‹ William Pitt et son tempsChapitre 43 sur 51 · CH AP [TRE X · texte numérisé non relu

CH AP [TRE X

Situation des partis en Hollande. — Différends au sujet du commerce français dans l'Inde. — Les troupes prussiennes entrent en Hollande. — Mort du duc de Rutland. — La France et l'Angleterre désarment. — Procès de Hastings. — Bill sur l'Inde. — Budget. — Réclamations des royalistes américains. — Premiers pas dans le Parlement pour l'abolition de la traite des nègres. — Efforts de Wilberforce et de Clarkson. — Résolution de Pitt. — Bill de sir W. Dolben.— Horreurs de la traversée. — Discussions sur l'esclavage.

Depuis quelques mois la lutte des partis dans la république de Hollande était l'objet de vives inquiétudes et d'une grande préoccupation de la part des ministres en Angleterre. Non-seulement le prince d'Orange voyait son autorité comme stalhouder inefficace, mais il la voyait défiée et attaquée. Il s'était retiré à Nimègue, laissant Van Berkel et les autres chefs du parti démocratique en pleine possession du pouvoir à La Haye, et ils continuaient de leur côté, comme pendant la dernière guerre, à rester étroitement unis avec la France, et a obéira tous les ordres qui leur venaient de la cour de Versailles.

Tel était l'esprit général de la Hollande à celte époque; à peine se passait il un mois sans quelque insulte ou quelque agression nouvelle contre le prince d'Orange. Il n'avait ni courage ni énergie, mais la princesse possédait

au plus haut point ces deux qualités. En particulier, elle conjurait son frère, qui venait de monter sur le trône de Prusse, de venir à son aide, et elle s'était également adressée au roi d'Angleterre. Sir James Harris, notre minisire à La Haye, avait épousé sa cause avec zèle. Nous le voyons représenter sans cesse dans ses dépêches que, si on laisse le champ libre au parti démocratique, la Hollande ne tardera pas à devenir une dépendance et presque une province de la France. Ces considérations l'emportèrent aussitôt auprès de lord Carmarlhen, ministre des affaires étrangères, qui devint aussi ardent que sir James lui-même pour la cause du prince ; mais Pitt les accueillit avec plus de réserve. Dans cette occasion, comme dans plusieurs autres qui précédèrent la grande crise de 1793, Pitt se montra véritablement, et dans toute l'étendue du terme, le ministre de la paix.

Au commencement de mai 1787, sir James Harris écrivit de nouveau à lord Carmarlhen pour réclamer avec plus d'ardeur encore que de coutume « l'adoption de mesures vigoureuses. » Mais comme il prévoyait des objections et la nécessité des explications, il dit qu'il pourrait venir passer quelques jours en Angleterre. Il reçut l'autorisation demandée, et fut invité à assister à deux conseils de cabinet qui se tinrent à cette occasion. On a conservé ses notes sur le premier des deux conseils : « Le chancelier, » dit-il, « parla le premier, et dans les termes les plus énergiques qu'on pût employer, il se déclara contre toute demi-mesure. » Lord Carmarlhen, le duc de Richmondel lord Stafford en firent au tant. «Je reconnais, » dit M. Pitt, «l'immense importance de maintenir l'indépendance de la Hollande, c'est assurément un point de la plus*hauie nécessité. Je n'ai aucune hésitation sur ce qu'il faut faire

si nous faisons quelque chose; mais si nous faisons quelque chose, il faut d'abord prendre notre parti de faire la guerre, comme un événement possible, s'il n'est probable. Or, la seule possibilité suffit pour imposer à l'Angleterre la nécessité de réfléchir avant de se mettre en mouvement. Il faut peser mûrement la question de savoir s'il y a une considération quelconque qui vaille la peine de troubler l'état de prospérité et d'opulence croissantes dans lequel notre nation se trouve maintenant, et si les progrès n'en sont pas assez rapides pour la mettre, d'ici à quelques années, en mesure de résister à toutes les forces que la France pourrait rassembler 1 . »

Au dernier conseil de cabinet, on résolut cependant de confier à sir James Harris une somme de 20,000 livres sterling, prise sur les fonds secrets, pour venir en aide à nos amis de Hollande. Sir James put donc retourner à son poste, armé, comme il le dit lui-môme, des armes qu'employa Jupiter pour pénétrer dans la tour de Danaë. La cour de Versailles, suivant la même politique, avait envoyé à son ministre à La Haye une lettre de crédit trèsconsidérable ; « et je puis assurer à votre seigneurie, » écrivait sir James le \ er mai, « que je reste fort au-dessous de la vérité en disant que dans cet intervalle (quinze jours), la France a dépensé au moins un million de livres. »

La Hollande n'était pas le seul terrain sur lequel les cours de Londres et de Versailles parussent à celte époque près

* Papiers de lord Malmesbury, vol. II. — Pour comprendre le point de vue fi ançais sur les affaires de Hollande, voir entre autres l'Histoire du règne de Frédéric-Guillaume If, roi de Prusse, par M. de Ségur, vol. I", avec le mémoire dû M. Caillaud à la suite.

(Tenlrer en lutle. Un différend grave venait de s'élever entre elles au sujet de l'étendue et de la signification du treizième article du traité de paix réglant la question du commerce français dans l'Inde, et à celte occasion les Français recevaient tout l'appui du parti dirigeant à La Haye. Les deux puissances avaient fort augmenté leurs forces navales dans les mers de l'Inde, et cet accroissement seul (sans parler d'ouvrages nouveaux à Pondichéry, et d'un renouvellement d'intrigues avec Tippoo-Saheb), nous donnait des raisons de craindre une Attaque combinée sur nos territoires récemment conquis. Non qu'on pût prévoir avec quelque certitude le résultat de la conduite des ministères faibles et vacillants qui se succé • daient en France. Le comte de Vergenncs, quiavaiteonclu avec nous le traité de commerce, était par cela même devenu impopulaire parmi ses compatriotes. Les manufacturiers français étaient rempli?, d'inquiétude et de colère; ils voyaient déjà dans leur imagination leurs marchandises vendues à perte, et leurs métiers abandonnés. Vergennes conservait cependant son crédit à la Cour, mais il mourut au mois de février 1787, et sa mort fut bientôt suivie de la retraite de M. de Galonné, ministre des finances, victime de cette assemblée des notables qu'il avait lui-même convoquée. Ce fut ainsi que le chemin s'ouvrit pour l'arrivée au pouvoir d'un homme d'Étal sans aucune valeur et rempli de vanité, un favori de cour, rien de plus, Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse. Il se pouvait qu'il penchât vers la paix à cause du déplorable étal des finances; il se pouvait aussi qu'il penchât vers la guerre, dans l'espoir de détourner l'attention du peuple de ses misères; mais dans tous les cas, il était désirable pour nous de renforcer nos garnisons en Orient,

de tenir prêle une flotte considérable, et ne fût-ce qu'en vue de l'Inde, il importait de rompre l'union absolue entre les conseils de la cour despotique de Versailles et les chefs démocratiques de La Haye.

Tout le monde prévoyait une crise prochaine dans les affaires de Hollande, m;iis personne ne se doutait de la forme sous laquelle elle arriva. Vers la fin de juin la princesse d'Orange résolut de se rendre en personne à La Haye. Elle emportait avec elle des lettres du prince aux Étals Généraux et aux Étals de Hollande, qui lui donnaient le pouvoir d'agir ou de négocier comme les circonstances l'exigeraient; mais à la frontière delà province, sa voiture . fut arrêtée par un détachement des corps francs, et son Altesse Royale fut retenue sous bonne garde en attendant que la question eût élé déférée aux Étals. En définitive, lorsqu'une réponse arriva de La Haye, on l'empêcha de poursuivre son voyage et elle fut obligée de retourner là d'où elle venait.

Une pareille insulte faile à la femme du premier magistrat de la république , à la sœur d'un prince régnant, ne pouvait être expiée que par de promptes excuses et le châtiment exemplaire des coupables. Le roi de Prusse exigea cette réparation en termes péremptoires, et pour appuyer ses demandes, il réunit à Wesel une armée de 20,000 hommes, sous les ordres du duc de Brunswick. La cour de Versailles, elle-même, lorsqu'on la consulta, déclara que l'acte élait injustifiable et qu'il fallait une réparation; mais les patriotes (comme s'intitulaient les adversaires du stalhouder), étaient assez disposés à défendre la conduite des soldats et refusaient aveuglément toute concession, même la plus insignifiante. Ils voyaient que la France ne les soutiendrait pas en celte occasion,

mais ils croyaient toujours pouvoir compter sur sa sympathie et sur son secours en général, el ils savaient que, môme alors, elle formait dans leur intérêt un camp de quinze mille hommes sur la frontière près de Givet. Lorsqu'ils se virent menacés par la Prusse, ils réclamèrent donc formellement la protection de la France.

Au mois de septembre, la cour de France notifia officiellement à la cour de Londres qu'elle avait résolu d'accorder aux États Généraux les secours qu'ils réclamaient; parles ordres de Pitt, on répondit aussitôt que nous prendrions de notre côté une part active à l'affaire en faveur du stathouder. Déjà , avec l'énergie qui le caractérisait, le minisire anglais avait pris ses mesures. Il avait expédié par terre et par mer des dépêches au gouverneur général du Bengale et au gouverneur de Madras, pour leur donner l'ordre de se tenir prêts, en cas de guerre, à attaquer les établissements français dans l'Inde, et à prendre possession des établissements hollandais, pour le stathouder et en son nom. A l'intérieur, les ordres furent donnés pour l'augmentation de l'armée et de la flotte. On garantit à Berlin notre appui en cas d'hostilités de la part de la France. Ce n'était pas simple ment une promesse vague ; nous nous engagions à soutenir le duc de Brunswick avec une flotte de quarante vaisseaux de ligne. Un traité fut conclu pour quatre ans avec le landgrave de liesse, par lequel ce petit potentat, toujours prêt comme par le passé à vendre ses sujets, s'engagea, en considération d'un subside annuel de 36,000 livres sterling, « honoraires pour retenir l'avocat, » dit Pitt à la chambre des communes, à fournir à notre service un corps de 12,000 hommes lorsqu'on le demanderait.

On conservait encore l'espoir de maintenir la paix.

M. Grenville fut envoyé à Paris pour quelques jours afin de conférer à ce sujet avec les ministres et de venir en aide aux négociateurs.

Les hostilités avaient déjà commencé. Le 43 septembre, les troupes prussiennes entrèrent sur le territoire hollandais en trois colonnes. Ce fut alors que l'extrême faiblesse du parti démocratique devint évidente. Presque partout les Prussiens étaient reçus comme des libérateurs et des alliés, non comme des ennemis. Presque partout on arborait l'étendard du prince d'Orange, on se parait des couleurs orangisles. La marche du duc de Brunswick fut si prompte et si facile qu'en huit jours toutes les Provinces Unies, à l'exception d'Amsterdam, s'étaient rendues; Amsterdam môme céda après quinze jours de siège. Le prince d'Orange fit à La Haye une entrée triomphale au milieu des acclamations et des marques de la joie publique, et il se trouva réintégré dans tous ses droits et toute son autorité de stathouder. « Votre Seigneurie regardera le contenu de cette lettre comme incroyable, écrivait Harris à lord Carmarthen, et j'avoue que j'ai moi-même de la peine à croire ce qui s'est passé... Si Saint-Priest (le ministre de France) vient bientôt ici, il faudra qu'il entre à La Haye avec des rubans orange, sans quoi on ne le laissera pas entrer. »

Pittavait projeté pour cet été-là une excursion vers le Nord. Son ami Witberforce, qui avait renoncé à sa villa de Wimbledon, en avait pris une autre dans le pays des Lacs, et il se promettait de faire faire connaissance au premier ministre avec ses paysages favoris. Le Public advertiser, du 20 juin 4787, contient le paragraphe suivant : «M. Pitt, se rendant en Écosse, s'arrêtera à Alnwick, à Castle Howard et autres châteaux considérables, mais

il ne fera de séjour que chez M. Wilberforce. » Malheureusement les affaires de Hollande firent manquer cet agréable projet. Le voyage de Pitt vers le Nord s'arrêta dans le comté de Cambridge, mais on jugera de ses mouvements et du mouvement des affaires publiques, par sa correspondance avec sa mère à cette époque.

« Downing-street, 13 septembre 1787.

» Je suis revenu hier de Cheveley où j'étais arrivé lundi dernier, pour avoir le plaisir d'y trouver mon frère et lady Chatham établis fort à leur satisfaction. Ma visite n'a pas été longue, mais elle m'a fourni l'occasion de monter à cheval en allant et en revenant et de faire, pendant toute une journée, aussi bonne chasse que cela se peut quand on ne tue rien. J'avais quelque espoir d'y retourner vers la fin de la semaine, mais comme je vois que les affaires de Hollande touchent décidément à la crise, et que d'ici à quelques jours bien des choses peuvent se décider pour l'avenir, je ne m'éloignerai guères au delà de Holwood pendant quelque temps. »

« Downing-street, 17 septembre 1787.

» Je pars pour Wimbledon, je vais dîner là avec M. de Calonne, pour entendre raconter toute la politique française, ce qui est un assez agréable passe-temps dans les intervalles de la nôtre. »

WrLLIAM PITT ET SON TEMPS. 355

« Downing-street, 22 septembre 1787.

» Ma chère mère,

. » Les affaires du dehors touchent enfin à la crise, et cela avec toute apparence de succès. La France nous a fait savoir qu'elle prêterait son concours à la province de Hollande, ce qui nous met dans la nécessité de faire de vigoureux préparatifs; nous nous hâtons dans ce moment-ci d'armer la flotte. Mais il paraît y avoir toute raison de penser que la France cédera promptement ; elle n'a point d'armée prête, et dans l'intervalle les succès du duc de Brunswick sont décisifs. Nous avons reçu hier au soir la nouvelle que presque toutes les villes de Hollande se sont rendues sans résistance. Un revirement complet a eu lieu à La Haye, et les États de Hollande ont décidé qu'ils rétabliraient le stathouder dans tous ses droits, et ils l'ont invité à revenir à La Haye. La seule question est de savoir si les corps francs de La Haye résisteront quelque peu. Si l'issue est aussi favorable qu'on peut l'espérer, tous les efforts que les Français pourraient faire arriveront trop tard, et il n'est pas probable qu'ils s'engagent dans une lutte désespérée, uniquement par point d'honneur. Vous ne serez pas surprise que je n'aie pas le temps de vous en écrire davantage aujourd'hui. Faites, je vous prie, mes amitiés à Eliot et mes compliments affectueux à mistriss Stapleton. » Toujours, ma chère mère,

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