‹ William ShakespeareChapitre 24 sur 38 · ZOILE AUSSI ETERNEL QU'HOMÈRE · texte numérisé non relu

ZOILE AUSSI ETERNEL QU'HOMÈRE

Parmi les écrivains abiiorrés pour avoir été utiles, Voltaire et Rousseau sont au premier rang. Ils ont été déchirés vivants, déchiquetés morts. La morsure à ces renommées était action d'éclat et comptée sur les états de service des sbires de lettres. Une fois Voltaire insulté, on était cuistre de droit. Les hommes du pouvoir y encourageaient les hommes du libelle.- Une nuée de moustiques s'est ruée sur ces deux illustres esprits, et bourdonne encore.

Voltaire est le plus haï, étant le plus grand. Tout était bon pour l'attaquer, tout était prétexte : Mesdames de France, Newton, madame du Châtelet, la princesse de Prusse, Maupertuis, Frédéric, l'Encyclopédie, l'Académie, même Labarre, Sirven et Galas. Jamais de trêve. Sa popularité a fait faire à Joseph de Maistre ce vers : Paris le couronna^ Sodome l'eût banni. On traduisait Arouet par A rouer. Chez l'abbesse de Nivelles, princesse du Saint-Empire, demi-recluse et demi-mondaine, et ayant, dit-on, recours, pour se mettre du rose aux joues, au même moyen que l'abbesse de Montbazon, on jouait des charades ; entre autres celle-ci : — La première syllabe est sa fortune; la seconde serait son devoir. — Le mot était Vol-taire. Un membre célèbre de l'Académie des sciences. Napoléon Bonaparte, voyant en 1803 dans la bibliothèque de l'Institut, au centre d'une couronne de lauriers, cette inscription : Au grand Voltaire^ raya de l'ongle les trois dernières lettres, ne laissant subsister que : Au grand Volta.

Il y a particulièrement autour de Voltaire un cordon sanitaire de prêtres, l'abbé Desfontaines en tête, l'abbé Nicolardot en queue. Fréron, quoique laïque, faisant de la critique de prêtre, est de cette chaîne.

Voltaire débuta à la Bastille. Sa cellule éta^t voisine de cachot où était mort Bernard Palissy. Jeune, il goûta de la prison; vieux, de l'exil. Il fut vingt-sept ans éloigné de Paris.

Jean- Jacques, sauvage et un peu loup, fut traqué en conséquence. Paris le décréta de prise de corps, Genève le chassa, Neuchâtel le rejeta, Motiers-Travers le damna, Bienne le lapida, Berne lui donna le choix entre la prison et l'expulsion, Londres, hospitalière, le bafoua.

Tous deux moururent, se suivant de près. Cela ne fit pas d'interruption aux outrages. Un homme est mort, l'injure ne lâche pas prise pour si peu. La haine mange du cadavre. Les libelles continuèrent, s'acharnant sur ces gloires, pieux.

La Révolution vint, et les mit au Panthéon.

Au commencement de ce siècle, on menait volontiers les enfants voir ces deux tombes. On leur disait : C'est ici. Cela faisait une forte vision pour leur esprit. Ils emportaient à jamais dans leur pensée cette apparition de deux sépulcres côte à côte, l'arche surbaissée du caveau, la forme antique des deux monuments revêtus provisoirement de bois peint en marbre, ces deux noms : Rousseau, Voltaire, dans le crépuscule, et le bras portant un flambeau qui sortait du tombeau de Jean- Jacques.

Louis XVIII rentra. La restauration des Stuarts avait arraché du sépulcre Cromwell ; la restauration des Bourbons ne pouvait faire moins pour Voltaire.

En mai 1814, une nuit, vers deux heures du matin, un fiacre s'arrêta près de la barrière de la Gare, qui fait face à Bercy, à la porte d'un enclos de planches.

Page 1