WILLY
« La vie n'a pas déformé le bonheur tranquille des lignes. La volupté laisse seule quelques empreintes molles... Est-ce la volupté? On sent en tous cas que. le rire n'est pas le but de celle intelligence... On\ doute... C'est trouble... Qu'est-ce? » Tèie% eiPen-\ sées. Ollendorf 1901.)
En jjarallèle à cette esquisse tracée par un ancien ami, nous citerons ce pjassage (fAimienne, témoignage posthume d'un attachement qui ne s'était pas démenti. Willy, parmi nous tous, sous le nom de Silhj, se profile un instant aux pages de ce livre : '
« Physiquement, Sillij est chauve, — il serait inutile de le nier. Je n'apprendrai à personne que son (( genre de talent » consiste à oser le plus impudent mélange d'érudition et de fantaisisme. Les circonstances en ont fait le critique musical que vous savez, mais soyez sûr qiùilgébrislp il eût fait du calcul intégral par calembours... et c'eût été très bien aussi.
« Silly est marié. Il appelle sa femme Jeannette... vous croyez peut-être que c'est parce qu elle s'appelle ç. Jeanne? pas du tout, elle s'appelle ïienée; Jeannette ^ est son nom de famille. En écliange elle l'appelle
Sillij conDiM tout le monde... Personne n'a jamais su le prénom de Sillij. Elle l'appelle aussi « le doux Maître », « le gros Chat », *< la Doucette », et « le Bleu »... Ces appellations conviennent à des circonstances particulières... Jeannette est gracieuse et jolie. »
Jeannette... c'est-à-dire Mlle Gabrielle Claudine Colette, fille du commandant Colette, que Willg alla chercher dans sa lointaine province pour l'épouser. Qui donc ignore cette élégante silhouette de jeune femme intelligente qui s'est faite la collaboratrice et la camarade dévouée de son mari et qui a publié récemment de si délicieux Dialogues de Bètes. Son image reste inséparable de celle de Willg. Aux grands jours de Paris, aux fêtes et aux premières, elle sourit dans l'ombre du feutre à bords plats du père de Claudine. Et, de la sentir à son bras, curieuse et gracieuse, M. Henrg Gauthier- Villars semble plus heureux, plus bienveillant. Car, malgré tout, c'est un grand fond de bonté qui remplit te cœur de Willg. Aujourd'hui, dans la gloire, il démette toujours l'homme simple, spirituel, un peu enfant qu*il était aux premiers spectacles des théâtres d'art de f 886 à i 896. Certes, il a fallu ajouter de nouveaux traits à son image, mais dans ces anciens portraits on retrouve déjà les lignes essentielles qui caractérisetit pour nous le Willg d'à présent.
Caractère spontané, esprit habile et naïf, il a gardé, semble-t-il, quelques-unes des qualités de la
fUette parisienne ; cette tendresse, cette douceur dissimulées sous le masque de l'ironie, nous disent assez les inquiétudes secrètes d'une âme que blessent plus qu'on ne croit, les injustices, les soupçons ou les haines. Serviable, il a montré en maintes circonstances, que ses rancunes ne tenaient pas devant U malheur. Confiant, plus qu'il ne veut le paraître, en la loyauté d'autrui, il a la colère facile et promptement apaisée. Et ces divers côtés 7}ous expliquent déjà^on patriotisme ardent, étalé si souvent et dont l' expression souleva jadis, à cause d'une hyperbole de langage, tant de clameurs indignées à tort(l).
Ils nous expliquent aussicesnombreuses polémiques, son vif désir de ne pas laisser égarer l'opinion sur son compte (2).
En outre des ouvrages mentionnés au^cours de cette étude et de ceux dont on trouvera l'énumération dans la notice bibliographique, ajoutons que
(1) Enquête sur le Protestantisme. Action française. 15 mai 1900. Discours de M. Léon Bourgeois, etc.
(2) A noter une querelle avec la Croix de Reims foot. 1903), qui ayant taxé Clovdine à Paris d'immoralité fut obligée jiar AVilly h insérer les opinions de tous les critiques rectiliant ce jugement injuste. A noter aussi que Wiljj eut avec M. xMangeot. directeur dune gazette musicale, une polémique assez violente : injures, huissiers, rien n"a manqué à la fête : mais un incident de cette querelle, plutôt cruel pour le pau-
M. ^Vill;/ (( fait joHPr aux Bouffes-Parisiens le Petit Jeune Homme, comédie où Mlle Polaire retrouva le succès de Claudine, que le Gymnase répète une autre pièce le Friquet et qu'un nouveau roman, Minne, paraît ces jours-ci chez Ollendorf. Minne est, nous dit son éditeur, l'aventure étrange et passionnante d'une petite Claudine parisienne^ plus jeune que la gobetle de Montigmj — quatorze ans — et ciclime d'une imagination singulièrement dévergondée...
Tant de succès, tant d'œuvres passionnées'u'ont pas été sans soulever contre Willg certaines critiques le plus souvent verbales,' à ceux-là que Henri Heine comparait aux « pigeons portant aux pattes des lampions d'un sou et qui se croient des aigles de
\re directeur, mérite d'être signalé ; la rosserie adroite de Willy y éclate dans toute sa verve.
Sous le voile de l'anonymat, il envoya à la gazette ennemie le sonnet suivant, d'allures séduisantes :
musique, tu me fus un palais enchanté A.U seuil duquel menaient d'insifjnes avenues. Nuit et jour, des vitraux aux flammes continues, Glissait une adorable et vibrante clarté.
Et des chœurs alternant, — dames de volupté, Oréades. ondins, faunes, prétresses nues, — Toute la joie ardente essorait vers les nues, "Et toute la lançjueur et toute la beauté.
Sm>' un seul vœu de moi. désir chaste ou lyrique, Ta fertile mat/ie a toujours, ô musique.' Be?'eé mon tendre sonr/e ou mon brillant désir.
Et quand viendra l'instant ténébreux et suprême. Tu sauras me donner le bonheur de mourir, En referment les bras sur le Rêve que j'aime .'
M. Mangeot, sans déliance, inséra la poésie, la loua et fut désolé quand Willy lui révéla qu'elle était acrostiche ! !
Jupiter et pensent porter sa foudre », WUhj pourrait répondre par ces mots d'Oscar Wilde: « La morale est toujours le dernier refuge des gens qui ne comprennent pas la Beauté. »
,/fe ^
De M. Emile de Solenière
Comme la plupart des figures autour desquelles s'esquisse une légende, Willy n'est peut-être pas tout à fait exactement connu ; pour certains, pour « l'on dit », il n'est seulement que Tironiste acerbe, caricaturisé par Léandre, sous l'aspect d'un être vaguement trapu, aux attaches énormes, et qui donne plus ou moins l'impression engueulatoire d'un colonel très en trogne, prêt à vous invectiver.
En réalité, personnage multiforme et beaucoup plus complexe, les diverses et différentes charges que Ion pourrait faire de lui correspondraient aux apparences nombreuses sous lesquelles nous le connaissons. Willy, c'est la faconde piquante, alliant le rire de Rabelais aux tinesses d'un Athénien délicatement boulevardier, tout de nuances si tendres qu'elles ne gardent de la couleur que le retlet, mots si fins quils sont des pensées qui n'auraient presque pas d'enveloppe, note si incisive et tellement exacte qu'elle cingle sans paraître effleurer et définit comme d'un trait.
L'Ouvreuse, c'est la créatrice d'une critique sans périphrases, sans baragouin et sans circonlocutions, c'est l'esprit pétillant, sachant se mettre au service du commentaire sérieux, c'est le maximum d'impressions dans le minimum des formules, l'hilarante satire faisant la grimace au Conservatoire, pouffant
de rire au nez de la scolastique, disant dinsiinct en jugeant de raison et alliant, faculté rare, la perspicacité de l'observateur au coup dœil de l'intuitif.
IV/V/.y, Paris, 1903.
De M. Marcel Boulestin