‹ Willy & ColetteChapitre 11 sur 31 · POLAIRE · texte numérisé non relu

POLAIRE

Passons du grave au doux, du sévère au plaisant Oubliant Leczinski, dissertons sur Polaire, Et regardons d'un œil à la fois complaisant Et chaste!... les dessous de cette écolière.

(Un vmiivais Poète).

Au théâtre le nom de Polaire ne saurait être sépai-é de celui de Will}'. Polaire ne se serait peut-être pas révélée grande actrice sans ^^^ill^^ et Willy n'aurait peut-être pas eu de si grands succès sans Polaire, — L'une a représenté, aussi parfaitement qu'on puisse le désirer, le personnage imaginé par l'autre. W^illy seul pouvait créer Claudine, Polaire seule pouvait faire vivre, sur la scène, la création de Willv. — Et

là, j'aurais mauvaise grâce à faire de la critique autant qu'à revenir sur le talent de Willy. Quant j'ai parlé des Claudine en livres j'ai dit tout le grand bien qu'il fallait en penser ; je ne pourrais que me répéter en parlant de Claudine en pièces de théâtre. -^ Donc, en mettant de côté le P'tit Jeune Homme et Le Friquet^ desquels je me débarrassse tout de suite en disant qu'ils sont, le reflet de l'esprit et du cœur de Willy, que j'ai assez analysés, — je ne parlerai ici que de Polaire.

Polaire ! quel nom, pour une étoile 1 Etant, là-haut, la plus brillante, comment ne le serait-elle point, ici-bas?... Claudine à Paris, le P'tit Jeune Homme, le Friquet, voilà quels noms portent les trois firmaments au milieu desquels étincela Polaire. Car l'étoile d'ici-bas bien supérieure à celle de là-haut, qui reste stupidement à la même place sur la rampe du pôle et avec son cortège d'immuables oursons), ne craint point de changer de ciel et de comparses : après avoir électrisé ces BoulFcs-Parisiens, si

mornes avant elle et qui, elle partie, redeviennent d'une navrante décrépitude, ,ellc est allée aux Antipodes, au Gymnase, réchauffer ces régions froidement commerçantes bornées par la rue du Sentier, la rue St-Denis, le faubourg Poissonnière et la rue d'Enghien.

Mais cessons ce badinage, et redevenons sérieux, car Polaire n'est pas une artiste comique. Elle émeut et inquiète, elle charme aussi, bien plus qu'elle ne fait rire ; la joie sentimentale, la passion un peu naïve et désabusée, attendrissante, trouvent en clic une excellente interprète : on Ta bien vu dans Le Friqiiet.

Les documents écrits ne manquent pas sur Polaire. Il en est deux particulièrement intéressants : l'un est signé de Willy, l'autre de Polaire elle-même.

Les voici : le premier décrit avec une précision laconique digne de La Bruyère; le second raconte ave: toute la simplicité nécessaire :

TOLAiBE

Vivace, tout le corps menu trépide, comme une voiturette sous pression. Ses bras nerveusement tenduf, poings crispés, devant elle, la tète aux joliesses d'androgyne rejetée en arrière, elle cambre

Polaire par 5^7;;

cette taille célèbre, capable d'enjalouser une abeille qui se corsèterait chez la faiseuse en renom. Les dents étincellent, et de la bouche, plus voluptueuse que classique, un gazouillis de rires clairs s'envole. Alors, poignant contraste a\ec l'enfantillage de cette joie, voici que s'entr'oLA'icnt avec langueur deux yeux de fellahine, diamants noirs ailingés jus-

qu'aux tempes, et sous la palpitation de ces cils d'Orient, rêve une indicible mélancolie.

WiLLV.

Je suis née dans un gourbi d'Agha, près d'Alger... Quand j'étais toute petite, je prenais un vieux jupon de ma mère et je m'amusais à danser, à chanter, à jouer la comédie devant les gamins arabes qui m'applaudissaient en poussant des yoti ! you '. d'allégresse ; ces juvéniles succès me grisèrent — • déjà ! — au point de vouloir m'adonner complètement à l'art lyrique : tète de ma famille qui, bien entendu, rêvait pour moi l'existence prosaïque des ménagères pot-au-feu. Comme je n'aimais pas le bouilli, moi je filai à Paris, « gai séjour ». En descendant de la gare de Lyon, il me restait tout juste vingt-et-un sous en poche... Je cours chez un marchand de chansons, je choisis la plus jolie et je l'apprends par cœur (c'était une chanson sentimentale). J'achète une pauvre petite robe à tempérament (lo fr. par mois) ; c'est moins ma robe que mon tempérament qu'on remarqua lorsque je débutai ■ — enfin ! — tremblante, au café-concert de la Cigale. Je n'ai guère connu l'ennui des « premiers tours de chant » de"ant les fauteuils d'orchestre indifterents. Avais-je plus de talent que mes autres camarades, non, mais j'étais autre : ma physionomie étrange charmait, mes « déhanchements excentriques )) » — comme disaient les petits camarades en bois ^, amusaient le public, ma façon de chanter valait mieux que ce que je chantais. Puis, sans transition, je bondis de la demi-notoriété à la gloire suprême : j'obtins la « vedette ». Mme Marchand m'engagea et ne voulut plus me lâcher ; mon nom d'étoile brilla en lettres de feu aux carrefours du boulevard...

La belle affaire 1 Je n'étais entrée au concert qu'avec rintcntioa de faire du théâtre plus tard •

comme je ne voulais pas commencer par de petits rôles, que, d'autre part, je me sentais incapable de me plier aux études de l'école, je voulais d'abord me faire un nom. J'étais arrivée. Ma résolution première se fortifia quand je constatai que les journaux parlaient tous des perles de mon collier, des « diamants noirs » qu'étaient mes yeux, des quarante-quatre centimètres de mon tour de taille ; on vantait « mon diable au corps, mon entrain exalté, ma grâce capricante » ; quand je parlais de mon désir d'autre chose, de mes ambitions scéniques, les habits noirs des coulisses avaient d'ironiques petits sourires et me faisaient taire en me lançant de magnifiques gerbes de ileurs. Ah ! c'était ainsi qu'on me méconnaissait ? Eh bien, on allait voir !... — Je pris une grande résolution : moi, lorsque j'ai une idée fixe je la poursuis jusqu'à complète réussite. C'était au moment de l'apparition des Claudincs de Willy ; j'avais lu — comme tout le monde — Claudine à l'Ecole, j'avais suivi la gobettc de Montigny à Paris : cette fillette audacieuse me captiva tout de suite. Dès que j'appris l'intention de 1 auteur de tirer une pièce de son roman, je courus follement emballée chez ^^'llIy. \'ous savez la suite : il eut confiance en moi, lui ! Je débutai aux Bouffes, très applaudie, très discutée, mais indifférente à personne. Depuis, jj fus Claudine, de Marseille à Berlin... Claudine est allée partout ! Hier, je fus le P'tit Jeune Homme dont le smoking rallia les suffrages de tous les sexes. Demain, dans une nouvelle pièce de mon auteur favori, je serai autre chose, tout, tout autre chose — et mieux.

POLAIRi;.

Voilà donc l'histoire de Polaire. Estil besoin de dire que le succès lui resta fidèle et la suivit au théâtre où elle mon-

tra du talent autant qu'elle avait montré d'étrangeté au café-concert ?

Dans Claudine à Paris ^ Henri Second trouva que Polaire « s'est montrée intelligente, habile et fine comédienne, tout en restant très originale, de cette originalité spéciale qui est bien à elle, mais qui, en la circonstance, s'adaptait on ne peut mieux au personnage qu'elle représentait. Il est impossible, ajoute-til, de mieux relater ce type, énigmatique au fond mais fantasque dans la forme, de Claudine. M"*^ Polaire, sans effort apparent, lui a vraiment donné toute sa saveur ». — Robert de Fiers constate que Polaire a joué « avec adresse cl avec finesse » le rôle de Claudine. — Au Figaro, un M. Intérim (où étais-tu critique en pied ?) déclare que Polaire s'est montrée intelligente et adroite, avec l'allure équivoque et perverse qui convenait ». — Gaston Leroux, André Vervoort, Camille Le Senne, Alphonse Lemonnier, Xanrof, Victor de Cottens, et même G. Larroumet, et Em. Arène, et le grave Quentin Bau-

Gerschel, photo.

Polaire et Wii.ly

chart, et Ferdinand-Herold, Pierre No-' zière, et Catulle Mendès enfin, tous les critiques firent à peu près les mêmes louanges, en les entremêlant, il est vrai, de quelques timides restrictions et de paternels conseils pour l'avenir. Après Le P'tit Jeune Homme^ les restrictions furent moins nombreuses et les conseils moins protecteurs. — Mais après Le Friqtiet, où Polaire se révéla capable de passion, de langueur et de sentimentalité, les plus narquois s'attendrirent et les plus indociles s'inclinèrent : Polaire était digne de jouer la Comédie. Sans être aussi enthousiaste que pour Sarah- Bernhardt, et cela, d'ailleurs, se comprend assez, Catulle Mendès donna la consécration définitive, et M. François de Nion écrivit ces lignes par lesquelles je terminerai cette revue de la presse : « M'^'^ Polaire qui, jusqu'ici, dans ses essais de théâtre, s'amusa sans prendre trop au sérieux la chose, est descendue cette fois dans la conscience de son rôle avec un courage, une volonté, un enthousiasme où se manifeste une véritable

artiste. Cette « Mignon » du trapèze qu'est le Friquet est rendue par elle avec des naïvetés et des hardiesses, de la gaminerie, du sentiment, de la passion qui en font une vraie et belle création dramatique. C'est joué sûrement et spontanément, ce qui est le fin du rare. »

Donc, c'est incontesté maintenant, Polaire est arrivée à ce qu'elle a voulu : sans Conservatoire, sans leçons scolastisques, sans tradition, par le seul pouvoir de sa volonté et la seule grâce de son tempérament, elle est devenue comédienne. Elle en est ravie, et nous aussi.

Nous avons dit la valeur de l'interprète, parlerons-nous de celle de l'auteur?... Cela me semble inutile. — Au point de vue de l'art, Claudine à Paris en pièce de théâtre est inférieure au roman, et cela était inévitable. On peut fort bien écrire un chef-d'œuvre pour la scène ou pour le livre, mais si de la pièce on tire un roman ou du roman une pièce, la seconde production sera

Dessin de Sem

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nécessairement inférieure à la première.

— Le P'tit Jeune Homme ^ très spirituel et amusant, délicieux à entendre et à voir avec Polaire en veston, n'est ni meilleur ni plus mauvais que la généralité des pièces à succès, qu'elles soient de Capus, de Feydeau, de Gandillotou de tout autre écrivain pour théâtre, que Ton joue chaque année entre la rue Montmartre et la rue d'Antin, y compris le Vaudeville et la Comédie Française. Quant au Friquet, l'histoire en est de G3qT, histoire touchante et jolie, et Will}' en a fait une pièce intéressante. C'est beaucoup, car on joue tant de pièces stupidcs, et il est si facile d'écrire, même quand on a un énorme talent, des pièces parfaitement stupides! . . Voyez Balzac qui, au théâtre, n'est pas plus artiste que Decourcelle, et les pièces de Flaubert, qui sont à peu près de la force de Georges Ohnet, avec du style en plus, évidemment, car même en faisant des bêtises, Flaubert et Balzac avaient du génie, tandis que Georges Ohnet et Decourcelle, même en

lOI

n'ayantpasdc génie écriventcomme deux épiciers rivaux et prétentieux.- — Donc, du moins jusqu'à présent, je puis dire que la meilleure œuvre de Willy au théâtre, c'est Polaire... Et, ma foi, beaucoup s'en contenteraient... Je me hâte d'ajouter que je me place uniquement, ici comme dans toute cette étude, au point de vue exclusif de l'art. Je ne tiens pas compte du succès, car si on jugeait de la valeur d'une pièce d'après le nombre de représentations. Les Deux Gosses ou La dame de chei Maxim^ dans deux genres différents, seraient des pièces plus belles que Les affaires sont les affaires ou que Le Retour de Jérusalem^ et quelques soient les opinions sur Mirbeau et Donnay, j'imagine que peu de gens leur préféreront, comme artistes, Pierre Decourcelle et Peydeau.

Je ne cite que pour mémoire Bastien et Bastien, opéra-comique en un acte, musique de Mozart, dont la version française a été faite par MM. Gauthier- Yillars et C. Hartmann ; Médecine aux Champs, comédie en un acte par Willy

et Andrée Cocotte; Sei-ment d'Ivrogne y et P'stt^ vaudevilles en un acte, par les^ mêmes auteurs.

Et j'ajoute, pour finir, que, excepté pour Le Friquei^ qu'il a écrit seul d'après le roman de Gyp, Willy, pour ses autres pièces, a eu comme collaborateurs MM. Lugné-Poë et Charles

CoUile.

Dessin de Sem

Vayre, réunis sur Taftiche sous le pseudonyme de Luvey.

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