‹ William Pitt et son tempsChapitre 27 sur 51 · CHAPITRE III 4782-J · texte numérisé non relu

CHAPITRE III 4782-J

Reconnaissance dé l'indépendance de l'Amérique. — On * ropose la cession de Gibraltar — Traités préliminaires avec la France et l'Espagne. — Conférence entre Pitt et Fox. — Coalition de Fox et de North. — Défaite de lord Shelburne. — Grand discours de Pitt en défense de la paix. — Lord Shelburne donne sa démission. — Pitt refuse la Trésorerie. — Il donne sa démission de la charge de chancelier de l'échiquier. — Ministère du duc de Portland. — Pitt dans la vie privée. — Il met de nouveau en avant la question de la réforme parlementaire, mais il est battu. — Le prince de Galles. — Mariage de lord Chatham.

A mesure que l'automne avançait et que l'époque de la réunion du Parlement approchait, les nouveaux ministres étaient de plus en plus frappés des difficultés qu'ils avaient lieu d'attendre dans la chambre des communes. Il semblait très- désirable pour eux de gagner, s'il était possible, des forces dans les rangs de l'opposition. L'opposition se composait à cette époque de deux partis encore indépendants et fort éloignés l'un de l'autre, le parti de M. Fox et le parti de lord Norlh, et on pouvait peut-être opérer une jonction avec l'un des deux. Mais les désirs du premier Jord de la'trésorerie ne s'accordaient passur ce point avec ceux de son chancelier de l'échiquier. Lord Shelburne, ce qui était fort naturel, éprouvait quelque humeur de la violence de Fox contre lui, et il était beaucoup plus disposé

à s'allier à lord Norlh. Mais Pitl déclarait positivement que rien ne le déciderait à donner les mains à ce dernier projet. Il conservait toute son antipathie pour la direction de la guerre d'Amérique et pour ses auteurs; mais il était disposé à se joindre à ceux qui, comme Fox, avaient travaillé avec lui à s'opposer à cette guerre et à renverser lord North.

Plusieurs autres membres du cabinet secondaient vivement les désirs de Pitt dans cette question, entre autres le général dConway et l'amiral, devenu vicomte Keppel. Ils avaient longtemps été les partisans de Fox, et, tout en conservant leurs places, ils regrettaient d'être séparés de lui ; mais la répugnance de lord Shelburne restait encore in- . surmontable. Au milieu de toutes ces discordes intérieures, le moment de la réunion du Parlement approchait ; il n'y avait point de résolutions prises, ni d'ouvertures faites d'aucun côté.

Le Parlement avait été convoqué pour le 26 novembre. La réunion fut prorogée au 5 du mois suivant, dans l'espoir que la paix pourrait alors être conclue. On signa, en effet, à Paris, le 30 novembre, les articles préliminaires des négociations avec l'Amérique qui devaient plus tard ôlre insérés dans un traité de paix. Ces préliminaires reconnaissaient, en termes explicites, les colonies révoltées ; mais les conventions avec la France et l'Espagne demandaient beaucoup plus de temps pour en venir à un accommodement. Les ministres différaient également sur ce point . Lord Shelburne voulait céder Gibraltar aux Espagnols pour recevoir en échange Porlo-Rico ou quelque autre île dans les Indes occidentales. Lord Keppel, le duc de Grafton et plusieurs autres membres du cabinet étaient fort opposés à cet échange. Nous apprenons, da-

près un passage prudent d'une lettre de Pilt à sa mère, la dernière que j'ai citée dans le chapitre précédent, que Pitt était au nombre des ministres qui résistaient au projet de lord Shelburne et qui finirent par l'emporter *.

On peut soupçonner que cette double dissidence touchant l'alliance avec Fox et l'échange de Gibraltar avait contribué à diminuer un peu l'intimité qui existait entre le chancelier de l'échiquier et son chef.

Il parait que, dans l'automne, lord North et ses amis avaient beaucoup parlé*, un peu trop au gré de qaclquesuns, « d'abstention, de neutralité, de modération. » Lorsque les deux chambres se réunirent, le 5 décembre, lord North parut à sa place et parla aveobeaucoup d'égard et de retenue; mais rien ne pouvait égaler la violence de Burke et de Fox. Fox surtout qui, dans les explicatipns du mois de juillet précédent, avait appelé lord Shelburne t un Borgia et un Catilina, » s'éleva celte fois contre sa «duplicité et sa perfidie, » et le compara à un serpent à deux lêles ! On pouvait assurément reprocher aux explications des ministres quelque divergence. Dans la chambre des pairs, lord Shelburne avait dit que la reconnaissance de l'indépendance américaine dans les articles préliminaires était conditionnelle et provisoire, tandis qu'à la chambre des communes, Pitt et Conway avaient déclaré tous les deux qu'à leur avis il fallait tenir cette reconnaissance pour sérieuse et définitive.

La première partie de la session qui s'ouvrit le 5 dé-

* J'ai di^jà publié, dans l'appendice du septième volume de mon Histoire d'Angleterre, un extrait des mémoires manuscrits du duc de Grafton, rendant compte tout au long des discussions du cabinet, relativement à Gibraltar.

2 Lettre de Gibbon à Holroyd, 14 octobre 1782.

cembre, fut bientôt interrompue par l'arrivée des vacances de Noël, et le Parlement fut prorogé pour un mois. Il y avait déjà eu des discussions très-vives. Pitt en avait toujours pris la direction au nom du gouvernement, et avait soutenu sans inégalité la lutte avec les grands orateurs de l'opposition ; et il est bon de remarquer, tant l'ascendant du génie est une chose naturelle dans les assemblées populaires, qu'il avait ainsi joué le premier rôle sans donner aucun ombrage à son chef nominal, M. le secrétaire d'ÉtatTownshend. Jadis ajnideson père et devenu lésion, celui-ci continua d'agir, de cqncerj, avec lui, le plus cordialement du monde.

Pendant ces courtes vacances, nous voyons Pitt appeler lord Manon à Londres par le bi||etsuivant, probablement dans le but de concerter avec lui une mesure de réforme parlementaire :

« Downing-street, 98 décembre 1782.

» Mon cher lord,

» J'espère qu'il vous sera possible de venir immédiatemont en ville. Voici le moment où nous pourrions convenir de quelque chose, et je crois qu'un jour ou deux nous suffiront pour toutes les discussions nécessaires avant d'en venir aux mesures pratiques.

» Tout à vous très-affectueusement,

» W. Pitt. »

Les conditions des traités préliminaires a^vec la France et l'Espagne (nous n'avions encore qu'une trêve avec la Hollande) étant enfin réglées, on les signa à Paris le 20 jan-

vice H83. Le 27, ils furent présentés aux deux chambres du Parlement, à la chambre des pairs par lord Grantham, à la chambre des communes par son collègue, le secrétaire Townshend. On leur laissait le temps de l'examiner, puisque les adresses en réponse au roi étaient fixées au 17 du mois suivant.

Presque tous ceux qui, dans ce siècle-ci, ont écrit sur cette question sont convenus que les conditions de ces traités nous étaient aussi favorables que nous pouvions avoir droit de les espérer ou de les demander dans la situalion où nous nous trouvions. Nous nous bornions à concéder aux Américains l'indépendance, que, par le fait, ils avaient déjà conquise; nous rendions aux Français Chandernagor et Pondichéry, les comptoirs du Sénégal et l'île de Sainte-Lucie. Nous rendions aux Espagnols Minorque et les deux Florides. Mais nous conservions notre empire dans l'Inde, ce grand contre-poids aux colonies que nous perdions dans un autre continent; nous conservions le rocher de Gibraltar, contre lequel les deux grandes monarchies bourboniennes avaient vainement essayé leurs forces. Et, comme lord Macaulay l'observe avec beaucoup ^'énergie, l'Angleterre sauvait môme sa dignité, car elle ne cédait à la maison de Bourbon qu'une partie de ce qu'elle lui avait pris dans les guerres précédentes.

Mais au moment même, on ne reconnut pas tout le poids de ces diverses considérations. A peine les termes des traités furent-ils connus que de grands murmures s'élevèrent. On avait presque oublié déjà la nécessité des concessions, et ces concessions frappaient tous les regards. Ceux qui avaient crié le plus haut « contre une guerre ruineuse, » déployèrent toute la vigueur de leurs poumons pour crier contre « une paix ruineuse. » Dans cette situa-

tion, le cabinet eut beaucoup de peine à rédiger les adresses des deux chambres, afin d'exprimer au moins une approbation mitigée des traités. « Nous convînmes, » dit le duc de Graflon dans ses mémoires manuscrits, « qui* nous ne pourrions pas faire passer et qu'il ne fallait pas proposer des termes triomphants; les plus modérés obtinrent le plus de succès, et furent adoptés. »

Au moment où on portait les traités devant le Parlement, l'administration de lord Shelburne était déchirée par des dissensions intérieures. Lord Keppel avait déjà quitté l'amirauté, et Richmond avait cessé de se rendre au conseil. D'autres changements s'ensuivirent bientôt, Grafton et Conway exprimèrent leur mécontentement, et lord Carlisle donna sa démission de sa charge de lord chambellan.

Ainsi séparé delà plupart de ses collègues, pressé par la nécessité de trouver dans le, Parlement une majorité qui approuvât les traités, lord Shelburne céda enfin aux pressantes instances de Pilt. Il consentit à regret à ce qu'on offrît à Fox et à ses amis de rentrer au service de la couronne. Il est certain que, jusqu'au mois de février 1783, on eût pu opérer cette jonction sans sacrifier le moindre principe politique de part ni d'autre. Pitt profita aussitôt de la permission. Il se rendit chez Fox auquel il avait demandé un rendez-vous, mais la conférence entre eux ne fut pas longue. A peine Fox eut-il appris l'objet de la visite qu'il demanda si lord Shelburne comptait rester premier lord de la Trésorerie. Pitt répondit affirmativement : « Il m'est impossible, » dit Fox, « de faire partie d'un gouvernement dont lord Shelburne serait le chef.» «Alors, nous n'avons pas besoin d'aller plus loin,» dit Pitt; «je ne suis pas venu ici pour trahir lord Shel-

burne ; » et en disant ces mots, il prit congé. L'évêqae Tomline, après avoir raconté cette entrevue, ajoute : « Ce fut, je crois, la dernière fois que M. Pitt se trouva avec M. Fox dans une maison particulière, et c'est de ce moment que date l'hostilité politique qui dura tout le reste de leur vie 1 .»

Henry JDundas qui, sous l'administration de lord Shelburne, était resté lord avocat d'Ecosse et remplissait en outre les fonctions de trésorier de la marine, fit, de son propre mouvement, d'activés démarches dans une autre direction. Il eut plusieurs conférences avec William Adam, ami et confident de lord Norlh : « Il n'y a plus aucune chance, pour le moment du moins, » dit-il, « que le ministère actuel fasse à lord North des ouvertures d'alliance. Lord Shelburne et moi, nous y avions poussé, mais nous n'avons pu y décider les autres ministres.... Si lord Shelburne donne sa démission, Fox et Pilt peuvent encore se raccommoder, et dissoudre le Parlement ; tout sera fini alors pour lord North. Je ne vois nul autre moyen d'empêcher ceci que le soutien de lord North dans l'adresse. » En s'en allant, il repéta : «Pour faire l'affaire, il faut un appui complet et sans conditions.»

En parlant ainsi, Dundas voulait effrayer lord North et l'amener à céder. Mais il avait dépassé son but. Lord North, au contraire, fut irrité et se révolta devant un ton si péremploire. Avec cette modification dans l'humeur du

* Vie de Pitt, vol. I. D'ap w ès le récit de l'évêque, on pourrait croire à première vue que l'entrevue entre Fox et Pitt eut lieu à la fin de l'année 1782, maU la date exacte est le 11 février 1783, comme on peut le voir d'après une lettre de William Grenwille (Cour et cabinets de George III, vol. I er ) et d'après l'assertion de Henry Dundas. Mémoires de Fox, vol. II.

dernier ministre et l'hostilité constante de Fox, il était évident, en faisant entrer en ligne de compte la disposition publique à cette époque, que, si ces deux grands chefs de parti se liguaient ensemble, ils disposeraient de la majorité contre le gouvernement sur les conditions de la paix.

Il y avait pourtant des deux parts les plus grands obstacles à cette combinaison. Jamais deux hommes d'État n'avaient été plus opposés l'un à l'autre en paroles, en pensées et en actions. Non-seulement jpendant bien des années Fox avait fait de l'opposition contre toutes les mesures de lord North; il avait personnellement épuisé contre lui tout son vocabulaire d'invectives; il avait déclaré qu'il était dépourvu «d'honneur et d'honnêteté; » il avait appelé à grands cris sur sa tête un châtiment éclatant; il avait dit, onze mois auparavant, qu'il consentirait à passer pour le plus infâme des êtres, « s'il pouvait penser un seul instant à traiter avec un pareil homme'.»

De son côté, bien qu'en termes plus modérés, lord North avait attaqué pendant de longues années les principes, de Fox. Cependant, au moment où la chute de lord Shelburne s'élevait devant eux comme une grande tentation, ces deux hommes éminents, dans une heure fatale pour leur réputation, se rapprochèrent peu à peu. L'agent secret et l'intermédiaire des premières communications fut, du côté de lord North, son fils aîné, George North, qui pour son compte penchait vers les whigs. De ce côté travaillait aussi William Eden, quelques mois auparavant premier secrétaire d'Irlande, et qui était peut-être un peu impatient de

1 Voir son discours à la chambre des communes le 5 mars 1782.

retrouver une autre place. Du côté de Fox, on peut citer particulièrement son parent et son ami intime, le colonel Fitz Patrick, et un autre de ses amis, John Townshend.

La première entrevue entre Fox et North eut lieu le 44 février, chez M. George North. Les deux hommes d'État firent preuve de franchise et de droiture. Ils convinrent que la réforme du Parlement serait entre eux une question ouverte. Ils se promirent de déposer toute leur ancienne animosilé; Fox déclara qu'il espérait que leur administration reposerait sur une confiance et une bienveillance réciproque, seul moyen de la rendre permanente et utile^ Ils convinrent aussi de s'opposer à l'adresse sur la paix, et lord North rédigea l'amendement que devait proposer lord John Cavendish. Cet amendement tendait seulement à réserver à la chambre le droit de désapprouver plus tard les conditions définitives, mais il contenait une autre clause exprimant la considération du Parlement pour les loyalistes américains : comme il était-probable que cet article plairait moins aux whigs, lord North se chargea de présenter séparément cet amendement.

Cependant lord Shelburne, voyant qu'il n'avait rien à attendre de Fox, résolut de s'adresser à lord North, tout en sachant que celte démarche, si elle réussissait, lui coûterait la retraite de Pitt. Il fut convenu que Rigby, en qualité d'ami personnel de lord North, irait le trouver pour lui proposer une entrevue avec lord Shelburne. Le vieil entremetteur, séduit par l'appât d'une place, se rendit en conséquence chez le dernier premier ministre, mais lord North avait alors conclu son traité avec Fox ; il répondit donc laconiquement à Rigby : « Je ne puis voir lord Shelburne- maintenant, il est trop tard. »

On porta les adresses sur la paix aux dçux chambres le 47 février, comme on l'avait annoncé. A la chambre des lords elle passa à 69 voix contre 55. A la chambre des communes, elle fut proposée par M. Thomas Pitt, et secondée par Wilberforce, à la prière de William Pilt. Lord John Cavendish proposa alors son amendement, sans s'élever dans son discours au-dessus de sa médiocrité ordinaire. MaisNorth et Fox déployèrent tout leur talent. Le bruit de leur alliance courait déjà et donnait matière à bien des reproches. Fox avoua le fait quant à ce qui concernait le vote du jour, mais il défendit la combinaison sur de plus larges bases : « Il n'est pas dans ma nalure, » dit-il, « de conserver de la rancune ou des inimitiés ; mes amitiés sont éternelles, mes inimitiés ne le sont pas. » Townshend fut clair et explicite en parlant pour le gouvernement ; le discours de Dundas fut habile el amer. Pilt ne se leva qu'à quatre heures; il ne pouvait plus faire une grande impression sur la chambre ; on était épuisé de fatigue. Il était d'ailleurs épuisé lui-même, et son discours ne fut pas bon : « Il lui arriva bien rarement, » dit l'évôque Tomline, « de parler avec moins d'effet. »

Dans un des passages de ce discours en réponse à Sheridan , Pitt parla durement de ce qu'il appela ses épigrammes et ses phrases théâtrales. Il conseillait à Sheridan de les conserver plutôt pour le théâtre où elles obtiendraient toujours ce qu'elles méritaient, les applaudissements de l'auditoire. L'insulte était indigne de l'homme et de l'occasion, et elle exposa Pitt à la plus dure riposte qu'il ait jamais reçue. Sheridan bondit de sa place, « pour s'expliquer seulement,» dit-il, et avec une présence d'esprit et une vivacité admirables, il reprit : « Si jamais je m'occupe de nouveau de ces compositions

auxquelles le très-honorable membre vient de faire une allusion si flatteuse, je pourrai être tenté de commettre un acte de présomption. Je serai peut-être encouragé par ses éloges à développer un des meilleurs personnages de Ben Johnson, dans la pièce de Y Alchimiste, le petit garçon en colère ! »

Un peu avant sept heures du matin, cette discussion animée cessa enfin ; on rangea en bataille les votants impatients, et les deux oppositions combinées remportèrent à une majorité de seize voix.

Avant de se coucher ce matin-là, M. Pitt trouva le temps d'écrire à la haie un billet :

a Downing-street, mardi matin, 18 février 1783, sept heures moins un quart.

» Ma chère mère,

» J'espère que vous avez assez l'habitude de voir dans le monde politique une telle chose que des changements, pour n'être pas très-surprise du résultat de notre affaire à la chambre des communes. On a proposé un amendement à notre adresse qui supprimait tout éloge de la paix, et les deux bannières de lord North et de Fox ont amené 224 voix contre nous ; nous en avons eu 208. Ceci est décisif, à ce qu'il me semble. C'est un peu plus tôt que je n'imaginais, mais ce n'était certainement pas tout à fait inattendu. Nous quitterons honorablement le champ de bataille. Je vais me coucher ; je suis parfaitement bien portant, malgré la fatigue.

» Toujours respectueusement, etc.

» W. Pitt. »

En dépit de cette grande défaite, lord Shelburne ne donna pas sur-le-champ sa démission. Il avait un vague espoir de conserver encore sa situation, et il était résolu en tous cas à attendre un second coup. Il n'attendit pas longtemps. Le 21, lord John Cavendish proposa à la chambre une seconde série de résolutions déclarant qu'on tenait les conditions de la paix pour inviolables, mais que les concessions étaient exagérées. Peu de discussions ont surpassé comme intérêt celle qui s'éleva alors. La nouvelle coalition était franchement avouée, et comme le colonel Fitz Patrick, l'un de ses principaux auteurs, le confesse dans une lettre particulière, tout le monde l'attaqua. Deux membres indépendants, Thomas Powys, représentant du comté de Northamplon, et sir Cecil Wray, depuis longtemps partisans de Fox, se levèrent successivement pour protester contre * celte alliance dénaturée. » Bien d'autres qui ne pouvaient parler se donnaient au moins le plaisir de murmurer et de grogner. Fox n'avait pas grand'chose à dire pour défendre la conséquence de sa conduite, mais il dit le mieux possible ce qu'il avait à dire, et il chercha à défendre la coalition par des raisons d'intérêt politique, tout en regrettant franchement et convenablement la perte de ses amis.

Si Pitt avait, comme on peut le croire, perdu quelque terrain dans la discussion du 17, il fit plus que le regagner dans la discussion du 21. Ce second discours surpassait en énergie et en éloquence tous ceux qu'il avait prononcés jusqu'alors, et doit prendre place parmi les plus grands triomphes oratoires de sa vie. Se levant immédiatement après Fox, il débuta ainsi ;

« Estimant, comme je le fais, Monsieur, le talent du très-honorable membre qui vient de parler, je regrette

avec toute la chambre de le voir employer ce talent, comme il l'a fait aujourd'hui, à enflammer l'imagination et à égarer le jugement des hommes. On vient de me dire, Monsieur, qu'on « ne m'enviait pas aujourd'hui le triomphe de ma situation; » c'est un langage qui convient aussi mal à la franchise de l'honorable membre qu'à ses principes actuels. Les triomphes de parti, qui paraissent enchanter si fort ce ministre qui s'est nommé lui-môme, ne m'entraîneront jamais, Monsieur, à commettre une inconséquence que puisse effleurer le plus léger soupçon. Je ne m'engagerai jamais dans des inimitiés politiques sans une cause d'intérêt public. Je ne renoncerai jamais à mes inimitiés sans l'approbation publique. Je ne m'exposerai pas à être questionné et abandonné, à la face de cette chambre, par un seul ami vertueux et mécontent. » •

De cette préface, Pitt passa à défendre la paix par un argument qui reste encore le plus solide et le plus efficace parmi tous les plaidoyers en faveur de cette mesure : « J'ai, Monsieur, trop longtemps occupé votre attention sans véritable utilité. Je nepuis hésiter à croire, d'après la teneur évidente de la discussion de ce soir, qu'elle a pour cause le désir d'obliger le comte de Shelburne à quitter la trésorerie, plutôt qu'une véritable conviction des censures que méritent les ministres à l'occasion des concessions qu'ils ont faites.. Je dirai seulement ceci du comte de Shelburne; ses mérites sont autant au-dessus de mes éloges que les procédés par lesquels on le diffame sont au-dessous de mon attention... Je le répèle, ce n'est pas le traité, c'est lé comte de Shelburne seul que les moteurs de cette affaire veulent frapper. Voilà ce qui soulève cet orage des factions, voilà le but de la coalition contre nature à laquelle j N ai fait allusion. Mais, si cette funeste

alliance n'est pas consommée, si ce fatal mariage n'est pas encore solennisé, j'y connais de justes et de légitimes obstacles, et au nom de la sûreté publique, j'interdis ici les bans. »

Le fils de Chatham parla en particulier de lord North en termes tout aussi amers que ceux que son père avait jamais employés : « Enfin, Monsieur, tout ce qui peut paraître déshonorant ou insulïisant dans celle paix doit être mis à la charge du noble lord au ruban bleu; c'est lui qui a prodigué les deniers publics, et poursuivi, avec une témérité et un entêtement notoires, là guerre engendrée par sa politique funeste et oppressive, jusqu'à ce que sa complète incapacité à. remplir le poste qu'il occupe eût rendu une paix quelconque indispensable au salut de l'Etat. » Pitt fit appel à la mémoire de Chatham avec une respectueuse affection : « Mes premières impressions ont été en faveur des façons les plus pures et les plus désintéressées de servir l'Etal ; ces impressions me sont encore et resteront, j'espère, toujours chères à mon cœur, je les conserverai comme un legs plus précieux que le plus riche héritage. » Le grand orateur (car on peut déjà lui donner ce titre) termina par quelques vers d'Horace exprimant une pensée aussi élevée que les siennes:

« Laudo nianentem ; si ceteres quatit Pennasresigno quai dédit....

Probamque Pauperiem sine dotequœro *. »

♦ Horace, Carm. liv. m, 29. L'éveque Tomline rapporte que se trouvant sous la galerie pendant que M. Pitt prononçait ce discours, un jeune homme qui se distingua plus tard daus l'opposition se retourna de son côté et lui dit vivement : « Pourquoi a-t-il sauté et mea tirtule me involvo ? Omission, » ajoute révoque, « qu'on regarda en général comme une marque du bon sens et de la modestie de M. Pitt. »

On peut regarder le discours dePitt en cette circonstance comme le plus beau morceau oraloire prononcé, dans les temps anciens ou modernes, par un homme au-dessous de vingt-cinq ans. Il dura deux heures trois quarts, et ceux qui ne pouvaient lui faire d'autre reproche étaient disposés à le trouver trop long. Tout merveilleux qu'il paraisse, eu égard à l'âge de l'orateur, on le trouva plus merveilleux encore en apprenant combien M. Pitt était souffrant 1 ce jour-là.

Lord Norlh se leva après Pitt : tout attaqué qu'il eût été, tout blessé qu'il eût pu être, il ne perdit rien de son équité accoutumée et commença son discours par un tribut de louanges bien méritées à l'adresse de« l'étonnante éloquence » du dernier orateur. Il parla de Fox, son nouvel allié, en termes mâles et convenables : « Au début de la carrière de : M. Fox, quand j'avais le bonheur de posséder son amilié, j'ai appris à connaître sa droiture, sa sincérité et sa franchise. Comme ennemi, je l'ai toujours trouvé formidable et doué de talents extraordinaires, quel que soit le ministre auquel il fasse de l'opposition. Mais plus j'ai eu de raisons de le craindre quand ses principes étaient hostiles aux miens, plus je suis sûr du succès maintenant que nous sommes d'accord, et que nous nous unissons d'un môme cœur et d'une même âme dans la cause de notre commune patrie. Et qu'il me soit permis de croire que c'est un présage favorable pour

* «Fameux discour* de Pitt... Il avait l'estomac dérangé et il entrouvrait la porte du portique de Salomon d'une main au milieu de ses soulèvements de cœur, pondant le discours de Fox auquel il allait répondre. » {Journal de Wilber force, l té, vol. i.) Le portique de Salomon était un portique situe derrière l'ancienne chambre dfs commun»*.

notre pays que de voir ceux que divisaient des hostilités réconciliés par la paix. »

Lord Norlh procéda ensuite à exposer ses raisons pour croire que les ressources de l'Amérique étaient dans un état désespéré : « Dans la discussion de lundi, j'ai posé cette question : si le congrès est hors d'état de lever un sou pour soutenir la guerre au cœur de sa patrie, est-il probable que les souscriptions soient bien libérales ou bien spontanées pour étendre les hostilités à une terre étrangère? J'ai eu depuis l'occasion de m'assurer plus complètement du fait, et j'ai vérifié que mes renseignements étaient exacts de tout point. Dans la plupart des États on a refusé de payer la taxe levée par le congrès pour le service militaire. La population du Rhode Island, en particulier, s'est violemment soulevée contre les officiers qui venaient la percevoir , et les a chassés. Dans le Massachussets, l'impôt a été remis dans la province, et par conséquent n'a jamais été versé dans le trésor public. » Lord North cherchait à prouver, d'après ces faits, que si nous avions exigé des conditions de paix plus avantageuses, les Américains auraient été contraints de céder. Cependant, combien de fois n'avait-on pas exprimé déjà des espérances de ce genre, et combien de fois n'avaient-elles pas été déçues?-

A trois heures du malin le vote commença, et l'opposition vit sa majorité de 16 voix s'accroître encore d'un vote, il y eut 190 voix pour le gouvernement et 207 contre lui.

Ce second vote décida du sort de lord Shelburne. Le 23, il convoqua le matin son cabinet, et le soir, ses partisans ; dans ces deux réunions, il annonça qu'il allait donner sa démission. En conséquence, il se rendit le len-

demain matin chez le roi et lui remit son portefeuille. Quelques jours après, et par un acte posthume de son autorité, son fidèle adhérent, Thomas Townshend, secrétaire d'État, fut élevé à la pairie sous le titre de lord Sydney.

En déposant sa charge, lord Shelburne ne conseilla pas au roi de la confier à l'un des chefs de la nouvelle coalition. Au lieu de cela, il présenta à Sa Majesté une idée que Dundas et d'autres amis lui avaient présentée à lui-môme, celle de faire M. Pilt premier ministre. Le chancelier donna le môme conseil à son souverain, et George III, empressé d'échapper au joug qui se préparait déjà pour son cou, le joug des grandes maisons whigs, saisit avec empressement cette proposition. Il envoya aussitôt chercher M. Pitt, et lui offrit la charge de premier lord de la Trésorerie, avec pleine autorité pour choisir ses collègues. C'est ainsi que toute la puissance de l'État fut mise sans réserve et sans restriction aux pieds du fils cadet d'une maison peu riche, d'un petit avocat qui n'avait guères d'affaires, d'un jeune homme qui n'avait pas encore tout à fait vingt-quatre ans. Il n'y a peut-être pas, dans l'histoire, de plus bel hommage rendu à une jeunesse pleine d'espérances.

Pitt cependant ne se laissa pas éblouir. Il commença par demander vingt-quatre heures pour consulter et pour se décider. La correspondance du lord avocat, Henry Dundas, avec son frère qui était alorsàÉdimbourgetavec Pitt lui-môme, mettra dans tout leur jour les vues et la conduite du jeune homme d'État. J'ajouterai, d'après les dates, les lettres de M. Pitt à sa mère à cette correspondance que M. Dundas d'Arniston a eu la bonté de mettre à ma disposition en 1854.

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