W. PITT
« Il y a dans ce moment-ci une place de femme de charge vacante dans les salles du Lever à Whitehall; on peut la remplir par délégation, et il n'y a, à vrai dire, presque rien à faire. Cela ne vaut malheureusement que 40 livres sterling par an, mais comme il n'y a guère de place de ce genre qui n'exige pas la présence des titulaires, si vous croyez que cela plût à mislrissSparry 1 , comme témoignage de ma vieille amitié, je vous serais fort obligé si vous aviez la bonté de le lui proposer. »
« Downing-street, 29 septembre 1787.
» Ces derniers quinze jours ne m'ont pas permis d'en faire grand usage pour m'absenter ; je n'ai môme pas pu m'aventurer jusqu'à Holwood, mais j'espère que mon temps a été mieux employé. Nos préparatifs marchent, je me flatte, d'une manière très-satisfaisante; mais ce qui est infiniment plus agréable, il y a maintenant toute raison de croire que nous ne serons pas obligés d'en faire usage, et que nous arriverons à notre but sans coup férir. Il nous faudra peut-être cependant encore quinze jours ou trois semaines avant de pouvoir en juger définitivement, parce qu'il nous faut le temps de nous entendre avec Berlin, et dans l'intervalle on ne peut pas être bien sûr que quelque changement dans les circonstances n'amène pas de nouvelles intentions. Pour le moment tout semble à la paix, bien que les deux parties soient obligées de continuer à armer, jusqu'à ce que l'explication définitive ait eu lieu. Vous ne vous étonnerez pas que je n'aie pas le
* Femme de charge de lady Cbatham, qui l'avait depuis longtemps à son service et en faisait grand cas.
temps de vous dire aujourd'hui grand'chose de plus que ces nouvelles... Je suis bien aise que ma proposition ait plu à mistriss Sparrv. »
« Downing-street, 13 octobre 1787.
» Ma chère mère,
» Je vous écris un mot pour dire que tout va bien. Amsterdam, sans avoir encore ouvert ses portes, a tout accepté et les affaires paraissent en train de s'arranger paisiblement en Hollande. La France finira probablement par acquiescer, mais dans l'intervalle nous ne nous relâchons pas de notre vigilance. L'amiral Hood, qui a été rappelé en ville au sujet des incidents qui pouvaient s'élever, m'a apporté d'excellentes nouvelles de vous, à ma grande satisfaction. J'espère que le temps est toujours favorable à vos promenades en voiture, adieu. » Toujours, ma chère mère,
» W. PlTT. »
« Downing-street, 29 octobre 1787.
» Ma chère mère,
» Les journaux vous ont probablement apporté les nouvelles qui sont arrivées ces jours-ci sur la santé du pauvre duc de Rulland. Vous aurez partagé, j'en suis sûr, pour bien des raisons, l'anxiété que j'éprouvais à ce sujet. C'est donc avec un double regret que je vous écris pour vous annoncer la nouvelle de sa mort que j'ai reçue hier au soir. Il était malade d'une lièvre qui le poursuivait
depuis quelque temps, et qui a mal tourné dans les derniers jours. La fièvre putride s'est déclarée. Son homme d'affaires me dit que, d'après son testament (qui est en Irlande), il m'avait choisi pour l'un de ses exécuteurs testamentaires et des tuteurs de ses enfants , témoignage d'affection et de confiance qui ajoute encore à ce que j'éprouvais pour lui. Je suis fâché d'avoir à m' étendre sur un si triste sujet, mais j'ai cru qu'il valait mieux que vous l'apprissiez de ma plume que par toute autre voie.
» Vous me pardonnerez, j'en suis sûr, de n'avoir pas plus tôt trouvé le temps de vous renvoyer la lettre de M. Coutts. J'aurais été bien aise, de toute façon, si j'avais pu venir à bout d'obtenir ce qu'il demandait. Mais, lorsque j'en ai parlé à lord Sydney, il m'a paru, d'après la ligne que le roi avait tracée, que ce n'était pas un point facile à entamer.
» Ce que vous me dites de la chère petite fille m'a rendu fort heureux, comme vous le croirez sans peine. Je n'ai pas récemment reçu de nouvelles d'Eliot, mais j'ai su indirectement qu'il allait bien. J'attends d'heure en heure des nouvelles de Paris qui mettront probablement un terme à notre attente, avec une complète satisfaction ; mais il n'y a jamais de certitude sur un pareil sujet tant que tout n'est pas fini. Mes compliments affectueux à mistriss Staplelon et un bon souvenir à mistriss Sparry.
» Toujours, ma chère mère, etc.
» W. Pitt. »
Les espérances énoncées dans cette dernière lettre sur les bonnes nouvelles qu'on attendait de Paris furent bientôt réalisées. Deux jours avant cette date, les ministres français annoncèrent officiellement à l'ambassadeur d'An-
gleterre qu'ils avaient renoncé à tout projet hostile au nouveau gouvernement de Hollande, et le môme jour, 27 octobre, on signa à Paris une déclaration d'après laquelle la France et l'Angleterre convenaient de suspendre, de part et d'autre, les armements et préparatifs de guerre. C'est ainsi que la guerre que nous avions si hardiment affrontée fut heureusement détournée, et nous renouvelâmes, à la satisfaction générale, notre ancienne et étroite alliance avec les Provinces Unies.
Le jugement du comte Woronzoff, ambassadeur de Russie à Londres, sur toute cette affaire, vaut la peine d'être conservé. Il écrivait à son frère : « Le rôle joué par l'Angleterre dans ces affaires-ci a été brillant et courageux, et la conduite de M. Pitt, à cette occasion, ressemble fort à celle de feu son père. On n'a guère connu ni pratiqué ce genre de conduite en Angleterre dans l'intervalle qui s'est écoulé entre la retraite de son père et son accession au pouvoir. J'avais tant d'attachement et de respect pour le feu lord Chatham que je prends un vif intérêt à la conduite et au caractère de son fils. Comme le père en aurait joui s'il avait vécu jusqu'à présent' ! »
Au môme moment, à l'autre extrémité de l'Europe, une autre guerre s'était allumée. Le sultan et le czar étaient de nouveau en lutte, et l'empereur Joseph II se préparait à se joindre aux Russes. Mais comme la Turquie avait commencé la guerre fort légèrement et avec quelque apparence de mauvaise foi, on ressentait moins de sympathies pour les revers que ses armes éprouvèrent bientôt.
1 Lettre du comte Worouzoff, publiée en français, mais sans date, dans la Vie de Pitt, par Tomline, vol. II.
La satisfaction que causait à Pitt le maintien de la paix en Angleterre fut cruellement diminuée parles mauvaises nouvelles qu'il avait reçues de Dublin. Outre la perte de l'ami de sa jeunesse, il regrettait le temps d'arrêt apporté à la prospérité des affaires en Irlande. La difficulté de choisir un successeur était grande. À la surprise de bien des gens, le choix de Pitt tomba sur le marquisde Buckingham.
Avec la perspective d'une guerre possible, on avait cru bon de convoquer le Parlement avant Noël. En conséquence, le Parlement se réunit le 27 novembre, lorsque l'alarme avait cessé. Fox s'était si vivement exprimé contre la France dans la dernière session, il avait tellement tonné contre tous les intérêts français et l'alliance française en parlant du traité de commerce, qu'il était déjà et d'avance engagé à approuver la politique que nous venions de pratiquer à l'égard de la Hollande. Il exprima cette approbation en termes énergiques, mais non sans réserve et restriction, et son approbation cessa lorsque le ministre proposa une augmentation permanente de 3,000 hommes sur notre armée de terre pour assurer une protection plus complète à nos îles des Indes occidentales. « Personne, > dit Pitt, « ne peut être plus préoccupé que moi de la dépense; mais je soutiens que les dépenses modérées qui peuvent assurer plus fermement le maintien de la paix sont une véritable économie, et la meilleure économie que ce pays-ci puisse pratiquer. C'est d'après ce principe, et après avoir bien examiné l'état de nos finances, que je crois sage d'employer 200,000 livres sterling en fortifications, et de dépenser tous les ans 80,000 livres sterling, somme exigée par l'augmentation de troupes que je propose dans le but de fortifier ces -parties de notre territoire qui se trouvent
faibles et attaquables, et de les maintenir habituellement dans un état de défense qui puisse détourner toute puissance ennemie de chercher à s'en emparer par surprise. » Fox demanda la division de la chambre contre la proposition, mais elle fut votée par 242 voix contre 80.
11 y eut avant Noël un autre sujet de lutte. La chambre des lords avait fixé le \S février pour le commencement du procès deHastings; la chambre des communes se voyait obligée de choisir ses meneurs. Tout le monde décernait la première place au génie, à la longue expérience, aux inépuisables connaissances de Burke sur les affaires de l'Inde. Il eût voulu que Pilt et Dundas consentissent à prendre rang parmi les meneurs, mais ils refusèrent à cause de leurs charges. Lord North, dont la vue était devenue mauvaise et dont la santé commençait à décliner, en fit autant.
A tout prendre, les meneurs de l'accusation se trouvèrent, après le refus de Pilt et de Dundas, exclusivement choisis dans les premiers rangs de l'opposition. Outre Burke, qui occupait le poste de président, on y comptait Fox,Filz Patrick, Burgogne, Wyndham,Sheridan et Grey. Nulle différence d'opinion ne se manifesta jusqu'au moment où Burke proposa le nom de Philip Francis. A ee nom, au souvenir de l'hostilité et de la rancune contre Hastings que Francis avait récemment encore manifestées, un vif sentiment de désapprobation s'éleva dans l'esprit de bien des membres. La motion fut vivement repoussée, mais Fox la renouvela quelques jours après : «Ce n'est pas une question d'arguments, » dit Pitt, « tfest une question de sentiment. Devons-nous choisir pour représentant, dans une mise en accusation, la seule personne de la chambre qui ait été naguère engagée dans
une lutle personnelle, un duel avec M. Hastings? » Il faut d'ailleurs remarquer que, quelques mois auparavant, Pitt avait publiquement accusé Francis de « manœuvres honteuses et déshonorantes » dans l'affaire du témoignage du capitaine Mercer. Néanmoins, Dundas annonça qu'il voterait pour Francis, ce qui semble extraordinaire, vu son étroite intimité avec Pitt et l'accord parfait qui régnait dans leur conduite sur tous les autres points; on ne peut l'expliquer que par une promesse ou un engagement inconsidéré pris par Dundas envers Francis. Celui-ci soutint lui-même sa propre cause avec beaucoup de talent et, ce qui est presque incroyable de sa part, avec beaucoup de calme. Mais lorsqu'on en vint aux voix, il fut rejeté à une majorité de deux contre un.
Le 17 décembre, la chambre des communes s'ajourna jusqu'au dernier jour de janvier. Pitt profita immédiatement de son congé pour faire une visite à sa mère; mais il revint à Downing-street le dernier jour de décembre.
Lorsque le Parlement se réunit, l'attente publique se porta tout entière sur le grand jour, comme on l'appelait, sur le 13 février, premier jour du procès de Hastings. Le grand jour vint enfin. Westminster-Hall était préparé. A onze heures du matin, la chambre des communes entra, M. Burke à la tète du cortège. 11 portait, ainsi que les autres meneurs, le costume de cour, la perruque à bourse et l'épée; mais les autres membres étaient vélus comme de coutume, et prirent les places qu'on leur indiqua. Alors les pairs, qui avaient attendu l'entrée des communes, se mirent en devoir de quitter leur chambre. Les secrétaires marchaient les premiers, puis les maîtres de chancellerie, les juges, tout prêts à donner leur avis s'il s'élevait une question légale; après eux un hérault,
ensuite les pairs encore mineurs, et les (ils aînés de pairs, Thuissier de la verge noire, et enfin les lords du Parlement eux-mêmes 4 . Ils portaient leurs robes écarlates bordées d'or et d'hermine, et ils marchaient deux à deux, classés d'après leur rang par Jarretière, roi d'armes, ce dernier, comme rang et comme préséance, marchant le premier. Celui qui ouvrait le cortège, comme le dernier baron, était assurément un de ceux qui attiraient le plus les regards ; c'était lord Heathfield, récemment élevé à la pairie en récompense de son héroïque défense de Gibraltar. A côté de lui marchait l'homme d'État si longtemps et si amèrement attaqué comme le ministre des escaliers dérobés, le seul dispensateur des volontés secrètes du roi, Charles Jenkinson, devenu lord Hawkesbury. Cette majestueuse procession était fermée par les arvôques d'York et de Cantorbéry, le duc de Norfolk, en qualité de comte maréchal, le comte Camden, comme lord président, et autres grands officiers de l'ancienne représentation. Ensuite venaient les pairs de sang royal, le prince de Galles le dernier; le tout terminé par le chancelier, lord Thurlow, comme président de la chambre. En passant pour se rendre à leur place, tous se découvraient et saluaient le trône. Dix-huit prélats et cent vingt-trois laïques étaient présents *.
1 Voyez les règles exactement pratiquées d'après les anciens précédents, rapportées dans le journal des lords du 5 et du 11 février 1788. L'une des notes porte que les membres de la chambre des communes doivent être entrés avant que tas lords arrivent.
3 Les différents auteurs ont différemment donné les chiffres. Lord Macaulay dit qu'ils étaient à peu près 170. Gleig dit « plus de 200. » Ils avaient oublié que les noms des pairs présents sont exactement consignés chaque jour sur le registre de la chambre.
364 WILLIAM l* I T T El SON TEMPS.
Les tribunes et les galeries des deux côtés étaient remplies de femmes. La reine et les quatre princesses étaient là ; mais comme elles n'étaient pas venues en cérémonie, elles n'occupaient pas la tribune royale et se trouvaient dans celle du duc de Newcastle. On les regardait beaucoup, mais les regards se portaient encore avec plus de curiosité sur le coin de la salle où Ton apercevait mistriss Fitz-Herbert.
On réclama le silence; puis le sergent d'armes fit sa proclamation suivant les anciennes formes : « Warren Hastings, avance; sauve-toi et ta caution, sans quoi tu perds la reconnaissance de ton engagement et caution (recognizance). » Tous les yeux se tournèrent alors du côté de la porte pour voir entrer l'accusé. Il était vêtu d'un habit brun fort simple; il avait l'air malade et infirme et marchait lentement , flanqué de ses deux cautions. Il était accompagné également par ses avocats, hommes d'un talent éclatant, qui arrivèrent par la suite à un rang élevé : Law, plus tard lord Ellenborough et grand juge du banc de la reine; Dallas, plus tard grand juge des communs plaids, et Plumer, plus tard vicechancelier et maître des rôles. Hastings s'avança ainsi jusqu'à la barre ; là, selon les anciennes coutumes, il se mit à genoux jusqu'à ce que le chancelier l'eût invité à se relever. Une fois déjà, pendant la session précédente, lorsqu'il avait été admis à donner caution, Hastings avait subi la même humiliation. Lorsqu'il se leva, le chancelier lui adressa un petit discours pour ouvrir la séance. Hastings lui répondit en quelques mots : « Mylords, je suis venu devant cette haute cour également pénétré de confiance dans mon intégrité et dans la justice de la cour devant laquelle je me présente. »
Il faut remarquer que l'humiliation de la posture fut ce qui laissa le souvenir le plus amer dans l'esprit de Hastings, à la suite de cette pénible scène. Plusieurs mois après, il écrivait à son ami M. Thompson : « Je puis dire en toute sincérité que j'ai supporté avec indifférence tous les mauvais traitements qu'on m'a fait subir, tout, excepté cette cérémonie ignominieuse qui m'a obligé à m'agenouiller devant la Chambre. »
Mais l'intérêt du grand jour cessa complètement dès que les préliminaires furent terminés et qu'on entra en matière. Le secrétaire au bureau reçut l'ordre de lire tout au long les accusations et les réponses; une partie de l'auditoire connaissait déjà ces documents et l'autre n'y comprenait à peu près rien. Le secrétaire lut tant que le jour le lui permit, mais il n'était arrivé qu'à la fin du septième article, et on réserva le reste pour occuper la journée du lendemain.
Le troisième jour du grand procès, Burke se leva et commença son discours d'ouverture destiné à servir d'introduction à toutes les accusations. Il dura quatre jours, et ce fut un effort soutenu d'une admirable éloquence, digne de l'homme, de l'occasion et de l'auditoire. Le chancelier lui-môme, en dépit de son hostilité, ne put lui refuser quelques paroles d'une cordiale admiration.
A la séance suivante, Fox développa l'accusation relative à Cheyle-Sing, il fut secondé par Grey. Nous savons comment de pareilles mains pouvaient brandir leurs armes aggressives et diriger leurs coups avec une infaillible précision. Burke écrivait à cette époque à Sheridan d'un ton presque prophétique en parlant du futur premier ministre du roi Guillaume IV : « Grey a beaucoup fait et il fera tout ce qu'il voudra. »
L'affaire suivante, celle des Begums d'Oude, avait été confiée aux soins de Sheridan. Il fit un discours qui n'égalait pas à la vérité son chef-d'œuvre sur le même sujet à la chambre des communes, mais qui était cependant extrêmement beau et brillant. Pendant qu'il durait encore, et il prit trois jours entiers, Burke se retournant vers Fox qui se trouvait à côté de lui, s'écria : « Tenez, voilà le véritable genre, quelque chose entre la poésie et la prose et valant mieux que l'une et l'autre 1 ! »
L'intérétpublic, qui avait été si vivement excité au début du procès de Hastings et pendant les grands discours de ses principaux adversaires, commença bientôt à décroître, et ne reprit jamais d'ardeur. D'abord l'attrait de la nouveauté avait disparu. Surtout l'ennuyeuse réalité des affaires avait succédé aux splendeurs d'une cérémonie, et aux triomphes de l'éloquence. Au lieu de voir des hérault? et des rois d'armes revêtus de leurs costumes de gala, au lieu d'entendre Burke et Fox rivalisant avec les souvenirs des gloires grecques ou romaines, on entendait des secrétaires marmottant d'ennuyeux documents, ou des avocats tourmentant des témoins venus à regret. La lenteur de la procédure ajoutait à l'ennui. La cour de chancellerie elle-même eût eu peine à marcher plus pesamment. Pendant la session de 1788, les pairs siégèrent trente-cinq l'ois à Westminster-Hall; cependant les meneurs de l'accusation ne purent venir à bout de dépasser leur second chef, et il était évident que des années s'écouleraient avant qu'on pût annoncer une décision.
Quelques personnes désiraient pousser une autre mise en accusation, celle de sir Elijah Impey, premier grand
* Vie de Sheridan, par Moore, vol. I ,r .
juge de l'Inde, d'après l'acte de 1773. Au début de la session, sir Gilbert Elliott avait présenté six chefs d'accusation contre lui. Sir Elijah, devenu membre de la chambre, parla longuement et avec un certain talent pour se défendre. On reprit la discussion au mois de mai, et Pitt déclara qu'il était impossible de prouver que sir Elijah Impey eût été animé de mauvaises intentions, et que jamais il n'avait voté avec une conviction plus arrêtée qu'en repoussant la motion actuelle. Cependant, lorsqu'on en vint aux voix, à sept heures du matin, la majorité en faveur de sir Elijah ne fut pas forte, 73 voix contre 55. Toute idée de mise en accusation tomba néanmoins dans l'eau.
Pitt avait été fort occupé à la chambre des communes d'une autre question qui regardait encore l'Inde. L'inquiétude ayant cessé au sujet de la guerre, les directeurs des Indes occidentales n'étaient plus disposés, comme ils l'avaient été pendant la durée de ces inquiétudes, à envoyer des troupes dans l'Inde sur leurs vaisseaux, ni à les entretenir après le débarquement. Ces messieurs soutenaient qu'à moins de faire eux-mêmes la demande d'un renfort de troupes, ils n'étaient pas obligés de les défrayer d'après l'acte de 4781, qu'ils regardaient encore comme valable, et ils appuyaient leur manière de voir de l'avis de plusieurs avocats éminents. D'autre part, M. Pitt, soutenu par les légistes de la couronne, soutenait que l'acte de 1784 avait transféré au bureau du contrôle tous les droits et pouvoirs qui reposaient naguère entre les mains de la cour des directeurs, et que les parties de l'acte de 4781 , qui n'étaient pas conformes à l'acte de 1784, avaient été virtuellement, sinon expressément annulées par ce dernier.
MjH WILLIAM PITT ET SON TKMPS.
11 était impossible de tolérer rincertitude sur un point aussi important. Le 25 février, M. Pilt demanda la permission de présenter un bill destiné à faire disparaître tous les doutes sur le droit des commissaires chargés des affaires de l'Inde à défrayer, sur les revenus de l'Inde, les frais de transport et d'entretien des troupes. On l'appela généralement le bill de déclaration sur l'Inde.
De leur côté, les directeurs présentèrent une pétition contre le bill, et, le 3 mars, on entendit à la barre leurs avocats. Ils avaient envoyé Erskinc et Rous. Erskine paraît s'être complètement trompé sur les sentiments de son auditoire, comme cela lui arrivait toutes les fois qu'il n'avait pas à parler à un jury. Le comte de Mornington, depuis le marquis de Wellesley, parla sans bienveillance de ses deux discours, prononcés le même jour, dans une lettre écrite au marquis deBuckingham à Dublin-Castle. Il faut assurément tenir compte de l'esprit de parti et de l'affection personnelle de lord Mornington pour M. Pitt ; cependant, il dit nettement du second discours : € Erskine a parlé pendant près de deux heures pour donner le libelle le plus stupide, le plus grossier et le plus inconvenant qu'on pût imaginer contre Pitt. Les injures étaient si odieuses que la chambre a fini par le siffler. »
Le résultat de cette soirée ne fut assurément pas défavorable au ministre : « Pitt, » dit lord Mornington, « n'a fait aucune attention au discours de Billingsgate* prononcé par Erskine, et le vote a été très-bon. Nous tenons ceci pour un grand triomphe, » continue lord Mornington. Mais la discussion qui suivit prit mauvaise tournure. Deux 'jours après, le lord lieutenant d'Irlande reçut de
* Billingsgate, marché au poisson d* Londres.
son frère William une lettre infiniment moins satisfaisante : « Je suis bien fâché, » écrit le 6 mars M. Grenville, «de vous envoyer d'ici, en retour de toutes vos bonnes nouvelles, un récit d'une tout autre nature... Vous avez certainement remarqué souvent que les impressions les plus difficiles à détruire sont celles qui n'ont aucune raison d'être, parce qu'il n'y a moyen de les combattre par aucun raisonnement. C'est sous l'une de ces impressions qu'est venue hier au soir la question de savoir si on lèverait la séance (à l'occasion du bill de déclaration), et après avoir discuté jusqu'à sept heures du matin, nous n'avons eu que 57 voix de majorité, 182 oui et 425 non. Un si grand nombre de nos amis a voté contre nous que j'ai sérieusement peur que nous ne soyons battus demain sur le rapport, ou lundi à la troisième lecture. . . Ce qui nous a fait, je crois, un tort grave hier au soir, c'est que Pitt, qui s'était réservé pour répondre à Fox, a été saisi d'une indisposition si violente à la fin d'un discours très-habile de Fox, qu'il n'a pas pu parler du tout, en sorte que la chambre a voté sous l'impression complète des arguments de notre adversaire, restés en grande partie sans réponse. J'avais parlé au début de la discussion, et Dundas avant Fox. Je crois que c'est ce qui nous est jamais arrivé de plus désagréable en ce genre. »
Quelques jours après, un autre membre, lord Bulkeley envoyait à lord Buckingham quelques détails de plus. Je ferai remarquer que lord Bulkeley n'était pas, comme lord Grenville, un homme de poids et d'autorité; à en juger d'après ses lettres, on peut le regarder comme un bavard superficiel; il' paraît cependant qu'il rendait un compte fidèle de ce qu'il pouvait voir ou entendre personnellement dans la chambre des communes : « Votre
frère William, » écrit-il au marquis, « a eu mercredi dernier (le 5) une grande contrariété; on me dit qu'il en a été très-ennuyé. Au moment où il s'est levé pour parler, la chambre s'est vidée comme elle faisait naguère quand Burke se levait. J'espère que cela est accidentel, car si cet incident se renouvelait, cela lui ferait grand tort. Le lendemain il était très-abattu, et voyait tout en noir. On se plaint beaucoup des jeunes amis de Pittqui ne se lèvent jamais pour parler; je ne m'étonne pas de leur timidité. Fox, Sheridan, Burke et Barré sont de formidables adversaires sur le terrain qu'ils occupent pour le moment. Le jeune Grey n'a parlé ni hier ni avant hier; c'est jusqu'à présent un coursier de quatre ans, supérieur à tout ce que nous avons de notre côté.
« Mais, » continue lord Bulkeley dans la môme lettre, « le triomphe de l'opposition n'a pas élé de longue durée, car vendredi, le 7, Pill a fait un des meilleurs et des plus habile» discours qu'il ait jamais faits; et il a damé le pion à l'opposition en acceptant les entraves qu'où voulait imposer au patronage, et sur lesquelles on avait insisté dans l'idée que Pitl serait inflexible sur ce point ; le discours de Pitt a donné de l'entrain à ses amis; Dundas a très-bien parlé, et contre toute attente Scott elMacdonald en ont fait autant. Le gouvernement a gardé toutes ses voix au moment du vote et l'opposition en a perdu dix 4 .»
Les changements faits par Pitt dans le bill suffirent amplement, à ce qu'il paraît, pour obvier à toutes les objections qu'on avait soulevées; il ne rencontra aucun obstacle sérieux dans les périodes subséquentes, soit à la
* Pour les lettres adressées en Irlande à lord Buckingham, voir les Cours et Cabinets de George III, vol.
chambre des communes, soit à la chambre des lords.
Pitt présenta le budget le 5 mai. L'état des finances nationales était extrêmement satisfaisant. Les dépenses extraordinaires de l'année s'élevaient à 4,282,000 livres sterling, encourues surtout à cause du récent armement et du payement des dettes du prince de Galles. Cependant l'état des recettes était tellement florissant qu'il fournissait le moyen de défrayer toutes ces dépenses sans recou- - rir à un emprunt ou à des impôts nouveaux, et sans apporter aucune interruption au service la caisse d'amortissement.
Pitt fit cependant remarquer qu'il ne comprenait pas dans cette estimation un article considérable et d'une nature particulière, au sujet duquel il comptait prochainement expliquer ses vues; il voulait parler des réclamations des loyalistes américains.
En considérant le sort de ces hommes infortunés, on peut, je crois, affirmer que la conduite de certaines parties des États-Unis, depuis le traité avec l'Angleterre, loin d'être conciliante, n'avait pas même été juste. Et sur ce point nous pouvons justement faire appel au témoignage d'un de leurs hommes d'état les plus éminents, John Adams, alors ministre d'Amérique auprès de la cour de Saint-James. Nous le voyons écrire en confidence à un de ses parents à Boston : « L'obstacle le plus insurmontable que je rencontre ici à toutes mes négociations provient de la conduite des Étals qui ont fait des lois contre le traité. Le Massachusetts en est un. La loi pour suspendre les saisies par suite de dettes anglaises, quelque couleur et quelque tournure qu'on puisse lui donner, est une violation positive du traité, je ne crains pas de vous le dire; mon cher, honoré et bien-aimé Mas-
sachusetts a-t-il jamais eu l'intention de manquer à la foi publique ? Je ne puis le croire. Qu'il annule donc cette loi sans retard ». »
Mais ces obstacles commerciaux, malgré leur injustice, pesaient moins sur TAngletefre que le refus du pardon, même le plus restreint, aux anciens partisans de la cause royale. Le docteur Franklin 1 lui-même était d'avis que leurs compatriotes victorieux auraient dû, peu après la paix, user envers eux de quelque indulgence, ou du moins modérer leur sévérité ; mais la rancune, reste d'une lutte récente, ne le permit malheureusement pas. La recommandation enjointe par le traité de paix, et faite à ce sujet par les législatures des différents États, avait été conçue dans les termes les plus secs, purement et simplement comme une formalité. Il devint donc évident que, si quelqu'un devait pourvoir aux besoins des loyalistes américains, le poids devait en retomber tout entier sur l'Angleterre.
En présence d'une pareille situation, et des réclamations qui pleuvaicnt en grand nombre, sous tous les prétextes imaginables, Pitt, au début de son ministère, avait nommé plusieurs commissaires pour examiner les pétitions et en faire le rapport. L'enquête fut longue et laborieuse. Trois mille chefs de famille avaient envoyé leurs réclamations, et sur ce nombre les deux tiers seulement pouvaient être examinés en Angleterre. Pour le reste, il fallait envoyer des commissaires au Canada et à la Nouvelle-Écosse, et des années entières s'écoulèrent ainsi; mais dans l'intervalle on avait accordé 500,000 li-
* Lettre du 26 mai 1786. CEuvref, vol. IX.
* Voyez un passage dans ses Œuvres complètes, yol. X.
vres sterling pour subvenir aux besoins les plus pressants. L'enquête étant enfin terminée et tous les rapports présentés Pitt reprit la question dans toute son étendue, et dans le grand projet qu'il conçut pour la résoudre, il chercha à combiner deux buts, la compassion et l'économie. Il divisait les loyalistes en trois classes. La première et la plus méritante, se composait de ceux qui résidaient en Amérique au commencement de la guerre, et qui avaient été dépouillés de leurs biens et contraints de s'exiler par suite de leur dévouement à la couronne. Là seconde classe devait se composer de ceux qui résidaient en Angleterre, mais qui avaient perdu des biens en Amérique. La troisième comprenaient ceux qui avaient occupé des places ou exercé une profession en Amérique et qui avaient été obligés de quitter ce pays par suite de la guerre. Avec cette division de classes, Pitt proposait qu'on fît intégralement droit aux réclamations les moins considérables, à celles qui restaient au-dessous de 10,000 livres sterling, tandis que sur les autres on devait opérer une diminution de tant pour cent, s'accroissanl à mesure que la réclamation devenait plus considérable, et se réglant également d'après la classe des pétitionnaires. Cependant, avec toutes ces déductions* il y eut une somme de 70,000 livres sterling accordée à une seule réclamation, celle de M. Harford, et la somme totale a distribuer, en y comprenant le demi-million déjà avancé, s'élevait à 1,228,000 livres sterling. On proposait en outre de payer
' L'histoire, ou comme le préfère l'auteur, la vue historique la plus authentique sur les travaux de cette commission, fut publiée en 1815, par M. John Eardley Wilmot, qui avait été l'un des commissaires. Voir également un ouvrage distingué sur les loyalistes américains par M. Lorenzo Sabine. Boston, 1857.
374 WILLIAM PITT ET SOff TEMPS.
cette somme peu à peu sur les bénéfices d'une loterie à établir Tannée suivante.
Ce plan, qui comprenait également le règlement des réclamations de la Floride Orientale pour une somme supplémentaire de 1 1 3,000 livres sterling, futbien accueilli dans les deux chambres par tous les partis; on le trouvait aussi généreux que prudent et bien conçu ; Burke et Fox se levèrent pour exprimer leur approbation et il fut voté à l'unanimité. Ainsi fut donné au monde un grand et mémorable exemple, peut-être sans précédent, celui d'une nation libérale et soigneuse des intérêts des vaincus à la fin d'une guerre malheureuse. Il est bien rare, soit dans la vie publique, soit dans la vie privée , que nous trouvions de la reconnaissance et que nous voyions accorder des récompenses pour un zèle resté sans résultat et pour des services qui ne pourront se renouveler.
La session de 1788 est encore mémorable par les premiers pas que fit alors le Parlement vers l'abolition de la traite. Au commencement du siècle ce trafic, Yasiento, comme on le qualifiait énergiquement par un seul mot, ne passait point du tout pour une occupation honteuse. Les commerçants entreprenants s'y vouaient de préférence. Les traités commerciaux en réglaient soigneusement les droits. Le sentiment public commença quelque peu à tourner au moment de l'affaire de James Somersett en 4772. Somersett était un esclave africain, amené par son maître en Angleterre et qui, s'étanl sauvé, fut repris par ce maître et renvoyé à bord du vaisseau. On référa l'affaire aux juges qui établirent enfin, comme un principe inviolable, que tout esclave devenait libre en mettant le pied sur le sol anglais.
Pendant la guerre d'Amérique, il y eut un intervalle de
silence à ce sujet, mais les Quakers en particulier avaient commencé à s'émouvoir de l'iniquité du trafic des esclaves. Il faut dire à leur honneur que, lorsqu'au mois de mai 1787, on forma un comité contre ce commerce, présidé par un philanthrope connu, M. Granville Sharpe, il n'y avait, parmi les douze membres du comité, que deux personnes qui n'appartinssent pas à la société des « Amis. »
Parmi ceux qui prenaient déjà, à cette époque, une part active dans cette bonne œuvre, on peut nommer sir Charles et lady Middleton, M. Bennot Langton, le révérend James Ramsay qui venait de publier un essai sur le traitement des esclaves, provenant de ses observations personnelles dans les îles des Indes orientales, et enfln M. Thomas Clarkson, le dernier, mais non le moindre, et dont les travaux et les grands services ne peuvent être alténués même par le cas exagéré qu'il en faisait. Mais dans la rude lutte qu'on enlama alors contre les partisans de l'esclavage, la plus grande part d'éloge et d'honneur revient de droit au nom respecté de Wilberforce.
L'esprit de M. Wilberforce était déjà préparé et disposé pour ce qui devint la grande alTaire de sa vie. Dans le courant de l'année 1785, il avait reçu des impressions religieuses très-vives, et il avait résolu de s'occuper exclusivement de queslions religieuses. Il écrivit à ses meilleurs amis pour leur expliquer le changement qui s'était opéré dans sa manière de voir. Quelques-uns reçurent ses communications avec humeur. L'un d'eux jeta avec colère sa lettre au feu. Encore moins l'opposition lui témoigna-telle, au premier abord, ct lte respectueuse confiance qu'il acquit si complètement par la suite. Ainsi par exemple
dans le journal supposé de M. Dundas qu'on trouve à la suite de certaines éditions de la Rolliade, on lit une note de celle même année 1788: « Je suis rentré dans Une disposition très-mélancolique, j'ai bu un verre d'eau-de-vie. — J'ai résolu de changer de vie, et j'ai envoyé demander un bon livre à Wilberforce, — très digne et pieux jeune homme; — je l'aime bien, — il vote toujours avec nous.»
Il était naturel qu'avec ces sérieuses aspirations, M. Wilberforce se consacrât alors à rechercher si les accusations qu'on portait contre les marchands négriers n'étaient pas fondées. Voici ses propres paroles : « Je réunissais chez moi de temps en temps les gens qui savaient quelque chose sur la question... Quand j'eus recueilli une certaine quantité de renseignements, j'en parlai à Pitt et à Grenville... Pitt me recommanda de me charger de celte affaire en disant qu'elle était bien appropriée à mon caractère et à mon talent. Enfin, je me rappelle qu'après une conversation en plein air, près d'un vieux chêne, à Holwood, audessus de la descente escarpée qui mène à la vallée de Keston, je résolus de faire savoir à la chambre des communes, dans un moment favorable, que j'étais dans l'intention de mettre en avant cette affaire. »
Jepuis ajouter qu'on montre encore à Holwood cet arbre, remarquable par la projection de ses racines contournées sur lesquelles s'étaient assis les deux amis, et qu'on l'appelle le chêne de Wilberforce.
Dans ce concert de mesures, Pitt promit qu'on nommerait une commission du conseil privé pour recevoir les témoignages sur la traite des nègres. De son côté, Wilberforce annonça sa motion à la chambre des communes. Dans l'intervalle, les négociants et les planteurs des Indes occidentales s'étaient vivement alarmés. Ils pressaient les
représentants de Liverpool et des autres grands ports deles défendre résolument. Ils préparaient certains passages de l'Ancien Testament qu'ils croyaient propices à leur cause. Ils produisaient des témoins destinés à prouver non-seulement la nécessité, mais la complète humanité de la traite des nègres. L'ardeur deWilberforcc lui-même ne pouvait se dissimuler la force et l'influence qu'auraient probablement ces grands intérêts; son journal du commencement de \ 788 contient cette note : « Allé chez Pitt; il est ferme sur la traite africaine, mais nous commençons à nous apercevoir qu'il y aura sur notre chemin plus d'obstacles que nous n'avions cru. »
Il advint qu'avant le jour fixé pour la motion, la santé de M. Wilberforce fut atteinte. Il se trouva hors d'état de s'occuper activement d'affaires et contraint d'essayer les eaux de Bath. Avant de partir, cependant, il obtint de Pitt la promesse de le remplacer lui-même dans le cas où , sa maladie se prolongerait durant le printemps. En conséquence, le 9 mars, le premier ministre se leva pour proposer à la chambre de déclarer « qu'au commencement de la session prochaine , elle prendrait en considération la situation de la traite des nègres. » Avec une réserve qui lui était imposée par ses devoirs officiels, il ajouta qu'il se garderait de développer et même de faire entrevoir son opinion personnelle jusqu'au moment de la discussion: « Je crois, néanmoins, » dit Fox, « que l'opinion du très-honorable M. Pitt, est prima fade, d'accord avec la mienne... pour moi, je n'ai point de scrupule à déclarer que la traite des nègres doit être, non réglementée, mais abolie. J'ai à peu près mon parti pris sur cette question... J'ai étudié l'affaire de très-près, et j'avais l'intention de présenter quelque chose à la chambre là-dessus; mais
je ine réjouis de voir la question dans les mains de l'honorable représentant du comté d'York plutôt que dans les miennes. Je crois sincèrement qu'elle aura ainsi plus de poids, d'autorité, et de chances de succès. » Ces paroles, si fort à l'honneur de M. Fox, furent suivies de déclarations tout aussi favorables de la part de Burke et du représentant de l'université d'Oxford, sur William Dolben.
Les représentants de Liverpool, M. Bamber Gascoyne et lord Penrhyn, qui se trouvaient presque d'office les avocats de la- traite des nègres, ne pouvaient résister d'uno manière efficace à un tel mouvement d'opinion. Ils crurent plus prudent de laisser passer la résolution sans s'y opposer, et de réserver leurs forces pour l'année suivante; ces forces étaient assurément beaucoup plus redoutables qu'il ne semblait au premier abord. L v opinion de M. Pitt n'avait pas influé sur celle de tous ses collègues. Lord Thurlow surtout était et resta favorable à la traite des nègres, et malheureusement il trouva moyen d'inspirer au roi à peu près les mêmes préjugés.
Ces dissentiments se firent jour beaucoup plus tôt qu'on ne l'avait présumé. Sir William Dolben et quelquesuns de ses amis étaient allés voir de leurs yeux l'aménagement d'un vaisseau négrier' qui appareillait alors dans la Tamise. Ils en étaient revenus profondément pénétrés de pitié, d'indignation et de honte. Ils s'étaient assurés, comme sir William Dolben le déclara plus tard à la chambre des communes, qu'on n'accordait pas aux pauvres esclaves un espace d'un mètre carré. En outre, dans celte étroite prison, ils étaient chargés de chaînes'
* Voyez le plan du vaisseau négrier, inséré dans l'Histoire de l'abolition, parClarkson, vol. II.
et attachés ensemble par les pieds et par les mains. On peut concevoir, et il serait di 111 ci le d'exagérer les souffrances et les maladies qui s'ensuivaient. Il n'y avait pas un moment à perdre, dit sir William, pour faire cesser des maux et des abus aussi intolérables. En conséquence, tout en laissanl de côté la discussion générale qu'un vote avait déjà fixée à l'année suivante, il présenta un bill temporaire prescrivant certaines précautions et par-dessus tout limitant le nombre des esclaves qu'on pouvait transporter, un esclave par tonneau du jaugeage du vaisseau.
A la présentation de ce bill, les représentants de Liverpool poussèrent des cris de détresse. ïls le dénoncèrent comme inutile et comme ruineux. Dans leur ressentiment, ils allèrent même, à ce qu'il paraît, jusqu'à accuser sir William Dolben d'avoir oublié l'hospitalité qu'il avait reçue naguère: « Je serais bien ingrat, » dit Dolben, « si je pouvais oublier les négociants de Liverpooi ; je crois que j'ai mangé là plus de soupe à la tortue que nulle part ailleurs dans le courant de ma vie; mais je renoncerais volontiers à leur tortue et à leur vin de Bourgogne en faveur de la fausse tortue et du simple vin de Porto, s'ils voulaient renoncer à une partie de leurs profits pour installer un peu mieux les pauvres nègres pendant qu'ils sont à bord. »
Le bill de sir William Dolben, modéré dans son but et soutenu par Pitt et par Fox, passa triomphalement à la chambre des communes. Mais dans l'autre ch:mibre, lord Thurlow l'attaqua avec fureur. Il fui secondé par deux pairs qui venaient d'acquérir une juste réputation dans une [Meilleure cause, lord lleathfield et lord Rodney Ce fut avec beaucoup de peine et le dernier jour de la ses-
sion seulement qu'on fit passer à ce sujet une mesure fort amoindrie.
Jusgue-là, le résultat était pourtant encourageant pour le comité présidé par M. Granville Sharpe. Ils dépêchèrent M. Clarkson, comme agent, de lieu en lieu, en partie pour recueillir des renseignements, en partie pour répandre leurs idées. Ils avaient choisi pour leur cachet un dessin propre à faire de l'effet sur les masses ; c'était un Africain enchaîné un genou en terre, élevant des mains suppliantes avec cette devise : « Ne suis-je pas un homme et un frère? »
Un seul exemple suffira à donner l'idée des exagérations et des faussetés mises alors en avant pour la défense de la traite des nègres. Quelques-uns des négriers ou des capitaines ne craignirent pas d'affirmer que la traversée était peut-être l'époque la plus heureuse de la vie des nègres, qu'ils étaient toujours bien nourris, que l'air renfermé de l'entrepont convenait à leur constitution physique, et que lorsqu'ils se trouvaient sur le pont, ils s'amusaient et se divertissaient à danser leurs danses nationales. Mais les témoignages rendus devant le conseil privé révélèrent la vérité des faits: on apprit que les pauvres malheureux étaient enchaînés deux à deux, et retenus par des anneaux dans le dernier entrepont. Ils recevaient par jour une pinte d'eau et deux repas composés d'ignames et de haricots. Lorsqu'ils avaient mangé, on détachait leurs anneaux, et on leur permettait de sauter avec leurs fers; comme cet exercice était nécessaire à leur santé, on ne se bornait pas à le permettre, mais on les obligeait à coups de fouet à s'y livrer lorsqu'ils s'y refusaient. Voilà les danses nationales dont on se vantait si hardiment.
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En comparant les discussions sur la traite des nègres el sur l'esclavage qui eurent lieu alors en Angleterre et celles qui ont lieu maintenant aux Etats-Unis, nous éprouvons quelque surprise en voyant combien la direction en est différente. Chez nous la défense fut fondée, au premier abord, sur les arguments qu'on tirait des prétendues prédictions de l'Écriture sainte, ou de l'intérêt personnel qu'avaient les marchands négriers à veiller sur la santé et sur le bien-être de leurs esclaves. Peu à peu ces arguments vinrent à être complètement réfutés. Ils n'étaient pas soutenables. Alors les avocats du système en vigueur, tout en reconnaissant que les considérations générales développées contre eux étaient irrésistibles, choisirent pour leur terrain ce que les légistes eussent appelé un argument dilatoire. Ils soutinrent, assurément avec grande raison, que la question n'était plus toute simple et toute claire, qu'elle s'était compliquée d'une foule de considérations pratiques, qu'il fallait prendre soin des intérêts qui s'étaient développés sous un système sanctionné par les lois, et que, même par égard pour les nègres, il fallait accomplir par degrés la grande œuvre de leur émancipation. En Amérique, la discussion a procédé d'une manière absolument contraire. Nous apprenons d'après les autorités les plus imposantes, les lettres de Washington ou les voyages de Tocqueville, qu'il y a trente ans on ne niait pas la force des arguments généraux contre la traite des nègres et l'esclavage, et que les planteurs du Sud, à peu d'exceptions près, comptaient, comme ils le pouvaient à bon droit, sur les raisons particulières qui prescrivaient la prudence et les délais. Mais depuis lors, on a fait un grand pas en avant : l'esclavage n'est plus un mal existant, rendu nécessaire par des cir-
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constances particulières, qu'il faut excuser, et qu'on no doit endurer que pour un temps; on le soutient comme une institution utile et durable. Il y a môme, là-bas, certains ministres assez ardents et assez convaincus pour dire, et non-seulement pour dire, mais pour prêcher, que l'esclavage, 'comme système permanent, est parfaitement d'accord avec les grands principes de l'Évangile; ils vont môme jusqu'à laisser penser que l'Évangile le prescrit.