‹ William Pitt et son tempsChapitre 42 sur 51 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Situation du ministère. — William Grcnville. — Lord Momington. — Henry Dundas. — Lord Carmartben. — Mort de Frédéric le Grand. — Tentative d'assassinat de Margaret Nicholson sur la personne de George III. — Mort de lady Harriot, sœur de Pitt. — Traité de commerce avec la France. — Etat de l'Irlande. — Le docteur Pretyman devient évêque de Lincoln et doyen de Saint-Paul. — Discussions parlementaires sur le traité avec la France. — M. Charles Grey. — On reprend les poursuites contre Hastings. — Témoignage universellement rendu à l'éloquence de Sheridan. — Mesures de réforme financière de Pitt. — Le prince de Galles et miss Fitz Herbert. — On cherche à abolir l'acte du Test. — Colonisation à Botauy-Bay.

Dans la session qui venait de se terminer, Pitt avait réussi à s'affermir dans la chambre des communes. II était toujours le seul membre du cabinet dans cette chambre, mais il y avait deux jeunes gensde grande espérance, à l'un desquels il venait d'accorder de l'avancement, l'autre était récemment entré dans les affaires. C'était le nouveau vice-président du bureau du commerce, William Grenville, plus tard lord Gren ville, et le nouveau lord de la trésorerie, Richard Wesley, comte de Momington dans la pairie d'Irlande, qui devint par la suite marquis Wellesley. Il se passa cependant quelque temps avant qu'ils rendissent de grands services à Pitt dans les débats. Le talent oratoire de l'un et de l'autre fut une plante d'une croissance tardive.

En écrivant au duc de Rutland au mois d'octobre 1785, Pitt avait émis l'idée de remplacer Orde, comme secrétaire d'Irlande, par William Grenville. Il ajoutait : « Je ne sais pas s'il accepterait, je suis plutôt porté à croire que non. Je crois aussi que sa parenté avec lord Buckingham serait peut-être, à elle seule, une objection suffisante, bien qu'il soit, comme caractère et comme humeur, tout l'opposéde son frère, et que son bon sens et son habitude des affaires le rendissent fort propre à une semblable situation. » Grenville avait déjà pris part à plusieurs discussions importantes, toujours avec autorité, quelquefois avec succès. Mais, comme on le dit vulgairement, « cela ne marchait pas, » dans la chambre des communes. Son genre d'éloquence convenait assurément mieux à la chambre des lords, et il paraît que, dès 1785, Grenville y aspirait dans ses secrètes espérances *.

Lord Mornington, à son début dans la trésorerie, n'obtint, pendant longtemps, pas grand succès. Quelques années se passèrent avant qu'il parlât un peu longuement et avec beaucoup d'effet. Même lorsqu'il eut déployé un grand talent oratoire, on avait beaucoup de peine à le décider à prendre part aux discussions, et sa préparation était très-longue. Pilt dit un jour de lui qu'il n'avait jamais vu un animal chez lequel la gestation fût si lente. Ses discours, lorsqu'ils arrivaient enfin, étaient excellents et justement admirés, surtout pour la pureté du goût, la perfection de l'élocutionet l'animation du style.

Pitt comptait donc toujours par-dessus tout, dans les débats, sur cet ami capable et zélé qui l'avait soutenu depuis leur début dans la vie publique. Henry Dundas,

* Voir Cour et Cabinets de George lit, vol. I er .

issu d'une famille éminente dans la magistrature écossaise, était le fils d'un président de la cour de session, le frère d'un second et l'oncle d'un lord grand baron. Né en 4751, envoyé au Parlement par Édimbourg, sa ville natale, son début dans la vie publique au milieu des « southron » (méridionaux) peut être comparé à celui de Wedderburn, douze ans auparavant. Mais il y avait entre eux toute la différence d'un cœur très-froid à un cœur trèschaud. Wedderburn, qui ne se souciait que d'avancer, prit toute la peine du monde pour se débarrasser du dialecte et de l'accent écossais et il y réussit. Dundas, au contraire, animé d'un plus noble esprit, conserva l'accent et les intonations de sa patrie, comme il restait fidèle 'à tous ses liens de parenté. S'inquiétant uniquement du fond des choses, auquel il appliquait son ferme bon sens, il n'hésitait jamais sur le choix d'un mot et n'avait jamais l'air d'y songer. Il dédaignait les grâces de l'élocution et de la prononciation, tout au moins il les négligeait. Se jetant hardiment à l'avant-garde de la lutte parlementaire, il attaquait de front les arguments qu'on lui présentait, et dirigeait ses coups contre les côtés faibles. Il pouvait arriver parfois à ses adversaires de sourire d'une locution provinciale ou d'un geste maladroit, mais ils reculaient souvent devant sa logique serrée et ses invectives pénétrantes. Ils s'aperçurent bientôt qu'il était difficile de lui répondre et impossible de l'effrayer. Dans les affaires comme à la tribune, il avait l'esprit remarquablement pratique, clair et précis. Doué d'un caractère franc et cordial, il aimait dans la vie privée la gaieté et la camaraderie, et s'adonnait aux plaisirs de la table dans toute l'étendue permise par les habitudes du temps, qui n'étaient assurément pas rigides; ses amis lui étaient extrêmement

atlachés, et ses ennemis politiques ne le détestaient pas toujours. En dehors de la générosité et de la bienveillance qui lui étaient ordinaires à l'égard de tous, il avait le cœur parliculièrement chaud pour ses compatriotes, sans amre litre à sa protection. J'ai entendu dire à un pair d'Ecosse, qui appartenait au parti opposé, mais qui était un homme sagace et plein d'expérience, le second comte de Minto, qu'il n'y avait peut-être pas en Ecosse une famille considérable, quelles que fussent ses opinions politiques, qui n'eût reçu, à quelque jour, pour l'un de ses membres, une place dans les Indes ou quelque autre témoignage d'une bonté très-souvent parfaitement désintéressée de la part de Henry Dundas.

A la chambre des lords, le vénérable Camden s'affaiblissaitsousle poids des années. Lord.Thurlow étaittoujours puissant et actif, mais capricieux et ingouvernable dans la mêiiic proportion. Lord Carmarthen, alors secrétaire d'État aux affaires étrangères, apportait au ministère plus d'élégance que de poids. Wilberforce ayant dîné un jour chez Pitt, en 1785, nous le voyons établir dans son journal un contraste entre « le pompeux Thurlowet l'élégant Carmarthen. » A la môme époque le nouveau ministre d'Amérique, John Adams, écrivait: «Le marquis de Carmarthen est un homme aimable et modeste, fort poli avec tout le monde, el fort estimé par les ministres étrangers ainsi que par sa nation, mais ce n'est pas un ministre entreprenant 1 . » Telle était la situation générale du ministère à la tin de la session de 1785 ; elle resta longtemps la même.

»Au secrétaire Gay, k novembre 1785. Œuvres de John Adams, vol. VIII.

Au mois d'août de cette année-là, mourut le roi de Prusse, Frédéric II, ou Frédéric le Grand. Avec tous ses défauts qui étaient nombreux, il surpassait tous les princes de son temps en génie et en renommée, et dans un règne de quarante-cinq ans, il avait doublé l'étendue et plus que doublé les richesses et les ressources de son royaume. Son neveu et son successeur, sous le nom de Frédéric-Guillaume second, n'avait pas été jeté dans le môme moule. Le plaisir et non l'ambition semblait être la grande affaire de sa vie. Comme l'écrivait fort justement sir James Harris, dans la même année : « le feu roi avait la sagesse de Salomon, celui-ci paraît disposé à n'avoir que ses concubines. » Le môme mois, la vie de George III courut quelque danger. Le roi descendait de voiture au palais de Saint-James lorsqu'il vit une femme d'une tournure respectable qui lui présentait un papier, il étendit le bras pour le prendre, et elle lui porta un coup avec un couteau qu'elle tenait de l'autre main. Le roi recula et évita le coup, on s'empara aussitôt de la femme. Mais la première pensée du roi, soit dit à son honneur, fut de la protéger contre toute violence. « Je ne suis pas blessé, » dit-il, « ayez soin de la pauvre femme; ne lui faites pas de mal. » Elle comparut officiellement devant le conseil privé ; on apprit qu'elle s'appelait Margaret Nicholson, qu'elle n'était pas mariée, et qu'elle gagnait sa vie à coudre. Les accès de folie auxquels elle était récemment devenue sujette furent tout aussi évidents; elle se croyait entre autres des droits sur la couronne d'Angleterre. Un certificat médical ayant été délivré à cet effet, elle fut transférée à l'hôpital de Bethléem, où elle vécut encore près de quarante ans sans avoir retrouvé sa raison.

M. Pitt fut frappé, à cette époque, d'un grand malheur de famille. M. Eliot et lady Harriot s'étaient établis en ville au mois d'août pour y attendre ses couches, et le 20 septembre, Pitt annonçait à sa mère l'heureux événement :

« J'ai un plaisir infini à pouvoir vous dire que ma sœur vient de nous faire présent d'une fille, et qu'elle se porte aussi bien que possible, ainsi que notre nouvelle visiteuse. »

Malheureusement, ces symptômes favorables ne durèrent pas. On eut des raisons de s'alarmer ; lady Harriot s'affaiblissait tous les jours ; et, le 25 , il ne restait plus d'espoir de la sauver. Pitt écrivit alors à mistriss Stapiéton, la compagne et l'amie de sa mère :

« Downing-street, dimanche 25 septembre 1780, 11 heures.

» Chère madame,

» Dans un moment si douloureux, c'est une consolation pour moi que d'avoir recours à votre affection et à vos bons soins pour ma mère, qui en a si souvent fait l'expérience. Le mal dont ma pauvre sœur souffre depuis vendredi matin paraît malheureusement si enraciné que tous les efforts de la médecine n'ont servi qu'à le miliger un peu, mais sans en atteindre la cause. Celle circonstance, jointe à la diminution de ses forces, rend sa situation si alarmante que je ne puis m'empécher de redouter ce qu'il y a de pis, bien que tout espoir ne soit pas perdu ; à moins qu'un changement très-favorable ne vienne à se produire, il y a trop de raisons de craindre que ce ne soit pas long. Dans cette terrible situation, je ne sais ce

qui vaut le mieux pour ma mère, s'attacher pour le moment au faible espoir qui reste encore d'une amélioration, ou lui dire tout de suite ce qui en est afin de diminuer, s'il est possible, le coup que nous redoutons. C'est dans ce but que je me suis adressé à vous, afin qu'éclairée sur le véritable état des choses, vous puissiez juger sur les lieux s'il vaut mieux en communiquer sur-le-champ une partie, ou attendre jusqu'à ce que la nécessité soit absolue. Je n'ai pas besoin de vous demander pardon, chère madame, de vous confier cetle triste tâche. Vous ferez, j'en suis sûr, la part des sentiments que j'éprouve en vous écrivant.

» Je suis sincèrement et affectueusement à vous,

» W Pitt. »

* Depuis que j'ai écrit ceci, les symptômes se sont prononcés ; et bien que le triste événement ne soit pas encore accompli, il est inévitable. Mon frère est probablement à Burton, mais j'envoie à Weymouth. Je remets toutes choses à votre bonté et à vos soins. »

Lady Harriot mourut le même jour, 28 septembre. L'évôque Tomline, qui était encore alors le docteur Pretyman, nous dit dans sa biographie : « Il fut malheureusement de mon devoir d'assister cette femme supérieure et excellente dans ses derniers moments, et, par la suite, d'adoucir, autant qu'il m'était possible, les souffrances de son malheureux mari et de son frère, souffrances que je n'entreprendrai pas de décrire. Il se passa du temps avant que M. Pitt pût voir personne autre que moi, ou s'occuper d'affaires, sinon par mon entremise. A partir de ce moment, M. Eliot s'établit chez M. Pitt, et ils continuèrent à vivre ensemble comme des frères. Mais M. Eliot

ne reprit jamais sa gaieté et son entrain, et il ne put jamais se décider à rentrer dans le monde. Il passait souvent quelque temps dans ma famille, soit à la ville, soit à la campagne, et semblait prendre un plaisir particulier à causer librement de sa perte avec mistriss Pretyman, qui avait été l'amie intime de sa femme, et qui pariageait vivement sa douleur. »

Les lettres de Pitt à sa mère sont remplies, à cette époque, de la sympathie affectueuse qu'on pouvait attendre de lui. Le 4 octobre, le lendemain de l'enterrement, il partit pour aller la rejoindre à Burton-Pynsent, et, au commencement de novembre, il lui fit une seconde visite.

Dans l'intervalle qui s'écoula entre ces deux visites, il écrivit à sa mère de Downing-street, le 27 octobre : « On baptisera la pauvre enfant mardi ou mercredi ; et si le temps est favorable, Eliot espère commencer dans quelques jours son voyage vers l'ouest et vous l'amener. » A la demande de M. Eliot et de M. Pitt, mistriss Pretyman fut marraine avec lady Chatham, la douairière. Elle reçut le nom de sa mère, Harriot, et son père prit soin d'elle jusqu'à sa mort. Sa grand'mère la recueillit ensuite à Burton- Pynsent. Elle épousa, en 1806, le colonel, depuis lieutenant général Pringle, auquel elle donna un (ils et quatre filles, et elle mourut en 4842.

Depuis le commencement de l'année, Pitt était fort occupé de la conclusion du traité qui se négociait à Paris. M. Eden lui écrivait à peu près par chaque courrier, et le consultait sur presque toutes les démarches. Les obstacles et les retards avaient été grands, et M. Eden avait éprouvé que l'énergie du premier ministre s'unissait toujours à la sienne pour triompher de toutes les dif-

Acuités. Enfin les articles étant réglés, le traité de commerce fut* signé par M. Eden et M. de Rayneval le 26 septembre, le lendemain du jour de la mort de la pauvre lady Harriot. Ce fut sous ces lugubres auspices qu'arrivèrent les nouvelles si longtemps désirées. Nouvelle preuve de la triste vérité que le moraliste français exprimait jadis, c'est que dans ce monde les événements heureux nous arrivent rarement au moment où ils pourraient nous causer le plus de joie.

Le grand but de Pitt en négociant ce traité était d'abolir autant que possible la prohibition et les droits prohibitifs. Il ne cherchait pas a diminuer ou à ébranler le revenu en abolissant complètement les droits de douane. Au contraire, il comptait sur l'amélioration du revenu par cette voie, en n'imposant que des droits modérés qui seraient réellement perçus sur tous les articles importés, ce qui donnerait à peu près le coup de mort à la contrebande. Car, en dépit des premières mesures de Pitt, certaines branches de la contrebande florissaient encore; par exemple, pour l'eau-de-vie et la batiste. Six cent mille gallons d'eau-de-vie française seulement entraient tous les ans par la voie légale, tandis qu'on calculait qu'on faisait entrer tous les ans en Angleterre par contrebande quatre millions de gallons 1 . Et comme la batiste française était absolument prohibée, tout ce qui s'en vendait en Angleterre devait entrer par des moyens illicites. « Je suis forcé de convenir, » disait Pitt à la chambre des communes, € qu'on regardait autrefois comme un paradoxe la préten-

1 Discours de Pitt, 12 février 1787, tel qu'il est rapporté dans sa vie par Tomline, vol. il. Dans les Débats du Parlement il y a une faute d'impression qui donne quatre cent mille, au lieu de quatre millions.

tion d'augmenter les recettes en réduisant les droits, mais l'expérience nous a maintenant prouvé que c'était trèspraticable. »

Le traité de commerce avec la France, tel qu'il fut signé par M. Eden, devait rester en vigueur douze ans. Il stipulait que les sujets des deux parties contractantes pourratent importer, dans les territoires européens de l'une et de l'autre puissance, toute espèce de marchandises non prohibées. Ils pouvaient, ainsi que leurs familles, résider dans le pays allié comme locataires d'appartement ou de maison, libres de toute contrainte religieuse et affranchis de tous les impôts décapitation ou d'argent du chef; ils avaient également le droit de voyager dans le pays ou de le quitter, sans permission ni passe-port. Les vins de France devaient être admis en Angleterre aux mêmes conditions que ceux de Portugal et les droits sur le vinaigre, l'eau-de-vie et l'huile d'olive venant de France étaient également fort réduits.

Le montant des droits entre les deux nations, sur la poterie, la coutellerie et une grande quantité d'autres denrées, fut de même réglé par ce traité, généralement à un taux fort modéré ne dépassant pas douze à quinze pour cent. Et dans le cas où l'une ou l'autre nation serait en guerre, l'autre partie contractante renonçait d'avance au droit d'intervenir en équipant des corsaires ou par tout autre moyen.

Pendant sa seconde visite à sa mère, nous voyons M. Piit reprendre sa correspondance des affaires, et écrire au duc de Rulland une lettre importante.

« Burton-Pynsent, 7 novembre 1 786.

» Mon cher duc,

» J'ai beaucoup réfléchi, depuis la réception de

votre lettre sur l'état général de l'Irlande, aux sujïts dont elle traite, de même que vos lettres officielles à lord Sydney. La question qui s'élève est délicate et compliquée : d'une part le mécontentement paraît général et enraciné, et cette circonstance, jointe à la plupart des renseignements qui m'arrivent, semble indiquer qu'il y a au fond de tout cela un grief qu'il faut faire cesser si l'on veut s'assurer une tranquillité un peu durable. D'autre part, il est fort délicat de toucher à l'organisation de l'Église dans la situation actuelle de l'Irlande, et tout ce qui peut ressembler à une concession faite au dangereux esprit qui s'est manifesté n'est pas sans inconvénient. Mais à tout prendre, comme je suis convaincu que le gouvernement ne doit pas craindre d'être accusé de faiblesse lorsqu'il cède à des vœux raisonnables , comme je crois qu'il ne peut résister efficacement que lorsqu'il est dans son droit, je pense que ce que nous avons à faire, c'est d'étudier équitablemenl les véritables sujets de plainte, de témoigner un désir sincère de faire droit aux justes réclamations et une ferme résolution de ne rien faire de plus, en ayant soin dans l'intervalle de maintenir rigoureusement l'exécution de la loi telle qu'elle est, jusqu'à ce qu'elle ait été modifiée par le Parlement, et de punir sévèrement, si on peut en trouver le moyen, toute tentative tumultueuse pour la violer. Je crois bien que l'institution de la dîme, surtoul lorsqu'on l'applique

rigoureusement, est partout un grand obstacle à la prospérité et aux progrès d'un pays. De nombreuses circonstances pratiques Font rendue moins dangereuse ici, mais le mal se fait cependant sentir, et il y a bien des raisons pour que la dîme pèse infiniment plus sur l'Irlande. Je crois d'ailleurs qu'il est autant du vérilable iniérét de l'Église que de celui du pays d'adopler, s'il est possible, quelque autre moyen de pourvoir à ses besoins. Si l'Église encourt, par une cause quelconque, l'aversion générale, il est probable que le gouvernement risquerait son propre intérêt plus qu'il ne servirait celui de l'Église en intervenant en sa faveur. Si ceux qui sont à la tête du clergé voulaient donc envisager les choses avec calme et impartialité, ils verraient combien il est important pour eux, à tous les points de vue, de proposer quelque accommodement raisonnable, et l'apparence de concession qui pourrait être gauche de la part du gouvernement ne serait pas mal venue de leur part. La chose à laquelle il faut donc tendre, autant que j'en puis juger, c'est à trouver moyen de faire disparaître les inconvénients résultant de la dîme, ou peut-être d'y substituer quelque nouve arrangement; il faudrait préparer avec soin un projet dans cette vue (ce qui peut demander beaucoup de temps), et surtout tâcher que la proposition vienne du côté de l'Église. La question de savoir jusqu'à quel point ceci est praticable dépend de bien des circonstances que vous êtes plus en mesure de juger que moi, spécialement du caractère des hommes considérables dans le clergé. Je suppose que l'archevêque * de Cashel vous donnera assez

1 Le docteur Charles Agar, transféré plus tard à l'archevêché de Dublin. Il fut fait en 1795 lord Somerton, et en 1806 comte de Normanton.

d'embarras; le primat 1 esi, à ce que j'imagine, homme à écouter des avis modérés; il est très-désirable que vous vous mettiez le plus tôt possible en rapport avec eux sur cette question, et si vous voyez la chose sous le môme jour que moi, tout en leur expliquant que le gouvernement est bien décidé à les soutenir en tout ce qui sera honorable et juste, vous leur ferez bien sentir le tort qu'ils auraient dé tout risquer en n'abandonnant pas un terrain qui n'est plus tenable. Je ne suis pas en état de suggérer le syslème précis de commutation qu'on pourrait adopter; ce serait d'ailleurs prématuré; mais en thèse générale je ne sais point de bonne raison pour qu'on n'évalue pas équitablement la valeur de chaque cure, afin de prélever une rente en blé de la même valeur sur les diverses fermes de la paroisse, à tant par livre, à peu près dans la même proportion que celle de leur contribution à la dtme. Quand je dis une rente en blé, je n'entends pas qu'elle serait payée en nature, mais une rente en argent réglée de temps à autre d'après la valeur moyenne du nombre de boisseaux équivalant à présent à la valeur de la cure. Ceci empêcherait l'Église de souffrir des fluctuations dans la valeur de l'argent, et c'est le système qui a été adopté dans tous les baux des collèges universitaires, d'après un acte du Parlement du temps de la reine Élizabeth, à ce que je crois. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'émets ces idées en confidence, et que je désire fort savoir ce que vous en pensez et si vous pouvez tirer quelque chose de vos prélats, avant de suggérer officiellement aucune mesure. Il me semble impor-

* Le docteur Richard Robinson, évêque d'Armagh, il avait été fait lord Rokeby en 1777.

WILMAM PUT ET SON TKMPS. 329

tant de garder le plus profond secret jusqu'à ce que notre ligne de conduite soit décidée, ei il faut qu'elle le soit complètement avant la réunion du Parlement.

» Tout à vous sincèrement et fidèlement,

» W. Pitt. »

Le lecteur ne peut, à ce qu'il me semble, manquer d'être frappé, en voyant combien il arrivait souvent à M. Pitt d'émettre des idées contre lesquelles on luttait de son temps, ou dont on cherchait à le dissuader comme d'innovations dangereuses, et qu'on en est venu depuis lors, d'un commun accord, à adopter comme indispensables.

Lorsqu'il revint pour la seconde fois de Burton-Pynsent, Pitt s'adonna avec ardeur à ses travaux de Holwood, comme le prouvent les extraits suivants :

« Downing-street, 13 novembre 1786.

» Ma chère mère,

» Ayant passé toute la matinée à la cour de l'échiquier, je n'ai pas encore vu mon frère ; mais nous devons dtner chez lui, Eliot et moi ; j'en suis bien aise sous tous les rapports, et je regarde cela comme un pas de gagné pour Eliot. Je me flatte qu'il a fait quelques progrès pendant ces deux jours, et j'espère que dans quelque temps, il en fera de plus en plus. J'espère arriver demain à Holwood, où je suis impatient de voir mes travaux. Je ne puis cependant apporter là que ma passion pour les plantations; il faut réserver pour Burton le goût de tailler. »

«Holwood, 18 novembre 1786.

» Mes travaux marchent très-bien, et me fournissent une occupation très-agréable, dans un moment où j'ai plus que de coutume le loisir de m'y livrer. J'attends cependant M. Eden dans un jour ou deux; il m'apportera une quantité de détails sur le traité qui interrompront un peu les plantations. Tout marche néanmoins le mieux du monde, et je me Halte de l'espoir de tout voir en bon train pour la session, au moment de Noël, ce à quoi je tiens pour plus d'une raison. On suppose que l'ami de mistriss Siapleton, lord Manstield, va enfin donner sa démission, et qu'il ne survivra pas longtemps à sa situation. »

Lorsque M. Pitt disait, dans l'une de ses lettres, qu'il ne pouvait pas exercer à Holwood « sa passion pour tailler les arbres, » il ne répondait pas de l'avenir. Trois ans après, je trouve dans le journal de M. Wilberforce, qui était allé voir son ami à Holwood, la note suivante : * 7 avril 1790. Nous nous sommes promenés après le déjeuner, Put, Grenville et moi. Nous nous sommes mis en marche, armés de croissants, pour ouvrir de nouvelles allées d'un gros arbre à l'autre, à travers les taillis du bois de noisetiers de iiolwood. »

Outre les points réglés par le traité de commerce avec la France, il restait quelques questions qu'on avait réservées pour une convention subséquente. M. Edeu s'appliqua donc à cette nouvelle négociation avec une infatigable ardeur, secondé comme la première fois par les efforts soutenus de Pitt. Enfin le 15 juillet 1787, la convention fut signée à Versailles par M. Eden et le comte de Vergenues, ministre des affaires étrangères de France.

Au mois de janvier, une nomination ecclésiastique ardemment désirée par M. Pitt s'accomplit également. L'évêque de Durham étant mort, on avait l'intention de transférer à ce riche siège le docteur Thomas Thurlow, déjàévêque de Lincoln et doyen de Saint-Paul. Pitt désirait vivement que le docteur Pretyman succédât au docteur Thurlow dans ces deux charges. La minute de sa lettre au roi à ce sujet est l'une des très-rares copies conservées dans ses papiers. Elle est datée de la veille du jour de la réunion du Parlement. Il pressa vivement le roi d'accorder son consentement, en assurant Sa Majesté « qu'il n'y a rien que M. Pitt ait si fort et si personnellement à cœur. » Sa Majesté accéda à cette double requête, bien qu'avec une répugnance nettement exprimée, et le docteur Pretyman, selon la mauvaise coutume du temps, devint à la fois évêque et doyen.

Le Parlement se réunit de nouveau le 23 janvier. Le discours du roi annonça la conclusion du traité de commerce; «j'espère, » dit Sa Majesté, «que vous trouverez les conventions qui y sont contenues propres à encourager l'industrie et à développer le commerce régulier des deux pays. » Le public ne connaissait pas encore les conventions; cependant, à peine eut-on proposé et secondé l'adresse, que Fox bondit de sa place pour attaquer en termes violents l'idée d'un concert ou d'une alliance avec les Français. Rendant lui-môme compte de cette soirée, il dit : « Il n'y eut ensuite ni discussion ni vote, en sorte que j'eus le temps d'aller dîner chez Derby ; tout le monde avait l'air de croire que j'avais bien fait 1 . »

Ce n'était qu'une escarmouche; mais à peine le traité

1 Mémoires de Foi, vol. IL

fut-il déposé sur le bureau que la lutle s'engagea sérieusement. Il peut être intéressant de mettre en cette occasion en contraste le ton des deux grands chefs de parti à l'égard de la France.

M. Pitt disait : « En considérant le traité au point de vue politique, je n'hésite pas à m'élever contre cette opinion, trop souvent exprimée, que la France est et doit rester l'ennemie irréconciliable de l'Angleterre. Mon esprit se refuse à cette assertion comme à quelque chose de monstrueux et d'impossible. C'est une faiblesse et un enfantillage de supposer qu'une nation puisse être à jamais l'ennemie d'une autre. »

D'autre part, M. Fox disait: « Sans doute je ne vais pas jusqu'à affirmer que la France soit et doive rester l'ennemie irréconciliable de l'Angleterre, et qu'elle ne puisse pas éprouver un désir secret de vivre à l'amiable avec ce royaume. C'est possible, mais ce n'est guère probable. Non-seulement je doute de ses bons sentiments à notre égard pour le moment, mais je n'y crois pas ; la France est naturellement l'ennemie politique de la Grande- Bretagne Je répète que la France est naturellement

l'ennemie politique de la Grande-Bretagne, et qu'en faisant avec nous un traité de commerce, elle veut nous lier les mains pour nous empêcher de conclure alliance avec toute autre puissance. »

En face de pareils passages, et on en possède bien d'autres semblables, on comprendra combien sont justes et fondés les reproches que lord Macaulay adresse à certains récits étrangers sur le compte de Pitt. Les écrivains français qui l'ont représenté comme un second Annibal, voué sur les genoux de son père à une haine éternelle pour la France et comme le véritable auteur de la coali-

tion, ne connaissaient ni son caractère ni son histoire. € Au contraire, » comme lord Macaulay le fait ensuite remarquer, « on accusait Pitt, à la chambre des communes, d'être un fils dégénéré, et on disait que sa partialité pour les ennemis héréditaires do notre île devait faire tressaillir jusque sous les dalles de l'abbaye les ossements de son illustre père. »

De toutes les insultes que lord Macaulay a rappelées, les plus amères vinrent alors de Philip Francis. 11 semble que l'auteur de Junius se révèle à demi devant nous par le lour de ses réflexions et la vigueur naturelle du style : « Les nations qui se touchent ne peuvent jamais s'entendre, par la seule raison de leur proximité. L'histoire et l'expérience nous confirment le fait. Tant que les Écossais et les Anglais sont restés dans des rapports de voisinage, comment auraient-ils pu s'entendre? Cette cause de dissentiment a cessé lors de leur union, et j'ai cette confiance en Dieu qu'au lieu d'être des ennemis mortels, ils sont devenus d'immortels amis... Mais maintenant nous sommes arrivés, à ce qu'il paraît, envers nos voisins à une nouvelle phase de lumières et de libéralité que nos ignorants ancêtres n'eussent pu concevoir.' La pompe de l'éloquence moderne est employée à détruire jusqu'aux triomphes du gouvernement de lord Chatham. Les lauriers que le père avait remportés dans nos débats doivent céder le pas aux myrtes pacifiques qui ombragent le front du fils. Monsieur, ce qui fait la gloire de lord Chatham, c'est la résistance qu'il opposa aux forces réunies de la maison de Bourbon. Le ministre actuel a choisi une autre route pour marcher à la renommée, et la France, objet de toute l'hostilité politique de lord Chatham, est la gens atuicissima de son fils. »

En dehors de ces vétérans, si je puis m'exprimer ainsi, un nouvel acteur parut à celte époque sur la scène. C'était M. Charles Grey, connu plus lard sous le nom de lord Howick et ensuite du second comte Grey. Né en 4764, il était entré au Parlement comme représentant du comté de Northumberland, au mois de juin 1786, par suite d'une vacance accidentelle. Dès son début, il s'attacha vivement à la politique de Fox, et prononça son premier discours contre le traité avec la France. Ce fut alors qu'on entendit pour la première fois les accents de cette éloquence élevée et pénétrante, qu'on pouvait appeler éloquence de pur sang, et qui n'était pas éteinte et même avait à peine baissé après cinquante années d'intervalle.

Nous trouvons, sur le début de M. Grey à la chambre des communes, le passage suivant dans une lettre du général Grant au comte Cornwallis : « Le (ils de sir Charles Grey, qui représente le Northumberland, a violemment attaqué le ministre dans son premier discours. Celui-ci a répondu avec beaucoup de politesse, lui a fait compliment sur son talent et n'a pas fait attention aux injures. M. Fox a dit que rien ne pouvait être plus noble et de meilleur goût que la conduite de M. Pitt à cette occasion. Mais Grey est revenu à la charge et, après avoir fait une motion sur la nécessité d'une enquête au sujet de l'administration des postes, il a employé un langage plus violent qu'on n'en avait jamais entendu dans la chambre des communes II n'a été approuvé ni par l'un ni par l'autre parti. Le ministre est resté ferme et, sans perdre son sang-froid, il a traité avec mépris ces violences et ces menaces. Fox et Sheridan, en un mot toutes les forces de l'opposition lui sont tombées en même temps sur le corps. » Un observateur sagace, fort àe l'expérience de bien des

années, le très-honorable Richard Rigby assistait à cette dernière discussion. Il se rendait rarement alors à la chambre des communes, mais il exprima ainsi au général Grant ses impressions du jour : « Vous savez que je n'ai pas de goût pour Pitt; cependant il faut que j'avoue qu'il est bien supérieur à tout ce que j'ai jamais vu dans cette chambre; je déclare que Fox et Sheridan et tous les autres mis ensemble ne sont rien auprès de lui. Seul, sans soutien et sans appui, il leur répond à tous sans effort, et ils sont devant lui comme la balle que le vent chasse au loin*. »

L'opposition espérait qu'il seproduirait, chez les classes commerçantes, un mouvement contre le traité avec la France, analogue à celui qui avait eu lieu contre les propositions irlandaises. Mais il n'en fut rien. Nos négociants et nos manufacturiers étaient à tout prendre satisfaits; du moins ils donnaient un assentiment tranquille. Un seul corps présenta a la chambre des communes une pétition importante; encore ne demandait-elle qu'nn ajournement. En dépit de tous les efforts, en dépit de toute l'éloquence de Fox et de Sheridan, de Francis et de Grey, l'adresse approuvant le traité fut votée à une majorité écrasante de 236 voix contre 116.

On reprit pendant cette session avec un zèle infatigable les poursuites contre Warren Hastings. On amenait de temps en temps à la barre quelques témoins, et le 7 février Sheridan présenta la quatrième accusation touchant l'affaire des Begums d'Oude. Son discours à cette occasion dura cinq heures quarante minutes; il réunissait tous les genres de perfection oratoire et reste peut-être sans égal

* Correspondance de Cornwallis, vol. I er .

dans l'histoire pour l'effet qu'il produisit sur l'assemblée Lorsqu'il se rassit, ni les membres de la chambre, ni les pairs au-dessous de la barre, ni môme les étrangers dans la tribune ne purent contenir leurs transports d'admiration, et on les manifesta, contre toute règle et tout précédent, par de bruyants battements de mains. Sir William Dolben proposa un ajournement en déclarant que, dans l'état d'esprit où l'avait laissé ce discours, il était incapable de former une opinion positive, et Pitt, en soutenant cette proposition qui passa, fit observer que tout le monde était encore sous la baguette de l'enchanteur.

Jamais on n'avait rendu un témoignage aussi unanime à un mérite supérieur. Burke déclara que ce discours était le plus extraordinaire effort d'éloquence, d'argumentation et d'espritdont on eût le souvenir ou la tradition. Fox dit que « tout ce qu'il avait entendu , tout ce qu'il avait lu, lorsqu'on le comparait à ce discours, tombait à rien et s'évanouissait comme le brouillard devant le soleil. » Et Pitt, tout en censurant certains passages qui portaient la trace d'une âpreté exagérée contre l'accusé, n'hésita pas à avouer que ce discours « surpassait toute l'éloquence des temps anciens et modernes, et offrait tout ce que l'art et le génie peuvent fournir pour agiter et maîtriser l'esprit humain. » Et cette impression des auditeurs ne fut pas transitoire: plus de quinze ans après, le neveu de Fox, le feu lord Holland demandant à son oncle quel était le plus beau discours qui eût jamais été fait à la chambre des communes, Fox répondit sans hésiter : « celui de Sheridan, dans l'affaire des Bégums f . »

* Sur les circonstances de cet admirable effort d'éloquence, il faut comparer la vie de Sberidan par Moore, vol I er , et les Essais de Macaulay, vol. III.

Après tous ces témoignages de mérite supérieur, qui ne chercherait avidement le compte rendu de ce grand discours, et qui ne s'affligerait de voir qu'il n'en reste rien ou presque rien? Le lendemain, au milieu de l'enthousiasme général, on offrit à Sheridan 1,000 livr. sterling s'il voulait le corriger lui-môme pour l'impression. Il ne le fit pas, peut-être par modestie, peut-être par indolence, peut-être par un tendre soin de sa réputation ; car il n'y avait assurément point d'oeuvre humaine qui ne présentât de quelque coté le flanc à l'attaque et qui pût soutenir sans danger l'épreuve de la comparaison avec les panégyriques qu'on en avait faits. Il ne reste donc rien de ce grand discours, si ce n'est un pauvre et maigre squelette dans l'histoire parlementaire. Il est enseveli dans les limbes qu'habitent les discours d'Halifax et de Bolingbroke, de sir William Wyndham et de Charles Townshend.

Le débat qu'on avait ajourné, sur la proposition de Sheridan, fut repris le lendemain. Francis parla contre Hastings avec une amère rancune, et le major Scott prononça une longue harangue pour sa défense. Pitt se leva alors. Résumant tous ces arguments au milieu d'un profond silence, puisque personne ne connaissait encore son opinion, il déclara que la conduite de Hastings envers les Bégums lui paraissait absolument inexcusable, et qu'il fallait admettre l'accusation à ce sujet. Elle fut donc admise dans le vote à une majorité de plus de deux contre un.

D'autres membres présentèrent ensuite d'autres accusations; mais les résolutions de la chambre sur l'affaire de Bénarès et sur celle des Bégums suffisaient à elles seules pour décider la question du procès d'État. Lorsque

Burke vint donc proposer de voter « qu'il y avait matière à mettre en accusation ledit Warren Hastings, comme coupable de crimes et de délits graves, » la résolution passa sans un seul vote contraire. Le 10 mai, Burke, accompagné de la majorité des membres de la chambre des communes, parut à la barre de la chambre des lords, et accusa solennellement Warren Hastings selon les anciennes formes. Peu après, le sergent d'armes fut chargé de la garde de Warren Hastings. Il fut ensuite transféré aux soins de l'huissier à la verge noire. On l'admit enfin à donner caution, et on remit à l'année suivante la poursuite de son alïaire.

Pendant cette session, Pilt proposa et fit passer plusieurs mesures financières d une grande importance. Il fit affermer les droits sur les chevaux de poste, afin d'éviter les fraudes légères, mais nombreuses, qui avaient prévalu jusqu'alors II imposa des règlements aux loteries, afin de supprimer une pratique de jeu funeste à la moralité publique, et qu'on appelait l'assurance des billets. Surtout, il consolida les droits de douane, les droits de l'excise et les droits de timbre. Ces impôts ayant été établis ou augmentés à diverses époques et assignés à différents services, il en était résulté des complications infinies, ce qui les rendait vexatoires et oppressifs, et obligeait les différents départements à se livrer à une série de calculs avant de pouvoir régler le moindre payement. Ce qui peut donner la meilleure idée de ces complications et de l'habileté et de la patience qu'il fallut apporter à les débrouiller, c'est la présentation par Pitt, à la chambre des communes, de 2537 résolutions destinées à abolir les anciens droits pour y substituer des impôts uouveaux et d'une organisation plus simple.

Bnrke, à cette occasion, se fit grand honneur : « Au lieu de se laiser aller à l'esprit de parti et de chercher à trouver des défauts dans les propositions de Pitt, il nous convient mieux, » dit il, « de nous lever franchement, de rendre justice au très-honorable M. Pitt, et de le remercier en notre nom et au nom du pays. »

Quelque importantes que fussent ces mesures financières, le public attendait avec un intérêt bien plus vif les débats au sujet de la conduite du prince de Galles. Depuis 4783, Son Altesse Royale avait on établissement particulier, et s'était jeté sans réserve dans les bras de l'opposition. Il vivait dans une intimité familière avec Fox et Sheridan surtout. Mais quelque utiles que pussent être les leçons qu'il apprenait à celte école, l'ordre et l'économie n'étaient certainement pas du nombre. Au bout de peu de temps, il se trouva écrasé de ' dettes. Il avait dépensé plu* de 50,000 livres sterling à construire Cai lton-House, et les dissipations et les folies de tous genres avaient eu leur part. Déjà en 1786 ses dettes s'élevaient à plus de 150,000 livres sterling. On pouvait cependant attribuer ces torts à la jeunesse et à l'inexpérience. Un plus grave sujet d'inquiétudes s'étaitélevé dans l'intervalle. Le prince s'était vivement épris de mistriss Filz-Herbert, jeune veuve qui professait la foi catholique. Elle était bien née et très-belle, et dans son veuvage comme dans ses deux premiers mariages, elle avait conservé une réputation irréprochable. Elle était partie pour le continent en 1784 afin d'éviter les importunilés du prince; niais à son retour, vers la fin de l'année suivante, il renouvela ses instances. Les termes de la loi sur les mariages royaux rendaient impossible toute alliance légale entre eux ; mais pour calmer ses scrupules,

le prince offrit de consentir à la cérémonie religieuse. Le bruit s'en répandit bientôt, et Fox, dans le véritable esprit d'un honorable ami, écrivit sur-le-champ à Son Altesse Royale pour s'élever de la manière la plus énergique contre cette démarche désespérée. Le prince nia son intention, mais persévéra néanmoins. Le 21 décembre 1785, la cérémonie fut accomplie secrètement par un ministre de l'Église anglicane, d'après le rituel prescrit par le livre de prières, et le certificat, portant la même date, fut attesté par deux témoins. On peut donc dire que l'héritier présomptif du trône voulut prendre pour femme une personne née dans la vie privée, à la barbe de la loi sur les mariages royaux, et une catholique romaine à la barbe de l'acte fondamental. Il violait la loi dans l'une des alternatives, et dans l'autre il renonçait à la couronne.

Dans son excellente lettre au prince, Fox avait prédit que, si le mariage avait lieu, on ne pourrait pas le tenir parfaitement secret. On commença bientôt à en parler tout bas, et le bruit grossit en dépit des contradictions. En général on ne savait que croire quant aux faits allégués, et la presse exprimait l'incertitude du public. Plusieurs pamphlets parurent sur cette question; l'un d'eux, par Horne-Tooke, attira surtout l'atlention par sa hardiesse ; il soutenait que la cérémonie était parfaitement légale en dépit des défenses de l'acte sur les mariages royaux, et il parlait sans réserve de mistriss Fitz-Herbert comme de Son Altesse Royale la princesse de Galles.

Dès le printemps de 1785, le prince, par l'intermédiaire de lord Southampton, pria le roi de lui venir en aide. On lui demanda en retour de donner quelques explications sur la façon dont il avait contracté de si

énormes dettes. Le prince interpréta cette prétention fort naturelle comme un refus positif. En 1785, il annonça qu'il était décidé à partir immédiatement pour le continent. En 4786, il annonça tout aussi positivement qu'il allait licencier sa maison ; il mit en vente non-seulement ses chevaux de course et de chasse, mais jusqu'à sa voiture et son cheval de selle, déclarant qu'il irait à l'avenir à pied, et qu'il consacrerait les deux tiers de son revenu à payer ses dettes. Il espérait sans doute exciter par cette conduite la sympathie publique, mais il n'y réussit en aucune manière, à ce qu'il semble.

Au printemps de 1787, les amis du prince résolurent avec son consentement, sinon à son instigation, de demander au Parlement le payement de ses dettes et quelque augmentation de revenus. L'alderman Newnham donna avis d'une motion à cet elîet. L'avis seul donna lieu à quelques escarmouches préliminaires, dans le cours desquelles Tilt déclara que, si l'on persistait malheureusement à présenter cette proposition, il croirait de son devoir d'y répondre par un refus péremptoire ; et M. Rolle, le représentant devenu célèbre du comté de Devon, se leva pour dire que, pour son compte, si on faisait une pareille motion, il poserait la question préalable, parce que la question en elle-même « portait immédiatement sur la constitution de l'Église et de l'Étal. » On comprit sans peine que ces mots s'appliquaient au bruit d'un mariage secret avec une catholique. Par hasard, Fox ne se trouvait pas présent au moment du discours de M. Rolle; mais dans une autre discussion préliminaire, il saisit l'occasion d'en revenir à ces paroles. Il traita le rapport en question comme une complète calomnie, et cela dans les termes les plus nets et les plus positifs qu'on

pût imaginer. « Je sais, » dil M. Rolle dans sa réplique, « qu'il y a des actes et des lois du Parlement qui l'interdisent; mais il est cependant des moyens d'en venir à bout. » * Je nie absolument, » s'écrie Fox, « je nie la chose en fait comme en droit. Non-seulement la chose ne pouvait se faire légalement, mais elle ne s'est jamais laite d'aucune façon; et c'est, dès l'origine, un bas et malveillant mensonge. » « Parlez-vous avec autorisation? » demanda Rolle; « Oui, » répondit Fox, « avec autorisation directe. »

Il serait pénible de poursuivre la question plus loin. En tous cas, ce ne saurait être un plaisir pour ceux qui ont été les sujets du roi George IV. D'aulre part, la mémoire d'un homme d'Élat éminent réclame une pleine justice, et je suis tenu de déclarer qu'à mon sens il n'est pas douteux que M. Fox n'avait aucune intention de tromper la chambre ; il était lui-même trompé.

Au moment même cependant, et à là nouvelle de ce qui s'était passé dans la chambre des communes, mistriss Filz-Herbert, qui se tenait pour insultée, entra dans une violente colère contre Fox. Elle ne consentit jamais à se réconcilier avec lui. Le prince, de son côté, perdait presque la tôle entre sa sympathie pour la dame et sa crainte du public. Il envoya chercher M. Charles Grey, qui le trouva, raconte-t-il, dans des angoisses* d'agitation. Son Altesse Royale avoua cetle lois que la cérémonie du mariage avait eu lieu, et il pressa vivement Grey de dire quelque chose au Parlement pour la satisfaction de mistriss Filz-Herbert. Mais Grey s'y refusa obstinément, et le prince ûnit par s'écrier, en terminant brusquement la conversation : «Eh

* Notes de lord Grey aux Mémoires de Fox, vol. IL

bien ! si personne n'en veut, il faudra bien que Sheridan

le fasse ! »

Quelques jours après, Sheridan entama en effet la question devant la chambre des communes avec un embarras évident. Il n'essaya cependant en aucune* façon de récuser en doule l'exactitude de l'assertion de Fox, et se borna à faire allusion à mistriss Fitz-Herbert dans des termes généraux exprimant le respect et la sympathie.

Cependant les meilleurs amis de la monarchie, dans le Parlement et en dehors, commençaient à s'apercevoir qu'une discussion sur les affaires du prince de Galles, même sur les affaires d'argent, serait fort inconvenante. D'accord avec le vœu général, Pitt eut deux entrevues avec le prince à Carllon-House 1 . « Il doit voir le roi ce soir, » écrivit à Fox Son Altesse Royale, « et il doit lâcher de tout arranger s'il est possible. » Ce n'était pas chose facile. George III était plus irrité que jamais contre son fils, depuis l'appel à la chambre des communes qui semblait émané de lui. On obtint enfin un message royal qui fut transmis à la chambre pour recommander aux fidèles communes le payement des dettes du prince, qui s'élevaient à 161,000 livres sterling, sans compter un crédit de 20,000 livres sterling pour les nouveaux travaux de Carlton-House. « Sa Majesté ne peut cependant, » ainsi continuait le message, « espérer ou désirer le secours de la chambre sans une espérance bien fondée que le prince s'abslicndra à l'avenir de contracter de nouvelles dettes. Dans ce but, Sa Majesté a donné l'ordre de payer tous les ans au prince une somme de 10,000 livres sterling sur la liste civile, en sus de la pension que Sa Majesté lui faisait

« Lettre du 11 mai 1787.

jusqu'à ce jour, el Sa Majesté a la satisfaction de faire savoir à la chambre que le prince de Galles a donné au rot les assurances les plus formelles de sa ferme résolution de restreindre à l'avenir ses dépenses au niveau de son revenu. » On verra par la suite comment ces promesses furent tenues, mais pour le moment on vola la somme sans difficulté, el la querelle fut étouffée.

Cinquante ans s'étaient écoulés depuis que les dissidents protestants avaient demandé au Parlement l'abolition de racle du test. Dans la session de 1787, ils tentèrent un nouvel effort. Us avaient, pour la plupart, chaudement épousé les intérêts de Pitt à la dernière élection générale, et ils se croyaient, en retour, quelques droits à sa faveur. Leur premier soin fut de faire circuler parmi les membres de la chambre des communes une pièce iniilulée : « La situation des dissidents protestants par rapport aux actes de corporation et du test. » Ils cherchaient surtout, dans ce document, à distinguer leur situation de celle des catholiques romains. Ils firent preuve de la môme prudence en choisissant, pour porter la parole en leur nom, un membre de l'église anglicane, M. Beaufoy, partisan zélé du gouvernement.

Pitt avait, à ce qu'il semble, quelque envie de soutenir leur prétention, s'il était possible de le faire avec l'assentiment de l'église anglicane; sans cet assentiment exprimé par les chefs de l'église, il n'eût guère été possible ni convenable pour un premier ministre d'aller en avant. L'archevêque de Gantorbéry, à la requête de M. Pitt, comme il le fit savoir aux évêques, convoqua une réunion épiscopale. La question posée à leurs seigneuries était celle-ci : « Faut-il maintenir les actes de corporation et du test? » Sur quatorze prélats présents, deux seule-

ment, Watson, évêque de Llandaff, et Shipley, évôque de Saint-Asaph, répondirent négativement, et Ton transmit sur-le-champ au ministre la décision de la réunion 1 .

Lorsque M. Beaufoy présenta sa motion, le 28 mars, lord Norlh parla contre et Fox parla pour. Pitl se leva et dit qu'il ne croyait pas pouvoir convenablement voter en silence. 11 remarqua que diverses sectes non conformistes s'étaient fait grand tort dans l'opinion publique, et cela assez justement, par la violence et les préjugés dont elles avaient fait preuve : «Si nous cédions en cette occasion, » dit-il, «les craintes des membres de l'église anglicane seraient éveillées, et nous ne pouvons traiter légèrement leurs inquiétudes. Il faut qu'on m'accorde ce que je soutiens, c'est qu'une église légalement établie est indispensable. Or, il y a des dissidents qui déclarent que l'église anglicane est un reste du papisme; d'autres qui croient mauvaises toutes les églises établies. Ce n'est peut-être pas l'avis des dissidents dont il s'agit ici, mais on ne peut inventer un moyen d'admettre les dissidents modérés et de repousser les violents ; il faut maintenir le même rempart contre tous. »

Le vote qui suivit ne donna pas grand espoir aux auteurs de la réclamation. 98 membres seulement suivirent M. Beaufoy, 176 se déclarèrent contre lui.

Dans cette session de U87, on vota la mesure qui posait les fondements de colonies nouvelles presque aussi importantes que celles que nous venions de perdre. La nécessité de retrouver un endroit déterminé pour l'exil pénal se faisait cruellement sentir depuis la guerre d'A-

* Anecdotes de la vie de l'évêque Watson, racontées par lui-meine, vol. I*'.

mérique, et l'accumulation des prisonniers en Angleterre contrariait les charitables efforts de Howard pour l'amélioration des prisons anglaises. On se souvint des découvertes du capitaine Cook et on leur trouva une utilité pratique. Un acte du Parlement donna à Sa Majesté le droit d'établir, par commission sous le grand sceau, un gouvernement destiné à la réception des forçats dans la nouvelle Galles du Sud. Un ordre du conseil compléta les formalités nécessaires. Le capitaine Arthur Philipp, de la marine royale, fut nommé gouverneur, on mit sous ses ordres un corps de troupes de marine, et il emmena un convoi de six cents prisonniers et d<> deux cent cinquante prisonnières. L'expédition mit à la voile au mois de mai U87, et au commencement de l'année suivante, elle posait les premiers fondements de la nouvelle colonie de Port- Jackson, dans Botany-Bay.

En dépit de l'importance des mesures et des discussions soulevées pendant celte session, les, affaires furent conduites avec tant de promptitude qu'on put proroger le Parlement le 30 mai.

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