WILLIAM, LE MARQUIS DE WINCHESTER
WINCHESTER , «l’a* 160 iltgap.
Ha! monsieur Shakspearc...
WILLIAM
Milord m'a fait demander?
WINCHESTER
Oui, j’ai à vous parler.
WILLIAM
C’est beaucoup d'honneur pour moi.
WINCHESTER
Est-ce que vous êtes venu seul?
Non, milord, non... Veuillez ra’cxcuser, j’ai amené avec moi un de mes camarades, un jeune comédien de Dlack- Friars.
WINCHESTER
Olivio, sans doute?
WILLIAM
Milord le connaît?
WINCHESTER
Celui qui joue les rôles de femme avec tant de naturel.
WILLIAM, 4 put.
Saurait-il?... (Le Merqei» l'aJitcJ ei range qadqara ptpten.)
WINCHESTER
Monsieur Shakspearc...
WILLIAM, 4 fart.
Chez elle, la reine me fait asseoir... Enfin, restons debout.
WINCHESTER
Il parait que vous avez quelque talent, je l’ai entendu dire...
WILLIAM
Milord pourrait s’en assurer lui-même.
WINCHESTER
Et comment, je vous prie?
WILLIAM
Mais en voyant représenter mes pièces et en les lisant.
Faites-moi trouver du temps pour cola...
WILLIAM
Sa Majesté en trouve bien... (a i»n.) Je ne sais pas où nous allons, mais cela commence mal...
WINCHESTER
Bref, il parait que, comédien médiocre, vous êtes auteur passable.
WILLIAM
Milord me comble...
WINCHESTER
Si bien que je me suis mis en tête de vous protéger...
WILLIAM, 4 part.
Bah!
WINCHESTEB.
Comme je vous le disais, je ne connais absolument rien de vous, si ce n’est pourtant une pièce que je vis par hasard avec la reine, il y a quelques années... Roynio tt Juliette, je crois... Mais c’est comme si je ne l'avais pas vue, je n‘en ai conservé aucun souvenir... Ma place, vous le comprenez, est ailleurs qu'au théâtre, où du reste je m’ennuie à mourir!... Quel charme trouve-t-on à voir une demi-douzaine de gaillards représentant deux armées en bataille, s'escrimer avec des fleurets rouilles sur des boucliers de fer-blanc?... Parlez -mol plutôt des Arènes de Paris-Garden, où les ours et les mâtins sc battent et se déchirent sérieusement!
WILLIAM
Ah! voilà un goût que je comprends bien, milord! C’est tellement vrai, que si je n'étais pas auteur et comédien, je voudrais être montreur de bêtes!... Mais, hélas! malheur à nous, si Votre Seigneurie prend sous sa protection les ours et les mâtins, ils nous fopl déjà une concurrence terrible et finiront par nous dévorer.
WINCHESTER, ** leraju.
Rassurez-vous donc. J'abandonne sans regret le théâtre aux petits bourgeois cl aux gens du commun : néanmoins, j’ai, sam beaucoup de peine, trouvé le moyen de rendre sérieuse votre frivole profession.
WILLIAM
En vérité, milord ?
VINCBESTER.
Écoutez- moi bien.
WILLIAM
Je suis tout oreilles.
WINCHESTER
Jurez-moi d’abord le secret le plus absolu sur cet entretien.
WILLIAM
Milord a ma parole.
VIN Cil ESTER.
D’ordinaire, pour amuser le public, vous tirez de votre cervelle des conceptions bouffonnes et fantasques, fables sans raison d’être, imbroglios sans aucune portée...
WILLIAM
Pardon... le poète dramatique exploite aussi, et avec ardeur, celte mine féconde qu’on appelle l'histoire.
L’histoire! Eh bien, voyons?... Comment vous y prendriezvous si vous axiez à écrire une tragédie sur une femme qui a subi tout récemment le dernier supplice... sur Marie Stuart?
WILLIAM
Question brûlante, milord...
WINCHESTER
Ah ! vous n’osez pas me répondre?
WILLIAM
J'ose toujours dire ce que je pense.
WINCHESTER
Eh bien, parlez donc...
WILLIAM
Marie Stuart! je la peindrais comme je h vols, comme clic a été, coupable trop souvent, mais toujours éloquente, passionnée, pleine de séductions. Sondant les mystères de cet esprit rare, de ce cœur déçu, je voudrais l’attaquer et la défendre avec elle-même! je la montrerais déchue et lumineuse, les pieds dans la fange cl le front dans l’azur, expiant sa vie par sa mort, et du crime s’élevant jusqu’au martyre!.,.
WILLIAM SUAKSPKARB
Ah ouil le pour cl le contre... Vous n’y ôtes pas, monsieur... Mais enfin, cette pièce, je tous la commande, moi, et je vous la paye d’avance cent guindés.
WILLIAM
C'est beaucoup trop.
winchester.
Deux cents même! Seulement... vous êtes bon Anglais et loyal sujet, n’est-cc pas ?
WILLIAM
J’en réponds, milord.
WINCHESTER
Eh bien, comme cette Marie Stuart a encore de nombreux [«artisans qui cherchent & émouvoir le peuple sur ses mol* heurs, à incriminer ses juges, je suis du nombre, à jeter sur notre souveraine tout l'odieux du supplice, il faudrait, dans l’intérêt public, dire enfin courageusement la vérité, faire de cette Écossaise une Messaline coupable de tous les crimes...
(William rffirito el cbtfcka autour de Ici.) Que faites- VOUS?...
WILLIAM
Je regarde, milord, si nous sommes trois Ici.
WINCHESTER
Pourquoi ?
WILLIAM
J'espérais que vos paroles s’adressaient à une autre personne.
WINCHESTER
Que signifie, monsieur...
Mais non, nous sommes bien seuls...
WINCHESTER
Et j'attends votre réponse.
WILLIAM
Ainsi, c'est bien A moi, William Shakspeare, que vous avet dit : «Fais-toi fossoyeur, fouille ce sépulcre, brise ce cercueil, saisis par les cheveux celle tète coupée, et soutkiicla devant tous... * c’est bien A moi que vous avex dit cela?...
WINCHESTER
Monsieur!...
WILLIAM
Eh bien, monseigneur, si les fièvres de la lutte, si les colères civiles admettent quelquefois de pareilles violences, l’art les repousse toujours avec horreur.
WINCHESTER
Là, là, monsieur le poêle, ne prenez pas feu si vite et lal$‘CZ-mol finir! Mais il y a un moyen fort simple de mettre vos scrupules à l’aise et de rendre. Marie moins odieuse, c'est de la montrer dominée par un favori tout-puissant
WILLIAM
Ah!
WINCHESTER
Oui... Placez à côté d’elle un homme, Rizzio ou Bolhwell, à votre choix, un ambitieux qui se serve d'elle en la méprisant, pille le trésor, opprime le peuple, insulte la noblesse, et finisse par faire perdre à sa royale maîtresse la couronne et la vie...
Et sous le masque de Bothwol) ou de Rizzio j'aurai soin qu’on reconnaisse le visage de Robert Essex?
WINCHESTER
Pourquoi non?
WILLIAM
Alors les ennemis du comte exploiteront ce scandale au profit de leurs passions et de leurs haines : « Anglais, s’écrieront-ils, écoutez et regardez! Voilà l’homme qui perd la reine et le royaume! A bas l’ambitieux! mort au favori! » J'ai bien compris, n'est-ce pas?
WINCHESTF.il.
Oui ! et il est temps pour vous de choisir entre Essex et moi... Avec le comte, c'est le partage d’une disgrâce prochaine, c'est lu pauvreté, l’exil, pis encore peut-être... Avec moi, c’est la faveur, la fortune, la gloire...
W I LLt AM, «toc lofw.
Non! l’infamie!..*
WINCHESTER
Monsieur!...
WILLIAM
Mais quand lord Essex ne serait qu’un étranger pour moi, celte action n’en serait pas moins honteuse et déshonorante! L'affection qui nous unit en ferait une monstruosité! Ah! tenez, véritablement, j'en rougis, milord!...
WINCHESTER
Prenez garde! vous pourriez vous repentir...
Je ne suis pas de la famille des roseaux, mais de celle des chênes; je ne ploie pas, je résiste!
WINCHESTER
Prenez garde, vous dis-je! Vous prenez là des allures de rebelle!
WILLIAM
Non, milord... Comme sujet, j’appartiens aux lois; comme poêle, je suis libre!
WINCHESTER
Ah! finissons! Dieu me pardonne, je vqus laisse discuter avec moi comme si vous étiez mon égal!
WILLIAM
Votre égal?... Milord, il y û des écrivains qui deviennent immortels! (Éliiabnik et Cwi panifient tu fuo.J.)
WINCHESTER
ü vanité grotesque!... Ces gens-là croient avoir une mission !...
WILLIAM
Certainement, milord, ils en ont unel...
* WINCHESTER
Laquelle donc?...
WILLIAM
C'est d'instruire en charmant b foule naïve et sérieuse. Libre d'entraves, résistant aux coteries, aux goûts éphémères, aux caprices du petit nombre, l'écrivain prend pour points d’appui les sentiments universels que Dieu a mis dans toutes les âmes!... Ces joies, ces douleurs, ces élans, ces I émotions généreuses, ces grandes voix intimes qui dorment trop souvent au fond des cœurs, le poète les réveille, les fait vibrer et leur donne la lumière !... Sorti de la foule, ii y rentre pour révéler aux multitudes le* facultés qu'elles possèdent, mais qu'elles ignorent, pour agrandir leur vio morale, pour les dépouiller des haillons de l'égoïsme et les plonger dans l’océan des passions éternelles!....