‹ William Pitt et son tempsChapitre 32 sur 51 · H. DUNDAS · texte numérisé non relu

H. DUNDAS

LE LORD AVOCAT A SON FRÈRE

« 24 mars 1783.

» Je suis allé samedi à Langley, et à deux heures du matin, j'ai été rappelé par un exprès de M. Pitt. Je l'ai vu ce malin, et bien que je ne me flatte de rien jusqu'à ce que ce soit fait, j'espère que M. Pitt baisera mercredi prochain les mains du roi comme premier lord de la Trésorerie. »

LE LORD AVOCAT A SON FRÈRE

« 25 mars 1783.

» Je n'ai que le temps de vous dire que j'ai changé d'avis depuis hier; je crois mainlenant que M. Pitt n'acceptera pas le gouvernement. Dieu seul sait comment finira cette anarchie.

» Tout à vous,

On trouvera, à la fin du volume, les lettres qui furent échangées jusqu'au 24 entre le roi et M. Pitt, avec le reste ,de leur correspondance. Elles prouveront avec quelle instance Sa Majesté offrait, et avec quelle résolution le jeune homme d'État refusait le premier poste politique.

Ce fut ainsi que le pays resta sans gouvernement pendant plusieurs semaines, dans une conjoncture extrêmement critique. Des murmures commençaient à s'élever de toutes parts. A la chambre des communes, M. Coke, du Norfolk, avait déjà présenté une motion pour blâmer ces délais, et le comte de Surrey en annonçait une autre dans . le môme sens. Ainsi serrée de près, la coalition consentit enfin à marcher d'accord. Le 31 mars, jour fixé pour la motion de lord Surrey, Pitt se leva de sa place, et il annonça qu'avec la permission de Sa Majesté, il avait, le jour même, donné sa démission de la charge de lord chancelier de l'échiquier.

Nonobstant, lord Surrey se leva de nouveau et insista pour présenter sa motion. Après une courte discussion,

on lui persuada de la retirer; mais il annonça qu'il la reproduirait au bout de quelques jours, si on n'annonçait pas la formation d'un nouveau cabinet. Il n'eut plus à se plaindre des délais, car le 2 avril, les ministres baisèrent les mains du roi.

Le cabinet ainsi constitué réalisait une idée favorite de Fox, celle d'un chef nominal pour la Trésorerie, puisque M. le duc de Portland fut déclaré premier lord. Sous lui, Fox etNorth occupaient les deux charges de secrétaires d'Etat avec une autorité égale, mais une part bien diverse dans le pouvoir réel. Le caractère de lord Norlh était doux et il consentait d'ordinaire à céder, tandis que, sous l'aile du duc de Portland, Fox était par le fait premier ministre. Lord John Cavendish retourna à l'échiquier, et lord Keppel à l'amirauté. Lord Stormont fut fait président et lord Carlisle eut le sceau privé. Le grand sceau fut mis en commission, le roi ayant vainement essayé de maintenir lord Thurlow dans sa charge. Le nouveau cabinet

se composait donc de sept personnes seulement.

On avait vivement désiré que la nouvelle organisation du cabinet pût comprendre M. Pitt. Le successeur qu'on lui destinait, lord John Cavendish, le pressa de reprendre son poste de chancelier de l'échiquier, avec l'intention de passer à une autre charge. Mais Pitt ne voulut pas entendre à de pareilles ouvertures, ni consentir à prendre part à une combinaison qu'il désapprouvait complètement.

Parmi les nominations en dehors du cabinet, Burke reprit ses anciennes fonctions de payeur général, et Sheridan devint secrétaire de la trésorerie. La vice-royauté d'Irlande fut confiée à lord Northington, fils du feu chancelier, et ami de Fox, un jeune homme de grande espé-

rance, William Windham du comté de Norfolk, l'accompagna en qualité de secrétaire. Lord Sandwich, avec une soumission bien plate envers ceux qui l'avaient naguère si cruellement attaqué , consentit à accepter le poste de Ranger de Hyde-Park et de Saint-James's Park; situation sans importance politique, mais à laquelle se joignaient alors des émoluments considérables.

Le nouveau gouvernement fondé, il se mit à l'œuvre, et Fox prit sans hésiter la direction de la chambre des communes. On avait même pensé à appeler lord North à la chambre des lords par une ordonnance; mais cette idée fut remise, sinon abandonnée.

C'est ainsi que la coalition triompha, si on peut employer le mot triompher lorsqu'on arrive au pouvoir aux dépens de sa réputation. Dèsledébut, celte alliance contre nalure, comme on l'appelait couramment, fut très-amèrement blâmée dans la chambre des communes. L'admirable égalité d'humeur de lord North et l'attachement des nombreux amis de Fox pouvaient, au Parlement, mitiger en quelque manière l'amertume; maisdans'le pays, celle influence contraire n'existait pas. «A moins qu'un gouvernement vraiment excellent ne résulte de celte union, » disait dès le début un de ses principaux partisans, rien ne peut la justifier auprès du public *. Et lorsque Fox, en entrant au pouvoir, fit appel à ses anciens électeurs de Westminster, il réussit à se faire nommer, mais la multitude le reçut avec des huées et des sifflets, et il ne put faire entendre son éloquente voix.

Telle était rindiçnalion publique. Elle ne se calma pas

1 Lettre du colonel Fitz Patrick à sou frère, 23 février 1783, imprimée dans les mémoires de Fox.

promptement; au contraire, elle devint plus vive lorsqu'on eut fait l'épreuve du ministère formé parcelle alliance et qu'on le Irouva hors d'état de réussir. In an après, de nombreux échos répondaient dans tous les coins d'Angleterre aux austères reproches que M. Wilherforce adressait à la coalition devant les francs lenanciers du Yorkshire. La coalilion, dit-il, élait une progéniture qui avait hérité des vices de ses parents, de la corruption de l'un et de la violence de l'autre.

De nos jours les plus grands historiens n'en ont pas porté un autre jugement. Lord John Russell et lord Macaulay pourraient être soupçonnés de quelque partialité pour les vues de M. Fox; cependant l'un et l'autre, incapables de justifier celte coalition funeste, l'ont jugée avec uneloyautôet une équité parfaites. Lord Macaulay surtout traite comme un vain prétexte la raison que donnait Fox de celte alliance, ses objections au traité de paix : « Il n'y a, » dit-il, « pas la moindre raison de croire que Fox eût hésité un moment, s'il fût resté au pouvoir, à conclure un traité à de pareilles conditions. »

Pendant le mois qui avait précédé la formation du cabinet Fox et Norlh, plusieurs discussions s'étaient élevées dans le Parlement. M. Townshend avait élé appelé à la chambre des lords, en sorte que M. Pitt était depuis lors le chef de la chambre des communes, de droit comme de fait. Le 31 mars, dans la discussion qui s'éleva lorsqu'il déclara qu'il avait définitivement quitté le poste de chancelier de l'échiquier, il saisit l'occasion de s'expliquer sur les principes qui devaient à l'avenir diriger sa conduite : « Je tiens à déclarer, » dit-il, « que je n'appartiens à aucun parti. Je me tiendrai sur la réserve et j'agirai avec celui des deux camps qui me paraîtra dans le vrai. »

Mi WILLIAM PITT ET SON TEMPS.

En conséquence, pendant le reste de la saison qui dura jusqu'au milieu de juillet, Pitt ne siégea pas à sa place purement en homme de parti. Il arrivait d'ailleurs souvent que les charmes de Pété Pattiraient loin de la chambre des communes jusqu'à la villa de son ami Wilberforce, â Wimbledon. « Eliot, Arden et moi, nous arriverons chez vous avant le couvre-feu," et nous comptons trouver de bonne heure un souper de petits pois et de fraises. * Tel est le contenu de Pun des billets que Pitt écrivait alors et que Wilberforce a conservés. « Un malin, » raconte Wilberforce, « nous trouvâmes les fruits du lever matinal de Pilt, sous la forme d'une quantité de petits morceaux d'un chapeau soigneusement semés dans toutes les plates-bandes; c'était le chapeau habillé que Ryder portait la veille lorsflu'il sortit de l'Opéra pour venir ici. »

Combien le véritable Pitt de la vie privée était différent de celui que les auteurs de la Rolliade représentèrent Pannée suivante ! Même à table, ils lui conservaient la roideur de ses manières et son langage parlementaire :

« Il parle des moffins comme un commissaire des subsides, et propose un amendement au pain beurré en ajoutant du pain sec. »

Voici quelques autres extraits du journal de Wilberforce à cette époque : « 26 mai, Chambre. J'ai dîné chez le lord avocat avec M. et mislriss Johnstone, Thurlow, Pepper, Pilt. Après le départ des autres nous sommes restés jusqu'à six heures du matin. — Dimanche, 6 juillet, Wimbledon. Persuadé à Pitt et à Pepper de venir à l'église. — M juillet. Beau et chaud. Promenade sur Peau et pèche avec Pilt et Eliot. Retour, dîner, promenade dans la soirée. Eliot est retourné chez lui, Pitt est resté. »

Il ne faut cependant pas supposer que Pitt négligeât ses devoirs à la chambre des communes. Nous voyons, par exemple, qu'il parla dans la discussion sur l'affaire Powell et Bembridge, triste affaire, deux employés publiquement accusés de déficit dans leurs comptes, et que Burke, fort au discrédit de son jugement, puisque la culpabilité de l'un d'eux fut prouvée, avait rétablis dans leurs fonctions. i lans deux autres occasions, M. Pitt ne prit pas seulement une part active dans lo débat, il le^ dirigea.

Le 7 mai, M. Pitt proposa pour la seconde fois la réforme parlementaire. Cette fois le projet consistait nettement en trois résolutions. Par la première, la chambre s'engageait à prendre des mesures pour prévenir, autant que possible, la corruption et les dépenses dans les élections. La seconde résolution portait que, lorsqu'on pourrait prouver que la majorité des votants d'un bourg étaient coupables de s'être grossièrement laissé corrompre, le bourg perdrait sa franchise, et que la minorité non coupable serait admise à voter dans l'élection du comté. La troisième résolution tendait à augmenter le nombre des représentants directs des comtés. C'était, comme on sait, le projet de réforme que lord Chatham avait proposé, jusqu'à concurrence de cent représentants de plus pour les comtés; mais la troisième résolution de Pitt proposait en outre d'augmenter le nombre des représentants de la métropole.

Dans la discussion qui suivit, les nouveaux secrétaires d'État confédérés prirent des partis opposés. Fox soutint avec ardeur le projet que lord North attaquait avec une égale violence. Ce fut leur premier dissentiment public depuis leur récente alliance.

D'autre part, Pitt trouva quelque appui dans les rangs

de ceux qui naguèivs lui avaient l'ait de l'opposition. D'abord il y eut Dunda's qui était devenu ou qui était en train de devenir son ami le plus intime. « L'année dernière, » dit Dundas, « je me suis opposé à la nomination d'une commission parce que la proposition n'avait rien de défini; aujourd'hui je soutiens la proposition parce que je la crois bonne. » Thomas Pilt parla à peu près dans le même sens, mais dans le cours de sa harangU', il annonça qu'il était propriétaire, ou, comme on diMiil alors, patron du bourg d'Old-Sarum. Il dit qu'il était tout prêt à remettre cette nomination aux mains du Parlement en sacrifice volontaire' comme une victime à offrir sur l'aulei de la constitution anglaise. Si on acccplail la victime, il était d'avis de transférer à la banque d'Angleterre le droit de faire élire deux membres.

11 devait être amusant, ce soir-là, à mesure que la discussion avançait, de remarquer le contraste entre les offres généreuses de Thomas Piit et le zèle anti-réformiste du très-honorable R;ehard Rigby. Dans son ardeur pour les bourgs clos, AI. ftigby se leva pour déclarer qu'il aimerait mieux voir ajouter un représentant à Old-Sarum, où il n'y avait qu'une seule maison, plutôt que d'en voir donner un de plus à la cité de Londres, qui en avait déjà trop.

Lors du vole, les résolutions de Pilt, en dépit de Taccession de Dundas et de son cousin Thomas, furent rejetées à une très-grande majorité, 293 voix contre 149. Le résultat prouva combien Pitt avait eu raison Tannée précédente en maintenant sa proposition dans des termes généraux.

Le 2 juin, Pitt produisit devant la chambre quelquesuns des fruits de ses travaux à la trésorerie. Il présenta

un bill pour la réforme des abus dans les administrations publiques. Il espérait, dit-il, amener une économie annuelle de 4Q,000 livres sterling au moins, et lorsque la chambre se forma en comité le 17, il donna quelques exemples frappants des abus existants; en citant les frais annuels de papier qui s'élevaient à 18,000 livres sterling, il dit : « Je crois que je vais quelque peu étonner le noble lord au ruban bleu (lord Norlh) en disant à la chambre, et en lui apprenant à lui-môme ce dont le noble lord n'a certainement aucune idée, c'est que le noble lord, à lui tout seul comme chef de la trésorerie, a coûté au public l'année dernière 1,300 livres sterling pour articles de papeterie. Le compte porte 340 livres sterling rien que pour la ficelle. »

Lord Norlh, dont le désintéressement et la probité personnelle sont au-dessus de toute atteinte, se leva pour se défendre: « J'avais donné, » dit-il, « des instructions formelles pour qu'on ne délivrât jamais aucun article de papeterie à mon usage sans l'ordre exprès de mon secrétaire particulier. Si malgré cela il y a eu des abus commis, c'est en dépit de mes instructions. Je puis assurer à la chambre que je ferai les enquêtes les plus minutieuses sur cette aiTaire, et si je trouve des irrégularités, je n'oublierai rien de ce qui sera en mon pouvoir pour faire punir lesdêlinquants... Quant au chauffage et à l'éclairage, j'ai appris, en arrivant à la trésorerie, que mes prédécesseurs étaient entreienus de charbon et de bougie aux frais du public, et cola d'après un usage ancien et établi. Mais je n'ai pas voulu profiler de cet usage, et j'ai chauffé el éclairé ma maison à mes frais. » La justification personnelle de lord North était assurément complète; mais les abus scandaleux, les dépenses inutiles imposées au

public n'en restaient pas moins les mômes, de quelque côté qu'elles vinssent.

La conduite des ministres de la coalition par rapporta cebill ne leur fil certainement pas honneur. Ils n'osèrent pas faire voter la chambre des communes à aucune des lectures du bill ; mais lorsqu'il arriva à la chambre des lords, ils déployèrent toute leur influence et firent rejeter la proposition à la seconde lecture.

Voici quelques extraits de la correspondance de Pitt avec iady Chatham à cette époque.

a 15 mai 1783.

» Vous savez déjà, je crois, tout ce que je pourrais vous dire du peu qui s'est passé dans le monde depuis que je vous ai quittée, car il nYst rien arrivé que je sache mieux que d'autres. La politique a été assez tranquille ; c'est, je crois, pour le moment, ce qui vaut le mieux. Dans les deux affaires de l'emprunt et du rétablissement de M. Powell, notre nouveau ministère a donné une bonne occasion d'attaque, s'il eût été à propos d'en profi ter. Celle dernière affaire doit amener encore des discussions, probablement fort peu à leur honneur; mais la srssiou est trop avancée pour qu'il y ait chance de quelque vote bien important à la chambre des communes. On ne peut prévoir ce qui peut se passer au dehors d'un jour à l'autre. La môme aversion invétérée persiste, à ce que je, crois ; vous devinez sans peine ce que je veux dire. Ma défaite sur la réforme parlementaire a été beaucoup plus complète que je ne m'y attendais. Cependant, si la question devait être rejetée, la discussion n'a pas été inutile. Des affaires de tout genre prolongeront probablement la

session du Parlement pendant la plus grande partie du mois prochain au moins. Je n'ai pas encore pu réussir à organiser avec quelque certitude mes projets pour l'été, mais assurément je ne laisserai pas Burton en dehors de mon plan.

» La scène d'Albemarle street s'est prolongée de jour en jour ; il est temps qu'elle finisse maintenant. J'espère un peu qu'elle arrivera bientôt à son terme, bien qu'elle ait déjà duré assez longtemps pour qu'elle puisse durer encore plus longtemps que cela ne semblerait probable.

» J'espère que vous vous trouvez peu à peu plus en état de jouir des beautés qui vous entourent, et de ce temps charmant. Tout délicieux qu'il est, les bruyères ellesmêmes commenceront à se plaindre s'il continue. La poussière est presque intolérable dans ce coin du monde. »

« 2k mai 1783.

» Je n'ai pas besoin de vous dire combien le vote sur l'affaire Bowell et Bembridge a mis au jour la faiblesse du ministère, et aggravé sa situation. Il me semble que, tout bien considéré, ils ne peuvent guère espérer mieux que de traîner encore pendant le reste de la session. »

«28 mai 1783.

» Je vais à la chambre des communes pour traiter les affaires des Indes orientales, ce qui n'est pas fort amusant. Vous avez vu quç le budget a donné lieu à de nouvelles discussions. Le langage de Fox m'a obligé à montrer as-

sez nettement que je n'étais pas disposé à me tenir toujours sur la défensive, et l'effet de mes attaques, qui n'étaient pas très - polies, a été de lui faire prendre plus de soin pour être poli envers moi que je ne l'ai jamais vu faire quand nous étions bien ensemble. »

Pendant les six dernières semaines de la session, les membres du Parlement commencèrent, comme de coutume, à se disperser et les ministres avaient l'air parfaitement en sûrelé; mais ils étaient alors aux prises avec un danger très-grave, et leur gouvernement était, à leur propre avis, bien près de sa chute.

George, prince de Galles, plus tard George IV, était cause de ce nouvel embarras. Dans son éducation, il avait reçu de ses parents d'excellents exemples de moralité dans la vie privée, mais il n'en avait assurément pas profité. Au contraire, comme le disait Horace Walpole, il était sorti du palais de son père, de ce temple de la vertu, comme s'il avait été élevé dans une cave à cidre. Se jetant à corps perdu dans une vie de débauche et de dissipation, il s'attacha vivement à Fox comme à un ami intime, et on peut supposer que ces rapports ne contribuèrent pas à rapprocher le roi du grand orateur vvhig ni de l'étourdi jeune prince.

Le prince était né au mois d'août 1762; il n'était donc plus qu'à quelques semaines de sa majorité. 11 devint urgent d'examiner sans retard la question de l'établissement particulier de son Altesse Royale. M. Fox proposa de demander au Parlement une dotation de 100,000 livres sterling par an. Lord Norlh et lord John Cavendish, tout en trouvant ta somm :■ exc s.-ive, y censcnlircnl; mais le roi eut des objections à l'importance de la dotation et à l'indépendance du contrôle paternel qu'impliquerait ce vote.

Il offrit d'y substituer 50,000 livres sterling par an sur sa liste civile.

Pendant quelque temps, personne ne voulut céder. Comme de coutume, le roi restait ferme et inflexible dans son opinion, et les ministres se croyaient liés parleur promesse au prince de Galles. Les billets de son Altesse Royale à Fox pendant la durée de cette négociation ont été conservés, ils commencent par celte appellation amicale : « Mon cher Charles. » Au milieu de juin, Fox et ses collègues s'attendaient à être destitués ou obligés de donner leur démission, et ils écrivirent dans ce sens à leurs amis de Dublin Castle.

Il se trouva qu'en cette conjoncture le comte Temple arriva à Londres; il venait des lieux qu'il avait récemment gouvernés comme lord lieutenant, et, comme il est de rigueur en pareille occasion, il eut une audience de son souverain. Sa Majesté saisit cette occasion de consulter son dernier vice-roi. Elle manifesta une grande colère au sujet des prétentions qu'on avait mises en avant au nom de son fils, et témoigna le désir d'en profiter pour renvoyer ses ministres. Lord Temple, quoiqu'il fût un homme de parti très-vif, avait cependant assez de sagacité pour voir que la conjoncture et le prétexte ne seraient pas propices, et il engagea fortement le roi à attendre un meilleur moment.

D'autre part le prince de Galles , s'étant convaincu qu'il ne viendrait pas à bout de faire triompher ses prétentions, consentit à délier ses amis de leurs engagements. La disposition étant plus calme des deux parts, l'affaire fut bientôt arrangée. Il fut convenu que le roi accorderait tous les ans au prince 50,000 livres sterling sur sa liste civile, et qu'on demanderait 60,000 livres

sterling à la chambre des communes pour les frais d'établissement de son Altesse Royale. Lord John Cavendish porta le 23 juin à la chambre des communes un message à cet effet, et quelques jours après, la somme proposée fut votée sans la moindre difficulté. Le prince fut ainsi pourvu d'une dotation qui paraissait convenable, et lorsque le Parlement se réunit au mois de novembre il prit séance à la chambre des lords.

Il ne paraît pas que M. Pitt ait été en aucune façon consulté dans cette affaire, bien qu'il ait dû assurément être tenu au courant par ses conversations avec lord Temple. En dehors des affaires publiques, un incident survînt alors qui lui causa une vive satisfaction. Son frère lord Chalham s'était épris de la fille de son ami lord Sydney, l'honorable Mary Elisabeth Townshend. Le jeune comte continuait depuis deux ans ses attentions, mais avec l'indolence qui fut toute sa vie un trait caractéristique de son esprit, ce ne fut qu'au mois de juin 1783 qu'il les exprima nettement. L'offre faite et acceptée fut une grande source de joie pour lady Chatham à laquelle M. Pitt écrit ainsi ses tendres félicitations.

u Samedi, 14 juin 1783.

» Ma chère mère,

» Je connais trop bien vos sentiments au sujet des heureuses nouvelles que vous avez reçues, et vous savez, j'espère, trop bien que vos sentiments sont les miens, pour qu'il nous soit nécessaire d'échanger des phrases de félicitation; cependant j'ai eu plusieurs fois la plume à la main ; mais j'ai été interrompu tout autant de fois, et je

ne comprends pas comment tant de jours ont pu s'écouler sans que j'en fisse usage à cet effet. Je suis sûr que vous vous figuriez, sans l'avoir vue d'aussi près que moi, toute la joie qu'a causée cette déclaration si longtemps attendue. Lord Sydney est ce qu'il y a de plus heureux au monde, deux autres personnes exceptées, et il est enchanté de votre réponse à sa lettre. Je ne puis savoir avec certitude quand l'union doit se consommer, mais comme il n'y a guère matière aux délais légaux, j'imagine que cela ne peut être long.

» Lord Temple est venu hier à Londres, et il a fait son apparition à St-James, où je l'ai rencontré. Vous ne serez pas surprise d'apprendre qu'il a été reçu de la meilleure grâce possible. J'ai eu depuis lors de longues conversations avec lui, toutes extrêmement satisfaisantes sous tous les rapports. Notre ministère économe et réformateur saisira probablement mardi une nouvelle occasion de prouver sa sincérité à propos d'un bill destiné à remédier aux abus dans certaines administrations publiques. On dit que la dotation du prince de Galles doit venir aussi ce jour-là ou le lendemain. Le bruit public en dit d'étranges choses. Ceux qui la proposent espèrent probablement y trouver leur compte, mais ils perdront plus dans le pays qu'ils ne gagneront ailleurs.

» Je suis presque en retard pour le dîner, même chez le duc de Rutland, adieu.

» Votre respectueux

» W. Pitt. »

Le mariage ainsi convenu fut célébré le 10 juillet, et l'heureux couple se rendit à Hayes pour y passer la lune

de miel. Ils y reçurent bientôt après la visite de leur frère William.

Il ne naquit point d'enfants de ce mariage. La seconde comtesse de Chalham mourut en 4821, et le titre s'éteignit à la mort du second comte en 1835.

Outre son excursion à Hayes, Pitt fit aussi une visite à Stowe qu'il n'avait jamais vu, à ce qu'il semble, d'après la description qu'il en fait à sa mère. Il se rendit ensuite à Brighlon en compagnie de M. Pretyman, et vers le milieu d'août, il rejoignit lady Chatham à Burton Pynsent.

» Ma chère mère,

» Je reprends enfin la plume, sans en avoir pourtant d'autres raisons que celles qui auraient dû me la faire prendre tous les jours depuis Un mois. Je ne puis pas comprendre comment le temps s'est écoulé ; je n'ai guère fait autre chose que courir à cheval enlre Wimbledon et Londres, en méditant des projets pour l'été, et voilà que l'été est à moitié passé avant que j'aie commencé à les mettre à exécution.

» Mon excursion à Stove a été très-courte, mais aussi agréable que possible. J'ai trouvé le lieu plus beau que je ne m'y attendais, et la maison rà demi finie à l'intérieur, est ce que j'ai jamais vu de plus magnifique; cependant, pour ce qui regarde le simple plaisir des yeux, j'aime mieux y être visiteur que propriétaire *. Je ne voudrais pas échanger Sedgemoor et Troy Hill pour les Champs-

* Lord Chatham y avait pris une maison avant son mariage.

« Savile street, 22 juillet 1783.

Élysées, avec tous les Temples par-dessus le marché. Vous comprenez bien cependant que j'ai eu la prudence de garder pour moi cette opinion. Nous étions tout à fait en famille, M. et madame Fortescue, miss Grenville, William et moi. Nous avons eu, comme vous pouvez l'imaginer, tout le temps de causer et de discourir; le résultat de tout cela est parfaitement satisfaisant et promet tout ce que vous pouvez désirer de ce côté-là. La session est finie et tout semble fort tranquille, bien qu'il me paraisse douteux que le ministère gagne beaucoup de force à ce repos. Peut-être non. Si je le puis, j'ai envie de prendre congé de ce pays-ci dans un jour ou deux, et d'aller me baigner à Brighthelmstone avant notre course du comté de Somerset qui, j'espère, aura lieu vers le milieu du mois prochain, si rien ne vient d'ici là déranger nos projets d'été. Je suis revenu ce matin de Hayes, où tout est bonheur, comme vous pouvez le penser, et où il est juste que tout soit ainsi. Je serais fort tenté de rester jusqu'à leur départ, mais je voudrais trouver dans cet intervalle quelques heures de travail de plus qu'il ne me serait facile chez eux. Brighthelmstone fera mon affaire à ce point de vue, comme à celui de la santé, bien que sous ce rapport, je ne puisse me mieux porter que pour le moment.

» Toujours votre respectueux et affectionné,

» W. PiTT. »

« Brighthelmstone, 8 août 1783.

y> Ma chère mère,

» Je me figure qu'une partie de vos visiteurs vous a rejointe, ou est du moins en route pour vous arriver. Je suis

tellement séparé du corps d'armée qu'ils ne pourront probablement pas vous donner des nouvelles de mes mouvements, bien que je compte le rejoindre très-prochainement. Je quitterai ce lieu-ci probablement mercredi, et en coupant à travers le pays, j'espère arriver à Burton le lendemain. En tous cas, j'aurai certainement le bonheur de vous revoir avant la fin de la semaine, et j'espère vous trouver en bonne santé. Ce coin du monde ne fournil point de nouvelles, et je n'en ai point appris d'ailleurs. D'après tout ce que j'ai su avant de quitter Londres, je crois maintenant que les choses pourront aller encore le reste de l'été comme elles sont, bien qu'il y ait toute raison de croire que cela ne se prolongera pas beaucoup audelà.

» Toujours, ma chère mère, etc.

» W. Pitt. »

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