‹ William ShakespeareChapitre 8 sur 38 · IX · texte numérisé non relu

IX

En 1397, Shakespeare avait perdu son fils, qui a laissé pour trace unique sur la terre une ligne du registre mortuaire de la paroisse de Stratford-sur-Avon : 1597. August. M : Hamnet. filius fVilliam Shakespeare. Le 6 septembre 1601, John Shakespeare, son pèrCj était mort. Il était devenu chef de sa troupe de comédiens. Jacques P"" lui avait donné en 1607 l'exploitation de Black-Friars, puis le privilège du Globe. En 1613, Madame Elisabeth, Me de Jacques, et l'électeur palatin, roi de Bohême, dont on voit la statue dans du lierre à l'angle d'une grosse tour de Heidelberg, vinrent au Globe voir jouer la Tempête. Ces apparitions royales ne le sauvaient pas de la censure du lord-chambellan. Un certain interdit pesait sur ses pièces, dont la représentation était tolérée et l'impression parfois défendue. Sur le tome second du registre du Stationers Hall^ on peut lire encore aujourd'hui en marge du titre des trois pièces. Comme il vous plaira^ Henri V ^ Beaucoup de bruit pour rien^ cette mention : « 4 août, à suspendre. » Les motifs de ces interdictions échappent. Shakespeare avait pu, par exemple, sans soulever de réclamation, mettre sur la scène son ancienne aventure de braconnier et faire de sir Thomas Eucy un grotesque, le juge Shallow^ montrer au public Falstaff tuant le daim et rossant les gens de Shallow, et pousser le portrait jusqu'à donner à Shallow le blason de sir Thomas Lucy, audace aristophanesque d'un homme qui ne coimaissait pas Aristophane. Falstaff, sur les manuscrits

de Shakespeare, était écrit Falstaffe. Cependant quelque aisance lui était venue, comme plus tard à Molière. Vers la fin du siècle, il était assez riche pour que le 8 octobre 1S98 un nommé Ryc-Quiney lui demandât un secours dans une lettre dont la suscription porte : à mon aimable ami et compatriote ff^illiam. Shakespeare. Il refusa le secours, à ce qu'il paraît, et renvoya la lettre, trouvée depuis dans les papiers de Fletcher, et sur le revers de laquelle ce même Ryc-Quiney avait écrit : histrio ! mima I II aimait Stratford-sur-Avon où il était né, où son père était mort, où son fils était enterré. Il y acheta ou y fit bâtir une maison qu'il baptisa New- Place. Nous disons acheta ou fit bâtir une maison, car il l'acheta selon Whiterill, et la fit bâtir selon Forbes, et a ce sujet Forbes querelle Whiterill; ces chicanes d'érudits sur des riens ne valent pas la peine d'être apj^rofondies, surtout quand on voit le père Hardouin,par exemple, bouleverser tout un passage de Pline en remplaçant nos pridem par non pridem.

Shakespeare allait de temps en temps passer quelques jours à New-Place. Dans ces petits voyages il rencontrait à mi-chemin Oxford, et à Oxford l'hôtel de la Couronne, et dans l'hôtel l'hôtesse, belle et intelligente créature, femme du digne aubergiste Davenant. En 1606, madame Davenant accoucha d'un garçon qu'on nomma William, et en 1644 sir William Davenant, créé chevalier par Charles P"^, écrivait à lord Rochester : sachez ceci qui fait honneur à ma mère^ je suis le fils

de Shakespeare; se rattachant à Shakespeare de la même façon que de nos jours M. Lucas-Montigny s'est rattaché à Mirabeau. Shakespeare avait marié ses deux filles, Suzanne à un médecin, Judith à un marchand ; Suzanne avait de l'esprit, Judith ne savait ni lire ni écrire et signait d'une croix. En 1613, il arriva que Shakespeare, étant allé à Stratford-sur-Avon, n'eut plus envie de retourner à Londres. Peut-être était-il gêné. Il venait d'être contraint d'emprunter sur sa maison. Le contrat hypothécaire qui constate cet emprunt, en date du 11 mars 1613, et revêtu de la signature de Shakespeare, existait encore au siècle dernier chez un procureur qui le donna à Garrick, lequel l'a perdu. Garrick a perdu de même, c'est mademoiselle Violetti, sa femme, qui le raconte, le manuscrit de Forbes, avec ses lettres en latin. A partir de 1613, Shakespeare resta à sa maison de New-Place, occupé de son jardin, oubliant ses drames, tout à ses fleurs. Il planta dans ce jardin de New-Place le premier mûrier qu'on ait culitivé à Stratford, de même que la reine Elisabeth avait porté en 1561 les premiers bas de soie qu'on ait vus en Angleterre. Le 25 mars 1616, se sentant malade, il fit son testament. Son testament, dicté par lui, est écrit sur trois pages; il signa sur les trois pages; sa main tremblait; sur la première page il signa seulement son prénom : William, sur la seconde : Willm Shaspr, sur la troisième : William Shasp. Le 23 avril, il mourut. Il avait ce jour-là juste cinquante-deux ans, étant né le 23 avril 1564. Ce même jour 23 avril 1616, mourut Cervantes, génie de la même stature. Quand Shakespeare mourut, Milton avait huit ans, Corneille avait dix ans, Charles P'" et Cromwell étaient

deux adolescents, l'un de seize, l'autre de dix-sept

ans.

La vie de Shakespeare fut très-mêlée d'amertume. Il vécut perpétuellement insulté. Il le constate lui-même. La postérité peut lire aujourd'hui ceci dans ses vers intimes ; ce Mon nom est diffamé, ma nature est abaissée; ayez pitié de moi pendant que, soumis et patient, je bois le vinaigre. » Sonnet 111. — « Votre compassion efface la marque que font à mon nom les reproches du vulgaire. 3) Sonnet 112. — « Tu ne peux m'honorer d'une faveur publique, de peur de déshonorer ton nom, » Sonnet 36. — « Mes fragilités sont épiées par des censeurs plus fragiles encore que moi. » Sonnet 112J. — Shakespeare avait près de lui un envieux en permanence, Ben Jonson, poète comique médiocre dont il avait aidé les débuts. Shakespeare avait trente-neuf ans quand Elisabeth mourut. Cette reine n'avait pas fait attention à lui. Elle trouva moyen de régner quarante-quatre ans sans voir que Shakespeare était là. Elle n'en est pas moins qualifiée historiquement protectrice des arts et des lettres^ etc. Les historiens de la vieille école donnent de ces certificats à tous les princes, qu'ils sachent lire ou non.

Shakespeare, persécuté comme plus tard Molière, cherchait comme Molière à s'appuyer sur le maître. Shakespeare et Molière auraient aujourd'hui le cœur

plus haut. Le maître, c'était Elisabeth, le roi Elisabeth, comme disent les anglais. Shakespeare glorifia Elisabeth; il la qualifia Vierge étoile^ astre de l'Occident^ et, nom de déesse qui plaisait à la reine, Diane; mais vainement. La reine n'y prit pas garde; moins attentive aux louanges où Shakespeare l'appelait Diane^ qu'aux injures de Scipion Gentilis qui, prenant la prétention d'Elisabeth par le mauvais côté, l'appelait Hécate^ et lui adressait la triple imprécation antique : Mormo ! Bombo ! Gorgol Quant à Jacques P', que Henri IV nommait maître Jacques ^ il donna, on l'a vu, le privilège du Globe à Shakespeare, mais il interdisait volontiers la' publication de ses pièces. Quelques contemporains, entre autres le docteur Symon Forman, se préoccupèrent de Shakespeare au point de noter l'emploi d'une soirée passée à une représentation du Marchand de Fenise. Ce fut là tout ce qu'il connut de la gloire. Shakespeare mort entra dans l'obscurité.

De 1640 à 1660, les puritains abolirent l'art et fermèrent les spectacles ; il y eut un linceul sur tout le théâtre. Sous Charles II, le théâtre ressuscita, sans Shakespeare. Le faux goût de Louis XÏV avait envahi l'Angleterre. Charles II était de Versailles plus que de Londres. Il avait pour maîtresse une fille française, la duchesse de Portsmouth, et pour amie intime la cassette du roi de France. CUfford, son favori, qui n'entrait jamais dans la salle du parlement sans cracher, disait : Il vaut mieux pour mon maître être vice-roi sous un grand monarque comme Louis XIF qu esclave de cinq cents sujets anglais insolents. Ce n'était plus le temps de la république, le temps où Cromwell prenait le titre de Protecteur d' Angleterre et de France^ et forçait ce

même Louis XIV à accepter la qualité de Roi des Français.

Sous cette restauration des Stuarts , Shakespeare acheva de s'effacer. Il était si bien mort que Davenant, son fils possible, refit ses pièces. Il n'y eut plus d'autre Macbeth que le Macbeth de Davenant. Dryden parla de Shakespeare une fois pour le déclarer a hors et usage ». Lord Shaftesbury le qualifia « esprit passé de mode ». Dryden et Shaftesbury étaient deux oracles. Dryden, catholique converti, avait deux fils huissiers de la chambre de Clément XI, il faisait des tragédies dignes d'être traduites en vers latins, comme le prouvent les hexamètres d'Atterbury, et il était le domestique de ce Jacques II qui, avant d'être roi pour son compte, avait demandé à Charles II son frère : Pourquoi ne faites-vous pas pendre Milton ? Le comte de Shaftesbury , ami de Locke, était l'homme qui écrivait un Essai sur V enjouement dans les conversations importantes^ et qui, à la manière dont le chancelier Hyde servait une aile de })oulet à sa fille, devinait qu'elle était secrètement mariée au duc d'York.

Ces deux hommes ayant condamné Shakespeare, tout fut dit. L'Angleterre, pays d'obéissance plus qu'on ne croit, oublia Shakespeare. Un acheteur quelconque abattit sa maison, New-Place. UndocteurCartrell, révérend, coupa et brûla son mûrier. Au commencement du dixhuitième siècle, l'éclipsé était totale. En 1707 , un nommé Nahum ïate publia un Roi Lear^ en avertissant les lecteurs « qu'il en avait puisé l'idée dans une pièce d'on ne sait quel auteur, qu'il avait lue par hasard. » Cet on ne sait qui était Shakespeare.

En 1728, Voltaire apporta d'Angleterre en France le nom de Will Shakespeare. Seulement, au lieu de Will, il prononça Gilles.

La moquerie commença en France et l'oubli continua en Angleterre. Ce que l'irlandais Nahum Tate avait fait pour le Roi Lear^ d'autres le firent pour d'autres pièces. Tout est hien qui 'finit bien eut successivement deux arrangeurs, Pilon pour Hay-Market, et Kemble pour Drury-Lane. Shakespeare n'existait plus et ne comptait plus. Beaucoup de bruit pour rien servit e'galement de canevas deux fois : à Da venant, en 1673; à James Miller, en 1737. Cymbeline fut refait quatre fois : sous Jacques II, au Ïhéatre-Royal, par Thomas Dursey ; en 1695, par Charles Marsh; en 1759, par W. Hawkins ; en 1761, par Garrick. Coriolan fut refait quatre fois : en 1682, pour le Théâtre-Royal, par Tates; en 1720, pour Drury-Lane, par John Dennis; en 1755, pour Covent-Garden, par Thomas Sheridan; en 1801, pour Drury-Lane, par Kemble. Timon cC Athènes fut refait quatre fois : au théâtre du Duc, en 1678, par Shadwell; en 1768, au théâtre de Richmond-Green, par James Love; en 1771, à Drury-Lane, par Cumberland; en 1786, à Covent-Garden, par Hull.

Au dix-huitième siècle, la raillerie obstinée de Voltaire finit par produire en Angleterre un certain réveil.

Garrick, tout en corrigeant Shakespeare, le joua, et avoua que c'était Shakespeare qu'il jouait. On le réimprima à Glascow. Un imbécile, Malone, commenta ses drames, et, logique, badigeonna son tombeau. Il y a sur ce tombeau un petit buste, d'une ressemblance douteuse et d'un art médiocre, mais, ce qui le rend vénérable, contemporain de Shakespeare. C'est d'après ce buste qu'ont été faits tous les portraits de Shakespeare qu'on voit aujourd'hui. Le buste fut badigeonné. Malone, critique et blanchisseur de Shakespeare, mit une couche de plâtre sur son visage et de sottise sur son œuvre.

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