CHAPITRE II
Pitt entre à la chambre des communes. — Situation des partis. — Il s'attache à lord Shelburne. — Club de Goostree. — Premier discours de Pitt. — Félicitations de Fox. — Justification des opinions de son père, et déclaration des siennes au sujet de la guerre d'Amérique. — Il fait le circuit de l'ouest, et assiste à la cour du banc du roi. — Sa réputation générale au barreau. — Sa facilité de discussion. — Discours sur la réforme parlementaire. — Il est nommé chancelier de l'échiquier. — Lettres à sa mère.
Le 23 janvier 4781 , lorsque le Parlement se réunit de nouveau, M. Pitt prit son siège comme député d'Appleby. Cette date marque à la fois le début et la fin de sa vie publique; il mourut l'anniversaire du môme jour.
Au moment où M. Pitt entra pour la première fois à la chambre des communes, lord Norlh était encore à la tête des affaires publiques. Personnellement le plus aimable et le plus facile des hommes, comme ministre il lui arrivait de paraître rude, et plus souvent encore malheureux. Cédant aux vœux personnels du roi contre son jugement, il continuait à soutenir une guerre fatale contre les colonies révoltées, au milieu de sa popularité décroissante et des doutes qui régnaient dans son esprit. II comptait surtout, à cette époque, pour la discussion, sur lord George Germaine, secrétaire d'État, et sur Henry Dundas, lord avocat d'Écosse.
L'opposition qui lui faisait face se composait, par le fait, de deux partis. Ils s'étaient récemment réconciliés, et votaient presque toujours ensemble ; mais, comme on le vit peu après, l'union entre eux n'était ni complète ni profonde. De ces deux partis, le plus nombreux se composait des clients whigs des grandes maisons, ou, comme ils aimaient à s'intituler, c des familles de la révolution. » Les hommes de celle espèce avaient de la peine, comme Horace Walpole le disait un jour tristement au duc de Portlind, à étendre leurs vues au delà du grand mur de Burlington-House. Le rang et la naissance leur paraissaient les premières qualités requises pour devenir un chef politique. Ils avaient naguère supporté avec peine l'ascendant du premier Pitt, et maintenant ils ne pouvaient s'habituer à voir en Burke autre chose qu'un subordonné utile et actif, qu'on récompenserait dans l'occasion en lui donnant une place secondaire, et qui n'était pas digne de siéger au conseil avec un Wentworth ou un Cavendish.
Grâce à ces vues, ils reconnaissaient depuis longues années, pour leur général, le marquis de Rockingham, chef de la maison de Wentworth, grand seigneur fort riche et du caractère le plus honorable, mais doué de facultés médiocres, soit pour les affaires, soit pour la discussion : cependant le chef dans la chambre des communes, et à dire vrai, l'âme qui dirigeait et animait leur parti, était Cnarles James Fox, fils cadet du premier lord Holland. Né en 1749, il était entré au Parlement à dix-neuf ans comme député du bourg fermé 4 de
* Close borough, bourg possédant uqc charte limitant le nombre cta* «lecteursi
Midhurst. Il avait signalé sa jeunesse par une série d'extravagances, et par une politique extrêmement antipopulaire. Il avait occupé deux fois une situation inférieure sous lord North. Mais rompant bientôt ces liens, il était entré dans les rangs de l'opposition, côte à côte avec Burke, et il s'était rendu redoutable à son ancien chef. Son admirable éloquence, son talent de discussion qui n'ont été surpassés dans aucun temps ni chez aucune nation, la générosité et la franchise de son caractère, et le vif attachement qu'il inspirait par là à ses amis politiques, rejetaient dans l'ombre les irrégularités de sa vie et le mauvais état de sa fortune, et arrachaient de l'admiration à ses ennemis eux-mêmes. Il avait alors sous lui deux hommes que leur génie eût mis en mesure de commander, mais qui étaient tiers de servir sous un si grand chef. L'un était Edmond Burke, le premier philosophe poli tique de son pays, et l'autre Richard Brinsley Sheridan, notre premier auteur dramatique dans les temps modernes ; il avait déjà produit sur la scène des chefs-d'œuvre d'esprit, et il allait bientôt produire d'autres chefs-d'œuvre d'éloquence devant la chambre des communes.
Outre ce grand corps de la vieille aristocratie vthjg, l'opposition comptait aussi un parti moins nombreux composé des anciens adhérents de lord Chatham. Il comprenait le comte deShelburne et lord Camden, qui avaient occupé les postes de secrétaire d'État et de chancelier dans le dernier ministère de lord Chatham, et qui avaient joui de toute sa confiance jusqu'à la On de sa vie. En fait, depuis la mort de lord Chatham, lord Shelburne était regardé comme le chef de son parti. Au nombre de ces hommes considérables, on comptait aussi M. Thomas Townshend, politique actif et utile, qui parlait souvent et
non sans effet, M. Dunning, qui dans son temps n'avait pas eu de rivaux au barreau, et le colonel Barré, discutéur hardi et sans pitié, par conséquent le plus applaudi de tous.
Tout naturellement, en entrant au Parlement, M. Pitt devait se lier étroitement avec ce parti. Son frère aîné en avait fait autant en devenant majeur. Son ami, le duc de Rutland, en avait fait autant en héritant de son titre. Son parent, lord Mahon, en avait fait autant lorsqu'il avait été nommé aux élections générales par le bourg de High Wycombe, qui formait alors une corporation 1 fermée sous la main de lord Shelburne. M. John Jeffreys Pratt, fils unique de lord Camden, né la môme année que M. Pitt, en avait fait autant en entrant au Parlement comme représentant d!une corporation fermée, celle de Bath.
Mais en dehors de ces relations que je puis qualifier d'héréditaires, M. Pitt commença dès celte époque à se lier d'une étroile amitié avec quelques autres jeunes gens, qui entraient comme lui dans la vie et qui étaient tous plus ou moins rapprochés de lui par leurs opinions politiques. Parmi eux se trouvaient Henry Bankes, de Corfe-Castle, dans le comté de Dorset, qu'il avait connu à Cambridge; Edouard, fils atné de M. Eliot, de Port-Eliot, en Cornouailles, qui devint quelques années après son beau-frère ; Richard Bepper Arden, plus tard lord Alvanley ; Robert Smith, alors député de Nottingham, et chef d'une grande maison de banque à Londres. Seul, il avait sept ans de plus que M. Pitt, et cependant il lui survécut trente-deux ans.
* Close corporation . Corporation possédant une charte.
5t> WILLIAM PITT ET SON TEMPS.
Mais de toutes les liaisons formées alors par M. Pitt, aucune ne devint une amitié plus tendre que celle qu'il contracta avec M. Wilberforce, fils d'un banquier de Hull, et propriétaire d'une bonne terre dans le comté de York. William Wilberforce, bien qu'il fût né la môme année que Pitt, ne fut envoyé à Cambridge que trois ans plus tard. Les deux jeunes gens y firent légèrement connaissance; mais lors des élections générales de H80, Wilberforce, après une lutte acharnée, fut élu par la ville de Hull, et rencontrant Pitt dans le monde et à la chambre des communes, ils se lièrent bientôt d'amitié.
Ces jeunes gens et quelques autres, vingt-cinq en tout, je crois, formaient à cette époque, en deUprs des grapds clubs de Brook et de White auxquels ils appartenaient, une petite société plus intime qu'on appelait Goostree, du nom de l'homme auquel appartenait la maison de Pall-Mall qui leur servait de lieu de réunion. Pitt était l'un de ceux qui fréquentaient le plus assidûment ce petit clijb, et pendant un hiver, probablement de 4781 à 1782, il y soupa, dit-on, tous les soirs. M. Wilberforce atteste vivement le charme de sa conversation dans ses moments de laisser-aller.
« Je n'ai jamais connu, dit-il, un homme de plus d'esprit, et ce qui lui était tout à fait particulier, il restait toujours parfaitement maître de son esprit. D'autres paraissaient frappés par l'association inacoutumée d'images brillantes; mais toutes les combinaisons d'idées possibles lui . étaient présentes, et il pouvait produire à l'instant tout ce qu'il voulait. J'étais de ceux qui se réunissaient pour passer la soirée, en mémoire de Shakespeare, à la Tôtede-Sanglier, à Easteheap. Il y avait là beaucoup de gens d'esprit de profession, mais Pitt était le plus amusant de
tous, et le plus prompt à saisir et à exprimer les allusions de circonstance 1 . »
Une autre personne qui assistait aussi â cette soirée de la Tôte-de-Sanglier, M. Jekyll, en rend compte de la même façon.
« Nous étions tous très-animés, nous citions Shakespeare et nous faisions sans cesse allusion à ses ouvrages ; il se trouva que M. Pitt était aussi au courant et aussi familièrement instruit des œuvres du poëte que les plus grands Shakespeariens alors présents. »
Les clubs de Londres, sans excepter Goostree, offraient tous à cette époque de grandes tentations. 'Fox, Fitzpatrick et tous leurs amis avaient depuis longtemps donné Pexemple déjouer gros jeu. C'était la mode et Wilberforce lui-môme fui sur le point d'y succomber. Le jour de son entrée à Boodle, il perdit vingt-cinq guinées contre le duc de Norfolk. Son journal de cette époque constate plus d'une fois la perte de cent livres sterling à la table de pharaon. Il fut arrêté sur celte pente par un généreux instinct ; ce ne fut pas ce qu'il perdait en jouant qui le flt réfléchir, mais ce qu'il voyait à regret perdre par ses adversaires. Il parle ainsi du jeune député d'Appleby :
« Nous jouions beaucoup à Goostree, et je me souviens bien de l'attention et de l'ardeur que Pitt apportait aux jeux de hasard quand il s'y joignait. Il s'aperçut de leurs séductions croissantes, et y renonça bientôt subitement et pour toujours. »
M. Pitt ne tarda pas à prendre part aux débats. Il parla pour la première fois le 26 février, en faveur du bill de Burke sur la réforme économique. L'occasion fit
' Vie de Wilberforce, par ses flb, vol. 1 er . ,
que ce premier discours le prit un peu par surprise. Lord Nugent parlait contre le bill, e! M. Byng, représentant du Middlesex, demanda à M. Pitt de répliquer. Pitt lui répondit vaguement, mais dans le courant du discours de lord Nugent, il résolut de ne pas répliquer- Cependant, M. Byng croyait avoir obtenu son assentiment, et l'avait dit à quelques amis autour de lui ; en sorte qu'à peine lord Nugent s'était rassis , tous ces messieurs se mirent à crier d'une seule voix : « M. Pitt ! M. Pitt ! » et par leurs cris, ils empêchèrent probablement tout autre membre de se lever. M. Pitt se voyant ainsi interpellé, et remarquant que la chambre l'attendait, se crut obligé de se lever. Cet appel soudain ne le déconcerta pas un instant; dès le début il jouit de tout son sang-froid , et bien loin de réciter un discours préparé, il entra à l'instant dans la réplique. « Jamais, » dit l'évèque Tomline, « on n'avait fondé plus d'espérances sur un homme à son entrée dans le Parlement, et jamais espérances ne furent plus complètement justiliées. Le timbre argentin de sa voix, ses manières nobles et modestes, faisaient ressortir ses arguments sûrs et bien ordonnés en dépit de l'improvisation, tandis que ses mots étaient mieux choisis et la structure de ses phrases plus parfaite qu'il n'arrive quelquefois aux orateurs les plus exercés. Non-seulement il plut à la Chambre, mais on peut dire qu'il l'élonna. Il n'y eut peut-être personne qui ne se rappelât respectueusement lord Chatham. »
A peine M. Pitt avait achevé de parler que Fox s'élança pour le féliciter de son succès avec un généreux empressement. Ils étaient encore ensemble lorsqu'un vieux membre, le général Grant, dit-on, passant à côté d'eux, dit: «Oui, oui, M. Fox, vous félicitez
le jeune Pitt de son discours, vous avez raison, car, vous excepté, il n'y a personne dans la chambre qui pût en faire un pareil, et tout vieux que je suis, j'espère et je compte vous entendre vous disputer entre ces quatre murs comme j'ai entendu vos pères se quereller avant vous. » M. Fox, déconcerté par la forme étrange du compliment, gardait le silence d'un air confus; mais le jeune Pitt répondit vivement avec beaucoup de délicatesse : « Je ne doute pas, général, qu'il ne vous fût agréable d'atteindre l'âge de Mathusalem * ! »
Après M. Pitt, plusieurs autres membres parlèrent, et la discussion continua jusqu'à minuit ; on vota, et la mesure de Burke fut rejetée à une majorité de 233 voix contre 490.
Il faut remarquer qu'en dépit de la chaleur que mirent les auditeurs de Pitt à reconnaître le mérite de son premier discours, il est presque impossible de retrouver les traces de ce mérite dans le maigre compte rendu qui nous en reste. Lesystèmedes comptes rendus du Parlement était alors et est resté tant d'années si imparfait qu'on n'y peut puiser une juste idée des grands orateurs du temps, si ce n'est dans quelques passages saillants, à moins qu'ils ne préparassent eux-mêmes leurs compositions pour l'impression, comme le faisait Burke lorsqu'il s'agissait de ses grands discours. Pour cette raison entre autres, je me dispenserai d'insérer dans mon récit autre chose que de rares et courts extraits des discours publiés de M. Pitt; mes lecteurs pourront les trouver ailleurs, si bon leur semble.
1 Cette anecdote a été racontée par le neveu de Fox, lord Holland ; je la cite dans ses propres termes. Voyez les mémoires de Fox par lord John Russell, vol. I.
Le lendemain, le jeune, orateur écrivil à lady Chatham :
« Mardi soir, 27 février 1781.
» Ma chère mère,
» Si la longueur du débat d'hier et le souper tardif qui l'a suivi ne m'avaient pas rendu trop paresseux ce malin, * j'avais l'intention de me rendre aujourd'hui à Hayes. Demain, il faut que je sois de bonne heure à la chambre des communes , pour assister à l'affaire de l'élection de Lyme, et je ne sais si je pourrai aller à cheval jusqu'à Hayes et en revenir à temps, en sorte que je veux vous écrire au moins une ligne dans le cas où je ne viendrais pas.
» Je sais que vous aurez appris que j'ai entendu hier ma propre voix, et le récit qu'on vous en a fait aurait certainement mieux valu que tout ce que j'aurais pu vous dire, s'il n'était venu d'un ami trop partial. Tout ce que je puis dire, c'est que j'ai réussi , dans une certaine mesure, à accomplir ce que je voulais, et que j'ai au moins toutes sortes de raisons d'être plus que satisfait de la manière dont j'ai été traité. Vous aurez probablement le désir d'apprendre plus de détails que je ne pourrais, je crains, vous en donner; mais en attendant, je suis sûr que vous éprouverez à peu près la môme satisfaction que moi, des encouragements qui ont accompagné mon début, quelque peu mérités qu'ils pussent être.
» J'espère, quand je viendrai vous voir, vous trouver mieux que je ne vous ai laissée ; je compte bien que ce ne sera pas plus loin que jeudi au plus tard. Dites, je vous
prie, mes tendresses à Harriot, et tous mes compliments à miss Stapleton.
» Votre fils respectueux et affectionné,
» W. Pitt. »
« Un fait curieux, dit lord Macaulay, que se rappelaient parfaitement des gens qui vivaient encore récemment, c'est que peu de temps après ce débat, M. Fox présenta au club de Brooks le nom de M. Pitt. »
On continua pendant quelques jours à discuter, dans le monde politique, les mérites du discours de M. Pitt. LordNorth, avec une généreuse franchise, déclara que c'était le meilleur début qu'il eût jamais enlendu. Les éloges de M. Burke furent encore plus significatifs. Quelqu'un pariait devant lui de M. Pitt comme « d'un rameau du vieux tronc, » Burke s'écria : « Ce n'est pas un rameau du vieux tronc, c'est le vieux tronc en personne! » L'évèque Goodenough, par la suite évéque de Carlisle, se réjouissait, en écrivant à l'un de ses amis, de ce que le « grand lord Chatham était heureusement rendu à son pays : « Tous les vieux membres l'ont aussitôt reconnu, il ne manquait à son identité que quelques rides sur le visage 1 . »
Quelque temps auparavant, Pitt avait, à ce qu'il paraît, fait le premier essai de son talent pour la discussion dans une réunion de quelques jeunes amis. M. Jekyll, qui était alors avocat comme lui, et qui faisait également le circuit de l'ouest, rapporte ainsi le fait : « Lorsqu'il parut pour la première fois avec tant d'éclat dans le
* Au révérend Edw. Wilson, 27 février 1781. Vie de lord Sidmouth parle doyen Pelle w, vol. I er .
Parlement, les membres du barreau, qui le connaissaient peu, exprimèrent quelque surprise; mais quelques personnes, qui l'avaient une fois entendu parler dans un semblant de discussion à la Taverne de la Couronne et de l'Ancre, lors de la dissolution d'un club appelé Club du district de l'ouest, convinrent qu'il avait déployé ce jour-là tous les divers genres d'éloquence qui, depuis, ont fait sa réputation • .
Le 31 mai, M. Pitt parla, pour la seconde fois, à la chambre des communes. Il était question d'un bill destiné à prolonger un acte de la session précédente qui nommait des commissaires des comptes. Lorsque lord . North se rassit après une longue argumentation, Fox et Pitt se levèrent à la fois. Mais Fox, par un sentiment de bienveillance envers le jeune membre * , lui céda aussitôt la place, et Pitt soutint, avec une efficace éloquence, que la chambre des communes, chargée par la constitution du pouvoir de contrôler les dépenses publiques, ne pouvait légitimement déléguer aucune partie de ces fonctions à des personnes qui ne faisaient pas partie de son corps.
Dans le vote qui suivit, le colonel Barré etM. Pitt furent choisis comme compteurs de leur parti. Le jeune orateur n'y trouva point de sujet de triomphe, puisque lord North emporta l'affaire à 98 voix contre 42.
* Voir une note curieuse que je compléterai ailleurs ; elle a été fournie à la Vie de Véoèque Tomline y et elle a été insérée dans le 1 er volume de cet ouvrage. L'évêque ne nomme pas l'auteur, mais il le donne pour « fort intime avec M. Pitt, lors du circuit de l'ouest » ; il dit qu'il «occupait une situation honorable à la courde chancellerie, en 1820», et il ajoute encore d'autres détails qui confirment l'identité de son correspondant avec M. Jekyll.
* Voyez la Vie de Tomline, vol. I". Par une légère erreur, lord Macaulay a placé cet incident lors du premier discours de Pitt.
Quelques jours après, M. Wilberforce, écrivant à un de ses amis de Hull, fait ainsi allusion à ce second discours : « Les journaux vous auront appris comment M. William Pitt, second fils de lord Chatham, s'est distingué. Comme son père, il se trouve être, dès le début, un orateur accompli, et je ne doute pas de le voir, un jour ou l'autre, le premier homme du pays. Son fameux discours de l'autre soir ne m'a pourtant pas convaincu, et j'ai voté avec le gros vieux (lord North). »
Dans le môme mois de mai, Wilberforce avait lui-môme, pour la première fois, pris part aux débats. Il ne parait pas avoir fait un grand effet dans cette occasion ; mais peu de temps après, il emporta le succès que méritaient son talent et son caractère, et il finit par être en grande faveur auprès de la chambre qui le regardait comme un orateur excellent et convaincu.
M. Pitt parla, pour la troisième fois dans cette session, le 12 juin, sur une motion de M. Fox, tendant à conclure la paix avec les colonies américaines. H parait que le jeune orateur n'avait pas l'intention de prendre part à cette discussion ; mais il y fut inopinément obligé pour rectifier de fausses assertions sur les opinions de son père. Voici le compte qu'il en rend le lendemain à lady Chatham.
«13 juin 1761.
» L'affaire d'hier a été de tout point un triomphe pour l'opposition, excepté au point de vue des votes, ce qui a un peu rabattu notre satisfaction, 173 contre 99. J'ai été obligé de dire quelques mots qui ont été accueillis de la manière la plus favorable et la plus flatteuse en réponse à M. Rigby et à M. Adam, qui avaient imaginé de
dire que mon père et toutes les autres personnes du royaume qui n'avaient fait objection qu'aux impôts intérieurs de l'Amérique, et qui avaient en môme temps revendiqué les droits de l'Angleterre, étaient complices de la guerre d'Amérique. Vous comprenez que j'ai positivement nié cette prétention en exprimant, aussi énergiquement que je l'ai pu, l'horreur que mon père -éprouvait pour le principe de la guerre. J'ai donné plusieurs raisons générales qui me sont venues à l'esprit, pour démontrer la nécessité, à tous les points de vue, d'établir une enquête sur la situation de la guerre (c'était ce que M. Fox proposait) ; mais j'ai évité de parler directement de la question de l'indépendance, qu'il vaut mieux écarter, je crois, à ce période des affaires. J'espère que vous me pardonnerez la précipitation démon récit; j'ai quelqu'un qui m'attend pendant que je vous écris. »
Mais tout en rétablissant les véritables opinions de lord Chatham au sujet de la guerre d'Amérique, M. Pitt en profita pour exposer les siennes avec la plus grande énergie: « Un habile lord qui a parlé au commencement de la séance, (il faisait ici allusion à lord Westcote) a, dans l'ardeur de son zèle, appelé ceci une sainte guerre. Pour moi, bien que le très-honorable membre qui a fait la motion et quelques autres personnes aient été, à plusieurs reprises, sévèrement réprimandés dans le cours du débat, pour avoir qualifié celte guerre de mauvaise et de maudite , je suis persuadé et j'affirme que c'est une guerre maudile, mauvaise, barbare, cruelle, dénaturée, injuste,
diabolique Les dépenses en ont été énormes, elles ont
dépassé tout ce dont nous avions jamais fait l'expérience, et qu'est-ce que la nation anglaise â reçu en retour? Rien, sinon une série de victoires inefficaces ou de sé-
rieuses défaites, des victoires qui n'étaient qu'un triomphe temporaire sur ces frères que nous voulions fouler aux pieds, des défaites qui remplissaient le pays de larmes sur la perte de nos parents bien-aimés massacrés pour notre injuste exigence d'une soumission sans réserve. Quel est l'Anglais qui, en lisant le récit de ces luttes sanglantes et acharnées, peut s'empêcher de regretter l'effusion de tant de sang anglais versé pour une telle cause, ou de pleurer, quel que soit le parti qui remporte la victoire ! »
Henry Dundas, le lord avocat, se leva pour répondre à Pitt; celui qui devait pendant tant d'années, nonseulement être le collègue de Pitt dans le cabinet, mais posséder plus que tout autre sa confiance. Il défendit, comme il l'avait toujours fait et comme il était tenu de le faire, la conduite de la guerre d'Amérique dans son ensemble, mais il ne put s'empêcher de complimenter son jeune adversaire sur le rare accord de tant de talents du premier ordre, de tant d'intégrité, d'une indépendance si franche et si hardie dans la conduite, et d'une éloquence si persuasive.
Fox résuma la discussion avec l'admirable habileté qui lui était propre, mais sa proposition de nommer une commission fut, comme on l'a vu, rejetée à une majorité écrasante.
M. Pitt ne prononça que ces trois discours pendant la session. Elle se ferma le 1 8 juillet. Quelque temps après, un membre de l'opposition dit à M. Fox: « M. Pitt promet, je crois, d'arriver au premier rang dans le Parlement. » Fox répondit aussitôt, sans la moindre apparence de jalousie : « Il y est déjà. »
Pendant cet été-là, comme pendant l'été précédent,
M. Pilt fil le circuit de l'ouest; ce fut la dernière fois. Sa carrière au barreau fut trop courte pour qu'il eût de grandes occasions de déployer son talent. Il y apportait beaucoup de zèle et il était résolu à ne négliger aucune affaire, quelque pelile qu'elle pût être. M. le juge Rooke avait coutume de raconter comment Pitt avait passé huit jours, avec un dossier d'office et des honoraires d'une guinéc, à attendre qu'une affaire sans aucune importance arrivât à la cour des communs plaids. Une autre fois, cependant, à la cour du banc du roi, on réclama Yhabeas corpus en faveur d'un homme accusé de meurtre, et M. Pitt fit, assure-t-on, un discours qui excita l'admiration du barreau, et qui lui valut quelques mots d'éloges de lord Mansfield.
Il eut peu d'affaires pendant le circuit; cependant, durant l'été de 1781, M. Samuel Pétrie le choisit comme avocat assistant dans une question de corruption suscitée par la pétition sur l'élection deCricklade. Il y a des comptes rendus des deux discours qu'il prononça dans ces affaires; mais chacun de ces rapports ne contient que quelques lignes; en rendant son jugement sur le point que traitait le second discours, M. le baron Perryn dit que « les observations de M. Pitt avaient un grand poids auprès de lui. »
Il paraît, en oulre, que dans le cours de ces procès. M. Pitt reçut de grands compliments de M. Dunning, le chef du barreau. « Je me rappelle aussi, » écrit AI. Jckyll, avocat suivant, comme lui, le circuit, « que dans une affaire de crim. 1 conv. àExeter, il fit preuve, comme conseil ju-
1 Rapport de l'affaire de Cricklade, publiée par M. Pétrie, p., 801 et 331, édit de 1785. {Criminal conversation, adultère.)
nior, de tant de talent pour l'interrogatoire que le barreau tout entier était d'avis qu'il aurait dû conduire l'affaire. »
M. Jekyll parle en ces termes de son attitude générale au barreau : « Parmi les hommes de son âge qui étaient gais et en train, M. Piltélait toujours le plus animé et le plus sociable pendant les longues heures de loisir dont les jeunes gens peu occupés peuvent disposer pendant le circuit; il se joignait à toutes les petites excursions à Southampton, à Weymouth et aux autres parties déplaisir qu'on arrangeait d'ordinaire. Il était extrêmement populaire. Son nom et sa réputation à l'université attiraient l'attention des hommes plus âgés que lui ; son esprit, sa bonne humeur et la gaieté de ses manières lui attachaient les jeunes membres du barreau. D'aprèsson désir, il y eut pendant plusieurs années un dîner annuel à Richmond ; les convives étaient lord Erskinc, lord Redesdale, sir William Grant, M. Bond, M. Leyceister, M. Jekyll et quelques autres. Lorsque M. Pitt fut devenu ministre, il continua de prier ses anciens amis du circuit à dîner chez lui, et ses manières restèrent les mômes.
Le circuit de cet été-là terminé, M. Pitt passa en automne quelques semaines à Burton Pynsent avec sa mère, et M. Pretyman vint les rejoindre pendant une partie du temps. Mais aux premiers jours d'octobre, nous le retrouvons en visite dans le comté de Dorset, et à la fin du mois il était de nouveau à Lincoln's Inn.
« Kingston-Hall *, 7 octobre 1781.
» Ma chère mère, » J'ai lardé à vous écrire plus longtemps que je n'en
1 Résidence de son ami Henry Bankes Esq,
avais l'intention, ce qui est, j'espère, de peu d'importance, puisque Harriot vous aura apporté tout ce que j'aurais pu vous envoyer en fait de nouvelles, un récit de cette absurde fêle de Fonthill \ qui était, à tout prendre, aussi mal imaginée et aussi mal dirigée que rien puisse Pêtre en ce genre. Elle vous aura également avoué, j'espère, que, tout en trouvant la chose moins amusanle qu'elle ne s'y attendait, elle Ta trouvée aussi infiniment moins formidable, ce qui était un grand point en sa faveur. Nous avons rencontré lord Shelburne et lord Catnden, en sorte qu'on nous a pressés de faire une seconde visite à Bowood ; avec l'addition du colonel Barré et de M. Dunning, nous y avions une très-agréable société. Depuis ce temps , je fais la guerre aux faisans et aux perdrix avec un succès toujours croissant. Je continuerai encore ces hostilités pendant huit jours, à ce que je crois, et puis je me préparerai à l'ouverture d'une campagne d'un autre genre à Westminster-Hall. J'apprends avec plaisir que le Parlement ne se réunira que le 27 novembre, ce qui me donnera plus de loisir que je n'avais espéré. »
« Lincoln's Inn, 26 octobre 1781.
» ... Je me réjouis de voir s'approcher la perspective de vous retrouver à Hayes, et je me flatte aussi de l'espoir de vous voir bien décidément en voie de progrès. Il n'y a point de nouvelles en ville. Le récent courrier d'Amérique semble mettre la dernière main à notre situation là-bas, s'il y manquait encore quelque chose. »
Le Parlement se réunit de nouveau le 27 novembre.
* Résidence bien connue de William Beckford lisq.
Deux jours auparavant étaient arrivées les nouvelles de la reddition de York Town par lord Cornwallis. Il fallut refondre le discours de la couronne. Les ministres étaient très-abattus, et les forces comme l'ardeur de leurs adversaires augmentaient en proportion. Fox proposa un amendement à l'adresse, et il déploya tout son talent de discussion, ainsi que Burke. Le lendemain Pitt en fit autant sur le rapport de l'adresse. Les applaudissements de la Chambre, lorsqu'il se rassit, furent si bruyants que le lord avocat qui s'était immédiatement levé pour lui répondre, fut obligé d'attendre un moment pour se faire entendre.
Le discours d'Henry Dundas à cette occasion, fut étonnant. Du ton le plus franc, et en faisant les plus grands compliments à Pitt, il laissa tomber quelques mots sur le désaccord ou les erreurs du ministère auquel il appartenait encore, mais il ne voulut pas s'expliquer davantage. Un politique si clairvoyant devait s'apercevoir que lord North était ébranlé, et pouvait dès lors éprouver le désir de s'unir à un jeune politique de principes populaires et dont la réputation grandissait.
Dundas n'était pas le seul qui fît des compliments au jeune politique. Une lettre de la jeunesse de sir Samuel Romilly nous apprend que, dans Tune des discussions qui eurent lieu avant Noël 4781, «Fox disait avec des éloges exagérés qu'il ne pouvait plus regretter la perle de lord Chatham, puisqu'il renaissait dans son fils avec toutes ses vertus et tous ses talents 1 . »
Quinze jours environ après l'adresse, Pitt lit son second discours de la session, le dernier avant les vacances. Horace Walpole, qui dans sa vieillesse restait un obser-
* VU de Romilly, par ses flls. Vol. i,
vateur très-attentif de tout ce qui se passait autour de lui, écrit dans son journal du 14 décembre : « Nouvelle discussion fort remarquable sur le budget de la guerre. Pitta fait un discours d'une étonnante force de logique, surpassant tout ce dont il avait fait preuve jusqu'alors; on se demande s'il ne sera pas supérieur à Charles Fox luimême. »
Dans ce discours, M. Pitt donna une preuve surprenante de celle facilité de discussion qu'il avait déjà acquise, ou pour mieux dire qu'il avait possédée dès le début. Lord George Germaine avait saisi deux jours auparavant une occasion de déclarer que, quelles que pussent en être les conséquences, il ne consentirait jamais à signer l'indépendance des colonies. Lord North, au contraire, avait paru disposé à céder. Pill s'éleva avec beaucoup de force contre ce désaccord au sein du conseil dans une conjoncture si dangereuse, et les deux ministres qu'il attaquait se rapprochèrent l'un de l'autre et se mirent à chuchoter, tandis que M. Wolbore Ellis, fonctionnaire aux cheveux gris, d'une très-petite stature, et qui avait servi de plastron à Junius sous le surnom de Grildrig, passait entre eux sa chétive tôle. Pitt s'arrêta au milieu de son argument, et jetant un regard sur le groupe, il s'écria: « J'attendrai que l'entente soit un peu rétablie. J'attendrai que le Nestor des finances ait calmé le différend entre l'Agamemnon et l'Achille de la guerre d'Amérique. »
Quelques jours après, le Parlement se prorogea pour quelques semaines à l'occasion 'des vacances de Noël. A peine se fut-il réuni de nouveau, que l'opposition reprit ses attaques avec plus d'ardeur et de succès que jamais. M. Fox donna le premier l'assaut le 24 janvier 4782; il
le dirigea contre le comte de Sandwich, premier lord de Fâmirauté. Pilt parla plusieurs fois pour soutenir les attaques qui furent renouvelées sous diverses formes.
« Je soutiens la proposition, » dit-il, « par des raisons d'intérêt public, uniquement par ces raisons-là. Je suis trop jeune pour qu'on puisse me croire capable de nourrir une inimitié personnelle contre le comte de Sandwich ; et j'espère, lorsque je serai moins jeune, qu'on s'apercevra que j'ai pris de bonne heure la solennelle résolution de ne jamais permettre aux considérations privées et personnelles d'exercer la moindre influence sur ma conduite politique à aucune époque de ma vie. »
Ces remarquables paroles ont été rapportées (bien qu'il ne le dise pas) d'après le témoignage personnel de M. Pretyman, qui paraît s'être trouvé ce soir-là dans la tribune. Elles ne se retrouvent pas dans le passage correspondant des débats du Parlement 1 .
Lady Chatham étant de retour à Hayes depuis quelque temps ; il ne se passait probablement guères de semaines sans qu'elle reçût une visite de son fils. Il s'ensuit que ses lettres de ce printemps-là sont rares et sans grand intérêt. En voici cependant quelques extraits :
« Lincoln's Inn, mercredi (janvier 1782).
» Je suis bien ennuyé de ce que le temps m'a empêché ce matin de monter à cheval, d'autant plus que chaque heure m'apporte de nouvelles obligations qui me rendent diffi- •
1 Comparez la Vie de l'évêque Tomline, vol. I, avec Vllistoire parlementaire, vol. XXXII. De même l'éveque a rapporté quelques expressions de M. Dunning dans cette discussion.
cile de me donner le plaisir d'aller vous entretenir à Hayes. Je croyais impossible d'être entravé demain dans mes intentions; mais fort mal à propos \ puisque cela est si rare, on vient de remettre entre mes mains une affaire de loi, dont il faut s'occuper sans retard. »
« 9 mars 1782.
» Je suis arrivé hier à temps pour assister à une trèsbonne discussion et à un vote qui, sans nous donner la victoire, est aussi encourageant que possible; 216 voix contre 226 dans une question menant tout droit à la chute du ministère; c'est une force qui ne peut guères faire défaut. Nous en ferons de nouveau l'épreuve dans le courant de la semaine, probablement jeudi, ce qui me permettra d'y assister sans grande difficulté. Je retourne demain matin à Salisbury, et malheureusement je suis obligé de partir à une heure qui ne me laisse pas la chance de vous voir auparavant. Je sais que je trouverai là certaines petites affaires qui rendent important que j'arrive à temps. J'espère que j'aurai le plaisir de vous trouver ici à ma première apparition à Londres. »
« Goostree's, une heure et demie (16 mars 1782).
» Après une excellente discussion nous avons été battus par 236 voix contre 227, ce qui est aussi près que possible d'être une victoire. »
Il n'est pas nécessaire de raconter ici en détail toutes les habiles et vigoureuses attaques contre le gouverne-
» Les mots sont en français dans l'original.
ment qui distinguent les annales parlementaires de ce printemps-là. M. Pitt y prit plusieurs fois part avec un grand succès. Parfois les ministres étaient battus, parfois ils l'emportaient à une faible majorité. En dépit des désirs et des prières du roi, ils ne purent plus reculer devant la nécessité de donner leur démission. Le 20 mars, lord North l'annonça à la chambre des communes de la meilleure grâce et du meilleur ton du monde, comme cela lui était ordinaire, et le roi consentit, froidement et à regret, à accepter le marquis de Rockingham pour son nouveau premier ministre.
Dans la distribution des charges qui s'ensuivit, on chercha à fondre les deux parties de l'opposition. M. Fox et lord Shelburne devinrent tous deux secrétaires d'État; lord Camden fut président, le duc de Grafton eut le sceau privé, et lord John Cavendish fut fait chancelier de l'échiquier. Son nom et son rang étaient ses principales recommandations pour cette charge; mais ses qualités intellectuelles ne méritaient pas cependant l'épilhète que lui applique lord Brougham lorsqu'il l'appelle € le plus obscur des hommes. » Lord Thurlow, qui devait à son énergie la faveur personnelle du roi et la direction politique de la Chambre des pairs, resta chancelier. Henry Dundas conserva de même le poste de lord avocat. Burke reçut la charge lucrative de payeur général, mais on ne le crut pas digne d'une place dans le cabinet. Thomas Townshend fut mis au même rang, et il accepta le poste de secrétaire de la guerre. D'autres fonctions considérables furent accordées à Barré et à Dunning. Ce dernier fui bientôt élevé à la pairie sous le titre de lord Ashburton.
Le fils de Chatham n'eut point de part dans les nouveaux arrangements. Une dizaine de jours avant que lord
North eût annoncé sa démission, lorsqu'on regardait déjà cette démission comme imminente, Pitt avait saisi l'occasion de prononcera la chambre des communes des paroles dont voici le sens : « Quant à moi, je ne peux m'attendreàfaire partie d'un ministère; mais cela fût-il à ma portée, je me sens tenu de déclarer que je n'accepterais jamais un poste inférieur. » Tout jeune qu'il était, il était résolu à ne jamais être responsable de mesures qu'il n'aurait pas contribué à décider. Il était résolu à servir le souverain en qualité de membre du cabinet ou point du tout.
Celte résolution no peut élre justifiée que par la conscience et la réputation de facultés extraordinaires. De nos jours, une pareille résolution exciterait, à juste titre, la surprise; on trouverait qu'il y a de la présomption, à un jeune homme qui n'a pas vingt-trois ans, de parler ainsi ; mais du temps de Pitt, le fait devait paraître plus surprenant et plus arrogant encore. Le cabinet était alors infiniment moins nombreux que de notre temps. En \ 770, en formant pour la première fois son gouvernement, lord North le composa de sept membres; en 1783, comme nous le verrons par la suite, Pitt y admit également sept personnes. C'était donc un honneur beaucoup plus grand de faire partie d'un tel conseil que lorsqu'il s'agit d'un cabinet de quatorze ou de seize membres, et il y eut des hommes d'un esprit supérieur, comme Burke et Sheridan, qui, jusqu'à la fin de leur vie, ne furent jamais invités à en franchir le seuil.
On dit, il est vrai, que Pitt ne se fut pas plutôt rassis qu'il eut le sentiment d'être peut-être allé trop loin, et on assure qu'il consulta l'amiral Keppel, assis à colé de lui, sur la. question de savoir s'il ne ferait pas
bien de se lever de nouveau et de s'expliquer. Sir Robert Adair a façon 16 ce fait au comte d'Albemarle, et disait le tenir de Keppel lui-même 1 . Toutes ces autorités ont droit à beaucoup de respect; cependant il ne paraît pas probable que la résolution ainsi annoncée par Pitt eût pu être formée dans la chaleur du moment, et par conséquent qu'elle pût être sujette à un revirement si soudain. Le récit de l'évêque Tomline, au contraire, donne à penser que la résolution de Pitt était réfléchie, et qu'il ne l'anuonça que quelques jours après l'avoir formée.
Ce qu'il y a de certain, c'est que M. Pitt ne témoigna aucune irrésolution lors du changement dans le gouvernement qui suivit la démission de lord North, et quand il se vit en mesure de choisir entre plusieurs situations secondaires. Ces offres lui furent faites par son ami lord Shelburne, car il n'avait avec lord Rockingham que de légères relations. On le pressa surtout d'accepter lepostede vice-trésorier d'Irlande. C'était une charge qui donnait peu de besogne et qui était fort payée, puisqu'on en évaluait les émoluments à 5,000 livres sterling par an. Pitt aurait pu pencher pour ce poste, que son père avait autrefois occupé; mais le jeune avocat préféra son indépendance, son appartement deLincoln's Inn et un revenu qui ne s'élevait pas tout à fait à 300 livres sterling.
M. Pitt ne témoigna pas la moindre humeur ni le moindre ressentiment en se voyant exclu des hautes charges. Il exprima publiquement et en diverses occasions la bonne opinion qu'il avait du gouvernement, et il lui donna franchement son appui sur les questions générales, tout en poursuivant sa ligne indépendante.
4 Voir les Mémoires de lord Rockinghani, vol. l" c .
La question à laquelle M. Pitt s'attacha surtout à cette époque fut celle des changements à apporter dans la représentation de la nation à la chambre des communes. La réforme parlementaire avait suivi de près la réforme économique. Les folles dépenses et le mauvais succès de la guerre d'Amérique dans ses derniers périodes avaient fait oublier à bien des gens que la poursuite de' cette guerre, môme à un tel prix, avait été quelque temps fort populaire dans le public, comme le témoignaient les aveux des chefs de l'opposition eux-mêmes à cette époque. On en était venu à soutenir, au contraire, que le parti de la guerre s'était surtout appuyé sur les représentant des bourgs clos. Un grand cri s'éleva bientôt contre ces bourgs, et bien des gens embrassèrent avec ardeur la cause de la réforme électorale; personne n'y apporta plus d'entrain que le révérend Christophe Wywill, ecclésiastique appartenant à une ancienne famille du comté d'York. Sa correspondance sur ce sujet, qu'il publia par la suite, comprend six volumes et vingt années : ce sont les meilleurs matériaux du temps pour l'histoire d'une cause qui ne devait triompher que bien des années après.
Sous l'inûuence de M. Wywill et d'autres hommes fort ardents du même parti, on convoqua à Londres une réunion générale des partisans de la réforme parlementaire. 11 fut convenu que la question serait immédiatement soumise à la chambre des communes. M. Pitt fut choisi comme l'homme )e plus propre à la développer, et lorsqu'on lui en ûl l'olTre, il accepta cette tâche.
Le 7 mai, après l'appel nominal des membres de la chambre, pratique employée à celte époque pour réunir un nombreux auditoire. Pitt développa longuement cette
grande question. Voulant s'assurer l'appui des réformateurs de tout genre, il s'abstint soigneusement, dans son discours comme dans sa proposition, de donner aucun détail sur son projet; il proposa seulement de nommer une commission pour examiner l'état de la représentation. Il attaqua résolument et hardiment «l'influence corruptrice de la couronne, influence stigmatisée à toutes les époques comme la source féconde de toutes nos misères; influence qui a pris la place de la sagesse, de l'activité, de l'effort, du succès, influence qui a grandi et s'est fortifiée en môme temps que nous, mais qui n'a malheureusement pas diminué et ne s'est pas affaiblie en môme temps que nous. » C'est là une des rares phrases à citer d'après le compte rendu court et plat d'un discours si animé ; par une série d'arguments dont il ne nous reste que le squelette, M. Pitt se déclara l'ennemi des botfrgs clos, repaires de cette corruption qu'il déplorait. Il faisait voir quelle étrange anomalie il y avait (et il faut bien admettre que c'était une anomalie) à voir des villages en décadence et presque sans population envoyer des membres au Parlement, sur Tordre de la trésorerie, ou sous le bon plaisir de quelque grand seigneur, de quelque gentilhomme propriétaire du sol; et il s'écriait vivement, «est-ce là une représentation ?» Il faisait ensuite appel à la mémoire d'un homme dont tous les membres de la chambre pouvaient parler avec plus de liberté que lui, disait-il, et il déclarait savoir de science certaine que cet homme (je n'ai pas besoin de dire qu'il faisait allusion à son père) qui n'était pas sujet, ajoutait-il, à se laisser séduire par des spéculations vagues et chimériques, incompatibles avec la pratique et le besoin des affaires, avait été d'avis qu'à moins qu'on n'en vînt à fonder un système de représentation plus équitable
et plus solide, la nation anglaise, quelque grande et quelque heureuse qu'elle pût être, en viendrait à se confondre avec la masse de celles dont les libertés se sont perdues par la corruption du peuple.
Lorsque Pitt se rassit au milieu des applaudissements, un des vétérans de la réforme, l'alderman Sawbridge se leva et seconda la proposition qu'il venait de faire.
Le nouveau gouvernement n'était point d'accord sur la question. Le duc de Richmond, par exemple, avait été l'un de ses premiers partisans; mais lord Rockingham y était secrètement opposé ; autant qu'on peut démêler ses sentiments à travers le brouillard des fautes de grammaire et des expressions confuses de sa lettre à M. Pemberlon Milnes 1 . Burkc y était décidément hostile. Fox, qui avait adopté l'avis contraire, eut quelque peine à l'empêcher de prendre part à la discussion. Fox parla lui-même en faveur de la proposition, Shéridan et sir George Savile en firent autant. D'autre part, Pitt rencontra l'opposition de son cousin Thomas Pitt de Boconnoc, qui trouvait la proposition trop vague et trop embrouillée, celle de son futur ami le lord avocat, celle de Rollc, le représentant du comté de Devon et celle de plusieurs autres membres. Au vote, la proposition fut re poussée à une majorité de vingt voix seulement, sur plus de trois cents votans, 461 voix contre 4 41. LprdMacaulay a fait remarquer que les réformateurs ne retrouvèrent ' jamais un vote aussi favorable jusqu'en 4831.
Le 47 mai, l'alderman Sawbridge présenta un bill sur une ramification du même sujet; il proposa d'abréger
* Publiée par lord Albemarle dans ses mémoires de lord Rockingham, vol. II.
la durée des parlements. Fox et Pilt parlèrent en faveur de la proposition, mais elle fut rejetée à une grande majorité. On ne put empêcher M. Burke de prendre part au débat ni de revenir à la première question. Shéridan, écrivant à l'un de ses amis en Irlande, décrit ainsi cette scène : « Vendredi, Burke a fait preuve de la plus magnanime imprudence : il a attaqué William Pitt avec des élans de fureur et il a juré que le Parlement était et avait toujours été précisément ce qu'il devait être, en sorte que les gens qui voulaient le réformer tendaient à renverser la constitution*. »
Le 19 juin, M. Pitt parla avec beaucoup de chaleur et de talent à l'appui d'un bill que lord Manon avait présenté pour empêcher la corruption dans les élections. M. Fox, tout en prodiguant les expressions courtoises à M. Pitt, soutint la thèse opposée, et « ce fut, dit l'évêque Tomline, la première question sur laquelle il leur arriva, je crois, de différer avant d'en venir à se séparer. Je dois pourtant faire observer que, bien qu'ils eussent jusqu'alors agi de concert dans le Parlement, il n'y avait entre eux ni intimité ni relations confidentielles*. »
Dans la commission nommée pour examiner ce Mil, lord Mahon consentit à céder sur divers points, dans l'espoir de rendre la mesure plus agréable à la chambre. Il raya les mots qui défendaient aux candidats de louer des chevaux ou des voilures pour transporter les électeurs au lieu du vote. Mais la clause portait encore qu'on ne remettrait pas, dans ce but , de l'argent aux électeurs, sous peine, pour ceux-ci, de perdre à jamais
* Mémoires de Fox, publiés par lord J. Russell, vol. I ,r .
* Vie de Pilt.vA. I».
leur droit, et pour le candidat, de devenir incapable de siéger cette fois dans le Parlement ; M. Pitt soutint cette clause que M. Fox et d'autres membres trouvaient trop sévère,, et elle fut rejetée au vote par une majorité de 26 voix. « Cette clause d'incapacité contenait la moelle de mon bill », dit lord Mahon, et il renonça à soutenir plus longtemps une mesure ainsi mutilée.
Le 25 juin, Fox et Pitt parlèrent tous les deux à l'appui d'une proposition dirigée contre lord Norlh et ses collègues. Elle ordonnait le payement au trésor des excédants restant entre les mains de M Rigby, naguères payeur des troupes, et de M. Ellis, naguères payeur de la marine. Lord North s'opposa à cette proposition, qui fut rejetée à une majorité de \ \ voix, prouvant ainsi combien le parti du dernier gouvernement était encore puissant dans la chambre des communes.
Pendant les trois mois qui s'étaient écoulés depuis la chute du dernier ministère , des divisions profondes s'étaient déjà élevées dans le nouveau gouvernement. Le chancelier était en mauvais termes avec la plupart de ses collègues, et on le soupçonnait de cabaler contre eux. Fox et Shelburne, tous deux secrétaires d'État, étaient jaloux l'un de l'autre, d'autant plus que la ligne de démarcation n'était pas bien nettement tracée entre leurs attributions. Les négociations pour la paix n'étaient pas chose facile. Les affaires d'Irlande en étaient venues à une situation critique, et on ne pouvait les régler sans quelque conflit d'opinion. Dès la mi-avril, Fox se plaignait déjà dans une lettre particulière, « d'avoir encore une fois 1 un cabinet plein de taquineries et de dissidences. »
* Mémoires de Fox, par lord J. Russe!, vol. l ,r .
Pour apaiser ces dissensions entre des collègues, il eût fallu un premier ministre énergique. Lord Rockingham, au contraire, avec les meilleures intentions, était timide, faible, indécis sur tous les points. Il n'aurait pu maintenir bien longtemps l'union des éléments discordants commis, au moins nominalement, à sa charge; mais dans le courant de juin il tomba malade, et il mourut le 1 or juillet.
Le cabinet se trouva aussitôt dissous. Sa Majesté envoya chercher lord Shelburne et lui offrit le poste de premier lord de Ja Trésorerie, maintenant vacant. Lord Shelburne accepta l'offre. La plupart des autres ministres y consentirent, mais Fox était bien résolu à ne pas supporter la domination de son rival. Il s'allia avec son ami intime lord John Cavendish, chancelier de l'échiquier, et ils arrivèrent tous deux à penser que l'homme le plus propre à devenir premier ministre était le beaufrère de lord John, le duc de Porlland, alors lord lieutenant d'Irlande. Portland était de tous points le pendant de Rockingham. Comme lui, il était de grande naissance, il possédait une fortune princière, son caractère était honorable, il était d'une timidité extrême et doué de facultés très-médiocres. Il était évident que Fox, avec son esprit supérieur, comptait gouverner le pays sous le nom de Sa Grâce.
^ ' Pour mettre à exécution leur résolution, Fox et Cavendish pressèrent le roi de nommer le duc de Portland à la trésorerie. Mais le roi ne vit point de raison de révoquer la nomination de lord Shelburne, et, sur le refus de Sa Majesté, les deux ministres donnèrent leur démission. Ils furent suivis par le duc de Portland qui se retira de Dublin, ainsi que par Burke, Sheridan et quelques autres fonctionnaires d'un rang inférieur, et ils conservèrent l'appui
d'un corps nombreux de partisans dans la chambre des communes,
Mais ils rencontrèrent dans le public peu de sympathie. On trouvait en général que la démission de Fox était impossible à défendre par des raisons d'intérêt public. Parmi ses amis indépendants, beaucoup d'esprits élevés le désapprouvaient, sir George Savjle en particulier. C'était pousser jusqu'à sa dernière limite le principe oligarchique que professaient à cette époque les grandes maisons whigs. Était-il supportable, dans un pays libre, que l'héritier de l'une de ces maisons fût seul jugé en état d'occuper la première place dans les affaires publiques? Il y avait, ^'ailleurs* qne autre circonstance qui ajoutait au ridicule de cette prétention, comme Horace Walpole le remarque, à cette époque, dans une de ses lettres : « Ce n'est pas assez, » dit-il, « que quelques grandes familles prétendent au droit exclusif et héréditaire de nous four-* nir une tête ; elles veulent absolument choisir une tête sans langue ! »
Soutenu, à ce qu'il espérait, par l'opinion publique, mais exposé à des chances défavorables dans la chambre ,des communes, le nouveau premier ministre s'occupa de remplir les postes vacants. Le comte Temple, cousin germain de Pitt, fut nommé lord lieutenant d'Irlande, avec son frère, William Grenville, comme premier secrétaire. les sceaux de secrétaires d'État, que Fox et Shelburne avaient abandonnés, furent confiés à Thomas Townsliencl et à lord Granlham. La place de chancelier de l'échiquier fut offerte à Pitt, et il accepta. Ce fut ainsi que Pitt arriva à l'une des charges les plus importantes du gouvernement quelques semaines après avoir accompli sa vingt-troisième année.
Dans le nouveau ministère, le membre le plus âgé, le secrétaire d'État Townshend, fut nominalement chargé de diriger la chambre des communes ; mais c'était sur Pitt que lord Shelburne comptait pour tenir téte aux grands orateurs rangés dans l'opposition, et par le fait, comme on le vit dans la suite, ce fut Pitt qui joua le premier rôle dans toutes les discussions.
Le Parlement fut bientôt prorogé après une séance d'explications ministérielles dans les deux chambras, pans |a chambre des communes, Pitt, dont le collège n'était pas encore convoqué, et dont la nomination n'était pas rnême annoncée, put prendre part au débat, et, pour la première fois, il eut avec Fox une altercation assez vive : « Le trèshonorable secrétaire d'hier, » dit le jeune orateur, « peut être regardé comme appartenant au public, et j'ai par conséquent le droit de l'interroger au sujet de la conduite qu'il a tenue en renonçant à un poste aussi important. Sa répugnance, à mon avjs, était pour les hommes et non pour les mesures, car, si le très-honorable membre avait, pour les, sentiments politiques de lord Shelburne, l'aversion qu'il professe maintenant, comment se fait-il qu'il l'ait accepté, il y a trois mois, comme collègue?»
Dans l'autre chambre, lord Shelburne défendit la résistance qu'il avait opposée aux prétentions de Fox et de Cavendish,en se référant aux maximes de celui qu'il appelait son maître en politique, le feu comte de Çhatham. « Le noble comte, » dit-il, « soutenait toujours que le pays ne devait être gouverné ni-par une oligarchie, ni par des raisons de famille, et que, si on gouvernait ainsi, la constitution succomberait infailliblement. C'est d'après ces principes que j'ai toujours agi, » ajoutait Shelburne.
Les lettres intimes de M. Pitt à sa mère sont le plus fidèle
miroir de ses sentiments et de sa conduite à cette époque et quelque temps après. Je les insère tout au long, ou j'en extrais, comme de coutume, lous les passages intéressants; ce sera la conclusion de ce chapitre.
« Lincolns' Inn, 27 Juin 1782.
» Mon frère me dit qu'il vous a appris que lord Rockingham était malade, ce qui malheureusement entrave tout pour le moment; mais lord S. m'a dit hier que lord H. avait manifesté le désir de faire quelque chose qui pût vous donner une sécurité pour l'avenir. Vous êtes bien bonne de penser à me donner une part de ce que vos propres affaires réclament entièrement ; mes nécessités ne sont pas si pressantes que je ne puisse très-tolérablement attendre pour le moment, et je compte qu'avec le temps Westrninsler-Hall fournira à tout ce dont j'ai besoin.
» Le circuit commence de mardi en huit. J'espère venir vous voir en me rendant dans l'ouest; sinon, je viendrai certainement au retour, et je compte être en mesure de rester avec vous quelque temps après le circuit, bien que mes projets pour le reste de l'été ne soient pas encore bien, arrêtés. J'espère que mistriss Stapleton vous a rejointe à l'heure qu'il est, et qu'elle est en aussi bonne santé que de coutume. Je suppose que mon frère ne vous a pas parlé d'un mariage dont le monde entier est certain ici, mais dont il ne sait rien, à ce qu'il m'assure, entre lui et la beauté d'Albemarlc-street*. Il n'y a point de nouvelles publiques récentes, mais notre flotte meta la voile dans ce moment,
* Mary Elisabeth, fille du très-honorable Thomas Townshend. Le mariage en question n'eut lieu que plus d'un an après.
ce qui nous amènera probablement bientôt quelque chose d'important. L'état fort précaire de lord Rockingham tient bien des choses en suspens, et, s'il tourne mal, j'ai peur que ce ne soit la cause d'une grande confusion. Du reste, au point où en sont les choses, on ne peut pas savoir si ce ne sera pas le cas, quoi qu'il arrive. »
« Mardi, 2 juillet 1782.
» Ma chère mère,
» Je vous suis bien obligé de votre lettre, et bien fâché de penser que les affaires inévitables qui ont amené un intervalle entre les miennes vous aient laissée dans cet état d'inquiétude que l'éloignement amène trop naturellement. J'espère que vous avez reçu en son temps la lettre que je vous ai écrite samedi dernier. D'après ce que je vous disais, vous ne serez pas étonnée d'apprendre que lord Rockingham est mort hier matin. On ne peut encore prévoir complètement quelles en seront les conséquences pour le public. Quant à ce qui me regarde, je crois que les arrangements pourront être de nature à me permettre et peut-être à me commander d'y jouer un rôle. Si je le fais, je crois n'avoir pas besoin de dire que vous connaissez assez les principes que j'y apporterai. Le temps a été trop court pour qu'il y ait encore rien de fait, et j'ai seulement vu les vœux que formaient ceux qui prévoyaient l'événement. On ne 4 peut savoir comment on ajustera les prétentions diverses. Dès que je serai en mesure de vous faire savoir quelques détails, je vous les enverrai par une voie plus sûre, et je vous en préviendrai. Vous ne vous
étonnerez pas que je sois un peu pressé. Je suis bien content d'apprendre que Harriot soit mieux.
» L'affaire en question sera probablement réglée d*une façon ou d'une autre avant qu'il soit nécessaire de me décider pour le circuit.
» Je suis, ma chère mère, etc.
» W. PlTT. »
» Mon pauvré domestique John a eu une violente attaque de son ancienne maladie; la crise a été très-grave. Il va mieux et j'espère qu'il est en bonne voie, mais il est encore très-malade. Je crois qu'il a grande envie de voir sa femme, tout en ne se souciant pas de la faire venir immédiatement. Je crois que si vous vouliez avoir la bonté de l'envoyer par la diligence, en pourvoyant aux frais de son voyage, ce serait une grande satisfaction pour lui. Je crains que, dans tous les cas, il ne si&pas tout à fait bien d'ici à quelque temps. J'ai un domestique qui peut le remplacer pour le moment. »
« Vehdredi, 5 juillet 1782.
» Je suis sûr que vous êtes impatiente d'avoir de mes nouvelles. Les choses commencent à s'arranger, et à tout prendre, j'ai bon espoir pour le pays, bien que tout ne soit pas précisément comme on l'aurait désiré. Fox a imaginé de donner sa démission, sans autre raison, que je sache, que la nomination de lord Shelburne, à la trésorerie. Lord John Cavendish s'en va aussi, ce qui n'est pas étonnant puisque, dès le début, il n'a accepté qu'à cause de lord Rockingham. Il y aura encore des changements dans les rangs inférieurs de quelques départements, mais
le gros reste ferme. Pour ma part je vais probablement à la trésorerie comme chancelier de l'échiquier, ou au ministère de l'intérieur comme secrétaire d'État. L'affairfl ne peut être réglée définitivement avant demain ou aprèsdemain, mais tout promet d'aller aussi bien que possible en pareille circonstance. M. Townshend fera certainemènt partie de ce nouvel arrangement et probablement dans un poste plus important, ce qui est pour moi une grande satisfaction. La conduite de lord Shelburne est tout ce qu'on peut désirer. LePartement s'ajournera dans un jour ou deux, et on ne fera rien ou à peu près, d'ici à la session prochaine. Ce que j'ai le plus à regretter, c'est la probabilité que tout ceci retarde le bonheur que j'aurai à vous voir. Mais j'espère que ce ne sera pas pour tout l'été.
» J'ai écrit en toute hâte, avec l'intention de profiter de la poste; mais je crois qu'il vaudra mieux, vu la prudence qu'il me faut commencer à pratiquer, ne pas envoyer ma lettre par cette voie. J'oubliais de dire que M. Gren ville continuera à occuper sa situation actuelle, ou en prendra une nouvelle; il désapprouve complètement la démarche de Fox. Je suis sùr que vous serez bien aise de savoir cela. »
a Grafton-street, 16 juillet 1782.
» Notre nouveau conseil des finances vient de se mettre à l'œuvre. Je ne sais si ce sera ce qu'on peut imaginer de plus amusant, mais en tous cas je ne crois pas que ce soit très- fatigant. Sous tous les autres rapports ma situation me satisfait et fait plus que me satisfaire ; elle promet, ce me semble, tous les agréments possibles.
J'espère que lord North ne tardera pas û me faire place à Downing-Street. J'aurai là la meilleure maison qu'on puisse avoir en ville pour l'été.
« Grafton-street, 30 juillet 1782.
» Je ne sais si je pourrai réussir comme je voudrais pour votre ami du pays de Galles. De tous les secrets de mon métier, celui que j'ai le moins appris dans ce court espace de temps, c'est ce qui regarde le patronage. J'ai en idée que cette partie regarde presque entièrement le premier lord, bien que les recommandations puissent certainement avoir du poids auprès de lui. Je n'ai pas besoin de vous dire, je pense, que je ferai tout ce que je pourrai convenablement faire. La requête de Harriot, ou pour mieux dire de son voisin (car je n'accuse certainement pas Harriot d'être une solliciteuse trop pressante;, n'est pas, je le crains, de nature à me permettre d'y faire grand'chose: mais je verrai ce que je puis faire, et je le lui ferai savoir. En tous cas, elle peut être parfaitement tranquille ; je ne suis pas encore assez las des demandes pour trouver bien mauvais qu'elle ait servi d'intermédiaire à celle-ci. J'espère, dans le courant de la semaine, être confortablement établi dans un coin de ma grande et incommode maison. »
« Grafton-street, 10 août 1782.
» Je suis obligé de m'avouer coupable des torts que vous me reprochez en fait de correspondance, j'espère vous en donner à l'avenir moins de cause. En même temps, bien que je sois fort loin de prétendre ne jamais avoir
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une heure de loisir, vous supposez bien que les affaires surviennent parfois de manière à m'em pêcher d'écrire, ou du moins à m'e m pêcher d'écrire très-exactement. J'avais appris en substance de lord Shelburne ce que vous me dites de la lettre qu'il vous a adressée; c'est, à tout prendre, très-favorable, et comme je suis sûr qu'il n'est pas disposé à perdre de temps dans cette affaire, je ne doute pas que vous n'en éprouviez bientôt les bons effets ».
Mon secrétaire que vous voudriez connaître est un homme dont vous n'avez probablement jamais entendu prononcer le nom, un M. Billingham, à l'armée un ami de mon frère. Vous yous étonnerez de voir prendre un secrétaire dans l'armée; mais comme cet office est complètement une sinécure, et n'a d'autre charge que celle de toucher quatre cent livres sterling par an, il n'y a point de profession qui y fasse obstacle. Je n'ai pas encore de secrétaire particulier, et jusqu'à présent du moins je n'en vois pas la nécessité.
a Downing-street, 5 septembre 1*382.
» Je n'ai pas goûté de la vie de Hayes autant que vous semblez le croire, puisque je n'ai pu y aller passer <jue quarante-huit heures depuis quinze jours. J'espère trouver moyen de m'échapper bientôt pendant quelques jours pour aller chasser, bien' que les vacances du Parlement n'amènent pas de relâche dans les affaires. Je voudrais entrevoir une perspective de trouver le temps de vous aller voir à Burton.
! II s'agissait des arrérages delà pension de lady Chatham.
« Dowrting-street, 12 septembre 1782.
» Je vous suis fort reconnaissant de votre lettre que j'ai reçue hier à mon retour de Cheveley où je n'ai passé que deux jours. C'est une bien courte visite pour une si longue distance; mais, comme mon frère y allait» j'ai cru que cela valait la peine d'y aller aussi; j'ai élé bien dédommagé par le grand air et l'exercice dont j'ai joui à la chasse, et par le plus beau temps du monde. Ce qu'il y a encore de mieux, c'est le bon vent d'est qui vaut tout le reste, puisque la flotte vient de partir pour Gibraltar. Je vous assure que je n'oublie pas les leçons que j'ai si longtemps pratiquées, et que je monte achevai en dépit des affaires, bien que j'en aie besoin moins que jamais; je ne me suis jamais si bien porté. Je puis faire tout ce que j'ai à faire aux heures qui me conviennent; il s'agit seulement de se préparer pour le moment des grandes occupations; cela est fort nécessaire, mais n'exige pas une constante réclusion. Nous sommes à l'œuvre pour préparer toutes sortes de réponses officielles ; le champ est vaste et je crois que nous aurons quelque succès. »
« Dimanche, (décembre 1782).
» L'affaire de Gibraltar est, il me semble, en meilleure situation depuis notre dernier débat ; mais je ne serai pas fâché si difinitivement elle n'est pas mise en question à la fin du traité, ce dont il y a quelque chance.
» J'attends impatiemment les ordres de la trésorerie sur un sujet qu'il ne m'est pas aisé de régler moi-môme ». »
i L'affaire des arrérages de lady Chatbam.