CRITIQUES ET DOCUMENTS
Pour WILLY
J'ai réuni là un certain nombre des articles les plus séi'ieux — éloges et « éreintements » — qui ont été écrits sur Willy. Mon choix a été guidé par cette seule considération : ki sincérité — tout au moins apparente — des critiques. Car, des thuriféraires plats et des détracteurs de parti-pris, il n'y a pas à tenir compte.
OPINIONS DE Jean Lorrain.
'DO/r-ON L£ L/fî£ ?
Vous avez lu ? Je n'ai pu coniinuer, c'est scandaleux 1 Je ne suis pas prude, mais.
enfin... — Dans ce Willy, ça a l'air arrivé, c'est vrai comme la vie. — Alors, pas vraisemblable : voyez l'affaire Humbert. Si jamais romancier avait imaginé pareille intrigue, il eût été bien reçu par les pontifes du document humain. — D'autant plus que l'invraisemblance continue. Est-ce assez romanesque, tous leurs châteaux cambriolés maintenant ? — Qui sait si ce n'est pas par eux-mêmes ! — La bande à Mandrin, alors ! Ça serait trop beau. Cette femme-là aurait du génie. Il faudrait lui élever une statue. — Ou lui confier le portefeuille de M. Caillaux. Songez ! Une femme qui a fait rendre cent millions à une enveloppe vide, quel merveilleux ministre des finances ! — ■ Ah ! ces gens du Midi ! Ah ! ces Gascons !
A Toulouse en Toulousain, Tout le monde connaît bien La famille Bruscambille.
« Joli refrain pour revue de fin d'année. — Et pour une assemblée d'actionnaires! — Humbert, nom difficile maintenant à porter. — C'est plutôt embêtant pour le peintre ! — Le portrait de la princesse de Tarente ! — Et nous voilà loin de Claudine
en ménage. — Comme la conversation a dévié. — C'est la vie. — Si scandaleux que ça, si raidc que ça, cette Claudine ? — Hum ! Hum ! — Plus que les autres ? — Plus que Claudine à l'Ecole? — Et que Claudine à Paris ? — Ce n'est pas possible. — Lisez. — Si c'est raide ! La preuve, c'est qu'on en parle en pleine affaire Humbert, et malgré les volcans. — Il y a des portraits? — Frappants. — Au point qu'il y a eu des démarches faites, parait-il, auprès d'un éditeur. — Qui a refusé d'éditer le livre, comme trop immoral. — Après Y Agonie de Jean Lombard ! — Vous me donnez envie de l'acheter. Il parait qu'il y a des scènes entre les deux femmes, une certaine M™- Limbrock? — Dite Rizi, qui vous laisseront sans résistance. — Vous m'émoustillez. — Pour émoustillant, c'est une lecture émoustillantc. — Les liaisons dangereuses du vingiièm.e siècle, par un Laclos modem style. — Vous exagérez! Claudine n'a rien d'une marquise de Merteuil. — Ni Rézi non plus. — Mais ce mari complaisant et voyeur, a des curiosités du chevalier de Valmont. — Moi, je ne le lirai pas ; je ne suis pjs prude ; mais, cntin, il y a des bornes à tout. »
Ainsi va le train des conversations mondaines. Et les salons, les saîons musicaux surtout, sont en ébuUition.
Il faut convenir aussi que cette Claudine est une personne qui, depuis deux ans, a fait beaucoup parler d'elle ; elle s'est tirée à cinquante mille comme du Zola et du Mirbeau, et s'est fait même mettre en pièce avec M"'= Polaire, invraisemblable de minceur. Egyptienne et brucolaque (cliché connu), exquise dans son sarreau taché d'encre d'écolière insatiable et rebellée...
A l'école, ce petit pâtre bouclé (jolie définition de son physique aguicheur] assistait, intéressé, aux menus jeux et escarmouches des sous-maitresses et des pensionnaires entre elles; déjà pleine d'amativité, elle entrait en rivalité avec sa directrice à propos de la jolie Aimée, et, perversement sensuelle, se plaisait autant à attiser les désirs de Luce qu'à s'y refuser ; elle provoquait les confidences, les aveux et les caresses, quitte ensuite à mordre et à griffer. Cette Claudine, un petit monstre exquis de tendresse et de brutalité I Mais dans quel cadre sain et robuste de vraie campagne, au milieu de quelles bouffées d'air pur et d'odeurs de fainci mouillées... Et c'était
■Claudine à l'Ecole^ qu'une mère ne pouvait laisser lire à ses filles.
Puis ce sauvageon de forêt e'mancipé suivait son vieux bonhomme de savant et de père à Paris. De Montigny-en-Puisayc, le petit pâtre bouclé, devenu quasi une jeune fille, émigrait rue Jacob, avec son cuveau, sa bonne Mélie et sa chatte Fanchctte ; elle y scandalisait une vieille dame du troisième Empire, ébouriffait les papillotes de quelques autres ancêtres en crinoline, et, fantasque, charmante et mal élevée, mêlant agrécblement le patois à l'argot, acidulée comme une pomme verte, courait seule les rues et les ateliers, était suivie par des vieux messieurs, voyait intimement une petite entretenue, la Luce de l'école, qui avait mal tourné, esquissait vers Lesbos quelques gestes, accueillait les confidences de ron cousin Marcel, Jeune éphèbe attardé aux traductions des auteurs grecs, s'intéressait trop à la correspondance uran'ste du beau Charlie, flirtait avec son oncle, et, après une délicieuse et mouvementée rentrée en fiacre, finissait p.~r épouser l'onc'e Renaud, publ:ciste et écr'vain connu et Parisien achevé, des plus tentants encore — d'i près les d.s;ript'on~, du moins — i.vec ses chc-
veux drus, couleur plume de grèbe, ses yeux bleus insistants et sa moustache dédorée... Et c'était Claudine à Paris, qu'une mère ne pouvait laisser lire à ses fils.
C'est cette Claudine-là qui nous revient aujourd'hui, mariée, et c'est Claudine en ménage, et dans le monde on s'esbrouffe et on se voile la face, les dix doigts des mains bien écartés pour mieux lire ; les uns crient au scandale, les autres à la censure; des dames âgées avouent ne pas comprendre ; d'aucunes, dont la valeur n"a pas attendu le nombre des années, déclarent que, cette fois, l'auteur a été trop loin ; un éditeur s'évanouit, des ménages qu'on connaît veulent se reconnaître, le volume est à clef... forée. Bref, Claudine en ménage est un livre que les maris ne peuvent laisser lire à leurs femmes, à moins que ce ne soit un livre que les femmes ne se soucient pas de voir lire à leurs maris.
Les Liaisons dangereuses du vingtième siècle ! a-t-il été chuchoté, insinué et redit. J'ai lu, comme tout le monde, Claudine en ménage. J'ai été un peu étonné, surtout durant les premières cinquante pages, et puis je m'y suis fait. Vous me direz qu'on se fait à tout, et, lecture faite, je ne suis
Dessin de Rip
pas si scandalisé que bon nombre de mes confrères veulent l'être.
Claudine en ménage, c'est Claudine amoureuse, somme toute.
Si elle était tombée sur un mari plus jeune, plus autoritaire, moins curieux et surtout moins amusé des curiosités de sa femme, moins égoïstement indulgent surtout, qui sait si Claudine eût glissé si facilement sur la pente savonnée de ses caprices, et si nous aurions eu l'aventure si parisienne et si capricieuse de la blonde Rézi ?... Nous y aurions, il est vrai, perdu de bien jolies pages, les plus troublantes, les plus aiguës et les plus vraies qu'on ait peut-être jamais écrites sur l'amitié amoureuse ; car cette petite sauvage de Claudine adore son Renaud et l'adore avec frénésie. Il faut voir dans quels termes elle parle de sa nuit de noces et des autres ! Renaud, qui me paraît être un jouisseur averti, très friand de primeurs, assiste à l'éclosion de Claudine amoureuse un peu à la façon d'un voyeur amusé de tous les gestes de sa femme. Il y a plus qu'un amateur d'àme dans ce mari vicieux et complaisant ; il se prête et il assiste bien p'us qu'il n'agit ; et cette attitude finit par être une déception
pour l'ardente et farouche petite fille qu'est Claudine. Claudine, en amour, avait rêvé moins un complice qu'un maitre, et cette affamée de caresses trouve un partenaire qui les provoque, les caresses, les reçoit et les observe. Il y a maldonne. Ce petit pâtre boucle^ très Lmme sous ses cheveux courts, voit et veut l'amour mystérieux et sombre : c'est la féminité même de ce grand gaillard de mari, aux bras si longs et à la poitrine si large, et qui consent toujours et ne commande Jamais, qui donne à Claudine sa première désillusion, et la jeune femme commence à trouver qu'il lui manque quelque chose.
C'est alors qu'apparaît Rézi, mondaine mélomane, Rézi la savante, Rézi la souple, Rézi la blonde, Rézi l'irrésistible dans son cadre d'élégance et de millions, Rézi et ses dessous soyeux et parfumés, la douceur de ses mains prenantes, le fluide de ses cheveux d'or, l'attrait de ses grands yeux couleur d'orage, la blancheur d'une peau unique et les deux fraises de ses seins ; Rézi dont le regard implore, dont la bouche s'ouvre comme une fleur ; Rézi dont le silence est plus éloquent que les paroles, Rézi dont l'impudeur soi-disant incons-
•ciente détaille une à une toutes les beautés de son corps, Rézi et la chaleur de sa gorge on dirait inconsciemment appuyée aux omoplates de Claudine, Rézi et la fringante arabesque de sa silhouette dans l'adéquat étau de ses robes, et le fauve rayonnement
de sa nudité dans le tub ; et c'esî , avec
ses mille et un travaux d'approche et les reculs cabrés de l'autre, ses hésitations, ses effrois, et puis l'angoisse délicieuse du désir partagé, la chronique pimentéedela liaison des deux femmes.
Et cette liaison, le mari de Claudine la voit naître ; pis, il l'encourage, la protège, la dirige, en hâte la marche et, très excit«, doublement épris de sa femme et de Rézi, leur trouve un abri contre les soupçons de l'autre mari, les conduit lui-même à la garçonnière coupable, y fait le guet, et, bon larron, y trouve enfin son compte, puisqu'il tâte aussi de la chair savoureuse de Rézi.
Willy a, sans le vouloir, écrit Le plus heureux des trois^ et nous voici loin de Mademoiselle Giraud, wa femme^ que l'époux trompé noyait bel et bien de ses propres mains.
Le mari de Willy, lui, fcùt de S3s propres mains le ménage de Claudine en ménage ;
mais la surprise de ce livre c'est ^ue, jusqu'ici libertin, il devient tout à coup moral.
Claudine a été l'amie de Rézi, Rézi a été la maîtresse de Renaud ; mais, là, notre Claudine se fàc'ic : elle est jalouse, elle adore son Renaud, elle n'admet pas le partage, elle surprend les coupables, souffre mille morts, voit rouge, manque étrangler Rézi et, de désespoir et de honte, s'enfuit dans son Montigny, dans le village de son enfance, se retremper, se panser et se guérir dans la senteur forte des labours et l'odeur mouillée des bois ; et là, devant ses horizons familiers de petite fille, elle souffre, elle pleure, et finit par écrire cette adorable lettre qui est le rachat même du livre. J'en détache ce passage :
« Je ne voudrais plus, plus jamais, vous causer de chagrin ; mais il faut que vous m'y aidiez, Renaud. Oui, je suis votre enfant, — pas rien que votre enfant — une fille trop choyée à qui vous devez parfois refuser ce qu'i lie demande. J'ai désiré Rézi et vous me l'avez donnée comme un bonbon... Il faut m'apprendre qu'il y a des gourmandises nuisibles, et qu'à tout ])rendrc, on doit se méfier des mauvaises marques... Ne craignez pas, cher Renaud,
d'attrister votre Claudine en la grondant. Il me plaît de dépendre de vous et de craindre un peu un ami que j'aime tant.
» Je veux encore vous dire ceci : c'est que je ne retournerai pas à Paris. Vous m'avez confiée au pays que j'aime, venez donc m'y retrouver, m'y garder, m'y aimer. Si vous devez me quitter quelquefois par force ou par envie, je vous attendrai fidèlement et sans défiance. Il y a dans ce Fresnois assez de beauté, assez de tristesse, pour que vous n'y craigniez pas l'ennui, si je reste auprès de vous. Car j'y suis plus belle, plus tendre, plus honnête.
» Et puis, venez, car je ne peux plus durer sans vous. Je vous aime, je vous aime, c'est la première fois que je vous l'écris. Venez ! Songez que je viens d'attendre pendant quatre longs jours, mon cher mari, que vous ne soyez plus trop jeune pour moi !... »
Le Journal. — 29 mai 1902.
De Francisque Sarcey
Permettez-moi de vous signaler, en terminant, un volume qui vient de paraître : les Soirées perdues, de Willy. C'est le
recueil des articles qu'a publiés notre confrère sur le thc'àtre en 1891 et 1892.
Willy a une note très particulière : personne n'est plus expert que lui aux coq-àl'âne. Ils Jaillissent de toutes parts dans sa prose, et ils sont si imprévus parfois, si bizarres, que l'on se sent tout à coup secoué d'un rire incoercible.
Mais ce qu'il a de plus étonnant, c'est que, sous ces à peu près fantaisistes, l'auteur cache une érudition profonde, un sens très droit, un jugenient très sur.
Avec son air de blague à outrance, à travers le torrent de ses calembours, il traite en se jouant des questions d'esthétique et ouvre des aperçus dont quelques-uns sont nouveaux et qui me paraissent presque toujours justes. Il a dérobé leurs grelots aux anciens fous du roi poi^ir dire des choses sensées et vraies.
Le Temps. — 21 Janvier 1894.
1{cponse de François de Nion
à l'Enquête suivante
sur le 'Roman Contemporain :
1" Que pensez-vous du Roman Contcm-
porain, de son influence sociale et intellectuelle !
2° Comment le classer par rapport au roman re'aliste ; en est-il la réaction ou le prolongement ?
3° La grande liberté avec laquelle les mœurs y sont décrites correspond-elle à la liberté des mœurs d'aujourd'hui ou est-elle seulement l'indice d'un secret désir de renverser les anciennes valeurs morales ?
4° Quels sont parmi les romanciersfran^ çais et vivants, celui ou ceux que vous estimez le plus. Leur préférez-vous certains romanciers étrangers ?
Réponse
i-^ Je crois que le roman contemporain n'a pas plus de valeur sociale qu'un vaudeville ;
2" Qu'il n'est que le prolongement à peine adultéré du roman réaliste ;
3° Qu'il calomnie indignement les mœurs d'un peuple chez lequel se rencontrent au plus haut degré les vertus domestiques qui d'ailleurs sont le seul réactif et l'unique sauvegarde contre l'objection de ceux qui nous gouvernent ;
4" J.-H. Rosny, Paul Adam, M. de Vogiié, Willy, P.-V. Marguerite, Huysmans, Camille Lemonnier, ce grand écrivain français...
Et Tolstoï quand je l'aurai lu en russe.
Criticai. Rkvif.w,, 2(3 iiovenibre 190IÎ.
De Pierre de Bouchaud.
Toriraits d'Ecrivains
Henry Gauthier- Villars i Willy)
M. Henry Gauthier-Villars est l'un des écrivains les plus intelligents que je connaisse. Son esprit, jamais en repos, embrasse les questions les plus diverses avec un égal bonheur.
Il est historien d'abord et, en cette qualité il nous donna Tan dernier, un grave livre d'histoire, bourré do ïsà\s: Le mariage de Louis XV[\j. Il arrivait à nous avec une documentation digne d'un élève de l'Ecole des Chartes. Il rappelait tous les événements relatifs à l'union de Louis le Bien-Aimé, cette course au clochera la recherche d'une
(1) Pcrrin, éditeur, Paris.
reine de France. Rien n'est plus curieux à lire que les titres des candidats au trône. Chaque nom e'tait suivi de considérants parmi lesquels on en rencontre d'un comique achevé. Et, grâce aux intelligentes citations de l'auteur, on revit positivement les scènes où le duc d'Orléans tenait le principal rôle. Le régent n'avait pas de chance. Georges i" d'Angleterre lui refuse sa fille pour Louis XV, M'"'^ de Brie fait avorter le projet du mariage avec M"'=de Vermandois. L'impératrice Catherine aurait bien consenti à une alliance, mais le rapport de notre représentant à Pétersbourg rend impossible l'union avec une princesse russe. Ce fut à ce moment qu'on découvrit à propos Marie Leczinska, dont le père, après un règne longuement interrompu, terminait à Nuremberg une lamentable existence de monstre déchu. Rien n'est intéressant comme le chapitre d'Henry Gauthier-Villars consacré à \dL Déclaration demariage, coup de théâtre frappant l'Europe de stupeur et amenant au trône de France une princesse dédaignée jusque-là par toutes les cours régnantes. Le mariage se fit par procuration à Strasbourg, le i5 août 1/25, en présence du duc d'Orléans et des parents de Marie. Elle partit
aussitôt pour Fontainebleau où elle fut reçue avec empressement.
Le volume s'achève à la naissance du Dauphin, 4 septembre 1729, M. Henry Gauthier-Villars y publie des lettres inédites de Stanislas Leczinsky. On se rend compte en les parcourant des complications inouïes de ce mariage royal. Rien ne fut épargné. Méchancetés, calomnies intéressées, intrigues se dénouant autour d'une princesse qui, malgré son avènement au trône d'un puissant pays, allait, au bout de peu de temps, devenir la plus malheureuse femme du monde. S tint lac?-j^mœ reginarum...
Passons du grave au doux, du sévère au plaisant. Il ne s'agit plus, maintenant, de Henry Gauthier-Villars, mais de Willy.
C'est bien le même talent, mais s'exerçant sur de tout autres sujets... Comme romans, le joyeux Willy avait débuté par deux récits spirituels : Maîtresse d'Esthète et Un vilain monsieur (i). Ces livres étaient amusants, mais voilà tout. Ils n'atteignirent pas le grand public. Avec Claudine à l'école et Claudine à Paris [2) il en fut tout autrement.
(1) S'imonis-Empis, éditeur, Paris.
(3) OUendorf, — —
On fit à ces ouvrages parus à un an d'intervalle — le second date d'avril dernier — un accueil enthousiaste.
On aima cette petite jeune fille de quinze ans allant à l'école de son village et y racontant ce qu'elle y faisait, ce qu'elle y voyait et aussi ce qu'elle y entendait. Ah ! elle ne se préoccupe pas du boulevard, celle-là. Elle s'agite avec entrain dans la petite sphère où elle vit. Son paganisme ingénu de fillette ardente et intelligente ne s'étonne de rien. Et, comme son naturel est très droit, Claudine côtoie la boue sans même y tremper un de ses doigts tachés d'encre d'aspirante au brevet élémentaire qu'elle passe, d'ailleurs, brillamment, en enjôlant avec adresse un ou deux examinateurs amis de son père. Voici pour Claudine à l'école.
Dans le livre suivant, nous la retrouvons au moment où elle arrive à Paris. Son espièglerie, son esprit de plus en plus développés lui servent fort dans ses discussions avec un jeune gommeux efféminé, subtil et poseur. L'histoire finit par un mariage avec un homme de quarante ans, vers lequel Claudine se sent attirée par la même aimantation d'un cœur qui préfère le sérieux du milieu
de la vie masculine aux serments trompeurs des éphèbes raseurs et idiots... Voilà que je me mets à parler comme Claudine qui prend l'existence comme elle est, sans lui demander midi à quatorze heures, tout à la coule, quoi ! C'est ce que ne manque pas de faire non plus cette charmante petite Marguerite Vaneau-Desclotures que Willy et une collaboratrice d'un talent égal au sien viennent de nous présenter dans le volume qui parait en ce moment : Dans le Noir (i).
On le voit donc, Willy est humoriste.
Mais cet humoriste qui écrit des nouvelles dans maints journaux amusants est aussi un excellent critique musical : troisième face de son talent. Comme musicien, sous le nom à'Oiivreuse du Cirque d'Eté, du Château-d'Eau ou de la rue Blanche, il donne hebdomadairement à VEcho de Paris d'étincelartes chroniques. Celles-ci s'émaillent de merveilleux calembours, se fleurissent de noms de grandes dames, d'artistes, de gens de lettres, et contiennent toujours une très nette appréciation des choses de la
(1) Librairie Molière, Paris.
La Province, 25 novembre 1901 (Saint-Etienne}.
musique, le sentiment toujours juste des œuvres anciennes et modernes, la critique exacte, en un mot, des morceaux joués par Chevillard ou Colonne. Sans avoir Tair d'y toucher, V Ouvreuse, qui redevient Henry
Dessin de Claude S.
Gauthier-Villars quand il s'agit de rendre compte des partitions jouées à l'Opéra ou à rOpéra-Comique, excelle à mettre en valeur les mérites d'un maestro et loue avec un éclectisme digne d'éloge le talent partout où il se trouve. Mais VOuvreuse censure
IDO —
impitoyablement les fautes de goût. Personne n'a, comme elle, le talent de faire tomber sous le ridicule une mélodie médiocre, un chanteur sans mérite, une orchestration symphonique embarrassée. Notre musicographe déclare, aussi, une guerre à mort aux fausses notes. Gare aux chefs cf orchestre qui ne sont pas sûrs de leur affaire. Ils n'ont qu'à bien se tenir...
Les chroniques musicales de V Ouvreuse forment une suite de volumes à consulter par tous ceux qui se préoccupent du mouvement harmonique de notre époque. Elles sont à placer dans les bibliothèques à côté des étincelantes Soirées de l'Orchestre où Hector Berlioz, le musicien génial dont nous ne sommes pas assez fiers, notait avec une ironie à l'emporte-pièce les grandeurs et les décadences de ses confrères, critiquait sans vergogne ou louait avec hardiesse les œuvres musicales de son temps.
De Paul Héon.
Willy
Pour l'imagination des faibles lecteurs provinciaux ou des Parisiens qui, friands de littérature, vivent loin des journaux et
ne sont pas renseignés sur les pseudonymes, le personnage drapé dans ce moelleux vocable britannique est inquiétant comme un confus héros de la légende. Willy ! Ces deux syllabes énigmaiiques, hallucinantes, qu'on voit, incessamment et partout, dans les plus menus papiers littéraires comme dans les gazettes les plus opulentes, surexcitent et passionnent.
Or, ce nom, quasiment illustre, n'est qu'un des avatars de son propriétaire, une des très diverses formules de son essence ! Ces signatures, presque aussi répandues : L'Ouvreuse du Cirque d'Eté, Henry Gauthiers-Villars — et combien d'autres — servent a masquer encore cette physionomie une et identique qui, plus volontiers, se voile du tulle léger et gracieux.
Ainsi s'exprimaient, jadis, les Hommes d'aujourd'hui.
Willy ne se sépare guère d'un tube à bords plats popularisé par Léandre, Sem, Cappiello, Barrère, etc., coiffure quasi légendaire que notre Widhopff a volontairement négligée, insoucieux des trop faciles caractéristiques, et trouvant plus intéressant de reproduire le crâne tourmenté, aux bosses significatives, du papa de Claudine.
Georges Lecomtc a finement silhouetté Willy : « Des moustaches de Brenn farouche (complétées par une barbiche de mousquetaire) dont la menace est annulée par un sourire fin et bon, sourire non pas tant des lèvres qui pourtant expriment une ironie sans aigreur, mais surtout de l'œil bleu, noyé de douceurs subtiles, l'œil naïf d'une vierge des ballades allemandes ; un regard de caresse, si tendrement vague, où il y a de la Foi et du Mystère, regard d'une âme aimant à s'émouvoir dans les larges ondes wagnériennes. Puis soudain, avec l'instantanéité d'un total changement de décor, ce regard ingénu chahute, papillotte, se met à gaminer ; de candide, il devient farce ! Une voix féminine, toute frêle sous la brousse terrifiante des moustaches dit, avec une grâce espiègle, les drôleries les plus capricantes.
« Imaginez un homme qui sait du grec autant que normalien de France, indianiste érudit, fort renseigné sur l'écriture cunéiforme, capable de traduire, au retour du Bois, à quelque enchanteresse extasiée, l'antique littérature écrite en creux sur les quatre faces de l'Obélisque, un homme qui a médité sur la Bible, étudié les théogonies les plus lointaines, les Pandectes et le Droit
canonique, qui sait les brumeuses étymologies des mots, la philosophie et les caractères de l'Art en tous les temps ; un homme, qui, par simple jeu, extrairait une racine cinquième et résoudrait un problème d'astronomie aussi bien qu'il vous démontrerait la rigoureuse nécessité des guerres Puniques et qui, mettant une très gracieuse coquetterie à ne point manifester sa science en doctes écrits, préfère sourire et plaisanter^ n'utiliser son savoir que comme une parure à sa fantaisie, se livrer à d'audacieuses gymnastiques d'idées, à de joyeuses cabrioles de mots en donnant comme ba^es aux sauts périlleux de sa verve les tremplins solides de ses multiples connaissances. Hardiment, il s'élai.ce de l'un d'eux, décrit une souple volte, l'achève sur un autre tremplin d'où il rebondit plus élastique encore pour donner un coup de jarret sur un troisième qui le projette ailleurs. Ainsi, une de ses chroniques dégingandées et fantasmagoriques traite-t-elle de quelque symphonie : deux ou trois aperçus neufs et lucides témoignent de sa compétence musicale, mais tout de suite il est comme étreint par le spleen d'avoir été grave un instant et, soudain, le voici qui se met à faire des
pointes : un pizzicato cocasse, spirituel, une macédoine de jolis mots dont le chaos ingénieux met en joie, une juxtaposition d'idées disparates qu'il assemble à la faveur d'une lointaine analogie de vocables ou de pensées et, alors que, ravis, convulsés par le rire, nous le pourrions croire simplement un gentleman de la facétie, vite, quelques touches rappellent son érudition complexe en même temps cju'elles précisent le débat et imposent la considération pour les richesses du cerveau très orné du chroniqueur.
Inutile de rappeler son début au théâtre, Claudine à Paris^ qui désenguignonna les Bouffes-Parisiens, et mit en lumière une délicieuse comédienne, Polaire, que Willy, reconnaissant à bon droit portraictura dans cet « instantané » tout plein de finesse et de charme :
« Elle ne joue pas Claudine, elle Cbt Claudine.
« Vivace, tout le corps menu, trépide « comme une voiturettc sous pression.
« Ses bras d'enfant nerveusement tendus, « poings crispés, devant elle, sa tête d'une « joliesse d'androgyne, rejetée en arrière.
'( Claudine à Paris » cambre cette taille « célèbre, capable d'enjalouser une abeille
« qui se corsètcrait chez la faiseuse en « renom. Les dents étincellent, et de labou- « che, au dessin plus voluptueux que clas- « sique, un gazouillis de rires clairs s'envole.
« Alors, poignant contraste avec l'enfan- « tillage de cette joie, voici que s'entr'ou- « vrent avec lenteur deux yeux languides (( d'Orient, diamants noirs allonge's jus- « qu'aux tempes ; et, sous la palpitation des <i cils, rêve une indicible mélancolie... »
« Et pour clore cette trilogie peu banale, un roman vient de paraître, que tous s'arrachent ; aprèsClandineà l'Ecole, après Claudine à Paris, voici l'œuvre attendue, et avouons-le, redoutée : Claudine en ménage. La gamine fantasque, véridique et passionnée, de Willy, nous l'avons quittée au seuil du mariage. Certains, peut-être, jugeront prudent de ne pas la suivre plus loin, car elle va frôler le danger - — et l'un des pires — jusqvi'à s'endélecter, jusqu'à en souffrir voluptueusement. Mais comment avoir le courage, si on l'a ouvert, de ne pas terminer ce livre inquiétant et délicieux, qui palpite de tendresse fourvoyée, de charme équivoque et de fiévreux désir ? Claudine s'y raconte sans embarras, également éloignée de s'enorgueillir et de s'humilier ; elle est ainsi ; il
faut la prendre ou la laisser : on la prend... Courrier Français.
De Th. Lindenlaub
MdaiHon
Un œil à fleur de tète, au regard curieux et narquois ; l'air musard ; c'est le Gilles de ce temps ; le haut-de-forme noir et mat, à bords plats, achève sa figure, comme le feutre blanc et le serrc-iéte, celle de l'habillé de soie ou de satin de l'autre siècle. Le Watteau de Willy, c'est Sem ou Abel Faivre. Mais nul crayon ne saurait exprimer ce que recèle ce front, derrière lequel il y a tant de choses. Là-dedans, tout marche, tout fonctionne ; cent petites scies mordent ; cent rouages tournent ; une foule de petites choses s'amenuisent.
Avec la prestesse d'un Fre'goli, il passe à travers l'art, la critique, la musique, les petits vers, l'histoire, le roman, en prenant les mines et les airs approprie?.
Des musiciens il parle avec le sens le pins naturellement juste et délicat et en même temps il les salue de fanfares de sa façon, de symphonies carnavalesques, de jeux de mots,
d'improvisations fantaisistes, dont il a un répertoire inépuisable.
Tout à coup, il laisse là son orchestre de cocassédies, son picolo aigu, sa syrinx, son sifflet et le voilà dans les dossiers, la poussière des bibliothèques. Vous cherchez sur le front dégarni, la calotte de l'homme d'études ; vous \r, plaignez de pâlir sur la diplomatique de l'histoire. Crac ! Nouveau changement à vue : Une fillette montée en graine, entre en coup de vent, saule sur la table, tire les moustaches de son père spirituel ; c'est l'étrange Claudine elle-même, avec son mollet déjà coquin sous sa robettc presque trop courte. Et Willy ferme vite ses liasses de documents et lui sourit d'un sourire aigu.
Ainsi Willy, toujours différent et toujours le même, occupe sa vie à faire des niches aux Neuf Muses, même à celle de l'astronomie, car, dans sa verte jeunesse il corrigea chez son père, le grand éditeur des mathématiciens, l'Annuaire du Bureau des Longitudes. On a même remarqué que vers ce temps-là les Saisons commencèrent à se déranger et à ne plus répondre aux calculs des disciples d'Uranie.
Insinuerez-vous, peut-être, que cet enfant
terrible de Willy a brouillé en cachette la grande horloge du Temps ?
Th. Lindenlaub.
Gil Blas, 4 avril 1903.
De Georges Lecomte
Pour l'imagination des faibles lecteurs provinciaux ou des Parisiens qui, friands de littérature, vivent loin des journaux et ne sont pas renseignés sur les pseudonymes,. le personnage drapé dans ce moelleux vocable britannique est inquiétant comme un confus héros de la légende. Willy ! Ces deux syllabes énigmatiqucs, hallucinantes, qu'on voit incessamment et partout, dans les plus menus papiers littéraires comme dans les gazettes les plus opulentes, surexcitent et passionnent. Qu'est-ce? — Une formule do magie, le nom d'un guerrier fameux ou de quelque notoire personnage de drame, le surnom d'un bandit bien sanglant, l'appellation cythéréenne d'une fastueuse courtisane, le pseudonyme littéraire d'une femme célèbre, celui d'un équilibriste phénoménal ou encore celui du caniche préféré d'une grande dame ? Mais combien affolante deviendra l'anxiéié si je lévèle que ce nom,