‹ William ShakespeareChapitre 34 sur 38 · LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

quel bégaiement royaliste, ceux-là, dès lors, dès leur enfance, ils ne me démentiront pas, sentaient le monstre sublime en eux. Ils avaient le bouillonnement intérieur du fait immense. Ils avaient au fond de leur conscience un soulèvement d'idées mystérieuses ; l'ébranlement intime des fausses certitudes leur troublait Tame ; ils sentaient trembler, tressaillir, et peu à peu se lézarder leur sombre surface de monarchisme, de catholicisme et d'aristocratie. Un jour, tout à coup, brusquement, le gonflement du vrai a abouti, l'éclosion a eu lieu, l'é uption s'est faite, la lumière les a ouverts, les a fait éclater, n'est pas tombée sur eux, mais, plus beau prodige, a jailli d'eux, stupéfaits, et les a éclairés en les embrasant. Ils étaient cratères à leur insu.

Ce phénomène leur a été reproché comme une trahison. Ils passaient en effet du droit divin au droit humain. Ils tournaient le dos à la fausse histoire, à la fausse société, à la fausse tradition, au faux dogme, à la f;iusse philosophie, au faux jour, à la fausse vérité. Le libre esprit qui s'envole, oiseau appelé par l'aurore, est désagréable aux intelligences saturées d'ignorance et aux fœtus conservés dans l'esprit-de-vin. Qui voit offense les aveugles ; qui entend indigne les sourds ; qui marche insulte abominablement les culs-de-jatte. Aux yeux des nains, des avortons, des astèques, des myrmidons et des pygmées, à jamais noués dans le rachitisme, la croissance est apostasie.

Les écrivains et les poètes du dix-neuvième siècle ont cette admirable fortune de sortir d'une genèse, d'arriver après une fin de monde, d'accompagner une réapparition de lumière, d'être les organes d'un recommencement. Ceci leur impose des devoirs inconnus à leurs

devanciers, des devoirs de réformateurs intentionnels et de civilisateurs directs. Ils ne continuent rien; ils refont tout. A temps nouveaux, devoirs nouveaux. La fonction des penseurs aujourd'hui est complexe : penser ne suffit plus, il faut aimer; penser et aimer ne suffit plus, il tant agir ; penser, aimer et agir ne suffit plus, il faut souffrir. Posez la plume, et allez oii vous entendez de la mitraille; voici une barricade; soyez-en. Voici l'exil; acceptez. Voici l'échafaud, soit. Qu'au besoin dans Montesquieu il y ait John Brown. Le Lucrèce qu'il faut à ce siècle en travail doit contenir Caton. Eschyle, qui e'crivait tOrestie^ avait pour frère Cynégyre, qui mordait les navires ennemis; cela suffisait à la Grèce au temps de Salamine; cela ne suffit plus à la France après la Révolution ; qu'Eschyle et Cynégyre soient les deux frères, c'est peu; il faut qu'ils soient le même homme. Tels sont les besoins actuels du progrès. Les serviteurs des grandes choses pressantes ne seront jamais assez grands. Rouler des idées, amonceler des évidences, étager des principes, voilà le remuement formidable. Mettre Pélion sur Ossa, labeur d'enf^uits à côté de cette besogne de géants : mettre le droit sur la vérité. Escalader cela ensuite, et détrôner les usurpations au miheu des tonnerres; voilà l'œuvre.

L'avenir presse. Demain ne peut pas attendre. L'humanité n'a pas une minute à perdre. Vite, vite, dépê-^ chons, les misérables ont les pieds sur le fer rouge. On a faim, on a soif, on souffre. Ah! maigreur terrible du pauvre corps humain! le parasitisme rit, le lierre verdit et pousse, le gui est florissant, le ver solitaire est heureux. Quelle épouvante, la prospérité du ténia! Détruire

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ce qui dévore, là est le salut. Votre vie a au dedans d'elle la mort, qui se porte bien. Il y a trop d'indigence, trop de dénûment, trop d'impudeur, trop de nudité, trop de lupanars, trop de bagnes, trop de haillons, trop de défaillances, trop de crimes, trop d'obscurité, pas assez d'écoles, trop de petits innocents en croissance pour le mal ! le grabat des pauvres filles se couvre tout à coup de soie et de dentelles, et c'est là la ])iie misère ; à coté du malheur il y a le vice, l'un poussant l'autre. Une telle société veut être promptement secourue. Cherchons le mieux. Allez tous à la découverte. Où sont les terres promises? la civilisation veut marcher; essayons les théories, les systèmes, les améliorations, les inventions, les progrès, jusqu'à ce que chaussure à ce pied soit trouvée. L'essai ne coûte rien; ou coûte peu. Essayer n'est pas adopter. Mais avant tout et surtout, prodiguons la lumière. Tout assainissement commence par une large ouverture de fenêtres. Ouvrons les intelligences toutes grandes. Aérons les âmes.

Vite, vite, ô penseurs. Faites respirer le genre humain. Versez l'espérance, versez l'idéal, faites le bien. Un pas après l'autre, les horizons après les horizons, une conquête après une conquête ; parce que vous avez donné ce que vous avez annoncé, ne vous croyez pas quittes. Tenir, c'est promettre. L'aurore d'aujourd'hui oblige le soleil pour demain.

Que rien ne soit perdu. Que pas une force ne s'isole. Tous à la manœuvre! la vaste urgence est là. Plus d'ait f.iinéant. La poésie ouvrière de civilisation, quoi de plus admirable ! le rêveur doit être un pionnier : la strophe doit vouloir. Le beau doit se mettre au service

de riionnête. Je suis le valet de ma conscience ; elle me sonne, j'arrive. Va ! je vais. Que voulez-vous de moi, 6 vérité, seule majesté de ce monde? Que chacun sente en soi la hâte de bien faire. Un livre est quelquefois un secours attendu. Une idée est un baume, une parole est un pansement; la poésie est un médecin. Que personne ne s'attarde. La souffrance perd ses forces pendant vos lenteurs. Qu'on sorte de cette paresse du songe. Laissez le kief aux turcs. Qu'on prenne de la peine pour le salut de tous, et qu'on s'y précipite, et qu'on s'y essouffle. IN 'allez-vous pas plaindre vos enjambées? Rien d'inutile. Nulle inertie. Qu'appelez-vous nature morte? Tout vit. Le devoir de tout est de vivre. Marcher, courir, voler, planer, c'est la loi universelle. Qu'attendez- vous? qui vous arrête? Ah! il y a des heures où il semble qu'on voudrait entendre les pierres murmurer contre la lenteur de l'homme !

Quelquefois on s'en va dans les bois. A qui cela n'arrive-t-il pas d'être parfois accablé? on voit tant de choses tristes. L'étape ne se fournit point, les conséquences sont longues à venir, une génération est en retard, la b'esogne du siècle languit. Comment! tant de souffrances encore! On dirait qu'on a reculé. Il y a partout des augmentations de superstition, de lâcheté, de surdité, de cécité, d'imbécillité. La pénalité pèse sur l'abrutissement. Ce vilain problème a été posé : faire avancer le bien-être par le recul du droit: sacrifier le côté supérieur de l'homme au côté inférieur* donner le principe pour l'appétit; César se charge du ventre, je lui concède le cerveau ; c'est la vieille vente du droit d'aînesse pour le plat de lentilles. Encore un peu, et ce contre-sens fatal ferait faire fausse route à la civilisa-

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tion. Le porc à l'engrais, ce ne serait plus le roi, mais le peu[)le. Hélas ! ce laid expe'dient ne re'ussit même pas. Nulle diminution de malaise. Depuis dix ans, depuis vingt ans, l'e'tiage prostitution, l'étiage mendicité, l'étiage crime, marquent toujours le même chiffre; le mal n'a pas baissé d'un degré. D'éducati(m vraie, d'éducation gratuite, point. L'enfant a pourtant besoin de savoir qu'il est homme, et le père qu'il est citoyen. Où sont les promesses? où est l'espérance? oh ! la pauvre misérable humanité! on est tenté de crier au secours dans la forêt 5 on est tenté de demander appui, concours et main-forte à cette grande nature sombre. Ce mystérieux ensemble de forces est-il donc indifférent au progrès? On supplie, on aj)pelle, on lève les mains vers l'ombre. On écoute si les bruits ne vont pas devenir des voix. Le devoir des sources et des ruisseaux serait de bégayer: En avant! on voudrait entendre les rossignols chanter des marseillaises.

Après tout, pourtant, ces temps d'arrêt n'ont rien que de normal. Le découragement serait puéril. II y a des haltes, des repos, des reprises d'haleine dans la marche des peuples, comme il y a des hivers dans la marche des saisons. Le pas gigantesque, 89, n'en est pas moins fait. Désespérer serait absurde ; mais stimuler est nécessaire.

Stimuler, presser, gronder, réveiller, suggérer, inspirer, c'est cette fonction, remplie de toutes parts ])ar les écrivains, qui imprime à la littérature de ce siècle un si haut caractère de puissance et d'originalité. Rester fidèle à toutes les lois de l'art en les combinant avec la loi du progrès, tel est le problème, victorieusement résolu par tant de nobles et fiers esprits.

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De là cette parole : Délivrance^ qui apparaît audessus de tout dans la lumière^ comme si elle était écrite au front même de l'idéal.

La Révolution, c'est la France sublimée. Il s'est trouvé un jour que la France a été. dans la fournaise ; les fournaises à de certaines martyres guerrières font pousser des ailes, et de ces flammes celte géante est sortie archange. Aujourd'hui pour toute la terre la France s'appelle Révolution ; et désormais ce mot, Révolution, sera le nom de la civilisation jusqu'à ce qu'il soit remplacé par le mot Harmonie. Je le répète, ne cherchez pas ailleurs le point d'origine et le lieu de naissance de la littérature du dix-neuvième siècle. Oui, tous tant que nous sommes, grands et petits, puissants et méconnus, illustres et obscurs, dans toutes nos œuvres, bonnes ou mauvaises, quelles qu'elles soient, poèmes, drames, romans, histoire, philosophie, à la tribune des assemblées comme devant les foules du théâtre, comme dans le recueillement des solitudes, oui, partout, oui, toujours, oui, pour combattre les violences et les impostures, oui, pour réhabiliter les lapidés et les accablés, oui, pour conclure logiquement et marcher droit, oui, pour consoler, pour secourir, pour relever, pour encourager, pour enseigner, oui, pour panser en attendant qu'on guérisse, oui, pour transformer la charité en fraternité, l'aumône en assistance, la fainéantise en travail, l'oisiveté en ut.lité, la centralisation en famille, l'iniquité en justice, le bourgeois en citoyen, la populace en peuple, la canaille en nation, les nations en humanité, la guerre en amour, le préjugé en examen, les frontières en soudures, les limites en ouvertures, les ornières en rails, les sacristies en temples, l'instinct du

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mal en volonté du bien, la vie en droit, les rois en hommes, oui, pour otcr des religions l'enfer et des socie'tés le bagne, oui, pour être frères du misérable, du serf, du fellah, du prolétaire, du déshérité, de l'exploité, du trahi, du vaincu, du vendu, de l'enchaîné, du sacrifié, de la prostituée, du forçat, de l'ignorant, du sauvage, de l'esclave, du nègre, du condamné et du damné, oui, nous sommes tes fils. Révolution!

Oui, génies, oui, poètes, philosophes, historiens, oui, géants de ce grand art des siècles antérieurs qui est toute la lumière du passé, ô hommes éternels, les esprits de ce temps vous saluent, mais ne vous suivent pas ; ils (>nt viS'à-vis de vous cette loi : tout admirer^ ne rien imiter. Leur fonction n'est plus la votie. Ils ont affaire à la virilité du genre humain. L'heure du changement d'âge est venue. Nous assistons, sous la pleine clarté de l'idéal, à la majestueuse jonction du beau avec l'utile. Aucun génie actuel ou possible ne vous dépassera, vieux , génies, vous égaler est toute l'ambition permise; mais, |)Our vous égaler, il faut pourvoir aux besoins de son temps comme vous avez pourvu aux nécessités du votre. Les écrivains fils de la Révolution ont une tache sainte. O Homère, il faut que leur épopée pleure, o Hérodote, il faut que leur histoire proteste, o Juvénal, il faut que leur satire détrône, ô Shakespeare, il fiiut que leur tu seras roi soit dit au peuple, ô Eschyle, il faut que leur Prométhée foudroie Jupiter, o Job, il faut que leur fumier féconde, o Dante, il faut que leur enfer s'éteigne, o Isaïe, ta Babylone s*écroule, il faut que la leur s'éclaire! Ils font ce que vous avez fait; ils contemplent directement la création, ils observent directement l'humanité; ils n'acceptent pour clarté dirigeante aucun

rayon réfracté, pas même le vôtre. Ainsi que vous ils ont pour seul point de départ, en dehors d'eux, l'être universel, en eux, leur âme; ils ont pour source de leur œuvre la source unique, celle d'où coule la nature et celle d'où coule l'art : l'infini. Comme le déclarait il y a quarante ans tout à l'heure ^ celui qui écrit ces lignes : les poêles et les écrivains du dix-neuvième siècle n'ont ni maîtres j Jii modèles. Non, dans tout cet art vaste et sublime de tous les peuples, dans toutes ces créations grandioses de toutes les époques, non, pas même toi Eschyle, pas même toi, Dante, pas même toi, Shakespeare, non, ils n'ont ni modèles, ni maîtres. Et pourquoi n'ont-ils ni maîtres ni modèles? C'est parce qu'ils ont un modèle, l'Homme, et parce qu'ils ont un maître, Dieu.

* Préface de Ciomwell.

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