageante et plus triste que jamais sous beaucoup de rapports, et tous les dangers
qu'on redoutait depuis quelque temps sont aggravés et précipités.
» On parait cependant moins abattu qu'on ne pouvait s'y attendre en semblable conjoncture ; et je veux me flatter de l'espoir qu'au milieu de bien des maux , cet événement pourra avoir chez nous quelques bons effets, et qu'il reste encore assez d'ardeur et de ressources dans notre pays pour conserver au moins les débris d'un grand empire. J'ai élé enchanté d'assister à la discussion sur ce sujet à la chambre des lords; bien qu'elle n'ait pas valu, £n fait d'éloquence, beaucoup d'aulres séances que j'ai suivies, elle ne pouvait manquer d'ôlre fort intéressante. Mon frère a pris son siège à cette occasion, ainsi que son ami le duc de Rutland, et ils ont ajouté deux voix à une minorité fort respectable. Lord Shelburne a parlé, comme de coutume, avec beaucoup de talent; je n'ai jamais entenda d'aussi rudes invectives que celles qu'il a lancées contre plusieurs membres du cabinet, lord Norlh en particulier »
« Pembroke-Hall, 28 juin 1779.
» J'ai laissé lord et lady Manon avec Harriot en ville; il ne me paraît pas probable qu'ils quittent Londres d'ici à quelque temps. A-moins que le Parlement ne continue à siéger, ils auront probablement là-bas des vacances aussi solitaires que celles que je me propose de passer ici. Ce
lieu-ci a tant d'avantages pour l'étude, j'ai perdu tant de temps dernièrement, et j'en aurai si peu à l'avenir que je ne puisjn'empêcher de souhaiter de passer ici une grande partie de l'été. Il m'est, du reste, parfaitement indifférent déplacer ce séjour à la fin ou au commencement, et en tous cas, s'il y a un instant où vous ayez spécialement le désir de me voir à Burton, je serai toujours prêt à vous obéir immédiatement. »
« Perabroke-Hall, 3 juillet 1779.
» Depuis quelque temps, Cambridge m'intéresse doublement, attendu que j'ai récemment découvert de bonnes raisons de croire que l'Université pourra me donner un siège au Parlement lors <les élections générales ; c'est de tous les sièges le plus désirable puisque l'élection se fait sans frais, qu'il est parfaitement indépendant, et très-honorable sous tous les rapports, à ce qu'il me semble. Vous ne serez pas étonnée que ce sujet ne me soit pas indifférent, et j'espère que mes vœux concordent en cette occasion avec ceux que vous formez pour moi. Vous trouverez peut-être que j'ai conçu cette idée bien légèrement, quand je vous dirai que six candidats se sont déjà déclarés; mais je vous assure que je ne me berce pas de vaines espérances, et que je ne ferai pas un pas sans toutes les certitudes que comporte la nature de l'affaire. Jusqu'à présent je n'ai pas poussé mes investigations assez avant pour former une opinion bien positive. En attendant, je tiendrai mon idée absolument secrète, ce qui est indispensable au succès. Je serai probablement bientôt en mesure d'en juger,el je puis être obligé de déclarer mes intentions; mais vous saurez bien cer-
tainement, aussitôt que possible, comment marche cette affaire. »
Le dessein que Pitt communiquait ici comme un secret fut bientôt après publiquement annoncé. Il écrivit à plusieurs personnes influentes et considérables pour leur demander leur appui. Entre autres, nous le voyons écrire, le 19 juillet» au marquis de Rockingham, alors chef de l'opposition, au moins de nom. Sa Seigneurie fut froide et de mauvaise grâce ; elle laissa pendant plus de quinze jours la lettre de M. Pitt sans réponse, et, le 7 août, elle lui écrivit :
« Je me trouve, d'après mes relations avec plusieurs personnes qui peuvent se porter, et qu'on s'attend môme à voir se porter, dans une situation qui me rend aujourd'hui impossible de témoigner à vos désirs la considération à laquelle votre mérite personnel comme celle de votre famille vous donnent droit *. »
Dans le môme mois d'août, M. Pitt écrivit à lady Chatham sur un sujet bien différent, et plus intéressant encore :
« Hôtel Nerot, King-Street, samedi 21 août 1779.
» Ma chère mère,
»Les avis qu'on a reçus ces jours derniers sur les flottes française et espagnole ont rapproché de nos ports l'idée du danger et rendu plus pénible que jamais l'état incertain des affaires publiques. Tant qu'on a continué
* Ces lettres ont été publiées pour la première fois par lord Albemarle dans ses Mémoires de lord Rockingham, vol. H.
à croire ce qu'on croyait récemment sur le corps qui devait débarquer à Plymouth, j'étais tout spécialement inquiet, à cause de la proximité où vous vous trouvez de cette place; je n'avais pas la crainte de vous voir exposée à des dangers sérieux, mais je redoutais des embarras et des inquiétudes. Celte nouvelle m'est arrivée à Chevening, et je me suis immédiatement rendu à Londres avec l'intention de partir aujourd'hui pour Burton, pensant que ce serait peut-être une satisfaction pour vous, et bien sûr que c'en serait une pour moi si je me trouvais près de vous en pareille conjoncture. J'apprends cependant aujourd'hui que l'ennemi s'est, à ce qu'on croit, éloigné de la côte sans avoir rien tenté, et on attend maintenant la nouvelle d'un engagement avec sir Charles Hardy. Je ne sache pas qu'on ait encore rien reçu de lui officiellement^ mais on attend d'heure en heure un courrier. A tout prendre, le premier effroi paraît calmé, et, à vrai dire, l'aspect extérieur de Londres n'a guère été affecté par cette émotion, autant que j'en puis juger. Il n'y a pas trace de confusion, et à peine voit-on quelques signes de l'inquiétude à laquelle on pourrait s'attendre en un pareil moment. Je suis cependant bien pressé de vous voir ; tout en pensant que vous devez avoir été à l'abri do toute grande alarme, je ne puis m empêcher d'être un peu impatient de m'en assurer pleinement. Je quitterai donc Londres • demain, comme j'en avais d'abord l'intention, et je me dirigerai probablement sur Burton, auquel cas j'arriverai avant ma lettre. Si, pourtant, je trouvais d'ici là d»«s raisons de me moins presser, je m'arrangerais peut-être pour m'arrêter à Stowe, en route. »
Il paraît que cette visite projetée à Stowe ne fut pas accomplie. La santé de lord Temple était alors ébranlée, et
il mourut le 1 1 septembre suivant. Son neveu George, tils aîné de George Grenville, naguère premier ministre, lui succéda et fut le second comte. Le nouveau pair, né en 1753, avait été, pendant quelques années, député du comté de Buckingham ; son second frère, Thomas Grenville, le remplaça dans ce poste ; il était né en 1755 et ne mourut qu'en 1846. Leur troisième frère î( Williara Wyndham Grenville, qui devint plus tard lord Grenville, était né en 1759. Tous trois étaient naturellement cousins germains de M. Pitt, et nous les verrons, tous à la suite, jouer un rôle plus ou moins important dans mon récit.
Après avoir passé quelques semaines en automne à Burton Pynsent avec lady Chatham, M. Pitt retourna comme de coutume à Cambridge au mois d'octobre et sa correspondance avec sa mère recommença.
« Pembroke-Hal), 15 octobre 1779.
» Tout marche admirablement ici pour mon affaire; ce sera, je pense, une satisfaction pour vous de l'apprendre.»
a Hôtel Nerot, 23 novembre 1779.
» Je ne puis imaginer, d'après toutes les idées de droit ou de justice, que les pensions subséquemment accordées puissent porter sur d'autres fonds que sur le résidu possible après le payement de la vôtre. Ceux dont les pensions ont été accordées subséquemment ne peuvent avoir de droit que sur le surplus après les payements opérés en votre faveur, et leurs prétentions ne justifient pas le retard de votre affaire.
»... Les raisons de votre côté me paraissent si fortes que
ce serait un lort de laisser la chose dans l'état où elle est, et je ne peux voir aucune objection (au point de vue de la délicatesse) à chercher à améliorer la situation par un moyen convenable, quel qu'il puisse être. En se plaignant des abus qui existent dans le maniement des fonds , on n'impute rien d'inconvenant au grand personnage qui a originairement accordé la pension, et à tout autre point de vue je ne vois aucune raison qui puisse vous faire hésiter un moment. Quoi que vous puissiez décider, je me flatte que, mon frère ou moi étant sur les lieux, les détails ne vnus donneront guère d'embarras. »
« Lincoln's Inn, 18 décembre 1779.
» Ma résidence ici est très-comfortable pour le moment, et lorsque tout sera achevé , ce qui parait devoir être prompt, je serai aussi bien installé qu'un avocat puisse l'espérer. Je me flatte que je trouverai toutes choses en cet état quand je reviendrai ici après Noël. J'ai maintenant l'intention de retourner à Cambridge a la fin de la semaine prochaine, pour quelques jours, et je n'attendrai pour cela que le moment de recevoir de vous les ressources qui me sont malheureusement nécessaires. J'espère que je n'ai pas besoin de dire combien je suis contrarié de vous demander quelque chose dans un moment si peu propice; mais l'approche de Noël et les frais de déplacement m'obligent à vous demander de m'envoyer un bon de 60 liv. sterling. »
« Pembroke-Hall, 3 janvier 1780.
» Ma chère mère, • J'ai été, fort contre mon gré, empêché de vous remer-
cier de votre lettre par le dernier courrier et de vous envoyer un certificat en règle de ma santé; vous aurez, je crois, quelque satisfaction à le recevoir. Je ne nie pas absolument l'accusation de maigreur que le docteur a portée contre moi lors de sa visite; mais, si j'étais plus mince qu'à l'ordinaire, cela peut être très-justement attribué au tourbillon de Londres et à un rhume que j'avais dans ce moment-là. Les deux causes ont également disparu depuis mon retour ici; et comme ma vie depuis lors a été aussi propre à m'engraisser qu'on puisse le désirer, je crois que je suis arrivé à tout l'embonpoint auquel j'ai légitimement droit. J'avais suivi l'avis du docteur avant de recevoir votre lettre, et je m'étais mis à prendre du lait d'ânesse : c'est un remède si facile que je n'ai point d'ob jection à le prolonger quelque temps, tout en le croyant inutile. Je vous assure que je ne néglige pas l'usage du cheval dans la mesure la plus convenable, et j'ai assez de manières de perdre mon temps pour être parfaitement à l'abri du danger de trop travailler. A tout prendre, il me semble que je puis rendre de moi-môme un compte trèssatisfaisant, puisque je me trouve parfaitement bien, et que cependant je ne fais rien de ce qu'un malade pour- , rait redouter. Une des principales occupations à Cambridge, au moment de Noël, consiste à donner une série de banquets de camarades; c'est une espèce d'exercice auquel j'appliquerai, plus qu'à tout autre, votre règle de la modération. Mon caractère de candidat me fournit aussi toujours quelques occupai ions qui, sans mériter le n';m d'affaires, me prennent assez de temps.
» ... Mes affaires ici sont en bon train, mais on n'attend pour le moment rien de bien nouveau. La nouvelle année paraît promettre quelques bonnes chances au ministère,
sinon au pays. Il serait difficile de promettre et de tenir -à tous les deux.
» Je suis, ma chère mère...
» W. PlTT. »
« Pembroke-Hall, 12 janvier 1780.
» Je ne sais si je dois espérer que votre climat de l'ouest se sera trouvé, comme de coutume, beaucoup plus doux que le nôtre, car le temps que nous avons eu a été parfaitement agréable, bien que très-froid pendant plus de quinze jours; il me semble que vous en auriez joui. Depuis deux ou trois jours seulement, la gelée n'est plus assez forte pour interdire les courses à cheval ; c'était la seule chose que j'eusse à lui reprocher, et encore pouvaisje pardonner ce défaut, la promenade étant si agréable. Votre bruyère doit être dans toute la perfection de sa beauté d'hiver, mais je suppose qu'on n'y voit guère d'animaux, si ce n'est quelques chevaux de paysan laissés là pour cacher les chasseurs.
» Les bruyères des environs de Cambridge ressemblent assez a la vôtre pour me la rappeler souvent, mais je suis obligé d'avouer que l'air de famille, avec une si grande différence dans les traits, n'est pas fort à l'avantage de ce pays-ci.
» Les comtés de cette partie du monde commencent à se réveiller, et la plupart adopteront, j'espère, les mesures du comté d'York ». Je n'entends encore rien dire à l'honneur de l'ouest, ce dont je suis fâché. »
1 La grande pétition rédigée à York, au mois de décembre 1779, pour demander la réforme économique ; elle fut signée par huit mille propriétaires
« Lincolns* Inn, 9 février 1780.
» J'espère que vous me pardonnez de m 'être fié à ma correspondante la plus constante, Harriot, pour vous apprendre que j'étais établi à Londres. J'ai néanmoins été fort occupé, un peu par nécessité, ayant commencé à assister aux audiences à Westminster-Hall en qualité d'avocat, mais il faut avouer que j'y ai joint des occupations moins professionnelles, comme l'Opéra, le Panthéon, etc., en sorte qu'il est facile de comprendre comment j'ai passé mon temps entre le plaisir et les affaires. Je vais aujourd'hui dans un lieu où je trouverai tous les deux, je veux dire à îa chambre des lords ; on doit commencer aujourd'hui à discuter la motion de lord Shelburne. Le plaisir serait fort accru s'il y avait pour le moment quelque chance qu'elle fît grand effet. Les motifs sont certainement bien puissants, et on compte sur quelques additions à la minorité; mais j'ai peur qu'il n'y ait pas, d'ici à quelque temps, grand espoir qu'elles soient assez nombreuses pour en faire une majorité. »
«Grafton-Street*, 26 février 1780.
» Vous ne serez, j'en suis sûr, pas fâchée, d'apprendre qu'hier à la chambre des communes, sur une proposition concernant la liste des pensions que le ministère combattait de toutes 3es forces, la minorité a été de cent quatre-vingt-six voix contre cent quatre-vingt-huit. Il me semble que cela indique la chute de ceux qui sont au
* Lady Harriot Pitt s'y trouvait alors chez lady Williams.
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pouvoir, et je veux espérer que les vues de l'opposition sont de nature a faire de cet événement un bienfait pour le pays. Je me fie aussi peu que qui que ce soit aux principes qui font agir au fond certaines personnes que je n'ai pas besoin de nommer. Mais je crois qu'elles sont si fort engagées dans la bonne cause qu'il n'y a pas grand' chose à en redouter pour le moment. »
« Lincoln's Iuii, 14 mars 1780.
» Je continue à passer mes soirées au Parlement, et j'y ai joui d'un spectacle que je n'avais jamais vu auparavant, une majorité contre un ministre 1 . Je suis resté cette nuit dans la tribune^jusqu'à trois heures ; c'est alors que le phénomène a eu lieu. Le débat était aussi intéressant que possible, et les déclarations violentes et inattendues de sir Fletcher Norton contre lord North n'y ont pas nui. On ne peut prévoir les conséquences, mais je n'ai pas idée que le ministère puisse se maintenir. On répand le bruit de la dissolution du Parlement peu après Pâques, ce qui m'oblige à mettre les morceaux en double pour préparer mon élection. Les perspectives, sans être plus certaines, sont aussi favorables que par le passé. Harriot vous a, je sais, envoyé le discours de Burke, qtii vous amusera, je pense, par ses véritables beautés et par ses ridicules affectations. Je l'ai entendu depuis prononcer en réplique deux harangues moins préparées, qui m'ont plu infiniment davantage que celle-ci maintenant qu'elle est imprimée. »
» Sur l'article du bill de M. Burke, relatif à l'abolition du conseil du commerce : voix pour l'article, 207 ; contre, 199.
« Grafton street, k avril 1780.
» La grande mascarade dont les journaux doivent avoir annoncé à Burton les pompeux préparatifs a eu lieu hier au soir. Harriot est allée avec lady Williams chez mistress Weddel, qui est, je crois, une sœur de lady Rockingham, pour voir des masques. Elle s'y est fort amusée, surtout, j'imagine, parce que c'est la première chose de ce genre qu'elle eût jamais vue. J'y suis allé aussi, ainsi qu'à une réunion beaucoup plus nombreuse, chez un magnifique M. Broadhead, chez lequel quelques dames ne veulent pas aller à cause des petites histoires qui circulent sur la maîtresse de la maison, ce qui n'a pas empêché la foule d'y être plus grande que je ne l'aie jamais vue ailleurs. Je n'étais pas assez au courant des masques pour pouvoir juger de la compagnie. J'ai terminé ma soirée au Panthéon, que je n'avais jamais vu illuminé; c'est vraiment un spectacle magnifique. Du reste, comme je n'avais guères le plaisir d'agacer autrui ou d'être agacé moi-même, j'étais bien fatigué de mon domino avant la fin de la soirée. »
« Harley street, 20 avril 1780.
» Je n'ai pas besoin d'exprimer tout ce que j'ai ressenti en lisant le papier ci-inclus 1 . Je suis assurément bien loin de désirer ou de suggérer le changement d'une syllabe.
1 Lady Gbatham avait consulté son fils sur une inscription qu'elle avait rédigée pour la placer sur le piédestal d'une urne de marbre consacrée à la mémoire de son mari dans le parc de Burton-Pynsent. Cette inscription se trouve tout au long dans la correspondance de lord Chathara, vol. IV. Lorsque la terre de Burton-Pynsent fut vendue après la mort de lady Chatham, on transporta l'urne avec son
Le langage du cœur, et surtout d'un cœur comme le vôtre, n'exige et n'admet point de modification. Puisse-t-il durer comme il le mérite, pour être un monument durable du sujet et de l'auteur I Ma plume a de la peine à passer de cet objet à des nouvelles ordinaires; je n'en ai d'ailleurs pas beaucoup à vous donner. C'est cependant pour moi une grande satisfaction que de vous avouer que je trouve ma sœur Mahon infiniment mieux comme apparence et comme vigueur; elle a fait de grands progrès sous tous les rapports pendant mon absence, plus que je n'aurais osé l'espérer. Si le temps n'est pas trop mauvais, elle ira demain avec Harriot à Hayes, et j'espère qu'elle reviendra bientôt tout à fait rétablie. Vous serez également bien aise d'apprendre que j'ai tout lieu d'être satisfait de ma visite à Cambridge, qui me donne des espérances aussi flatteuses que possible dans les circonstances actuelles. Il se pourrait qu'il y eût là une élection, même avant la fin du Parlement.
» Quant aux affaires de mes comptes, il n'est assurément pas nécessaire de les faire recommencer *. Je suis bien fâché qu'ils vous aient déjà donné tant de peine, et plus encore de penser que vos affaires sont encore si embarrassées. J'espère que vous ne serez pas obligée de songer à vendre les arrérages. »
inscription dans les jardins de Stowe. Au moment de la dispersion de» reliques de famille conservées en ce lieu, l'urne passa dans les mains d'un étranger. Mais un autre parent en reprit depuis possession. M. Jame^ Banks-Stanhope Ksq. M. P. qui a rétabli cet intéressant monument dans ses jardins, à Revesby-Park, dans le comté de Lincoln. » Les comptes de sa fortune, pendant sa minorité.
« Lincohrs Inn, 2 mai 1780.
» J'ai assislé hier à une grande discussion à la chambre des communes, où, d'après la vieille coutume qui est, je le crains, presque complètement rétablie, les arguments comme les voix étaient à peu près aussi nets d'un côté que de l'autre. L'idée de la dissolution ne paraît pas aussi répandue que parle passé, ce qui est très-naturel. »
« Lincoln'» Inn, 1" juin 1780.
» Le Courant de Londres vous aura, je crois, rendu assez exactement compte de ce qui s'est passé à Buckingham 1 ; ce n'était pas fort agréable, mais c'est une satisfaction de savoir que la, personne à laquelle nous nous intéressons le plus avait le bon bout sous tous les rapports. Depuis ce moment, lord Temple a été à Stowe, en sorte que nous n'avons eu ni les uns ni les autres l'occasion de nous rencontrer. Ces malheureuses divisions affaiblissent, si elles ne font pas perdre toute ^espérance pour les affaires publiques. »
«Lincoln's Inn, 8 juin 1780.
» Les récits que les journaux vous ont apportés des émeutes religieuses qui nous ont troubles depuis quelques jours vous ont certainement donné envie de savoir ddhs
1 Dans une réunion du comté de Buckingham* rapportée dans le Courant de Londres du 31 mai 1780, le comte Temple proposa une association pour la réforme économique. Lord Mahon proposa un amendement pour y comprendre la réforme parlementaire, il s'en suivit une discussion fort animée, mais point décisive.
quel état nous nous trouvons. J'ai la satisfaction de pouvoir vous dire que ce soir, selon toute apparence, les choses semblent vouloir se calmer, et que nous pouvons dormir de nouveau comme dans un pays chrétien. Lincoln's Inn a été entouré de flammes, mais les bâtiments eux-mêmes n'ont couru aucun danger.
» Tout le ressentiment paraissait dirigé contre dès personnages politiques et les résidences des catholiques romains ou des criminels; parmi ceux auxquels vous Vous intéressez d'une manière particulière, personne n'a été exposé à aucun désagrément ni à aucune inquiétude; nous n'avons eu que le déplaisant et honteux spectacle d'une licence effrénée. »
« Lincoln's Inn, jeudi, (juin 1780}.
» J'aurais assurément mieux rempli mes devoirs de' correspondant si mon temps n'était pas si plein. Outre les affaires militaires du moment, j'ai dû revêtir ces derniers jours le paisible caractère d'un avocat, et il ne me manque plus que ma robe et ma perruque pour être en mesure de faire le circuit de l'ouest. Lincoln's Inn n'a pas été assailli une seule fois pendant toute cette affaire. On a cru cependant qu'il était nécessaire de nous montrer prêts à nous défendre. En conséquence, plusieurs avocats fort respectables ont apparu, le mousquet sur l'épaule, au grand divertissement des spectateurs. Malheureusement, toute apparence de danger a disparu au moment où nous étions enrégimentés, et notre ardeur militaire n'a été bonne à rien »
« Cambridge, 7 juillet 1780.
» Lord Mahon m'a écrit hier pour me parler de mon élection. Il m'apprend qu'il va quitter Londres avec ma sœur dans un jour ou deux. J'espère que l'air de la campagne lui rendra des forces, et hâtera les progrès de sa convalescence, qui depuis quelque temps n'a pas justifié notre attente. »
L'évêque Tomline nous apprend que M. Pitt fut appelé au barreau le 12 juin 1780 ; mais un chagrin de famille, auquel on ne s'attendait guères, était alors sur le point de le frapper. Lady Mahon, à laquelle M. Pitt était tendrement attaché, mourut à Chevening, le 18 juillet. Elle n'avait que vingt-cinq ans, mais sa santé ne s'était jamais complètement remise depuis la naissance de son dernier enfant. Elle laissait trois filles : l'aînée, lady Hester Stanhope, portait le même nom qu'elle et reparaîtra dans la seconde partie de mon récit ; la seconde, Griselda, épousa en 1800 John Tekell, esq. et mourut en 1851 sans laisser d'enfants, et la troisième, Lucy, épousa en 1796, Thomas Taylor, esq. et mourut en 1814, laissant trois fils et quatre filles. M. Pitt était le parrain de cette dernière nièce, née au mois de février 1780.
Dans le courant de l'année suivante, lord Mahon se remaria. Son choix tomba sur Louisa, fille unique de l'honorable Henry Grenville qui avait occupé successivement le poste de gouverneur des Barbades et celui d'ambassadeur à Constanlinople. C'était le frère cadet de lady Chatham,en sorte que la première lady Mahon était la sœur, et la seconde la cousine germaine de M. Pitt. De ce second mariage, naquirent trois fils, l'aîné, mon père, quatrième coTtc Stanhope; le second, Charles Banks,
major dans l'armée, qui fut tué à la tête de son régiment à la bataille de la Corogne, el le troisième, James Hamilton, lieutenant-colonel dans l'armée, qui avait épousé une fille du comte de Mansfield et qui mourut en 1825.
Àu mois d'août suivant, nous voyons M. Pilt suivre pendant quelque temps le circuit de l'ouest* ; il rend précipitamment compte de ses mouvements à lady Chatham :
a Dorchester, 4 août 1780.
» Ma chère mère, vous serez bien aise d'apprendre promptement que je suis arrivé ici en très-bonne santé et que j'ai revêtu le caractère d'un homme de loi ; il est vrai que jusqu'à présent je n'ai fait autre chose que boire et manger avec des hommes de loi , et pour le moment, le circuit m'amuse fort. Je vous écris le matin de peur de ne pas avoir le temps dans la journée. Il n'y a, pour dire le vrai, pas beaucoup de chances que je sois écrasé d'affaires, mais je puis passer le reste de la journée à entendre les autres, et pour vous prouver combien j'ai profité de notre dernière conversation, je m'assure du moment présent. Je pourrais bien vous donner une autre raison : grâce au soleil et à l'exposition du levant , la chaleur m'a chassé de mon lit avant sept heures du matin. Ma robe et ma perruque ne feront leur apparition que dans deux ou trois heures d'ici, les juges passant une grande partie de la matinée à l'église; il parait qu'il n'est pas dans l'étiquette pour les avocats de les y suivre.
4 Les circuits sont faits par les douze grands juges, qui se partagent les régions et tiennent les assises de ville en ville. Ils- se font accompagner d'un assez grand nombre déjeunes avocats.
» Vous ne vous attendez pas à ce que j'aie beaucoup de nouvelles à vous apprendre. La seule chose qui vaille la peine d'en parler est une lettre curieuse que j'ai reçue hier soir par la poste sous une enveloppe, affranchie pat- Thomas Pitt. Adieu. »
» Votre fils respectueux et affectionné,
• » W. Pitt. »
« Exeter, 9 août 1780.
» Ma chère mère,
* Je n'ai que le temps de vous écrire une ligne pour vous dire que j'ai reçu hier votre paquet. Je suis resté a la Cour jusqu'à présent, en sorte que j'ai peur d'arriver trop tard pour la poste régulière.... Je n'ai pas oublié les engagements d'arbitrage, et je les renverrai dès que j'en aurai le temps, mais j'en perds tant à table ou à la Cour qu'il ne m'en reste guères. La lettre de lord Mahon était destinée à me demander de vos nouvelles, et à me dire qu'on attendait bientôt une dissolution. Elle doit être encore incertaine, mais je ne serais pas surpris qu'un exprès vint me rejoindre avec cette nouvelle. Dans ce cas, je vous ferais une visite en passant pour aller à Cambridge. »
» Croyez-moi, etc.
» W. Pitt. »
P. S. « Je partirai d'ici samedi, pour me rendre à Bodmm, à moins qpe je ne sois rappelér par une dissolution. »
Le 1 er septembre le parlement fut dissous. Pitt se rendit en toute hâte à Cambridge, et une lutte acharnée s'engagea; mais quand elle fut terminée, il se trouva le dernier des candidats. Il annonça ce résultat le môme soir par le billet suivant :
« Pembroke-Hall, 16 septembre 1780.
» Ma ohère mère,
» Mansfieîd et Townshend ont remporté le prix, mais ma défaite n'a pas été honteuse.
» Je vais passer un jour ou deux h Cheveley S et je reviendrai bientôt vous trouver pour passer avec vous tout le temps que me laissera la loi, qui sera probablement maintenant mon unique affaire. J'espère que vous êtes tous bien.
» Votre respectueux et affectionné,
» W. Pitt. »
M. Pitt paraît avoir fait à lady Chatham sa visite accoutumée en automne; mais à son retour à Londres les lettres qu'il lui écrit le montrent plongé dans les affaires de sa nouvelle profession.
« Lincoln'» Ira, 33 no?embre 1780.
» Je ne m'étonne pas que vous ayez l'air de me considérer comme un correspondant un peu paresseux, soit; contre mon gré, je sens que cela est vrai.
* Château du duc de Rutland dans le comté de Cambridge.
» Si j'avais pu vous donner quelques renseignements intéressants sur ce qui se passe au parlement, je l'aurais assurément fait, mais il n'y a réellement rien eu de décisif, et on a l'air de tout remettre après Noël. Vous serez, j'en suis sûr, disposée à excuser un peu mon ignorance et ma paresse quand je vous dirai que j'ai passé presque toutes mes journées à Westminster-Hall, du déjeuner au dîner, et que le reste de la journée est suffisamment rempli par des affaires indispensables et des dérangements passagers qui sont inévitables. »
A ce moment-là cependant, la vie publique s'ouvrit inopinément devant lui. Le brave Granby, objet de tant de regrets, avait été l'ami et le partisan de Chatham. Son fils aîné, plus âgé de cinq ans que William Pîtt, était l'un des représentants de l'université de Cambridge, et en 1779, il succéda à son grand-père comme duc de Rutland. Fidèle à ses amitiés héréditaires, il avait recherché la connaissance de William Pitt pendant les premières années du séjour de celui-ci à Cambridge. Lorsque Pitl vint vivre à Londres, les deux jeunes gens se lièrent bientôt intimement, et le sérieux attachement qui les unissait dura autant que la vie du duc.
Il était naturel , en pareille circonstance, que le duc de Rutland éprouvât un sincère regreten voyant M. Pitt exclu de la chambre des communes. Il en parla à sir James Lowther, autre allié de sa maison, qui possédait de nombreux bourgs. Sir James s'empara immédiatement de cette idée et proposa de profiter d'une double élection qui allait avoir lieu dans l'un de ces bourgs pour faire entrer au parlement l'ami de son ami. Le duc transmit l'offre à Pitt, et Pitt, qui écrivait ce jour-là à sa mère, ajouta en toute hâte quelques lignes pour lui apprendre cette nouvelle.
Mais ce ne fut qu'après avoir vu sir James en personne qu'il put exprimer toute sa satisfaction de la perspective qui s'ouvrait devant lui.
« Lincoln's Inn, jeudi aoir, novembre 1780.
» Ma chère mère,
» Je puis enfin vous dire que j'ai vu sir James Lowlher qui m'a répété l'offre qu'il m'avait déjà fait faire, et cela de la manière la plus satisfaisante. Jugeant d'après les principes de mon père, il suppose que les miens seront d'accord avec les siens, et c'est cette raison, la plus agréable de toutes pour moi, qui le décide à me faire élire. Il n'a fait mention de conditions d'aucune espèce; seulement, dans le cas où notre ligne de conduite deviendrait contraire, je lui donnerais l'occasion de choisir quelque autre personne ; je ne pouvais assurément pas hésiter à accepter la proposition à de si larges conditions, puisque rien ne pourrait m'ôtre plus agréable sous aucun rapport. ' C'est Appleby que je dois représenter; l'élection aura lieu probablement dans huit ou dix jours sans que j'y prenne aucune part, sans môme que j'aille voir mes électeurs. J'arriverai à temps pour être au moins spectateur et auditeur de la grande scène qui aura lieu après les vacances. Je n'ai pas voulu perdre de temps pour vous transmettre cette nouvelle que vous serez, je crois, bien aise d'apprendre.
» Je suis, ma chère mère, etc.
» W. PlTT. J>
ti
« 7 décembre 1780.
» Je n'ai pas encore reçu avis démon élection ; je suppose qu'elle n'aura pas lieu avant la fin de cette semaine; sir James Lowther devait arranger une élection à Haslemere avant de se rendre dans le nord, et de là il avait l'intention d'aller à Appleby. Le "Parlement s'est prorogé hier, en sorte que je ne prendrai ma place qu'après les vacances J'ai l'intention de faire d'ici à peu, en dépit de
la politique, une petite excursion chez lord Westmoreland 1 , et je jetterai probablement en passant un coup d'œil à Cambridge sur ceux qui auraient dû être mes électeurs. J'ai l'espoir de pousser jusqu'à Burton dans le cours des vacances de Noël. »
Mais la satisfaction de Pitt, à l'approche de son entrée dans le Parlement, fut soudainement obscurcie par un nouveau chagrin de famille. On apprit tout d'un coup que son frère cadet, James Charles, absent pour son service et déjà capitaine de vaisseau, était mort aux Indes Occidentales. William partit immédiatement pour Burton Pynsent ; il écrivit de là à M. Pretyman la lettre suivante :
« Décembre 1780.
» Je sais que vous éprouvez le besoin d'avoir de
mes nouvelles. J'ai à déplorer la perte d'un frère rempli de chaTmes et d'espérances, tout ce qu'on pouvait aimer et admirer, et je sens que l'espoir chéri de mon âme est détruit par ce coup imprévu. Je veux cependant vous assurer que j'ai une trop grande expérience de l'affliction
* A Apthorp dans le comté de Northampton.
pour me laisser abattre, et que ma pauvre mère et ma sœur, auxquelles j'ai apporté hier cette triste nouvelle, n'ont pas souffert physiquement de ce terrible coup. Je leur ai persuadé de changer de lieu et de se mettre en route pour Hayes, ce qui est une grande satisfaction pour moi ; la solitude et l'éloignement de cet endroit-ci deviendraient maintenant insupportables. J'imagine que nous commencerons notre voyage d'ici à peu de jours »
* Vie de Pitty par Té?ôque Tomline, vol. I*.