‹ Willy & ColetteChapitre 14 sur 31 · I. — L'Intérieur de Colette et Willy. — La femme et l'œuvre · texte numérisé non relu

I. — L'Intérieur de Colette et Willy. — La femme et l'œuvre

De la lumière, des couleurs claires, joyeuses, douces à l'œil, un divan profond ; des fauteuils agréables, des chaises et des tentures d'un art nouveau raisonnable et discret ; des statuettes de Willy, de Collette, de Polaire, des photographies des Claudine, du P'tit Jeune Homme et du Friquet ; des dessins de maîtres contemporains en de minces cadres : Sem, Cappiello, Leandre, Boldini... et d'autres ; des livres, des revues, des journaux; sur le tapis épais, Toby- Chien sommeillant dans un rais de soleil ; et par-dessus tout, caressant les objets aux angles atténués et les ten-

tures d'agréables nuances claires, la lumière, une tiède lumière de printemps...

Telle est la vaste pièce où j'attends, pendant que la servante est allé m'annoncer à Willy. Cette pièce est un salon, elle pourrait passer pour un atelier d'artiste dessinateur, elle est un cabinet de travail, une bibliothèque si l'on veut, un fumoir si l'on préfère : elle est tout cela en même temps, et si agréable, si claire, on y voit si bien, dans l'arrangement désordonné des choses, le goût naturel de la femme et le charmant laisser aller de l'écrivain « non pontifex » • — que l'on s'y trouve tout de suite à son aise, confiant, et que l'on se dit : « J'aimerais vivre là ! » Et chaque fois que j'y suis revenu, il m'a semblé que dans ce « salon de travail » j'avais toujours travaillé.

Willy entre, les mains tendues. Nous causons, puis, furetant partout à la recherche de gravures, de livres, d'articles de journaux, de papier ou de cigarettes, nous courons par tout l'appartement.

Voici le vrai cabinet de travail : un

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fouillis de livres et de papiers imprimés de toutes sortes, et de papiers blancs et de papiers manuscrits. Encore des photographies — grandes et belles — de Willy, de Colette, de Polaire ; encore des statuettes, et un buste — de M. Gauthier-Villars père, j'imagine — et des peintures... Nous sortons de ce caravansérail des « choses imprimées », et nous voilà dans la salle à manger. La lumière ! toujours cette lumière exquise qui réjouit les yeux et fait plaisir, il semble, à tout le corps... La pièce est calme, ordonnée, claire et vaste ; au mur, le portrait grandeur nature de Willy et Colette, par Pascaud... Deux fauteuils commodes, un tapis moelleux...

Mais nous sortons, et nous revoilà dans le « salon de travail ». Je hume au passage, des fleurs que je n'avais pas remarquées tout d'abord, et je contemple l'héliogravure d'un portrait de Colette par Jacques Blanche : il est très beau, ce portrait, exprimant une sorte de gravité mélancolique, profonde, presque douloureuse qui m'étonne d'abord, et

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que je comprends ensuite en me remémorant certains passages — à peine deux mots — des Dialogues de Bâtes... Mais une tenture est soulevée, retombe, une voix nette, un peu étrange, dit : « Vous êtes là ? » Willy se retourne, je Timite et me voici devant M'"" Colette Willy, qui écoute mon nom, ce que Willy lui dit de moi, me sourit et me tend la main...

Je ne décrirai point Colette : on Ta fait avant moi, et on la connaît pour ravoir vue souvent aux premières, aux expositions, à certaines réunions mondaines. Je n'épiloguerai pas st.;r la différence de la Colette-vraie et de la Colettelégendaire : Francis Jammes l'a fait très spirituellement et très justement dans la préface des Dialogues de Bêtes (i).

Je ne chercherai pas non plus à imaginer de subtiles et creuses dissertations psychologiques pour déterminer si Colette est Claudine entièrement, ou Claudine beaucoup, ou Claudine un tout

(i) Voir à la Bibliographie, au chapitre : Pour Colette.

petit peu. Je n'ai pas à savoir où \^'illy a pris son modèle : cela ne me regarde pas, ni le public. Je ne m'enquerrai pas si Colette à treize ans est racontée dans Claudine à l'Ecole^ Colette a seize ans dans Claudine à Paris^ encore moins si Colette mariée se trouve dans Claudine en Ménage. — On s'est beaucoup inquiété de cela, dans les salons, dans les coulisses et les fo3'ers de th'àtre, dans les compartiments des trains rapides, dans les salles de rédaction et les garçonnières, sur les boulevards de Paris et la rue Cannebière de Marseille. Moi, je ne m'en inquiète pas du tout, et, si J'y fais allusion, c'est pour qu'on ne puisse m'accuser d'omettre volontairement quelque chose. Je ne sais donc pas si Colette est Claudine, si Colette est née en i85o ou en 1890, si elle a épousé Willy à seize ans ou à vingt, si Willy est Renaud ou Maugis ou Siminley ou les trois à la fois. J'ignore tout cela, parce que ni moi ni le public n'avons le droit de chercher à pénétrer dans la vie intime d'un écrivain et de sa femme,

Colette par PréjeJan

parce que ni moi ni le public n'avons le droit de faire d'un probe roman de mœurs un scandaleux roman à clef — car c'est le scandale que le public désire, espère, attend et invente, s'il ne le trouve pas — ; parce que, enfin, de ce qu'un écrivain prend ses modèles dans la vie il ne s'ensuit pas que nous devions savoir où sont et quels sont ces modèles. J'ai dit d'ailleurs, pour ceux qui tiennent à l'assimilation malgré tout, ce que je pensais du beau et droit et très honnête caractère de Claudine. Je ne sais donc rien de ce que la plupart de mes lecteurs attendent que je leur explique. Nous étudions ici des œuvres et des personnalités littéraires, et non pas le bien ou le mal-fondé de tous les potins qui alimentent l'esprit facile et la jalouse malveillance — vicieuse aussi — du Tout-Paris. Et ce que je sais sur l'œuvre et la personnalité littéraire de M"^^ Colette Willy, le voici :

n. — Les Dialogues de Bêtes.

M™*' Colette Willy a écrit un petit livre, intitulé Dialogues de Bêtes — Ce sont les dialogues de quatre personnages : Kiki-la- Doucette^ chat des Chartreux, Tobj-Chien, bull bringé, et deux humains, « seigneurs de moindre importance », Lui, le maître, et Elle^ la maîtresse. En quatre lieux différents, (une salle à manger, un salon où le feu est allumé, un compartiment de wagon de chemin de fer, un perron ensoleillé d'une maison de campagne) Kiki-la- Doucette et Toby-Chien causent ; rarement, Lui et Elle se mêlent à la scène, peu, et toujours en êtres, dominateurs sans doute et investis de la puissance, mais en somme inférieurs. De quoi parlent le chien et le chat ? De Lui et d'Elle surtout, puis du dîner en retard, de la bizarrerie des voyages en chemin de fer, de l'excellence du Feu, de promenades, de chasses, d'amour : c'est là toute leur vie.

Notons d'abord que Colette a montré

Alberic Jacquet, photo.

VViLi.Y ET Colette

en écrivant ces dialogues, un sens extraordinaire des pensées que doivent rouler dans leur cerveau un chat et un chien domestiques, et une entente profonde de leurs caractères respectifs : le chat parle en animal indépendant, original, mystique, orgueilleux, cruel et rempli de mépris pour tout ce qui n'est pas de la race des chats ; le chien s'exprime en béte tranquille, en serviteur fidèle, affectueux, dévoué, obéissant, imitateur, modeste, bon et d'esprit simple. Et c'est très amusant de voir ces deux animaux juger la Femme et l'Homme, Elle et Lui. leurs manies, leurs occupations, leurs jeux, leurs travaux: Kiki-la-Doucette y met une vanité méprisante. Toby-chien une affectueuse indulgence de simple qui aime et ne comprend pas.

Notons aussi avec quel don d'observation minutieuse, Colette a décrit la vie ph3'sique, les transformations périodiques, les traits, les mouvements, les divers aspects du chien et du chat. Et cela est d'autant mieux fait que la vérité ne ressort pas de la description — il n'y

a pas de descriptions dans Dialogues de Bêtes — mais seulement des paroles du chat et du chien, qui font allusion à des faits de leur existence.

Et parmi ces pages spirituelles, charmantes, naïves, comme la nature et la vérité, il s'en trouve de très belles ; ce sont celles, rangées sous le titre Le Premier Feu. En voici la mise en scène :

« Parce qu'il pleut et que le vent d'octobre chasse en l'air les feuilles tr^empées^ Elle a allumé dans la cheminée le premier feu de la saison. En extase., KikiAa-Doucette et Toby-chien^ couchés cote à cote au coin du marbre tiède., s'éblouissent à contempler lajlamme et lui dédient ensemble des prières intérieures ». Là, ce n'est pas du dialogue, mais un chant alterné, indépendant de part et d'autre, analogue pour le procédé de composition, à la majeure partie de la VIP bucolique de Virgile. Les pensées (les chants, on peut dire, en prenant ce mot dans le sens virgilien; philosophiques qu'inspire le Feu à Kiki-la- Doucette et à Toby-chien sont, d'abord, bien en harmonie avec ce que l'on sait

de leurs caractères dissemblables ; ensuite, ces pensées, Colette a su les traduire en un style qui fait mon ravissement ; il est harmonieux, grave et soutenu comme la psalmodie mi-humaine, mi-divine, (égoïsme et adoration mêlés) qu'improvise un croyant devant Tldole aimée, redoutée, incompréhensible, intangible et mystérieusement Toute- Puissante.

En faisant parler les animaux, La Fontaine leur a prêté des sentiments pareils à ceux des hommes, si pareils en tout c[ue lesanimauxde la Fontaine n'existent qu'autant qu'on voit en eux des allégories ou des s3-mboles. Et cela s'appelle la Fable. Mais ce n'est pas de la Fable que le livre de Colette Willy ; c'est autre chose, qui n'a pas été fait, c'est l'expression humaine de la pensée animale, étant admis (ce dont je ne doute pas, d'ailleurs), que les animaux ont une pensée, et un langage pour l'exprimer que nous ne comprenons pas. Et ce que fait dire Colette au chat et au chien nous semble si vrai par rapport à un chien et à un

chat, que son livre sort tout naturellement du domaine de la Fable où les animaux parlent comme les hommes, pour rentrer dans celui d'une Traduction nouvelle, où Ton traduit en français le langage incompréhensible des animaux.

Incompréhensible, c'est vrai ! mais non pas pour Colette Wilh', puisque c'est elle la traductrice, et que nous avons en mains son livre.

^/[me Colette Wilh' a créé un genre.

Elle aura, hélas ! trois fois hélas ! des imitateurs et des imitatrices, et qui n'auront ni son talent d'écrivain, ni sa connaissance de l'àme animale, ni son goût d'artiste qui choisit, ni sa science de la langue que parlent, en dehors de nous, les quadrupèdes. Ne condescendrait-elle plus jamais à traduire, pour notre joie, les conversations et les rêveries des animaux ; son seul livre, dans le genre qu'elle a imaginé et rendu célèbre d'un coup, scrait-il Dialogues de Bêtes ^ — M"^'-' Colette Wiliy ^ estera seule digne du quatrain de Raoul Ponchon

Les bêtes avant tout, surtout, Parlent le langage des bêtes, Que nous ne savons pas du tout, Et que seule comprend Colette.

Elle restera seule interprète de la langue animalière, parce que la première elle a eu Tidée d'écouter parler un chat et un chien, parce que de telles idées ne s'imitent pas avec succès, et parce que, sans doute, par une dilection particulière, le Dieu des animaux — si les Hommes en ont plusieurs, les Bêtes, plus intelligentes, doivciU bien s'en être inventé un ! — le D;cu des Animaux lui aura envoyé le Don d'entendre et de comprendre...

Bonnes gcr s, qui cro3'ez que l'Homme n'est pas le -.eul être pensant dans la Nature, lisez !es Dialogues de Bétes.

Faites relier solidement et joliment ce livre exquis. Mettez-le en bonne place dans votre bibliothèque. Et quand vous apprendrez que M'"* Une Telle ou M.

Un Tel a publié un livre où il prétend faire parler les animaux, prenez le petit ouvrage de C Oette Willy et relisez-le, en vous disant :

— Le nouveau livre qui vient de paraître, imité de celui-ci, peut être le livre d'une bête, mais il n'est sûrement pas assez intelligent pour être U^aduit des Animaux.

Ainsi vous ne serez pas exposés à maudire Colette Willy d'avoir la gloire redoutable et rare de créer un genre — • sur lequel va se ruer la foule des imitateurs, le sennim pecits d'Horace et les Jîîoutous de Panu7^ge du grand Rabelais.

Pendant que nous mettons sous presse une nouvelle édition des Dialogues de Bêtes, paraît à la librairie du Mercure. Cette édition renferme 7 dialogues, soit 3 de plus que ceux analysés ici, d'après la première édition des Dialogues de Bêtes ^ parus au Mercm-e.

En plus des Dialogues de Bêtes^ Colette Willy a écrit la très remarquable étude sur l'Ouvreuse que l'on a lue dans ce volume, et plusieurs lettres de « Claune à Renaud » parues dans des revues.

Jean de La H ire.

En simple note, comme indice de caractère.

Dans l'Aî-t et la Mode du lo avril igoS, on décrivait la toilette de Colette au vernissage. Et, entre autres choses, on lui faisait porter des parements ornés de boucles dorées. — Colette écrivit une lettre de protestation — la première et la seule qu'elle ait écrite à propos de tout ce qu'on a dit d'elle — pour rétablir la vérité. Les boucles n'étaient pas dorées, mais tout en acier.

(Rappelons aussi en passant, que le critique Fagus, a signalé avec raison des rapports entre les œuvres de Francis Jammes et Les Dialogues des

Bêtes).

Gerschel, photo

Wii.Lv ET Polaire avant « Le P'tit Jeune Homme »

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